L'EXTASE AMOUREUSE. La rencontre de Pierre et de Laurie 

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Extraits " D'Éleusis à Dendérah, l'évolution interdite " Première partie, la rencontre avec Laurie, la première fois, au club d'Amadeus et Régina.  Lire l'épisode 2 entier si vous le souhaitez

le premier contact

C'est alors que Laurie apparut. Svelte, la jeune femme tenait derrière elle dans une main sa serviette, de son bras droit elle avait ouvert la porte et son geste avait été déséquilibré par le mouvement de Françoise qui avait aussi tiré sur la porte. Sa tête tournée de côté vers l'arrière poursuivait la discussion avec l'homme qui la suivait lorsqu'elle se retourna. Son regard plongea vers Françoise pour la toiser puis par-dessus l'épaule de Françoise vint s'arrêter dans les yeux de Pierre. Puis le visage reprit son mouvement. Elle riait bruyamment et avait de grands gestes désordonnés comme peut l'avoir une personne au comble de l'excitation. Elle faillit bousculer Françoise et passa devant Pierre comme un éclair. Il ne vit pas sortir Dan et resta planté pour voir s'éloigner le corps de cette femme qui se sentant regardée et prise un peu en défaut dans cette exubérance trop manifestement affichée, se remettait droit et adoptait une démarche plus chaloupée comme il convient à une femme lorsqu'elle sent dans son dos le poids d'un regard. Pierre constata qu'elle avait remis ses bras en avant, qu'il voyait donc l'ensemble de son dos. Il put juste poser son regard sur ses fesses et sur ses jambes et la jeune femme disparut dans la salle des douches. Il vit l'homme y entrer et entendit encore les rires de la femme que le bruit de la douche finit par étouffer. Françoise le hélait bruyamment et il rentra dans la pièce. Cette femme, cette expression, ses yeux et son regard l'éblouissaient. Vite, il se remémora le dos de ce corps pour vérifier que l'image avait bien été correctement saisie. Certes mis à part le visage et ce regard perçant, il manquait l'image du devant... les seins, le ventre, la toison mais sa décision était déjà prise de capter ce plan. Il regarda alors la pièce.

Dans cette chambre, Laurie et Dan avaient fait l'amour. En sortant, Laurie était radieuse, débordante de vivacité et Pierre dut constater que c'était la première fois qu'il avait aperçu le visage aussi radieux d'une femme. Ce corps debout en mouvement, ondulant, riant, parlant, gesticulant, cette serviette fripée qu'elle tenait à la main et qu'elle avait mise sous elle pour ne pas tacher le drap attestaient bien qu'ils avaient échangé quelque chose qui faisait partie de la définition du bonheur. Ce bonheur était contenu dans tout l'espace qui entrait en contact avec elle. Il n'était pas confiné dans le seul sourire, il ne se cantonnait pas au seul visage que d'ordinaire Françoise avait en restant allongée immobile sur le lit. Pierre était content que la soirée commença si bien, si fort. Poète, il en avait eu marre des mots et du jeu stupide que l'on pouvait en faire; d'ailleurs stupide est l'anagramme de dispute et il s'était toujours battu farouchement contre la stupidité des gens. Ensuite il en avait eu marre de scruter les gens dans la rue, à leur travail, dans leur voiture en train de risquer par omission d'écraser leur prochain. Les récits de guerre, de massacre et de génocide lui montraient des aspects moins ordinaires des humains mais même les cris de révolte qu'adolescent il avait jetés aux autres, l'avaient finalement lassé. Les caresses, les plaisirs partagés avec Françoise lui avaient révélé le visage essentiel qu'il attendait des humains et de suite, ce soir, cette jeune femme venait le confirmer dans sa quête actuelle : voir, participer et partager des moments avec d'autres qui, s'ils étaient réussis, viendraient enfin le convaincre et le rassurer qu'il n'y avait pas sur terre que des étrangers indifférents, méchants. et qu'une communion était possible. Il n'était plus Brecht à la recherche du "gute mensch von Sezuan", ici et maintenant il possédait plein les yeux le bonheur de cette jeune femme après l'amour !

....../.......

 

En voyant et revoyant le regard de Laurie, Pierre se convainquit de la promesse de communion qu'il y trouvait. Cette communion appartenait-elle à son compagnon, était-ce la suite, la poursuite de ce qu'ils venaient de vivre ou bien alors cette communion était telle que lui, Pierre, par le simple fait de l'avoir croisée, en faisait maintenant également partie ? Oui, Pierre se souvint de quelques Tantras bouddhistes et de l'attitude du tantrisme envers les passions. " On peut atteindre l'accomplissement par cela même qui conduit à la chute " et encore " Les passions perdent leur caractère d'impureté quand elles deviennent absolues, c'est à dire des forces élémentaires, comme le feu, l'eau, la terre, le vent ". Non, il n'était pas coupable d'avoir percé avec son regard les courbes dénudées de ce corps féminin ni d'avoir conservé cette expression de bonheur suave lue sur le visage de cette jeune femme. Non, il n'était pas un voyeur secoué d'une envie jalouse perverse et maladive. Il avait trouvé les marques d'un bonheur parfait et la beauté de ce corps féminin magnifiait davantage encore cette idée soudaine qui venait d'accaparer son esprit : il tenait là un absolu, un mouvement de son âme vers ce visage propre à caractériser une passion absolue. D'ailleurs il sentit naître en lui derrière sa passion une force démesurée pareille à un feu qui embrase tout. Pierre réfléchit, il reconnut l'apparition d'une Shakti, une déesse et ce devait être une déesse de l'amour ! Il voulut connaître la chaleur du corps de cette femme, à quel moment elle commencerait à brûler, à transpirer sous lui, quand son sexe se liquéfierait, qu'elle râlerait emportée par la force avec laquelle il la prendrait. Ensuite il lirait sur son visage, dans le frémissement de ses paupières baissées, de ses lèvres ouvertes, à travers les dernières ondulations de son corps, la vigueur de la cambrure qu'elle garderait un dernier moment, les lignes de ce paysage infini où il le pressentait, un jour futur ils pouvaient ne plus faire qu'un.

 

......./.......( après le repas pris à la même table que Dan et Laurie, le groupe remonte dans une chambre )

 

leur première relation amoureuse

Françoise avait la fâcheuse habitude d'attendre toujours que quelqu'un lui enlevât la culotte. Laurie saisit l'occasion et se précipita sur elle. Françoise aimait résister et se battre quelque peu avant de céder. Elle en fit de même avec Laurie mais lui laissa assez rapidement le plaisir de montrer à tous son dernier bout d'étoffe. Essoufflées par leur chamaillerie, elles se couchèrent face à face sur le côté. Laurie lui caressa le visage. Françoise se rapprocha et l'embrassa. Dans ces cas là, c'était toujours elle qui emportait la décision. Tout en se donnant mutuellement du plaisir, elles s'exhibaient librement. Une fois repues, elles restèrent couchées face à face, leurs jambes emmêlées, leurs mains serrées. Dan et Pierre voulurent se rapprocher de leurs compagnes. La place qu'ils avaient prise faisait que maintenant Pierre était plus proche de Laurie et Dan de Françoise. Ils ne réfléchirent pas davantage. La communion de ces deux femmes leur avait donné une identité jusque là inconnue. Que ce fût l'une ou l'autre, l'une possédait une partie de l'autre et vice versa. Ils s'approchèrent de la femme la plus proche pour se serrer contre elle. Pierre n'eut pas le temps d'analyser le contact avec le corps de Laurie qu'elle s'était retournée et, les yeux baissés, elle s'abandonnait dans ses bras. Françoise au même moment en avait fait pareil avec Dan. Voyant cela et pour ne pas s'immiscer dans l'échange qui débutait, alors que la partie spectacle était terminée, les deux autres couples prirent un peu de distance et s'occupèrent de leur côté. Pierre vit que Françoise recevait déjà Dan entre ses cuisses. Il s'enquit alors de prendre cette femme qui s'était révélée aussi soudainement à lui. Laurie, consciente également de la tournure des événements, était disposée à prendre son temps, à ne pas céder à une quelconque impulsion charnelle mais bien à élaborer elle aussi cette alchimie entre leurs corps et leurs esprits capable de les emporter loin... très loin !

Depuis combien de temps lui faisait-il l'amour ? ...Il était parti de sa joue droite, du lobe de son oreille, de sa nuque, du parfum de ses cheveux pour parcourir toute l'étendue de son corps. Il était passé partout avec ses lèvres, son nez, ses yeux, souvent sa langue et à chaque détour, Laurie s'était pliée, retournée, ouverte davantage. Elle savait qu'en laissant errer comme un fou son amant sur les immensités de son territoire, au plus profond de son domaine, il en arriverait à perdre la notion du temps et il serait à elle tout ce temps démesuré dont elle avait fait les soubassements de sa vie la plus intime, la plus à elle. Pierre s'était jeté dans cette quête de l'espace féminin sachant que le moment viendrait où, perdu sur cette chair apaisante, il ne lui resterait plus qu'à accaparer ces instants de sensations merveilleuses et puissantes. Et plus fort qu'il les serrerait, ces instants disparaîtraient, alors que d'autres surgiraient puisqu'il n'avait pas quitté cette peau, cette chaleur, ce parfum ! ...Ce mouvement s'accélérerait, il s'y engouffrerait, poursuivant le temps alors qu'il détenait cet espace féminin.

Tout comme il l'avait connu avec le corps de Françoise, Pierre savait qu'en possédant les espaces de ce corps féminin, il tenait au creux de ses mains la chaleur d'une vie, les battements d'un cœur capable de rythmer l'échange prodigieux entre cet envoûtement libérateur et cette chaleur bienfaisante condition de la fusion des êtres, source captivante qui infailliblement le ramènerait à cette vie charnelle. En prenant possession tout entière de Laurie, il ne put éviter d'évaluer quel concours cette femme pouvait lui apporter dans son travail de poète. En cas de problèmes, cette présence féminine qui avait participé à la communion de la chair, par la seule force de l'amour humain, était-elle capable de déclencher la prière salvatrice que lui, même perdu dans l'au-delà, par l'intercession de l'Etre supérieur, saurait capter ? ...Alors les esprits se retrouveraient et le sien regagnerait plus sûrement son corps. Il fallait simplement que la partenaire ne remarque rien de ces éloignements momentanés, de ces décorporations minimes. Une fois l'absence du poète découverte, elle devait recourir à la prière salvatrice ou alors, si elle était parfaitement au courant de ce genre de technique avancée, elle devait, le moment venu et calculé, si le poète n'était pas de retour dans un délai raisonnable, prier l'Etre supérieur de lui ramener son amant perdu au-delà des limites de la pensée... technique plus avancée par rapport au simple acte de faire l'amour... Par expérience cette fois prouvée, Pierre faisait bien plus confiance à ce langage des corps qu'à la rhétorique de son esprit ! Le statut conjugal avait quelque peu étouffé la spontanéité avec laquelle, jeunes amants, Françoise et lui, avaient joué de ces sensations puissantes. Ils ne prenaient plus le temps de longues après-midi ou d'interminables nuits d'amour et Pierre s'était résigné à ne plus chercher à partir hors de son corps lorsque celui-ci, épuisé d'amour ne lui servait plus à rien. A l'époque, il l'abandonnait joyeux, la tête sur la poitrine de sa maîtresse et elle, lui caressant les cheveux tout en somnolant elle même, elle était heureuse d'attendre ainsi son amant de poète qui un jour allait l'emmener elle aussi dans ces espaces-temps où, lorsqu'il revenait en elle, nourrissait d'éternité leurs amours, le corps brûlant d'une fièvre nouvelle attisée par la marque indélébile d'une lumière indicible inconnue ici-bas. Pierre avait le pressentiment à travers la chaleur du corps de Laurie, qu'il venait de trouver une maîtresse capable de lui transmettre la force élémentaire avec laquelle il pouvait repartir, abandonner son corps sur ses seins et partir... partir !

Depuis combien de temps lui faisait-il l'amour ? Il avait maintenant dépassé le stade où le temps s'efface dans une poursuite infernale. Son esprit avait été emporté par toutes les sensations de bonheur que Laurie lui avait donné et elle avait donné bien plus que ce que Pierre pourtant avait pensé lui donner. Il décida de retrouver tous les instants de sa vie. Ceux-ci s'imbriquèrent les uns dans les autres et le dernier instant réapparut dans sa dimension globale. Laurie ...il la voyait tout entière, de pas si loin que cela. Il vit son corps à lui couché sur elle. Il perçut qu'il était en elle mais ici, il était seul. Là-bas il n'y avait plus qu'elle et un corps inerte. Ici il n'y avait que Pierre, le Pierre de toujours mais il voulut qu'elle vienne près de lui et qu'ensemble ils aillent faire un bout du chemin, n'importe où mais dans des endroits où à jamais ils seraient heureux. Il l'appela encore mais elle ne bougeait pas. Elle restait toujours ridiculement là en bas ! Autour de Pierre, personne n'était venu et cela ne le surprit point. Cette fois-ci, il ne leur avait rien demandé... et de toutes manières, il savait bien qu'ils étaient là ! ...Alors il ravala sa peine et se promit d'emmener un jour, une fois, cette jeune femme en voyage avec lui. Il sentait que Laurie avait un don pour communiquer intimement et maintenant qu'en très peu de temps, ils avaient dépassé ensemble les frontières des conventions sociales, des vêtements, de la pruderie frigide pour aussi vite véritablement se donner de l'amour, ils pouvaient aller beaucoup plus loin ! ...Il ravala sa peine et décida de revenir prendre sa place près de Laurie... pourvu qu'elle n'ait rien remarqué ou alors par chance inouïe, pourvu qu'elle ait tout compris de ce moment si rare ! Ses yeux se rouvrirent près du visage de Laurie. Elle était immobile, son visage irradié de bonheur et Pierre y lut les prémices d'un partage consommé... Elle rouvrit les yeux et tendit ses lèvres. Après avoir mêlé leur trop plein de salive, il consentit à appeler son regard. Elle ouvrit plus grand ses paupières et du plus profond de ses yeux, d'en dessous du noir béant de la pupille, quelque chose, quelqu'un monta jusqu'à venir en lui.

Il n'avait pas eu le temps de réagir, c'était le temps de celui qui gouverne tout et Pierre fut très heureux qu'il s'intéresse à leurs amours pour daigner venir en lui. Il voulut se fondre dans cette présence, tout lui donner pour qu'elle ne reste rien qu'un instant de plus mais déjà cette identité s'était fondue en lui. Pierre connaissait cette situation; c'était la deuxième fois que cela lui arrivait. Il fit serment de ne jamais oublier cette présence qui l'unissait dorénavant à Laurie. Etait-ce parce qu'il avait prié Laurie de venir vers lui que cette identité, à défaut de Laurie tout entière, était venue à lui ? Pierre avait déjà utilisé la force de la prière et avec succès ! ...mais là, c'était bizarre, il ne lui avait pas semblé prier quelqu'un d'autre que Laurie ! ...c'était de la prière directe et avait-elle pu produire cette rencontre ? ...Pierre, grand escaladeur de voies directes devant l'Eternel, se promit de reprendre plus tard cette question... Il restait une dernière interrogation : Laurie avait-elle demandé à cette identité d'aller au cœur de son amant ? Avait-elle également maîtrisé ce moment ? S'en souvenait-elle ?

Laurie se tenait allongée langoureusement. Pierre constata qu'elle le serrait de ses bras et de ses cuisses. En retrouvant tout son esprit, il s'aperçut qu'il était toujours en elle. En la quittant, il comprit qu'il lui avait donné son plaisir. Elle se retourna. Pierre se cala dans son dos et par-dessus son épaule, ensemble, ils regardèrent aux alentours. Personne ne faisait attention à eux. Apparemment Françoise et Dan n'avaient pas très avancé dans leur plaisir, les autres non plus. Ils en déduisirent que pour eux, depuis les premiers regards échangés, le temps s'était accéléré, ce qui leur avait permis de vivre si intensément. Leur regard cette fois-ci complice lui confirma qu'elle avait vécu au même niveau que lui le moindre des moments de leur intimité... même si elle n'avait pas répondu à son appel. Dans les yeux de Laurie, Pierre lut les contours de son projet à elle... pour lui ! Elle lui prit la main et laissant serviettes et lingerie, elle l'entraîna dehors. Ils ne prêtèrent pas attention aux couples qui faisaient l'amour au bord de la piscine et ils se dirigèrent vers le bois et le grand chêne, là où la nuit était davantage présente et le silence plus respectueux de leur intimité. La chaleur de ce mois de juin les enveloppait de bien-être et les ombres de la forêt tissaient comme une alcôve à leurs amours.

- Laurie ?

- non... ne parle pas !

Pierre avait hâte de savoir ce qu'elle avait saisi de leur échange. Laurie voulait encore un bref instant de répit pour trouver le courage de dire les mots qui agitaient son esprit, de les dire à cet homme qui l'avait prise sans détours et dont il y a deux heures, elle ignorait jusqu'à l'existence. Elle s'adressa à lui en français.

- eh bien toi, tu sais prendre une femme ! Tu baises son corps et tu violes du même coup tout aussi naturellement son intimité la plus profonde. Tu as un drôle de toupet ! ...Mais tu ne me fais pas peur. Au fond, c'est la première fois que cela m'arrive et j'ai bien aimé... mon prince charmant n'aurait pas mieux fait pour briser mes chaînes et libérer mon amour. Mais es-tu prêt à assumer tout ce que tu viens de réveiller entre nous ? Voudras-tu donner tout le temps de vivre que va réclamer cet amour que tu as éveillé en moi ? Moi, je le veux mais toi, ne vas-tu pas fuir une fois ton forfait accompli ? ...Si tu n'es pas capable de trouver ce temps, je devrais avoir le droit de te tuer car un être aussi maléfique ne devrait pas pouvoir continuer à semer ainsi le trouble dans les âmes. Toi, tu ne t'arrêtes pas à la peau, tu ne vois même pas la chair et le sang de mon corps, tu fouilles plus loin pour chercher l'âme des gens. Ce qui t'intéresse ici, ce n'est pas le club pour couples mais bien un bordel possible pour les âmes ! Te rends-tu compte du dégât que tu aurais pu causer si tu étais tombé sur une autre que moi ! Qui es-tu donc pour délaisser aussi vite ta compagne, te précipiter sur moi pour me dévorer tout entière et maintenant me regarder les yeux penauds et les oreilles baissées ? Serais-tu tellement en manque de partage tel un solitaire qui ne peut plus supporter de vivre parmi la ville au milieu des autres si indifférents à sa quête ? ...Tu me fais penser à un loup, connais-tu le loup des steppes d'Hermann Hesse ?

Les yeux de Laurie avaient maintenant l'éclat de ceux d'un médium. Pierre fut convaincu que leurs deux âmes étaient pétries du même souffle de vie.

- Laurie... ma tendre Laurie, comme tu me parles bien. Je ne m'appelle pas Harry Harding et tu vaux mieux que Hermine et Maria réunies !

Elle ne fut qu'à moitié surprise de la réponse précise de son interlocuteur et satisfaite de cette pensée commune, elle laissa courir plus loin sa confiance pour tenter elle aussi de s'immiscer dans l'intimité de cet homme étrange mais cultivé, honnête et généreux.

- Crois-tu ? Mais toi, tu es bien un loup des steppes, incapable de contenir ta sauvagerie avec laquelle la nuit tu dévores la vie en broyant sous tes mâchoires le cœur des gens et qui le jour vit solitaire au milieu de la ville ! ...Mon loup, sache que je suis capable de te soigner, de t'aimer comme peu de femmes sauront t'aimer !

- Alors tu es comme moi ! Serions-nous quelque part frère et sœur et là-bas... là-bas, nous pourrions ne plus faire qu'un ? Laurie, pouvons-nous rassembler cet ailleurs avec nos désirs présents, n'en faire qu'une seule démarche sans limites ?

Instinctivement il s'était rapproché d'elle et elle n'avait pas cherché à fuir. Il l'enveloppa de ses bras vigoureux et se colla contre elle. Déjà, soumise, elle tendait ses lèvres sous ses yeux clos et ils s'embrassèrent longuement, se parlant de leurs langues à l'intérieur d'eux mêmes, tout en calmant l'impétuosité de leur désir par des caresses sur leurs épaules, leurs dos. Ensemble, de leurs deux mains, ils massèrent les fesses de l'autre et pour faire exploser les soupirs que leurs nez ne pouvaient plus contenir, chacun laissa une de ses mains se hâter vers le sexe de l'autre. Une fois le plaisir de leurs sexes répandu à travers leurs deux corps jusqu'à électriser le bout de leurs langues, ils daignèrent séparer leurs lèvres pour laisser leurs yeux s'abreuver des sourires et du bonheur de leurs visages. Pierre osa alors lui poser une question pour lui essentielle. Si Laurie répondait correctement alors leurs amours prendraient une dimension incommensurable, loin d'une rencontre passagère pour flirter assidûment aux frontières de l'éternité.

- Laurie, qu'est-ce qui peut expliquer cette attirance si étrange entre nous et quelle est la force qui rend notre union si vrai, naturelle et pure ?

- Pierre, tu connais la réponse à tes questions et je connais ces questions ainsi que leurs réponses. C'est inscrit dans la profondeur de nos regards, une profondeur que ni nos langues, nos doigts, nos sexes ne sauront trouver en pénétrant nos corps enlacés... Plus haut que nos émotions, une force vibratoire nous a réunit dans un même mouvement, une même passion au sens où passion veut dire mouvement de notre âme ! Nous avons touché à un absolu duquel nous ne pouvons plus nous éloigner et cet absolu purifie nos moindres gestes. La force qui se cache derrière ta passion, c'est l'air. Ma force, c'est le feu ! Tu vois ce que cela va donner ! Connais-tu le tantrisme ? Oui probablement. Alors il ne faudra plus jamais nous départir de cette passion absolue pour que tout ce qui va nous advenir reste pur et magnifique, inattaquable pour les autres...

Pierre ne put garder son regard dans les yeux de son amante. Il sentit l'émotion le gagner à faire couler des larmes de bonheur sur ses joues. Enfin il venait de trouver une autre âme pour cheminer ensemble. Il restait à confier à Laurie qu'il était poète, un dialogueur d'âmes, quelqu'un qui cherche à instaurer un langage de l'âme pour l'âme. Pierre se promit de parler un jour à Laurie de sa façon à lui de lire Rimbaud... tant de choses devenaient maintenant possibles ! Puis ils se parlèrent. Laurie ne voulait pas de suite se présenter d'une manière familière, dire qu'elle était son travail, qu'elle était son histoire. Plus tard dans cette nuit car plus tard il y aurait, tout ceci pouvait advenir. Cette nuit était au mystère de leur rencontre et elle était prête à s'investir davantage dans cette quête de leur liaison si particulière. Ils avaient ouvert grand les portes du mystère de leur rencontre et ils voulaient courir à bout de souffle, heureux, jusqu'à franchir l'horizon infini derrière lequel, un jour, avait grandi la raison de leur amour né il y a quelques minutes et tombé sur eux comme un cadeau du ciel. Laurie et Dan comme Françoise et Pierre avaient loué une chambre pour passer la nuit au club; ils avaient donc tout le temps. Laurie et Dan étaient déjà venus plusieurs fois ici et ils en connaissaient toutes les habitudes. Laurie convainquit Pierre que Françoise était entre de bonnes mains avec Dan et que Pierre et elle pouvaient s'isoler des autres pour ne les retrouver qu'au petit déjeuner. Ils avaient une dizaine d'heures devant eux et toute liberté pour en profiter. Pierre chercha deux fauteuils de jardin et leurs coussins. Ils s'installèrent sous le vieux chêne, dans un coin baigné de lune. Côte à côte, prenant la main de son amant dans les siennes, Laurie se laissa aller aux confidences.

Oui, c'était elle qui avait écrit : " je suis aujourd'hui tombée amoureuse pour toujours et jusqu'après ma mort encore "; que savait-elle de la mort ? ...en connaissait-elle le chemin pour la franchir et puis revenir ? Elle se fit plus douce...

 - en t'observant, en te caressant, t'embrassant, en t'aimant, en te laissant sortir un instant hors de ton corps, j'ai vérifié que tu connais le chemin et quelqu'un me dit que je peux avoir confiance en toi....Hier j'étais tombée amoureuse, aujourd'hui je vis cet amour fou et j'ai foi en lui, je crois fermement qu'il est possible !

J'avais un peu plus de vingt ans quand mon père malade est mort. J'étais seule à la maison et je lui ai serré la main jusqu'à ce que son corps devienne inerte et commence à se refroidir. J'étais restée près de lui longtemps alors que mon esprit l'avait suivi loin, très loin. C'est mon père qui m'a dit de rentrer à la maison. Il est parti plus loin, chez lui, chez nous mais je n'y suis pas allé et jamais plus je n'ai eu l'occasion de repartir vers lui. Toi qui arrive si vite à sortir de ton corps pour contempler l'union de nos enveloppes charnelles, n'est-ce pas que tu as été là-bas et que ta mémoire garde la trace de ce chemin ? Ce n'est pas auprès des hommes que tu as appris à fouiller ainsi les âmes comme tu viens de violer la mienne ! Tu as été au bout de ton chemin et tu sais comment y retourner... emmènes moi un jour, rien qu'une fois chez nous ! ...Avec mon père, j'ai été en état de décorporation. Comme toi, je sais ce que c'est et c'est grâce à cette expérience que j'ai senti tout à l'heure ta décorporation. Mon regard sur la vie et la mort, sur les expériences extrasensorielles est tout autre aujourd'hui, exactement comme le tien ! C'était magnifique et j'en suis aujourd'hui encore tout heureuse mais il me tarde d'assouvir ce désir lancinant de repartir là-bas pour ne plus être laissée devant la porte mais pour cette fois la franchir et emplir mon âme de cette lumière divine dont parlent tant tous les témoignages de ceux qui ont fait ce voyage de leur âme, cette passion. C'est grâce à cette expérience que j'ai compris ce qu'est le mysticisme et le chemin de la passion, de la vraie passion et non pas du chemin vers la croix du supplice. J'ai surpris dans ton regard un brin de cette lumière de l'au-delà qu'à l'époque je n'avais fait qu'apercevoir par la porte entre ouverte. Quant à mon français, mon père a été militaire puis journaliste à Paris, j'ai vécu presque vingt ans à Paris... je n'ai été aux States finalement que pour me marier et revenir avec mon mari militaire en Allemagne... venir ici quelque fois pour enfin te trouver... mon compagnon d'un autre voyage ! Tu veux bien me prendre avec toi aussi fort que tu viens de m'aimer, toi qui ne t'es pas contenté d'embrasser ma bouche, mes seins, mes fesses, mon sexe et qui a aussi eu la volonté d'embrasser mon âme ?

La simplicité de cette confession était pureté même. Jamais il n'aurait été capable de ce discernement et de cette confiance. Après les portes de son corps, elle entrouvrait son âme ! Qu'est-ce que c'était que cette rencontre ? Elle se leva pour venir se coller à lui, elle lui mit ses mains autour du cou et naturellement il la serra, ses mains creusant les reins de son amante. Attentifs à la chaleur qu'ils échangeaient, ils ne virent pas la lune se dégager des quelques nuages qui passaient dans le ciel. Très vite, ses rayons baignèrent à nouveau la clairière. Il voulut la voir sous cette lumière et ils se levèrent. Laurie se tenait droite, grande et pour qu'elle soit encore plus grande, il se mit à genoux devant elle. Elle comprit ses pensées et en lui imposant les mains dans ce rituel sacramentel, comme elle pressentait cette nuit l'avoir déjà fait dans un temps ancien sur la tête de ce même amant, elle prononça le serment qui lui revint spontanément sur les lèvres :

- dans la recherche de notre temps futur et de toujours, je te prends comme chevalier, guide, prêtre, amant. Pour toi, je serai princesse, prêtresse, muse, fée ainsi que tu le voudras de moi !

A son tour, il se mit debout et elle à genoux

- je te reçois comme ma princesse, ma muse, ma fée et je gagnerai pour toi notre temps futur au pays de chez nous... ainsi que tu en voudras de moi !

Il l'aida à se relever, échangea un chaste baiser. Alors qu'ils se tenaient face à face sans trop savoir que faire, il vit quelque chose par terre briller sous un rayon de lune. Il devina qu'il s'agissait d'un tesson de bouteille, assurément d'une canette de bière qu'un hôte bien mal élevé avait cassée là. Il chercha le tesson, le nettoya sommairement, prit le bras de Laurie, y fit une légère entaille de manière à faire couler un peu de sang. Elle se laissa faire sans sursauter. Lorsque son sang apparut, elle prit le bras de Pierre pour faire de même. Il ne sentit rien. Sous la clarté de la lune qui perçait parmi les branches basses du vieux chêne, ils mêlèrent leur sang puis en présentant chacun son bras à la bouche de l'autre, ils pressèrent leurs lèvres sur l'incision pour, après avoir avalé le sang, y faire un point de compression. Bientôt le sang s'arrêta de couler.

- américano-parisienne de mon cœur... comment fais-tu pour avoir le sang si chaud ?

- curieux va ! Laisse-moi tranquille ! Pense à ce que nous avons fait ce soir ! ...nous aurions pu ne pas le faire et combien serions nous restés pauvre, pauvre dans notre suffisante petitesse de misère d'homme !

- toi, Laurie, tu as lu Reich mais tu n'as jamais été un petit homme ! Tu es ma princesse, ma fée qui ensorcelle ma vie et agite mon âme !

Il lui avait dit cette réplique lentement, gravement.

- idiot ! ...tu es toujours aussi idiot avec ta femme ? Elle a un beau cul, tu sais, ta femme !

- oui, j'ai bien vu quand tu le lui as léché !

Elle laissa rayonner sa bonne humeur

- j'ai bien aimé !

Allongés à nouveau sur leurs fauteuils de jardin, Pierre fit le décompte de tous les points communs, les étoiles, qu'ils s'étaient découverts : Hesse, Reich, le tantrisme, le mysticisme, l'expérience de la voie qui traverse la mort, leurs corps faits pour le partage le plus complet de leurs plaisirs, la connaissance du langage des corps... leur volonté d'arriver au bout du chemin, le fait que Laurie sache si bien le français ! Ce moment de réflexion et de calme déplut à Laurie.

- tu es marié et tu as des enfants, un boulot très prenant et tu te demandes si déjà tu n'es pas prêt à trahir le serment que nous venons de prononcer... Tu t'es laissé emporter par une passion oh certes très pure mais tu me demandes déjà de comprendre qu'à l'impossible nul n'est tenu ! C'est bien cela ?

- non, tu n'y es pas....pourquoi faudrait-il tant et tant de temps pour avancer sur ce chemin ? Regarde, cette nuit, tout va très vite et nous sommes heureux. Demain cela peut encore aller beaucoup plus vite !

- je ne comprends pas la manière dont tu veux progresser si rapidement sur ce chemin. J'ai prononcé tout à l'heure le mot tantrisme et il me semble que tu le connaisses aussi. Plus que de rapidité, il impose un long apprentissage pour maîtriser toutes les énergies de l'univers qui se retrouvent dans le corps humain. Partons de ce point de départ ! Comme moi, si tu penses suivre une démarche tantrique, tu es prêt à délaisser la voie du mysticisme chrétien qui n'offre qu'un salut au fidèle à travers leur respect des principes évangéliques. Tu es prêt à préférer la voie de l'initiation individuelle qui mène à la libération suprême et à la délivrance absolue. C'est la voie que j'ai choisie. Je n'attends pas le salut de mon âme eu égard à ma conduite respectueuse des rites édictés par les hommes et qui correspondraient à la volonté divine. Je cherche à m'unir à mon âme et à partir de cette parcelle de présence divine, je cherche à me libérer pour regagner dès ma vie terrestre la source d'éternité et connaître notre demeure de vie absolue. Je me suis écartée de la voie de la Main droite, la voie de Vishnu qui cherche à libérer l'homme de ses instincts et à l'affranchir de l'animalité. Elle prône la vertu, la discipline, refuse la passion, l'ivresse, la démesure. Je me suis écartée de cette voie d'Apollon qui façonna la Grèce et qui est celle aussi de la plupart des religions et celle du mysticisme.

- C'est également celle d'Abraham et de Moïse.

- Je me suis tournée vers la voie de la Main gauche, celle qui prône la rupture, l'arrachement de toutes les formes du samsara pour parvenir à travers le sahmadi au nirvana, c'est la voie du retour de notre âme auprès de Dieu, la libération radicale de l'esprit par rapport à toute convention et à toute contrainte. Cette voie du tantrisme représente pour moi un long apprentissage. Cette voie nous dit qu'il n'existe rien dans l'univers, aucun principe, aucune énergie qui ne se retrouve d'une certaine façon dans le corps humain et réciproquement. Connaître l'un c'est connaître l'autre. Etre et connaître ne font qu'un, celui qui est le Soi est aussi le Brahmane.

Pierre fit un geste pour qu'elle arrête de réciter sa profession de foi. Laurie comprit mais elle n'en avait pas fini. Elle recadra son propos.

- Laisse moi deviner ! Nous sommes partant pour la même voie mais toi tu es plus calme, plus passif, ton assertivité est davantage fondée sur des comportements de fuite, tu veux t'échapper de ce monde et tu souhaites prendre le premier chemin, le chemin de l'ascèse et de la solitude. C'est le chemin des shivaïtes et à la manière dont tu fais l'amour, tu pourrais être un shivaïte tantrique quoique j'aie du mal à t'imaginer dans des situations extrêmes. Tu peux croire alors que mon chemin est le second, le plus destructeur mais remarques, moi je n'ai pas encore effleuré ton âme ! Tu penses que j'aime recourir à l'alcool, à la drogue, aux actes moralement condamnables et surtout à l'érotisme pour atteindre la délivrance. Oui, je serais une shivaïte tantrique et pour être encore plus précise et cela correspond au peu que je connais de toi, tu serais toi le mâle : Shiva, la conscience calme, immuable et infinie, le dieu tutélaire de tous les moines et ascètes, la passivité active et je serais Shakti, le principe femelle, l'énergie du mouvement, la substance universelle, la nature complémentaire de l'esprit, l'activité passive. Ensemble Shiva et Shakti ne font qu'un comme nous, nous pouvons dès cette nuit ne plus faire qu'un !

- pour Shiva, tu as raison, je suis plutôt du style solitaire, moine ou si tu veux, loup solitaire, loup des steppes. Quant au couple Shiva-Shakti qui sont inséparables et ne font qu'un, cela me rappelle le pharaon. Pharaon est aussi avant tout un couple sacré qui unit deux principes opposés : le masculin et le féminin dans une recherche d'une même androgénéité originelle et surnaturelle. Nos sources culturelles ne représentent aucun obstacle pour une compréhension commune de cette connaissance.

- tu vois, je ne me trompe pas sur toi. Mon but, c'est que tu repartes avec moi sur le chemin de notre éternité. Tu y as été, tu en es revenu sain et sauf et tu dois maintenant repartir avec quelqu'un d'autre. C'est ta mission et tu ne pourras pas y échapper même si tu ressens encore l'illumination comme une blessure. Nos routes viennent de se croiser et j'ai déjà fait serment de t'aider. Je connais parfaitement cette peur de revenir à la vie humaine pour parler et enseigner après le contact de la mort et je connais ce qui se passe lorsque notre âme s'apprête à quitter son enveloppe charnelle lorsque celle-ci est victime d'un accident, d'une blessure, d'une agression mortelle. J'ai déjà aidé des hommes à reprendre le chemin après de tels moments. Tu seras mon yogin car tu as un pouvoir surnaturel et je serai ta shakti, cette puissance féminine qui inspire le yogin dans son ascèse, qui attaque ses démons à lui et s'en nourrit afin qu'il poursuive le chemin en étant de plus en plus libéré !

- m'oui ! La femme est l'avenir de l'homme !

- tu aimes la poésie ? N'aies pas peur de me répondre, la poésie n'est pas un obstacle sur ce chemin mais rien ne vaut une bonne pratique du yoga, un réveil de la kundalini et un travail sur les chakra.

Pierre refit un geste cette fois plus vif pour tenter d'arrêter le discours de son interlocutrice. Laurie condescendit à stopper ses paroles. Elle regarda la grande table ronde sous le vieux chêne et y grimpa. Elle prit la position du lotus, médita un moment puis elle entra en mouvement.

Il pénétra dans la fascination de cette danse sur ombres chinoises. Sa culture lui fit admettre qu'il voyait une danse de Shiva. Laurie passait de séquences lascives à des transes effrayantes. L'énergie qui animait la danse ne cessait de mouvoir des formes toujours nouvelles dans une véritable ivresse extatique. Laurie dépensait une énergie si incroyable que Pierre convint qu'elle lui démontrait tout le bénéfice d'une longue pratique de ces disciplines spirituelles. Ce corps, il lui semblait maintenant l'avoir caressé, embrassé, léché, pénétré dans un temps fort reculé. La magie de la danse, la provocation, le trouble éternel provoqué par la féminité aussi ouvertement dénudée ouvraient grand son esprit. La synchronisation des gestes de Laurie avec les idées, l'émotion qui naissaient dans l'esprit de Pierre, engendrait une influence bienfaisante source d'une confiance totale entre le poète et sa nouvelle muse. Pierre se laissa emporter vers les dimensions supérieures à la recherche du principe moteur de cette énergie et de cette grâce exceptionnelles. Laurie ne faisait plus attention à lui, elle semblait être partie loin. Dans un rythme régulier, elle se mit à frapper violemment la table de ses bras. Elle ne ressentait plus aucune douleur et frappait de plus en plus fort comme pour rendre davantage assourdissant le bruit de ses bras frappant le bois. Elle se penchait en avant pour allonger les bras puis jetait son buste en arrière. Pierre devenait inquiet. Il comprenait parfaitement ce que Laurie faisait. A une grâce toute féminine, elle ajoutait l'expression d'une force masculine et guerrière, la danse devint alors l'expression d'un équilibre inédit, fabuleux entre le masculin et le féminin mais jusqu'où voulait-elle aller ? Elle avait dépassé le stade de la douleur et si son corps pouvait pour des yeux profanes, s'abrutir de violence, son esprit s'était effacé devant les retrouvailles de son âme avec son continuum d'espace-temps tout pétri d'immortalité. Il lui avait parlé lorsque faisant l'amour, il avait été au-dessus d'elle en état momentané de décorporation ; irait-elle également maintenant jusqu'à se décorporer une fois finie la transe et retombé inerte son corps ? Devait-il la rejoindre ? Mais que faisait-elle ?

Subitement, Laurie arrêta sa danse exacerbée. Elle tendit son bras pour inviter Pierre à la rejoindre sur la grande table ronde. Il s'exécuta. Elle plia les genoux de son amant de manière à pouvoir venir s'asseoir sur ses cuisses. Pierre frémit en percevant la chaleur intense du corps de Laurie. Il chercha sur elle quelques gouttes de sueur et leur fraîcheur moite mais sa peau n'en trouva aucune. Il l'entoura alors de ses bras pour la tenir toutes contre lui et s'imprégner plus encore de ce feu somme tout bienfaisant. Ces moments étaient bons, simplement et humainement bons, loin de tous tabous. Pierre se demanda qui pouvait ne pas apprécier de tels instants, une telle danse, une chaleur humaine si forte et captivante. Laurie avait bien raison : à force d'endurer les sarcasmes ou le dédain de ses voisins, il s'était isolé pour devenir bel et bien une sorte de loup des steppes. Il ne pouvait pas se mentir ; il avait aimé le livre d'Hermann Hesse quoique....il ait imaginé quelque chose de pire encore pour Harry.

Croyait-elle véritablement que la rencontre d'une Hermine et d'une Maria puisse faire sortir le loup de sa tanière pour l'éduquer au fox-trot ou au boston ? Apparemment Laurie lui présentait un tout autre programme certainement interdit dans les salons mondains. Pierre jusqu'ici avait admis le sort des poètes maudits, des prophètes martyrisés et tués. Il croyait au sacrifice expiatoire, à l'abandon du corps comme prix de la délivrance de l'âme mais pas à la rémission de la vie charnelle et voilà que Laurie se mettait à rire sous son nez !

- j'ai toujours rêvé d'apprivoiser un homme comme toi en dansant ainsi devant lui... Parce que tu as atteint un degré suprême dans l'initiation et comme le prescrit aussi la tradition des mystères grecques pour ceux qui ont atteint ce degré d'initiation, l'epopteia, tu as droit à voir l'image de la femme entièrement nue et dans ma danse j'ai pris soin de te montrer toutes les courbes, toutes les formes que peuvent prendre les parties de mon corps même les plus intimes. Jamais Dan ne m'a vue danser ainsi avec tant de provocation ! Dans mon travail, je n'ai pas le droit de le faire alors profites-en ! Tu aimes vraiment ou tu te méfies de tout cela ? Réfléchis, c'est une question importante !

- Laurie... tu penses m'apprivoiser en me provocant et tu as faux ! Je t'aime et je ne me méfie pas de ce qui vient de toi. Je sais comme toi que nous pouvons développer de nouveaux pouvoirs de conscience et comme toi j'ai appris à me méfier de ces pouvoirs supra-normaux qui peuvent perturber le rapport avec notre âme. Mais permets que je te cite Paul Eluard :" je ne m'aime pas, j'aime mes amours, je ne les impose pas mais je les défends ".  Cet amour, je suis capable de le défendre même contre toi si tu n'en voulais pas car plus que de toi, j'ai besoin de cette source d'amour dans laquelle nous ne faisons plus qu'un et ce depuis l'éternité ! Méfies-toi des pouvoirs supra-normaux mais laisse voyager ton âme au-delà du stade de la décorporation et trouve la source divine de l'amour ! Défends tes amours comme le poète !

- Oh mon loup ! Mais tu es un poète ?

- je suis ton yogin et tu dois me débarrasser de mes démons, me tenter avec les poses les plus lascives de ton corps et l'érotisme le plus torride au point de me rendre parfaitement heureux et libre d'aimer comme jamais on ne peut aimer ! J'aimerais devenir plutôt cela que de rester un poète illustre inconnu parmi tous les gens qui n'ont rien à dire ou n'osent pas parler !

- Sais-tu qu'une shakti a aussi le pouvoir de détruire, le pouvoir d'illuminer le yogin en le soumettant à d'horribles souffrances, le pouvoir de le sauver en feignant de le perdre ? Mais rassure-toi ! Il y a deux raisons pour que je ne te fasse aucun mal. Ecoute-moi, c'est très sérieux !

Tout d'abord il y a une raison doctrinale. Le tantrisme n'a pas l'intention sérieuse de renverser l'ordre établi. Sa perspective n'est ni politique, ni sociale mais initiatique, individuelle. Il ne prend pas en compte les castes sociales et il est très proche d'un anarchisme spirituel. Il est optimiste car chacun par son énergie individuelle et quelle que soit sa position sociale, peut parvenir à la libération suprême. Certes, il est aussi pessimiste car il n'envisage pas l'humanité dans un sens de progrès mais de régression. Il s'adresse à un homme déchu, à l'homme moderne empoisonné. Notre époque est tantrique dans le sens négatif et dangereux où elle a réveillé une énergie qu'elle est de moins en moins capable de maîtriser, l'énergie des fascismes et l'énergie nucléaire. Alors comme le veut la doctrine, je devrais te servir comme potion tous ces malheurs du monde pour qu'en tant que yogin shivaïte tantrique je t'aide à transformer ce poison en remède. Tu vois, les malheurs que je t'apporterai ne serviront qu'à cela : à devenir des remèdes !

- Comme chez Baudelaire où l'alchimiste du verbe transforme de la boue en or ! Comme aussi dans l'église chrétienne où les péchés doivent être expiés et présentés au Christ pour qu'il les transforme en raison de salut pour notre âme....ce qui représente cependant une spoliation de la capacité tantrique pour l'homme, une confiscation de celle-ci au profit du clergé sous couvert de la seule divination de cette capacité ! Et cette divination sert encore d'excuse aux membres du clergé devant leur incapacité à transformer eux-mêmes ces malheurs en remèdes, eux les serviteurs de Dieu qui ne peuvent que lui présenter nos péchés et nos malheurs dans leurs prières d'intercession auprès de lui ! Quel appauvrissement spirituel pour conforter cette prétention des adeptes de la puissance temporelle et spirituelle de la papauté ! Il y a bien là présence de la loi du monopole qui pour s'enrichir, appauvrit son environnement ! Et toi tu serais incapable de me faire du mal ?

- Oui ! Je suis encore incapable de te faire du mal car dans ma vie professionnelle, je côtoie trop de malheur pour en vouloir encore à quelqu'un ! Je crois que tu dois prendre ici un peu connaissance de ma vie !

 

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