les services d'échange local
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cette page est la recopie d'articles du Monde et d'autres médias qui ont suivis le procès du SEL de l'Ariège en novembre 1997. Cette technique d'échanges contribue à la réalisation d'une propriété commune qui permet l'enrichissement individuel et surtout une prévention contre la misère et la solitude. Ce sujet fait partie de l'atelier 2 de notre site. Ce procès montre aussi que dans cette période de décadence et de montée des inégalités, dans ces années de recul de l'action politique au service du développement d'une démocratie citoyenne, un choix a été possible : des occasions ont eu lieu pour modifier pas à pas le fonctionnement de notre système de pouvoir économique libéral pour plus de solidarité. Ce procès est une date parmi d'autres mais cette date a eu lieu ! Comme à chaque fois lors d'une crise majeure, celle-ci n'est que l'accumulation d'erreurs, de renoncement à remettre en cause pour avancer, une suite de manque de courage pour admettre des évolutions évidentes et une suite d'actions pour maintenir avec acharnement des intérêts dictés par la défense de la propriété individuelle et l'interdiction de la propriété commune. L'administration de la justice, dans le cas présenté ici comme le plus souvent d'ailleurs, n'est qu'un rouage du système de pouvoir en place et préfère défendre des lois mêmes éculées plutôt que de reconnaître de nouveaux modes de vie adoptés selon des valeurs aussi universelles que la solidarité et la fraternité... et attendre qu'une loi légalise ces nouveaux modes de vie appartient à la plus belle des farces démocratiques tant qu'un rapport de force ne vient pas bouleverser le conservatisme des institutions ; attendre et laisser le temps agir une génération durant est aussi voler ce temps de vie à celles et ceux qui sont capables d'organiser ces nouveaux modes de vie dans le cadre d'un développement durable, bien avant d'autres à la conscience politique défaillante. Certains citoyens plus actifs que d'autres dans cette voie humaniste n'ont pas à se sacrifier sur place pour attendre que les ignorants ou les partisans de systèmes de pouvoirs iniques et obsolètes veulent bien se remettre en cause. C'est pourquoi sur fileane.com, nous n'agissons pas pour rendre compatible ces nouvelles formes de solidarité avec ce système de pouvoir économique fondé sur la primauté absolue de la propriété individuelle et l'interdiction de la propriété commune, nous travaillons pour l'élimination de ce système de pouvoir et la mise en place, une nouvelle fois dans notre histoire, de l'organisation en réseau. Une évolution qui n'a pu se réaliser et qu'il faut refaire s'appèle bien une re-évolution, une révolution, du moins le temps de mettre en place la nouvelle organisation à la place de l'ancienne. Les réseaux citoyens de vie avancent au rythme de leurs projets politiques, économiques et sociaux. Par le principe de subsidiarité, des mécanismes de péréquations redistribuent le savoir aux groupes qui en ont besoin pour progresser. Il est clair que dans le procès dont il est question ici, personne ne s'est soucié d'aborder ces perspectives : la justice n'a pas jugé le fond de l'affaire, seulement des individus au regard du droit sur le travail illégal... mais comme certains l'ont dit lors de ce procès, travailler pour le développement de la solidarité représente bel et bien un délit tant ces actes sont illégaux dans le fait qu'ils menacent l'économie marchande sur laquelle reposent nos systèmes de pouvoirs actuels... et avant qu'une révolution ne se déroule avec succès, elle est toujours interdite et illégale au regard de l'ancien système de pouvoir. C'est bien là une limite fondamentale de notre système de pouvoir "démocratique". Cette limite n'existe pas dans une organisation en réseau, les lecteurs de fileane.com commencent à le comprendre.
Le MONDE / Mardi 18 novembre 1997
Un premier procès pour travail clandestin met en cause les services d'échange local
Une
adhérente de ces réseaux d'entraide avait fait réparer son toit par deux
autres membres
Nés
en 1994, les services d'échange local (SEL) font l'objet d'un premier procès,
mardi 18 novembre, à Foix. Adhérente de ces réseaux d'entraide où l'on échange
des services, une habitante de l'Ariège avait fait réparer son toit par deux
membres du SEL pyrénéen . Le procureur a estimé qu'il s'agissait de travail
clandestin. Les248 SEL français rassemblent de vingt-cinq mille à trente mille
adhérents.
SARAH
TWO s'intéresse à l'écologie et à l'agriculture biologique. C'est pour ça,
dit-elle, qu'elle s'est installée en France, en 1992, en achetant une vieille
maison à Tapia, un hameau de l'arrière-pays ariégois. La demeure serait
vivable, n'étaient les fuites dans le toit. Faute du moindre revenu, la
Britannique ne pouvait pas faire appel à une entreprise pour passer enfin un
hiver à l'abri. En revanche, elle était membre du système d'échange local
(SEL) pyrénéen, un réseau d'entraide au sein du-quel elle proposait ses
services (ménage, maraîchage, garde d'enfants, etc.) en échange de biens ou
de coups de main. C'est donc vers le SEL qu'elle s'était tournée pour faire réparer
son toit.
En
septembre 1996, Robert Evans et John Mac Cullogh, Britanniques eux aussi, étaient
au faîte de la maison de Sarah Two lorsque sont arrivés les gendarmes, alertés
par un appel téléphonique d'un voisin, Michel Vigne. Le substitut du
procureur. un ancien inspecteur du travail, était immédiatement prévenu. Ce
qui devait arriver arriva: pour la première fois, des adhérents d'un système
d'échange local étaient poursuivis pour travail illégal. Le procureur de la République
de Foix (Ariège) a poursuivi Mme Two pour emploi de travailleurs clandestins et
ses deux compatriotes pour travail dissimulé. Le procès devait avoir lieu,
mardi 18 novembre, au palais de justice de Foix.
A
la barre, trois personnes, mais aussi, implicitement, les 248 SEL (soit de
vingt-cinq mille à trente mille adhérents) qui ont fleuri en France au cours
des trois dernières années, poussés par «une dynamique assez forte en France»,
selon Jean-Michel Servet. Une dynamique qui «répond à un désir d'innovation
de la base», estime ce professeur d'économie à l'université Lyon-II,
coauteur d'un rapport sur les SEL que !e Groupe de recherches et d'analyses des
institutions vient de remettre à la Crisse des dépôts et consignations.
LETTRES
DE SOUTIEN
Pour
Smaïn Laacher, sociologue à l'École des hautes études en sciences sociales,
l'affaire est entendue. «Les juges vont y réfléchir è deux fois avant de
condamner, puisque l'affaire s'insère dans un dispositif, le SEL, qui est entre
autres un dispositif d’insertion. ». En témoignent les dizaines de
lettres de soutien reçues par le SEL pyrénéen. « J’ai enfin retrouvé
une dignité qui me permet de dire que je ne suis plus assistée », écrit
par exemple Maryline B., membre du SEL du Maine, qui vit avec 3500 francs par
mois.
Au
sein du SEL pyrénéen, 70% des adhérents disposent de moins de 5 000 francs
par mois. Les systèmes d'échange local rassemblent une forte proportion de
personnes en situation précaire : de 40% à,60%, selon le rapport des économistes
de Lyon, qui montre que le développement de ces réseaux participe à la lutte
contre l'exclusion. «Ça permet aux gens de se rencontrer, de sortir de leur
solitude », explique Marie-Bénédicte Lemaire, fondatrice du SEL de Lutterbach
(Haut-Rhin), qui vient d'être primé par la Fondation de la Caisse d'épargne.
C'est
plutôt d'un bon oeil que le ministère de l'emploi et de la solidarité assiste
au développement des SEL. Mais tout en faisant part d'« un intérêt certain
pour ces démarches qui permettent de créer des liens de solidarité», les
pouvoirs publics «doivent rester attentifs à ce qu'on n'aboutisse pas à
des dérives », dit-on au ministère. Plus précisément: «
il ne faudrait pas que des personnes insérées professionnellement trouvent
dans les SEL un moyen de développer leurs activités habituelles. »
30 000 FRANCS
HORS TAXE
Robert
Evans, allocataire du RMI, n'avait jamais refait de toiture avant de restaurer
celle de Sarah Two, et n'en a jamais refait depuis. Son compagnon de labeur,
instituteur en Grande-Bretagne, propriétaire d'une ruine dans l'Ariège, n'est
pas plus professionnel que lui. Reste qu'ils ont effectué des travaux, alors
que les artisans locaux, eux, n'ont pas de travail.
A
la demande du procureur, la Chambre syndicale des artisans et des petites
entreprises du bâtiment de l'Ariège (Capeb) a évalué leur labeur: 30 000
francs hors taxe. Le volume de travail dépasse le simple coup de main échangé
normalement au sein des SEL, estime la direction départementale du travail. «
La somme est inouïe » s'insurge l'avocat des trois Britanniques,
Jean-Claude Garson. En tout cas, jamais Mme Two n'aurait pu la débourser.
Le fonctionnement de l'association
•
Un réseau multilatéral. Alors que le troc repose sur un échange bilatéral,
le SEL fonctionne de manière multilatérale. Moyennant une cotisation annuelle
modique, l'adhérent figure sur la liste des membres qui proposent leurs biens
ou services. Les échanges, de gré à gré, sont rémunérés en unités de
compte. Grains de sel, truffes, fleurs... chaque structure a son unité.
• Non-convertibilité. L'association se charge de la comptabilité interne. Elle édite chaque mois un relevé de la situation de chacun. Les débits sont évidemment aussi importants que les crédits. En aucun cas les comptes ne peuvent être convertis en francs.
•
Confiance. Le système fonctionne sur le volontariat et la confiance. Pour Être
viable, il doit être limité, en nombre d'adhérents et géographiquement.
Ruraux à l'origine, les SEL se répandent aujourd'hui dans les milieux urbains.
La liste est disponible sur Internet (http:// altern.com/sel/).
• Colloque. Les systèmes d'échange local feront l'objet d'un colloque au Centre Thomas-More, à L'Arbresle, près de Lyon, les 29 et 30 novembre, en présence notamment d'économistes et du sociologue Smaïn Laarcher. Renseignements, tél. : 04-74-26-79-71; télécopie : 04-74-26-79-99.
Marie-Pierre Subtil
LE
MONDE /JEUDI 20 NOVEMBRE 1997
Une peine d'intérêt général est requise à Foix
dans le premier procès d'un service d'échange local
L'accusation
estime que ces réseaux sont «
incompatibles »
avec la législation sur le travail clandestin
Des
travaux d'intérêt général ont été requis pour travail clandestin, mardi 18
novembre, devant le tribunal correctionnel de Foix (Ariège), contre trois adhérents
du système d'échange local (SEL) pyrénéen qui avaient troqué la réparation
d'un toit contre des « grains de sel », l'unité d'échange en vigueur au
sein de ces réseaux d'entraide, créés en 1994. La défense a plaidé que «
tout n'est pas argent ».
FOIX
(Ariège) de notre envoyée spéciale
Deux
mondes antinomiques se sont confrontés , mardi 18 novembre, au palais de
justice de Foix. D'un côté, des « néo-ruraux » qui s'entraident
en faisant fi de l'argent, des cotisations sociales, du fisc. De l'autre, un
procureur de la République et des avocats de parties civiles réfractaires à
l'idée que l'on puisse échanger des biens ou des services sans se référer au
franc, à l'Urssaf et à la chambre des métiers.
Dans
la salle, comble, des adhérents du système d'échange local (SEL) pyrénéen,
l'association qui a«importé» du Canada et de Grande-Bretagne ces réseaux de
troc multilatéraux (Le Monde du18 novembre).
A
la barre, trois d'entre eux: Sarah Two, fluette et discrète Britannique âgée
de cinquante-deux ans, sans revenus fixes, poursuivie pour avoir fait réparer
sa toiture par des travailleurs clandestins; Robert Evans, crâne et barbe dégarnis,
un Franco-Britannique psychologue de formation, allocataire du RMI poursuivi
pour travail clandestin, de même que John Mac Cullogh Britannique, instituteur
intérimaire en Grande-Bretagne et résident occasionnel dans l'Ariège. En
septembre 1996, les deux hommes avaient colmaté les fuites du toit de leur
compatriote, en se faisant rémunérer en « grains de sel », l'unité d'échange
du SEL pyrénéen.
Le
président du tribunal correctionnel, Jean-Louis Boué, a tenté de comprendre
la nature des échanges qui s'effectuent au sein du SEL. « Vous avez bénéficié
de prestations. Qu'est-ce-que vous deviez faire en contrepartie? », a-t-il
demandé à Sarah Two. « J'ai fait du toufu pour M. Evans. -Pardon, du...?»,
reprend le président, qui ignore apparemment tout de la gastronomie
macrobiotique et n'a pas saisi que les échanges au sein de l'association ne
sont pas bilatéraux.
Les
trois prévenus ont bien du mal à expliquer que le « grain de se » est
« une valeur symbolique », non convertible à leurs yeux en argent.
« le grain de sel représente 1 franc », affirme le président.
«Non, ça ne marche pas tout à fait comme ça », assure Sarah Two, bien en
peine, par la suite, de faire comprendre à l'assesseur - qui lui demande si
elle a comblé son déficit, un an après les travaux – que les comptes débiteurs
sont les bienvenus au sein du SEL, et qu'ils sont même sa condition
d'existence.
La
Fédération du bâtiment et des, travaux publics s'était portée partie
civile, ainsi que la Chambre syndicale des artisans et des petites entreprises
du bâtiment de l'Ariège (Capeb). «Ce type d'agissements perturbe les
circuits économiques traditionnels. Cela institutionnalise une économie parallèle
», s'est insurgée l'avocate de la fédération. « C'est une
provocation formidable à tout notre système politique et social, a
repris son confrère, Me Jacques Vialea, au nom de la Capeb. On vous dit
qu'il y a oeuvre de réinsertion, mais demain, l'artisan que je représente, il
va falloir aussi le réinsérer: est-ce que ce système ne consiste pas à déshabiller
Pierre pour habiller Paul ?» Et de conclure: «C'est un système
qui permet un enrichissement de chacun. II est très bien, le problème c'est
qu'il n'est pas en phase avec le nôtre. »
Un
plaidoyer proche du réquisitoire du procureur de la République, Pierre
Nalbert, l'auteur des poursuites contre les trois prévenus, qui s'est
violemment élevé contre le principe du SEL «Depuis deux ans, on tourne
en rond, personne n'ose saisir le tribunal», a-t-il relaté,
visiblement satisfait qu'enfin un citoyen ait prévenu la gendarmerie du
« travail clandestin » effectué par des adhérents.
Selon
le procureur, le code civil définit l'échange comme bilatéral. «A
partir du moment où un tiers - l'association - intervient, c'est de la banque,
c'est un système de gestion, qui pose des problèmes de déviations a-t-il
estimé, avant des les énumérer: absence de paiement d'impôts et de
cotisations sociales, absence de sécurité et concurrence à l'égard des
professionnels. il a évoqué un «risque à l'égard de le collectivité
nationale» en cas de développement d'un système « incompatible »
avec la législation sur le travail dissimulé. Peines requises, «cette affaire
[étant prise) avec un certain humour et un certain détachement »: un travail
d'intérêt général (TIG, variant de quarante à deux cent quarante heures de
travail à fournir à une collectivité).
L'avocat
de la défense, M` Jean-Claude Garson, a estimé, lui, qu'il n'y avait pas
travail clandestin mais bénévolat, en regrettant avec humour l'absence de la
Banque de France comme partie civile. Pour lui, « le grain de sel,
c'est la valorisation du dévouement des membres de l'association», et
«tout n'est pas argent».Surtout, Me Garson a souligné le fait
que la poursuite concerne trois personnes, alors que c'est le SEL, en tant
qu'association, qui fait l'objet d'un procès. «Si le sel est une
monnaie, c'est la monnaie de la solidarité. Le sel sert a la conservation de la
dignité humaine. Je ne savais pas que c'était un délit », a-t-il
conclu, bruyamment applaudi.
Jugement le 6 janvier 1998.
Marie-Pierre
Subtil
Trois
adhérents d'un système d'échange local condamnés
POURSUIVIS POUR TRAVAIL CLANDESTIN, trois adhérents du Système d'échange local (SEL) pyrénéen, un réseau d'entraide au sein duquel biens et services sont échangés sur la base de « grains de sel», ont été condamnés, mardi 6 janvier, à une amende de 2 000 francs avec sursis. Ils devront verser 1 franc de dommages-intéréts à la Fédération du bâtiment et des travaux publics et à la chambre syndicale des artisans et des petites entreprises du bâtiment de l'Ariège. Le procureur avait requis des peines de travail d'intérêt général à l'encontre de Sarah Two, qui avait fait réparer son toit par Robert Evans et John -Mac Cullogh (Le Monde des 18 et 20 novembre 1997)
Coup de sang du marché face à une pratique d'économie alternative : une condamnation, mais pas encore le régime sans SEL
Le
6 janvier 1998, le tribunal correctionnel de Foix a rendu son jugement : 2000 FF
d'amende avec sursis. L'affaire est une première : trois membres du SEL (
système d'échange local ) de DUN ( Ariège ) sont condamnés pour travail
illégal. L'échange est-il une activité entrant dans le système économique
" officiel " et officiellement réglementé ? Lorsque l'activité non
salariée n'est pas un travail, mais quand même une valeur - estimée en
"grains"- peut-on lui appliquer les règles d'un système économique
et social dans lequel seul le travail est une valeur, marchande, qui plus est ?
Le bénévolat est communément admis, et même encouragé : il est sans doute
bien utile comme palliatif à des défaillances. Pourtant, le bénévolat est
aussi un échange, il n'est jamais à sens unique. Seulement, voilà, dans les
SEL, l'échange est formalisé, pour montrer à ceux qui reçoivent qu'ils
donnent aussi, et pour que ceux qui donnent prennent conscience qu'ils
reçoivent aussi. Le problème est sans doute qu'un tel système jette les bases
d'une économie alternative, qui fonctionne. Il ne concerne pourtant qu'une
frange tout à fait marginale de la population, et des échanges économiques.
C'est sans doute déjà trop. Le tribunal n'a pas jugé sur le fond, ne s'est
pas prononcé sur le système lui-même. Pour tout savoir sur le procès : (
lien supprimé ). Pour tout savoir sur le SEL, ses origines, son fonctionnement, les questions
juridiques s'y rapportant, ainsi que sur les SEL en France : ( lien supprimé ) site web de l'association Sel'idaire ( association pour l'information et
l'animation des SEL en France )
Articles de presse
concernant le procès
(jugement en première instance)
Dépêche
de l'agence REUTERS, Mardi 6 Janvier 16h
Première
condamnation pour le "nouveau troc"
par Nicolas Fichot
FOIX
(Ariège), 6 janvier, Reuters - Des membres d'un Système d'échange local
(SEL), version moderne du troc, ont été condamnés pour la première fois
mardi pour travail illégal.
Le
tribunal correctionnel de Foix, en Ariège, n'a cependant infligé aux trois prévenus
qu'une amende de 2.000 FF qu'ils ne verseront que s'ils subissent une autre
condamnation dans les cinq années à venir.
Selon
le ministère de l'Intérieur, 248 SEL ont été fondés ces dernières années
dans les zones rurales défavorisées de France. Par un service d'échange de
produits ou de services, ils permettent à leurs 30.000 adhérents de surmonter
l'absence d'argent liquide.
Le
procès de Foix a eu lieu sur plainte d'un artisan-couvreur de Dun, petite
commune des Pyrénées ariégeoises, qui s'estimait lésé par le SEL. Il
n'avait notamment pas accepté qu'une Britannique, Sarah Two, fasse réparer la
toiture de sa maison par deux autres membres du SEL de Dun, britanniques comme
elle, Robert Evans et John Mac Cullogh.
Saisi
d'une plainte pour concurrence abusive, le procureur de l'Ariège avait décidé
de poursuivre Sarah Two pour "emploi de travailleurs clandestins" et
Robert Evans et John Mac Cullogh, qui sont psychologue et professeur de français
de profession, pour "travail illégal".
A
l'audience, le 6 janvier, le procureur avait fait citer un expert qui avait évalué
les travaux de toiture à 30.000 FF, ce qui les faisait sortir du système des
SEL en général limité à de petits échanges ou de menus services.
"Hypocrisie"
"Il
s'agit d'une somme exorbitante que ma cliente n'aurait jamais pu honorer. C'est
pour cela qu'elle était passée par le SEL sous peine de voir sa maison
s'effondrer", a plaidé l'avocat des trois accusés, Me Jean-Claude Garson.
"Ce
jugement est complètement incompréhensible", a déclaré Sarah Two à
l'annonce du jugement. Vêtue de draps tissés, la prévenue, qui se réclame du
mouvement "néo-rural", a dénoncé "l'hypocrisie de la justice
française qui condamne des gens, en l'occurrence nous trois, au lieu de
trancher sur le fond, à savoir si notre système est illégal ou non".
"Ce
jugement est complètement faux", s'est indigné Robert Evans. "Je
crois que le tribunal a eu peur ou alors il n'a rien compris. Ce qui fait que je
suis très déçu par ces gens qui ont attaqué des personnes au lieu d'essayer
de comprendre, donc de juger, un système. Et comme je n'ai rien compris à leur
sentence complètement alambiquée, je vais continuer à adhérer à mon SEL.
Donc à échanger des services sans jamais les monnayer directement".
John
Mac Cullogh n'était pas présent à l'audience.
En
l'absence du défenseur des trois prévenus, une avocate ariégeoise, Françoise
Matricon, adhérente du SEL de Dun, a annoncé que les membres de l'association
se réuniraient mercredi soir "pour décider d'un éventuel appel".
Elle
a jugé un appel "très probable dans la situation actuelle puisque, pour
l'instant, à défaut de condamner notre système, ils ont condamné des adhérents
et (...) la peur ne fait pas partie des valeurs de ces trois personnes".
REUTERS
article
de Libération du 07/01/98
Le
SEL, travail clandestin ou parallèle ?
Trois membres d'un système d'échange
local condamnés avec sursis
Toulouse,
de notre correspondant
Sarah
Two est coupable d'emploi de travailleurs clandestins pour avoir fait refaire
gratuitement le toit de sa maison ariégoise par deux amis britanniques de la région.
Les
deux britanniques en question, Robert Evans et John MacCullogh, sont, eux,
coupables de travail illégal pour s'être improvisés couvreurs en échange de
quelques productions maraîchères. Le tribunal correctionnel de Foix (Ariège)
a jugé hier que cette infraction à l'article L.324.10 du code coûterait à
chacun 2000 francs d'amende avec sursis. Mais, même pressé par Robert Evans,
le président Jean-Louis Boué est resté muet sur la question de fond : au bout
du compte, les SEL, systèmes qui organisent l'échange local de travaux divers
entre adhérents, sont-ils des bourses à produire du travail au noir ?
Robert
Evans ne saura pas s'il a encore le droit de participer à ce système cher aux
marginaux économiques qui y trouvent, selon le cas, un peu de convivialité ou
un peu de réinsertion sociale par la dignité. Son adhésion au SEL de l'Ariège
n'est en tout cas remise en cause par aucun des attendus du jugement. Parodiant
à l'envers la ministre Georgina Dufoix, il en a conclu à l'issue du procès
qu'il était donc "coupable" mais surtout pas "responsable".
Derrière le sourire, c'est en fait l'insatisfaction qui domine. Les 247 SEL établis
en France étaient pendus à ce jugement. Il resteront sur leur faim.
Les plaignants, artisans professionnels du bâtiment de la Capeb et Fédération
du bâtiment, ne sont eux-mêmes guère plus avancés. Ils avaient dénoncé au
procès la concurrence déloyale que leur feraient les adhérents du SEL ne
payant ni charges ni impôts. Mais c'est le système lui-même, échappant au
circuits réguliers de l'économie qu'ils visaient. Et non pas la maraîchère
biologique, le psychologue RMiste et l'intermittent de l'enseignement qui se
sont retrouvés au hasard appelés à la barre pour un toit mal bricolé. Les
professionnels du bâtiment devront se contenter d'un petit franc symbolique au
titre de dommages et intérêts, une peine qui ne devrait en aucun cas dissuader
les autres associations de ce type de poursuivre leurs activités.
Le
procureur Nalbert avait déjà saupoudré ses réquisitoires de dérision en
demandant que les trois prévenus soient condamnés à des peines d'intérêt général.
Le jugement d'hier indique que le monde ordinaire, même armé de ses lois,
n'est pas disposé à trop réglementer le monde parallèle qui s'organise à sa
marge.
L'avocat
des trois britanniques ariégeois n'était pas présent à l'audience d'hier.
Les condamnés allaient attendre la réunion du soir où le SEL déciderait si
oui ou non appel serait fait de ce jugement. En attendant, le problème de Sarah
Two n'est toujours pas résolu. Illégalement donc, parce que ne disposant pas
des sommes nécessaires, évaluées selon les parties, à 69000F ou 30000F, elle
avait engagé ces travaux de couverture. Mais ça n'a pas suffi : son toit est
toujours plein de fuites.
Gilbert
Laval
Article
de l'Humanité du 07/1/98
Trois
membres du SEL ariégeois condamnés
Le
tribunal correctionnel de Foix (09) a prononcé hier son verdict dans le procès
de trois adhérents du SEL pyrénéen. Les trois membres du système d'échange
local, excluant le recours au franc comme monnaie d'échange, ont été condamnés
à 2000F d'amende avec sursis. Suite à la plainte d'un artisan s'estimant lésé,
il était reproché à Robert Evans et John Mac Cullogh d'avoir réparé la
toiture de Sarah Two en septembre 96 "sans requérir leur immatriculation
obligatoire au répertoire des métiers... " , c'est à dire de façon illégale.
Et à la bénéficiaire des travaux d'avoir recouru aux services des deux
hommes, évalués à 30 000F. D'autre part, le tribunal de Foix a estimé les prévenus
responsables du préjudice subi par la Fédération du bâtiment et des travaux
publics et la CAPEB, (Chambre syndicale des artisans et des petites entreprises
du bâtiment de l'Ariège), qui s'étaient portées partie civiles.
Les
trois adhérents du SEL devront verser 1 franc symbolique aux deux organisations
professionnelles et s'acquitter des frais de justice engagés par ces dernières,
soit 2000 francs chacune. Si cette condamnation a surtout valeur symbolique,
elle a été très mal reçue par les adhérents du SEL présents à Foix.
"Ce jugement est incompréhensible" a déclaré Sarah Two, l'adhérente
condamnée, dénonçant l' " hypocrisie de la justice française qui
condamne des gens, au lieu de trancher sur le fond, à savoir si notre système
est illégal ou non ".
C'est
la première fois en France, où il existe à ce jour deux cent quarante-huit
SEL répartis sur l'ensemble du territoire, qu'une activité de ce type est
sujette à sanction. Le président du tribunal a toutefois précisé que
celle-ci vaut pour un cas bien particulier ayant fait l'objet d'une plainte,
mais n'est pas dirigé contre la pratique associative des SEL. " Dans ce
cas, pourrai-je recommencer ? ", a demandé un des adhérents. " Si
une nouvelle plainte est déposée, la justice devra à nouveau se prononcer
" a répondu le juge. Il est probable que la défense formera rapidement
appel de la décision d'hier.
Au-delà
de la simple querelle de voisinage, ce procès met en exergue la difficulté de
définir les activités du SEL, dans le cadre du Code du travail et du code pénal
qui prévoient des sanctions en cas d' " activités de production exercées
à but lucratif " et non déclarées. Pourtant la locution " à but
lucratif " peut dans le cas des SEL prêter à confusion. Et c'est toute la
question posée par les membres à leurs poursuivants : " L'entraide
est-elle un délit ? ".
Jeanne
Llabres
Article
du Figaro du 08/01/98
Les
SEL en manque de statut
La loi n'encadre pas suffisamment
l'entraide dispensée par les systèmes d'échanges locaux. Résultat : l'un
d'entre eux vient d'être condamné.
Les
promoteurs des systèmes d'échanges locaux (SEL) viennent de subir leur premier
revers judiciaire. Le tribunal correctionnel de Foix (Ariège) a condamné,
mardi, trois adhérents d'un SEL pyrénéen à une amende de 2000 francs avec
sursis. Les juges ont estimé que le fait de réparer une toiture en échange de
quelques pâtes de "tofu" (une préparation alimentaire à base de
soja) s'apparentait à un travail clandestin. Une première en France, où plus
de 20 000 personnes sont adhérents des SEL, ces associations qui proposent d'échanger
des biens et des services sans faire circuler d'argent.
Les
SEL existent depuis 1994. Perçus comme un rempart contre l'exclusion, ils n'ont
encore jamais été inquiétés par les pouvoirs publics. Le tribunal de Foix en
a jugé autrement, considérant qu'une activité d'entraide pouvait aussi être
assimilée à un travail non déclaré, donc à une forme de concurrence déloyale.
Les
trois personnes condamnées à Foix doivent verser un franc de dommage et intérêts
à la Fédération du bâtiment et des travaux publics et à la Chambre
syndicale des artisans et petites entreprises de l'Ariège, parties civiles.
" C'est aberrant. La femme qui devait faire réparer son toit n'avait pas
les moyens de faire appel à une entreprise. Sans le SEL, elle aurait demandé
une aide à la mairie. Bref, elle pouvait être assistée, mais pas aidée",
commente, amer, François Terris, l'un des fondateurs des SEL de l'Ariège, qui
envisage de faire appel.
P
Pour
les pionniers du système d'échange local, ces trois condamnations mettent en
évidence les carences des textes sur l'entraide. " Si on ne définit pas
plus précisément le régime de l'entraide, toutes nos activités peuvent être
considérées comme illégales. Il faut changer la loi", poursuit François
Terris. En France, seule l'entraide agricole est encadrée. Elle intervient
lorsque un agriculteur se fait aider par un ami pour les travaux des champs.
Pour les travaux non agricoles, en revanche, l'entraide doit rester ponctuelle
et non extensive.
Dans
certains cas, les SEL peuvent ainsi s'apparenter à une centrale de services répétitifs.
C'est le point faible du système." Évidemment, on peut imaginer qu'un
artisan dissimule son travail dans un SEL et propose ses services aux adhérents
après une journée de travail. Mais c'est purement théorique. Nous n'avons
jamais vu cela. Si un artisan veut faire du travail au noir, c'est qu'il veut de
l'argent. Or, dans un SEL, on n'obtient pas d'argent. A Foix, les deux personnes
qui réparaient la toiture n'étaient pas des ouvriers professionnels. L'un était
professeur, l'autre sociologue ", commente Armand Tardella, fondateur du
premier SEL d'Île de France, à Saint-Quentin-en-Yvelines, en 1995.
Les
responsables de SEL n'admettent pas non plus que l'on qualifie leurs
associations d'économie parallèle, alors qu'elles sont reconnues d'utilité
publique en Grande Bretagne où l'État les subventionne. " Il faut arrêter
de nous considérer comme des ghettos pour pauvres. C'est de l'entraide, du bon
voisinage au niveau local. Rien n'est systématique. On ne trouve pas tous les
services dans un SEL. Certes, il y a un problème d'argent à la base, mais on
ne survivrait pas s'il n'y avait pas ce besoin de solidarité et d'échange
entre voisins ", explique Armand Tardella. Nous ne sommes pas contre le
principe de payer des impôts mais nous n'avons pas d'argent. "
Pour
payer des impôts sur leurs échanges, les SEL acceptent de donner des grains de
SEL, c'est à dire leur travail. Certains envisagent, pourquoi pas, des travaux
d'intérêts général pour rendre service à leur commune et payer leur dette
à l'État.
Alexandrine Bouilhet
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