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Le cas de Thomson-CSF et de Thomson Multimédia dans les années 1990.
Ce texte développe un point de vue qui se trouve dans le document " Libéralisme liberticide ". C'est un exemple d'erreur commise par le gouvernement français dans son application pure et simple de la doctrine libérale dans sa gestion des entreprises publiques et des services publics. Ce cas illustre l'incompétence de la classe politique dans le domaine du management et de l'économie et sa responsabilité lourde dans la situation de crise actuelle.
En 1988, le Président du groupe et une équipe réduite réalise l’achat du numéro un mondial des téléviseurs, l’américain RCA. Cette réussite conforte l’avenir de la branche Multimédia alors que le groupe a décidé de se lancer dans la nouvelle technologie du 16/9 très coûteuse en investissements de recherche et développement. L’argent disponible pour ce rachat et ces investissements provient des programmes d’armements vendus aux pays de Moyen-Orient, en particulier la ceinture électronique irakienne sur sa frontière avec l’Iran, la vente de radars et de missiles à l’Irak et aux pays du Golfe arabique. L’achat de RCA est aussi très rusé car les experts du groupe savent que RCA avec SHARP ont inventé dans les années 1960 les écrans à cristaux liquides. Cette innovation était restée dans les placards car les micro ordinateurs n’existaient pas encore avec des microprocesseurs capables de gérer autant de données. Aux alentours de 1990, Thomson-CSF réalise les sonars et le système de commande des nouveaux sous-marins nucléaires lanceurs d’engins. Les équipes de ce qui constitue alors notamment à Sophia-Antipolis le plus grand chantier informatique d’Europe, décident d’utiliser des écrans plats à cristaux liquides. Les salles blanches des laboratoires de la région de Grenoble sont modernisées pour produire ces écrans. Quelques unes des anciennes salles blanches seront installées à Sophia-Antipolis. Lors d’une revue de programme, une équipe composée de dirigeants de la Marine Nationale et de membres de la commission de Défense du Parlement vient constater l’avancement des travaux et décider le paiement de cette tranche du programme. Les ingénieurs présentent deux versions du matériel : la version commandée quelques années plus tôt avec des écrans classiques alphanumériques sur fond noir avec caractères soit en vert soit en orange ( au choix du client ) et les nouveaux écrans plats à cristaux liquides qui permettent d’afficher plusieurs indicateurs en même temps avec des zones de textes, des images vidéo, du son etc. Bref une présentation multimédia qui n’existait pas encore dans le commerce. De plus, le système de commande pouvait être piloté en cas de crise à bord du sous-marin par de la reconnaissance vocale non apprise : n’importe qui à ce moment là pouvait crier « barre à babord » et le gouvernail exécutait l’ordre. C’était donc ce qui se faisait de mieux au monde dans ce domaine. Bien évidemment les membres de la commission ont été éblouis par cette démonstration et n’ont plus voulu de l’ancienne version correspondant au cahier des charges initial. Il y avait seulement un problème : cet équipement dernier cri valait beaucoup plus cher que celui commandé plusieurs années auparavant. Comme pour des raisons pratiques, il n’était pas question de voter au Parlement une loi de finances rectificatives et d’expliquer publiquement ce qui était alors un secret défense, face à l’intransigeance de Thomson qui réclamait le paiement, les pouvoirs publics ont demandé au Crédit Lyonnais d’envoyer le chèque avec le montant adéquat à Thomson.
Quelques mois plus tard, durant la première guerre du Golf, par l’appel téléphonique d’un commercial au Pakistan, un commercial de Thomson découvre que les sous-marins irakiens sont immobilisés à quai à cause de pièces de rechange manquantes. C’est l’occasion de demander aux chasseurs de mines de la marine nationale de se porter volontaire pour déminer le détroit d’Ormuz en arguant de la supériorité de la technologie des sonars de Thomson dont l’un venait de découvrir l’épave du Titanic peu de temps avant. Ce qui fut fait. Lorsque les américains ont utilisés leurs bombardiers furtifs, les radars Shahine de Thomson suivaient leurs approches à la trace et les militaires français se sont empressés d’inviter leurs homologues américains pour qu’ils voient ces images radars. Devant la colère des militaires américains, les français ont bien entendu indiqué que l’armée irakienne utilisait les mêmes radars qu’elle avait acheté à Thomson. Les américains se sont intéressés davantage aux recherches de Thomson. Lorsque les composants du compresseur d’impulsions du satellite Topex-Poséidon furent mis au point et qu’il était devenu possible de mesurer à 2 cm près la hauteur des vagues des océans, tous comprirent qu’il était aussi possible de suivre une cible mouvante à quelques centimètres près, en particulier un missile tiré d’un avion vers un autre avion. Un équipementier militaire américain s’est empressé d’acheter une petite série de ces composants pour pouvoir copier cette technologie. Il a fallu que le service juridique du groupe français intervienne pour que ce transfert déguisé de technologie vers les USA soit payé au prix raisonnable.
Dans ces années 1990, les bénéfices de Thomson-CSF servaient en partie à financer le développement de la technologie 16/9 de la branche Multimédia. Par la suite les bénéfices attendus de cette branche devaient financer à leur tour les programme de la branche militaire. Mais la stratégie reposait sur les applications civiles des technologies utilisées en priorité dans l’armement, principalement dans le domaine des télécommunications. Début des années 1990, mis à part la technologie 16/9 qui devait garantir la première place mondiale sur le marché des téléviseurs obtenue après le rachat de RCA, l’avenir passait par la déclinaison des technologies utilisées dans l’armement pour réaliser les téléphones mobiles avec écrans multimédia : le groupe avait la maîtrise des écrans plats à cristaux liquides qu’il suffisait de miniaturiser, il développait les filtres à bandes pour les ondes acoustiques, il savait comprimer ces ondes et les lire avec un calculateur ( comme pour Topex-Poséidon ) et il avait une technologie de transmission des émissions radio et télévision cryptées et sécurisées pour l’armée. Il devait réussir le développement de la norme UMTS et devenir un leader en téléphonie mobile, ce qui allait compenser la disparition des contrats d’armements avec les pays arabes. En matière de calculateur, il fabriquait des unités centrales dont les plaques sont refroidies à l’eau comme dans les super calculateurs CRAY mais ces technologies très complexes sont évidemment inutiles pour fabriquer des micro ordinateurs.
Cette réussite incontestable de Thomson, même si elle n’était pas financée correctement par l’état qui avait du mal à suivre les nouvelles technologies, a semble-t-il attiré l’attention des hommes politiques qui ont été mis à contribution pour la vente de frégates et de leurs systèmes électroniques à Taïwan. Nous savons que les politiciens français n’ont pas fait preuve de la même discrétion et maîtrise que leurs homologues américains en pareil cas. Les commissions de ce contrat de ventes d’armes ont servi à financer des partis politiques et d’autres intérêts personnels certainement, d’où le scandale et l’instruction judiciaire. Aux USA, une entreprise a le droit de financer directement un parti politique, il suffit que la direction le déclare publiquement et nous connaissons les sommes versées par les entreprises dans le soutien à un candidat à la Maison Blanche. En France nous sommes très loin de cette transparence surtout au début des années 1990. C'est chez nous l'époque des scandales politiques : l'affaire du CHU de Nice par exemple, la direction de l'établissement hospitalier au service du parti politique de droite déclenche des commandes d'équipements inutiles qui resteront dans les caves mais sur ces factures au montant gonflé volontairement, des commissions seront prises pour alimenter ce parti politique. Les principaux auteurs de ce détournements de fonds publics ont été condamnés à une peine d'emprisonnement avec sursis et à de légères amendes. Cette affaire de financement des partis politiques marque un tournant et un divorce entre les équipes de projet du groupe et la classe politique qui a sombré dans le ridicule alors que ces pratiques de commissions sont monnaies courantes dans d’autres pays. Les ingénieurs du groupe qui sont en relation avec leurs homologues américains, anglais ou d'autres pays le savent très bien.
Malgré cette affaire politicienne, la direction du groupe Multimédia reste un poste de choix parmi les entreprises publiques. En 1997, à l’arrivée de Thierry Breton à la présidence du groupe, des dirigeants du CEA viennent lui demander de produire des écrans plats à cristaux liquides pour le grand public. Il est certain qu’après les sous-marins nucléaires, les centrales nucléaires ont eu besoin de ces écrans plats et qu’il ne s’agit pas d’en rester là mais de produire pour le grand public. Thierry Breton ne croit pas à ces nouvelles technologies et refuse d’investir dans des lignes de production d’écrans à cristaux liquides. C’est aussi à ce moment là que le premier ministre déclare que le groupe Thomson ne vaut rien, qu'il est toujours en déficit et qu’il songe à le vendre à un groupe étranger, Daewoo par exemple. Ce qui démontre soit une inculture inimaginable soit une volonté résolue de privatiser le secteur publique pour accélérer le passage du pays dans un système économique beaucoup plus capitaliste et libéral. Par contre, son concurrent, Philips développe rapidement cette technologie comme le société SHARP à l'origine du brevet sur les écrans à cristaux liquides avec RCA dans les années 1960. Cette erreur stratégique commise par une personnalité politique au nom de la doctrine neolibérale va précipiter le groupe dans le déclin.
Aujourd’hui nous connaissons la suite et la vente de Thomson Multimédia au numéro un chinois TCL. Pour la branche militaire, à la fin des contrats avec les pays arabes, le financement attendu en retour par la branche multimédia n’a pas eu lieu et les ventes d’armes à l’exportation ont été peu nombreuses tant pour le char Leclerc ( à Toulouse, un laboratoire de Thomson-CSF avait réalisé un simulateur pour commander la manœuvre de 2 régiments de chars Leclerc sur le terrain, autre prouesse mondiale), que pour le Rafale ( dont le radar avait un écran à cristaux liquides et un système de guidage de missile hérité des composants de Topex-Poséidon), que pour le système de transmission des communications. La torpille murène n’a pas eu la propulsion MHD car elle devait se vendre aux pays européens et cette technologie devait rester secrète ou non utilisée car pas financée pour sa mise au point définitive. Le groupe n’a pas eu accès au marché de la téléphonie mobile pour devenir un opérateur de premier plan et reste un fournisseur d’équipement ou un sous-traitant. Le choix politique est entièrement responsable de cet échec et de la perte des emplois qui en découle, surtout de la perte des emplois qui auraient pu être créés notamment dans la recherche et le développement. La cession des actions de l'état du groupe Thalès dont le nom remplace celui de Thomson-CSF, à la société Dassault est le dernière marque de mépris envers les salariés de Thalès. Début des années 1990, des ingénieurs de Dassault se présentaient pour postuler à des emplois chez Thomson-CSF : ils voulaient quitter une entreprise paternaliste qui ne leur donnait qu'un travail très précis et les laissait dans l'ignorance de ce à quoi pouvait correspondre ce sous-ensemble. La culture du secret, l'application des méthodes du neo taylorisme pour des ingénieurs chez Dassault étaient en totale contradiction avec les groupes de projet, le management participatif, la politique de rémunération basée sur le développement des compétences avec la méthode Hay, la politique de mobilité interne de Thomson-CSF. Selon l'expression d'un candidat ingénieur de très haut niveau qui voulait à tout prix quitter Dassault dont il ne supportait plus le management rétrograde et humiliant : "Chez Thomson, il y avait eu un coup de balai au niveau de la direction pour mettre en place un management moderne et participatif, chez Dassault, la direction ne savait même pas que le balai existe !" Après la privatisation de Renault, Thomson-CSF était devenu le laboratoire social pour les haut-fonctionnaires du ministère du Travail qui venaient volontiers à la rencontre des équipes dirigeantes lors des séminaires de direction ou au Campus de Jouy en Josas pour écouter et prendre en compte les évolutions du travail et du management dans leurs travaux législatifs. Nous nous entendions bien avec eux à ce moment là. Va-t-il y avoir un coup de balai dans la direction de Dassault maintenant que les équipes de Thalès savent manier le balai ? Ou devront-ils se soumettre à cette direction paternaliste rétrograde ? Celui qui décide d'une telle mesure devrait avoir au moins la politesse de dire ce qu'il veut en matière de balai sinon le balai ce sera pour lui aussi !
Il reste à savoir quelle banque d'affaires était prévue dans le cadre de la vente de Thomson à Daewoo par le gouvernement Juppé en 1996. Il est probable que les milieux de la finance américaine se retrouve quelque part derrière cette manoeuvre du gouvernement pour éliminer un groupe d'armement français dont les technologies et les découvertes lui donnait un avantage certain sur les entreprises américaines obligées d'espionner et de capter l'activité de Thomson pour rester à un même niveau scientifique et technologique. Lire aussi le passage sur Thomson à la page : NON coupable.
rappel : Thomson: l'erreur de la méthode, Par L'Express, publié le 12/12/1996
Chronologie
d'une privatisation suspendue
21 février 1996: l'Etat annonce la privatisation de Thomson et limoge Alain
Gomez, son président.
16 septembre: Matra-Hachette (Lagardère) et Alcatel Alsthom déposent leur
offre. Matra annonce qu'il n'est intéressé que par la branche militaire du
groupe et qu'il cédera Thomson multimédia au coréen Daewoo. Alcatel propose
une reprise totale.
16 octobre: le gouvernement choisit la solution Lagardère-Daewoo, veut céder
Thomson SA pour 1 franc symbolique et recapitaliser le groupe à hauteur de 11
milliards de francs.
20 novembre: les salariés de Thomson manifestent contre la privatisation.
26 novembre: Alcatel se déclare prêt à faire une nouvelle offre.
5 décembre: la Commission de privatisation conteste la solution Matra-Daewoo.
Le gouvernement suspend la procédure de privatisation.
http://www.lexpress.fr/informations/thomson-l-erreur-de-la-methode_619895.html
lire aussi : http://www.monde-diplomatique.fr/1996/12/CARROUE/7496