LES QUATRE SITUATIONS POUR CONNAÎTRE L'ILLUMINATION ET LA RENCONTRE SURNATURELLE

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Extraits " D'Éleusis à Dendérah, l'évolution interdite "

Première partie, le poète en conférence

 

 La poésie ne représente pas pour le poète un jeu doucereux avec les mots mais bien la lutte éprouvante pour traduire ce qui parle en lui. Dans cet exercice, il développe la pratique d'une manière de vivre sans violence, sans haine mais pleine d'amour, de respect, d'humilité. Il a réussi l'illumination, il a réussi à franchir le cap des violences ordinaires. Qu'est-ce que le Sphinx sinon le symbole de la dimension humaine, l'alliance de deux contraires : une tête d'homme qui domine un corps de lion, un esprit qui dirige une animalité, une violence, une tête d'homme qui se souvient qu'une vie nouvelle a survécu après les évènements survenus lors de la période sous le signe zodiacale du lion. Le conférencier indiqua que sa démarche poétique pouvait s'articuler autour de cette nécessité qu'il éprouve à minimiser la violence et maximiser la paix sociale, de cette nécessité à marier les cultures, les époques.  C'est bien dans ce but que le dialogueur de l'âme pour l'âme veut changer la vie.

 

Pierre lut le texte sur la réorientation de l'énergie de la violence mis au point lors de leur premier week-end à Baden-Baden. D'un geste expéditif, il termina sa lecture pour bien montrer qu'il avait hâte d'aller plus loin que ce genre de considérations générales. Pour simplifier les choses, il voyait quatre grandes situations face à la rencontre surnaturelle, à l'illumination divine :

- la rencontre accidentelle du type expérience de mort immédiate ( E.M.I.) ou en anglais " near dead experience " ( N.D.E.)

- la rencontre mystique développée sous l'emprise religieuse et qui nécessite la pratique de croyances, l'apprentissage de rites et de paroles particulières organisées par une religion ou tout au moins un mouvement spirituel

- la rencontre poétique pure parce qu'intime et exclusivement personnelle et qui n'a recours à aucune croyance, notamment religieuse

- les différentes approches incomplètes qui attestent de la réalité d'une autre vie, d'un monde double mais qui n'aboutissent pas à l'illumination, qui ne sont qu'une première étape à base d'extases : amoureuses, sexuelles, sportives, intellectuelles ou plus simplement à base d'états seconds engendrés par le recours aux drogues, à l'alcool...

 

Pierre regarda Laurie. Elle haussa les épaules. Qu'est-ce qu'il voulait encore ? Bon, il venait de donner un plan, qu'il continue ! Dominique par contre semblait sidérée parce que venait de faire le conférencier. Pierre comprit et maladroitement il ralluma le projecteur pour montrer le plan grâce à une diapositive réalisée après avoir photographié l'écran du moniteur micro informatique et l'image élaborée à l'aide du logiciel de présentation assistée par ordinateur. Pierre se retourna pour vérifier que les couleurs initiales n'étaient pas très atténuées. L'image sur l'écran était présentable. Satisfait, il se remit face au public.

 

Il commença par les E.M.I. Les témoignages très nombreux d'expérience de mort immédiate se caractérisent par la traversée du puits de lumière, le franchissement d'un seuil de lumière, la perception claire d'un endroit paradisiaque où l'on se sent enfin de retour chez nous. Ce voyage ne peut se dérouler de la sorte que si au départ des êtres chers, des présences bienfaisantes viennent de suite à votre rencontre et vous guident, vous inspirent une confiance absolue dans ce qui vous arrive. Mais, sur le seuil de lumière, une voix vous commande avec bienveillance de retourner dans votre enveloppe charnelle et ce pour des raisons différentes : le chagrin de vos proches sur terre, votre mission qui n'est pas finie, l'aide que vous allez pouvoir apporter à des êtres humains dans le malheur et la perdition. Lorsque vous regagnez votre enveloppe charnelle, vous arrivez à la voir ainsi que son environnement en étant vous même en état de décorporation. Généralement, c'est parce que les humains ne comprennent pas la situation et sont en train de mettre en péril votre corps pour le considérer comme décédé, que vous êtes obligé de regagner rapidement votre enveloppe charnelle, de revenir à la vie pour commencer à tancer sévèrement qui un chirurgien, qui un proche, qui des sauveteurs. Votre convalescence se déroule sans le moindre mal et vous repartez dans l'existence humaine avec un moral sans faille. Vous n'avez plus aucune peur de la mort et vous considérez les autres et les espèces vivantes comme possédant ce principe de vie destiné à connaître la même expérience que vous. Vous voyez dans les autres cette présence divine capable d'apporter une vie après cette existence terrestre et vous faites naturellement le bien autour de vous. Vous avez acquis une sagesse infaillible qui guide le restant de vos pas sur terre, vous qui êtes capable de nourrir quotidiennement un dialogue de l'âme pour l'âme, c'est à dire de parler à partir de votre âme à l'âme globale qui contient les parcelles d'âme des autres êtres humains que vous rencontrez ou à qui vous pensez.

 ( pour accéder aux témoignages du livre )

Cette expérience est la plus complète et la plus profonde mais elle ne dépend pas de la volonté humaine. Elle correspond au phénomène de la migration des âmes dont elle est un élément de preuve. Lorsque l'intégrité physique est en danger mortel, l'âme quitte le corps comme pour se mettre en sécurité. Pierre assura que cette expérience peut se décortiquer davantage mais que tel n'est pas le thème de cette conférence. Une autre caractéristique de cette expérience réside dans la décorporation qui survient généralement avant le retour dans l'enveloppe charnelle. Vous ne passez pas subitement du monde supérieur à votre existence corporelle, vous traversez le monde double en vivant une décorporation qui vous permet de vous préparer à rentrer dans votre corps charnel. Ce contact brusque et inopiné avec la présence divine immortelle qui vit en nous et régit notre existence humaine requiert ensuite un long travail d'acceptation et de compréhension tant cette rencontre vous dépasse totalement. La prise de connaissance d'autres cas similaires permet d'asseoir une foi plus ouverte dans la réalité surnaturelle de ces événements et aujourd'hui, nous sommes à nouveau à un stade où ceux qui ont vécu cette rencontre peuvent plus librement parler et sont écoutés. Chacun peut alors se forger une opinion ou relier ces faits à une croyance existante et portée par une institution ou par une démarche mystique.

 

La rencontre mystique, seconde possibilité de contacts surnaturels, n'est pas spontanée ou accidentelle mais le résultat d'une formation, d'un apprentissage de croyances et de techniques qui poussent l'esprit à se libérer, à s'ouvrir pour recevoir les éléments surnaturels. La première étape consiste à éprouver la force de la prière, à demander à la présence divine d'intercéder pour nous auprès d'un proche pour l'aider, le sauver. Une fois le résultat prouvé et cette intercession réalisée, la deuxième étape consiste à découvrir qui réellement agit. Ici nous nous trouvons en présence de deux situations : le plus souvent nous découvrons que des défunts très chers, des saints, des anges, des esprits bienfaisants relaient nos prières et sont disponibles pour l'instauration d'un dialogue avec nous. Nous pouvons nous contenter de ce niveau et devenir alors un adepte du spiritisme mais cette voie reste incomplète. Nous pouvons nous adresser directement à la présence divine qui anime notre âme pour qu'elle se mette en relation avec son origine, ce tout dont elle fait partie et duquel jamais elle n'est séparée. Ce dialogue mystique n'invente pas sa propre langue, ses propres mots comme le poète le fait, il reprend l'expérience antérieure véhiculée par la religion ou des mouvements spirituels plus hermétiques et traduite sous une forme codifiée. Selon les religions, les fidèles seront plus ou moins invités à s'engager individuellement dans la voie de l'initiation vers l'illumination. Dans d'autres, cette initiation sera réservée qu'à une élite de prêtres devant lesquels les fidèles devront faire acte de soumission et de confiance pour obtenir le cas échéant l'accès aux écrits sacrés, au partage des mystères et des rites dont la compréhension rythmera leur progression vers la rencontre ultime. Dans d'autres religions enfin, il semble que toute référence à cette initiation à la rencontre divine se soit perdue ou que plus aucun prêtre ne se soucie de la réaliser pour former ensuite d'autres disciples. Sur ce point, la tendance générale a été, à partir d'enseignements initiatiques de maîtres anciens, d'éliminer le plus possible la voie initiatrice pour obliger les fidèles à dépendre d'une parole sacrée édifiée par des castes de prêtres et destinée à conforter le pouvoir temporel de l'institution religieuse. Pierre fit remarquer au public que l'éducation spirituelle à l'initiation, par ses aspects personnels et incontrôlables sur le plan du savoir, s'est toujours heurtée à travers l'histoire aux volontés hégémoniques des pouvoirs politiques. Seul l'exemple de l'Égypte antique nous montre qu'il est possible et très profitable de concilier ces deux centres d'intérêt. Une fois la rencontre réalisée, la question de sa traduction aux autres sera ici moins cruciale car, dans la voie mystique, elle est déjà contenue dans les textes religieux les plus sacrés. L'expérience individuelle vient conforter les rites et l'institution religieuse car elle est restée en conformité avec le corps de croyances. Le temps exigé par cet apprentissage et par les nombreux moments de prière et de méditation implique que déjà l'impétrant se soit retiré du monde quotidien. La restitution de la rencontre, l'évolution, se fera donc d'abord parmi la communauté étroite des chercheurs mystiques ou dans le cas d'un ermite, lors des rencontres avec ceux qui viendront l'approcher pour engager avec lui un dialogue. La difficulté viendra ensuite pour l'illuminé d'accepter ou non l'intégration que feront les autres de son savoir dans le corps des croyances du groupe. Dans le meilleur des cas lorsque les règles communautaires sont suffisamment simples et directrices pour rester souples, ce savoir nouveau apporté par l'illuminé va donner un sang neuf, une impulsion nouvelle à la communauté mais le risque d'une scission restera toujours présent si l'esprit de partage est supplanté par les intérêts d'un pouvoir temporel. Pierre avertit le public que cette conséquence serait reprise plus loin dans la deuxième partie de la conférence. Il conclut son propos sur la voie mystique en la différenciant du fait de suivre simplement les rites d'une religion.

Sans trop s'étendre sur la question, le poète précisa à son auditoire qu'il ne devait pas perdre de vue l'antagonisme qui existe entre la spiritualité, recherche personnelle entièrement tournée vers l'enrichissement culturel, social et politique de l'individu et la religion. Cette dernière représente la tentative d'édicter des règles, un corps de savoir dans le but d'imposer une conduite à un groupe. Elle se structure à partir de la primauté d'une élite savante capable de conduire des rites et sur l'obéissance à ces règles par la masse des fidèles. Elle tolère rarement la possibilité pour ses adeptes de s'émanciper individuellement par la voie de la spiritualité et en cela, elle démontre bien que son origine et son but sont bien identiques à ceux de tous pouvoirs politiques. Mieux, l'acceptation d'une religion défendue par un pouvoir politique va faciliter d'autant la soumission d'un groupe à ce pouvoir politique. La religion est bien alors l'opium du peuple, cette culture destinée à neutraliser et euphoriser une population sous la coupe d'une minorité au pouvoir. La religion s'organise sur la base d'un système et d'abord d'un système de pensée qui prend inévitablement le risque de devenir une idéologie car en devenant système, cette entreprise doit s'écarter de la première source de savoir. Le système ne sait utiliser que le savoir intellectuel et pour rester cohérent et achevé, il doit éviter tout emprunt à la première source de savoir, la voie personnelle de l'initiation, la voie de la démarche spirituelle. La poésie est source d'une organisation en réseau à travers sa production de sacré et les trois trois contrats sociaux qui en découlent. La poésie s'oppose donc naturellement aux entreprises religieuses. Elle est anticléricale car elle n'accepte pas les dogmes édifiés par des minorités qui défendent un pouvoir temporel dans une institution politique, économique et sociale. Le poète sait reconnaître les éléments de savoir rapportés par les prophètes et les maîtres spirituels et que véhiculent plus ou moins bien la plupart des religions. Par contre, il s'oppose à la manière de transmettre ces connaissances et il dit que chacun peut retrouver en lui la source de sa dimension spirituelle. A partir de cette source, une traduction personnelle inévitablement prendra place dans sa vie et la transformera. En général, les gens ne cherchent pas à traduire par des mots cet enseignement spirituel né de la rencontre divine. Leurs façons de voir les autres, de les aimer suffisent à exprimer ce savoir révélé et c'est bien là l'essentiel. La poésie participe à l'émancipation spirituelle de l'individu. Elle n'est pas opium et n'a pas besoin d'opium. Elle est dialogue avec une source présente en chacun de nous. La poésie va bien au delà du mysticisme.

 La rencontre poétique, troisième possibilité, commence par la découverte en soi d'une voix extérieure à l'esprit et qui dirige vos pas. Cette manifestation d'une lutte entre plusieurs sources qui perturbent l'esprit, le plus souvent la nuit, est perçue dès la plus jeune enfance. Le poète est obligé de faire la part des choses pour pouvoir continuer à grandir. Il va rejeter les voix inférieures qu'il attribue à des esprits même bienveillants pour ne s'occuper que de la voix majeure, celle capable d'attester d'une source illimitée et éternelle et qui se personnifie dans la manifestation du Verbe, celui qui vous ordonne de revenir dans votre enveloppe charnelle à la fin de l'illumination. Rapidement il va constater que la voix la plus forte est aussi celle chargée de la plus grande émotion, celle capable de l'envahir totalement, de submerger magnifiquement son esprit et la moindre cellule de son corps, de lui faire vivre des décorporations. Cette émotion se manifeste par un rythme puissant, une onde captivante. L'enfant tôt ou tard sera obligé de faire confiance à cette présence et il aimera sentir cette onde bienfaisante envahir d'abord l'esprit pour se diffuser partout dans le corps comme pour le soulever, l'entraîner ailleurs.

 La première étape de l'apprentissage commence par la maîtrise de ce rythme émotionnel. La grande sensibilité qui va marquer le caractère de l'enfant sera aussi une faiblesse vis à vis des autres mais cela n'a pas encore d'importance dans la structure familiale où il n'a pas de responsabilités. Il peut continuer ! Ce rythme va s'interpréter comme une mélodie intime sur lesquels bientôt il pourra calquer des mots, ses mots les plus proches de ce qu'il entend à travers cette voix intérieure. Pour confronter son expérience au savoir possédé par les autres, il découvrira les techniques de versification et très vite, il va les transposer et découvrir leur efficacité. Maître de sa source, il pourra se complaire dans la perfection formelle de ses rimes, difficulté mineure eu égard à la qualité parfaite du rythme intime qu'il canalise.

Cette accélération du travail poétique va conduire très fréquemment le jeune poète à s'engager dans un travail incontrôlable. Il aura fini sa versification mais la voix continuera à émettre. Il y aura un choc et l'esprit sera submergé par la voix, emporté par cette onde. Cet échec poétique provoque un état de décorporation, une rupture entre les deux mondes. Emporté hors de son enveloppe charnel d'une manière totalement incontrôlable, le jeune poète va recevoir une leçon définitive : il va se méfier de la versification car cette technique ne sert à rien pour canaliser la voix lorsque cette dernière vient submerger son esprit. Par contre il comprend qu'il doit continuer à rechercher ces moments de contacts surnaturels mais ceci passe dorénavant par l'instauration de son propre langage, de sa propre technique de maîtrise du rythme des mots. Le jeune poète a compris que la versification lui procurait un certain automatisme dans la répétition uniforme d'un mouvement fait de longues et de brèves et il va chercher à découvrir d'autres automatismes capables de coller à son expression la plus intime. Une fois cette étape comprise, le jeune poète familiarisé maintenant avec les états de décorporation dont il n'a plus peur, va chercher à partir plus loin dans le monde double, dans la réalité qui vit au dessus de la nôtre.

 Pierre fit remarquer à son auditoire qu'ici, nous sommes au même stade que dans la dernière étape de l'approche mystique. Simplement les mots, les savoirs employés ne sont pas les mêmes : le poète construit son propre langage en dehors de toutes croyances extérieures et c'est en cela que la voie poétique est plus pure, riche et féconde que la voie mystique ou que le simple constat accidentel d'une E.M.I. que vous avez subie. Le poète comprend que sa volonté est inopérante, il doit par contre rester à l'écoute, être toujours prêt à recevoir le contact mais il sait que ce moment dépend avant tout de coïncidences, de hasard échappant aux lois des probabilités. Autant le mystique dans sa vie d'isolement reste à l'écoute et se donne toutes les chances d'avoir une qualité de disponibilité et donc d'écoute maximale en allongeant la durée de ses prières et méditations, autant le poète ne peut se résoudre à cette solution. Trop de choses se sont déjà passées en lui dont il a une maîtrise conséquente pour que cette astreinte nouvelle à l'isolement et au silence ne puisse être acceptée. Elle est trop contraire à ces luttes incessantes entre son esprit et la voix et il sait que rester immobile et inactif en état de décorporation est impossible sans voir se hâter l'emprise des ténèbres.

 Alors le poète conclut qu'il est arrivé au stade où continuer à écrire de la poésie ne lui sert plus à rien. Sa recherche de poète est finie, il attend le moment où son âme acceptera de quitter son corps pour l'emmener chez lui comme cela est inéluctable pour l'être humain. Peu importe le temps qui s'écoulera. Une occasion se produira par une coïncidence étrange et il partira avec son âme, il traversera le puits de lumière, il entendra le Verbe lui dire de revenir, il découvrira les pouvoirs nouveaux que lui confère l'illumination et il aura lui aussi comme le mystique, comme le témoin d'une E.M.I. reçu le don de l'amour surnaturel et absolu. Va-t-il alors traduire cette expérience comme les mystiques ou longtemps rechercher une traduction possible comme les témoins d'une E.M.I. ? Pierre n'eut aucun mal à ce que l'auditoire comprenne que le poète ait sa propre traduction. Quelle est la singularité de la démarche de traduction du poète ? Sa première caractéristique est d'être totalement affranchie de toutes croyances et de toutes institutions. Elle part de l'individuel et est capable d'établir un lien d'amour entre tous les humains sur la base d'une initiation qui à son terme, en présence du surnaturel, de la nature divine, est rigoureusement la même et donne le même message d'amour divin à chaque être humain qui la reçoit. Le poète part de son illumination pour aller directement à l'universel ! Il boucle la boucle....tel un technicien actuel de la régulation des automates programmables... Les personnes qui ont quelques difficultés à bien comprendre cette situation diront qu'il est totalement illuminé... pour une personne terrestre. Rimbaud, au nom des poètes, a déjà écrit : " je suis réellement d'outre-tombe ". Mis à part les quelques prétentieux qui disent se désintéresser complètement de la mort en refusant de la voir en eux et chez les autres, tous doivent un jour au cours de leur existence humaine, trouver la place qu'ils veulent prendre par rapport à la mort inéluctable du corps charnel. Freud a défini cette place du poète en précisant que, bien mieux que les médecins et les prêtres, les poètes, parce qu'ils vivent constamment entre ciel et terre, peuvent mieux soigner les maladies de l'esprit humain en faisant appel aux forces trouvées à travers le dialogue de l'âme pour l'âme.

 Quant à la quatrième approche, cette démarche incomplète qui ne mène pas directement à l'illumination reste utile comme terrain d'initiation momentané ou comme moments de réminiscence parcellaire de l'illumination. Ces moments profondément humains comme l'extase amoureuse, le dépassement hors limite sportif ou passablement artificiels comme la création poétique à base de versification, le recours à des théories ou des idées intellectuelles, la récitation interminable de la même prière, le recours à des hallucinations causées par les drogues ou l'alcool nous mettent le doigt sur l'existence d'instants hors limites, de moments exceptionnels qui trouvent une force, une inspiration en dehors du rationnel et des limites raisonnables de l'esprit. Facilement répétables, ils sont une solution pour nous éveiller ou pour garder le contact avec le merveilleux, le mystère capable de générer nos rêves éveillés et à travers le partage de ces rêves, nos bonheurs d'êtres humains. Mais Pierre insista, ces moments à eux seuls ne sont pas capables de nous apporter d'une manière définitive et assurée nos raisons de vivre et de mourir et la plupart du temps, l'individu ressort passablement affaibli de ces moments, le corps miné de drogues, l'esprit tourmenté de folie. Plutôt que de faire marche arrière, il est nécessaire de mettre l'individu dans la bonne voie. Il faut poursuivre l'initiation et trouver l'illumination.

Pour conclure, Pierre répéta que le point commun aux trois premières approches susceptibles de mener à l'illumination est le passage par la décorporation. Celle-ci s'acquiert dans l'approche poétique par la submersion de l'esprit provoquée par un mouvement de l'âme. Ce mouvement peut être sollicité, par contre le départ en état de décorporation de l'âme vers sa source de lumière au delà du puits de lumière ne lui paraissait pas appartenir au domaine de la volonté humaine. Soit une coïncidence, soit une grâce divine accordée au chercheur mystique peut provoquer ce départ, ce voyage de l'âme au pays de chez elle, de chez nous, voyage qui s'appelle également du mot " passion ". Pour le poète, vivre sa passion est sa première raison de vivre. Il veut construire un dialogue de l'âme pour l'âme. Cette démarche repose sur un approfondissement de ce qu'il est possible d'échanger entre les pouvoirs de l'âme et les pouvoirs humains. Cette quête n'aboutit à aucune certitude mais à une formidable interrogation : l'initié peut-il utiliser face aux autres humains des pouvoirs surnaturels ? Peut-il être condamné à mort, mourir sur l'instrument de son supplice et ressuscité, revenir se montrer aux autres ? Autre question : l'initié muni de pouvoirs surnaturels peut-il intervenir dans les épisodes de violence humaine pour instaurer la paix, mettre hors d'état de nuire des criminels ou seigneurs de guerre ? Peut-il y avoir des luttes entre initiés comme les légendes celtes nous le rapportent ? Pierre termina par la question qui ce soir l'accaparait le plus : admettons que de telles manifestations surnaturelles ponctuelles existent, comment traduire ces expériences en un corps de savoir transmissible aux générations suivantes sans que des déformations, des récupérations politiques de ce savoir au profit d'intérêts partisans, ne viennent dénaturer ce savoir ? Le poème, en tant qu'écrit, dans sa forme et son contenu, est bien alors un des rares écrits à traverser le temps sans accepter la moindre altération de son écriture originelle. Chacun, à travers le sens qu'il y découvre, l'émotion qu'il partage, revient à l'expérience initiale, à la rencontre initiatrice, peut importe l'endroit et le moment où il vit.

    

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lettre à un jeune poète         techniques de décorporation

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