LA CONFERENCE DE NANCY ( 1 )

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Alors que Pierre préparait son sujet, Françoise avait alerté le groupe sur les risques sérieux qu'une telle intervention comportait. Certes Pierre entre 10 et 20 ans avait écrit des poèmes dont certains avaient été publiés à compte et demi d'auteur, c'est à dire que le coût de revient avait été pris en charge pour moitié par l'éditeur et pour moitié par Pierre. Par contre Pierre ne s'arrêtait pas à un plan strictement artistique ou littéraire. Françoise le répétait : il mélangeait tout pour finir par refaire le monde avec quelques belles idées mais aussi avec des positions très révolutionnaires qu'en général le cercle restreint de ses familiers lui pardonnait en mettant cela sur le compte d'une naïveté plutôt sympathique. Tout ceci était acceptable dans le cadre restreint de ses relations quotidiennes, quoique le plus souvent, rester à l'écoute des diatribes du poète devenait vite pénible. Mais Dominique ne se rendait pas du tout compte de la portée de son invitation ! Les réactions du public qui ne pouvaient être qu'hostiles, allaient se retourner contre la professeur et porter sur elle le discrédit. Françoise qui surveillait attentivement les travaux de son époux, interrogea Dominique : et si Pierre se mettait à citer une phrase d'Aragon du genre " on sait que le propre du génie est de fournir des idées aux crétins une vingtaine d'années plus tard " ? Si Pierre sans se comparer à un génie, prenait tout de même à partie le public pour lui demander franchement quelles idées il était aujourd'hui capable de suivre alors qu'elles avaient été affichées par des génies vingt ans plus tôt, que ferait Dominique ? Le public ne pourrait que constater qu'il faisait bel et bien partie des crétins et pourquoi pas, des super crétins vu que son retard apparaîtrait vite supérieur à une vingtaine d'années ! Et ce n'était pas tout ! Françoise savait que lorsque son poète de mari citait Aragon, très vite il arrivait chez Eluard, son poète préféré et là alors, que ferait Dominique si Pierre se mettait à inviter posément le public à déclamer comme lui la critique de la poésie d'Eluard puis à chasser de la salle celles et ceux qui sur le plan intellectuel ne pourraient pas déclamer une telle prise de position et critiquer aussi férocement la bassesse des hommes ? Le public se mettrait-il à réciter d'un seul choeur : " C'est entendu je hais le règne des bourgeois, le règne des flics et des prêtres mais je hais encore plus l'homme qui ne le hait pas comme moi de toutes ses forces, je crache à l'homme plus petit que nature qui a tous mes poèmes ne préfère pas cette critique de la poésie " ? Et comme Pierre se mettrait naturellement à cracher par terre et exigerait pareillement des autres, serait-ce bien Dominique qui sur les injonctions de l'intendante et du proviseur de son lycée irait ensuite récurer le plancher de la salle ? Laurie et Dominique n'étaient pas totalement d'accord avec Françoise. Pierre avait bien contacté le père de Laurie et sa célébration de l'eucharistie avait répondu correctement au désir de prier et de communier du groupe. Il fallait laisser une chance au poète ! Françoise réussit tout de même à convaincre Laurie, Patrick et Carine ainsi que Gérard d'assister à la conférence pour protéger le poète contre les réactions envisageables du public.

 L'assistance nombreuse venait plus à cette conférence dans le cadre d'un abonnement saisonnier, par habitude de suivre l'ensemble du programme des conférences proposées que par un réel intérêt pour la poésie et le conférencier. Pierre n'avait pas mis longtemps pour cibler le coeur de sa présentation. Un jour, dans son lycée d'Obernai, le professeur de français avait également invité un poète natif d'Alsace et qui était fort connu en France. Pierre avait été choqué et désolé d'entendre que la poésie dans la bouche de cet auteur, ressemblait à cette fleur que ce poète avait vu ce jour là pousser dans une fente du rempart de la ville. Que faisait-elle là au milieu de ces blocs de pierre et pourtant, qu'elle était visible, belle et touchante dans sa témérité à vouloir vivre à hauteur des yeux des hommes et non pas à hauteur de leurs semelles de chaussures ! Oui, Pierre ne le contestait pas, il y avait bien une farouche prétention à ne pas faire, ne pas dire, ne pas voir, ne pas sentir de la même façon que les autres mais cette prétention n'était pas voulue par le poète, c'était bien les autres qui enfermaient les propos du poète sous cette notion de prétention. Le poète a raison... parce qu'il voit plus loin que l'horizon, à cause d'une lumière qui a jaillit en lui, guide ses pas et qu'il a apprivoisée ! Il a toujours été prêt au partage de cette lumière. N'était-ce pas les autres qui ne voulaient pas l'écouter ?

 Pierre commença sa conférence sans se présenter. " Je est un autre " : expliquer ceci dès la prise de contact aurait pris un certain temps peu convenable en cette circonstance. Il avait pris soin d'apporter près d'une centaine de diapositives. Avec son Nikon, le poète avait photographié en diapositives, tard la nuit, des portraits, des images tirés de livres, des photos d'endroits, de sites archéologiques, toute sorte de documents. Bref, tout le matériel dont il avait besoin pour soutenir son discours et montrer que ses propos n'étaient pas du vent, seulement une réalité, un savoir qui n'avaient pas toujours eu droit de cité. Dominique avait fourni le projecteur et l'écran du lycée et à l'aide d'une télécommande, de sa place, le conférencier animerait avec ces diapositives la soirée, c'était plus simple car le lycée n'avait pas de vidéo projecteur. Dominique ne pouvait pas mettre un micro ordinateur dans la salle avec un lecteur de cd-rom. Les professeurs agrégés et les autres de son lycée hésitaient encore à se servir de la nouvelle photocopieuse aux nombreux programmes de travail et lui préféraient l'ancienne d'un fonctionnement plus simple tout comme ils étaient hostiles à saisir les notes sur ordinateur pour les bulletins trimestriels, alors il ne fallait pas parler d'ordinateur!

 Pierre aborda plusieurs approches de la poésie, plusieurs définitions et déclara qu'il ne tenait pas à exposer les liens qui couraient entre ces approches dans une analyse historique du sujet. Par contre, l'auditeur pouvait bien comprendre qu'entre ces approches, il y a une distinction coutumière entre une poésie descriptive et une poésie suggestive. La première considère la poésie comme un art, un métier où l'on jongle avec les mots pour atteindre une beauté dans la forme... Cent fois remettre son ouvrage avant d'espérer y arriver ! C'est la poésie qui n'utilise que la deuxième source de savoir, la source intellectuelle sans rien utiliser de la source personnelle et initiatrice. C'est la poésie classique contre laquelle s'étaient élevés les romantiques conduits par Victor Hugo. La seconde est la poésie suggestive. Elle part du principe qu'il y a un indicible, un mystère, une source, une voix qui ne peut pas se décrire mais dont nous pouvons seulement témoigner en suggérant ce qu'elle peut représenter pour l'homme. Pierre situa son propos essentiellement dans le cadre de la poésie suggestive, d'un mouvement né avec les romantiques qui s'est poursuivi par le travail sur le monde double, la surréalité. Il y a un point commun, incontournable : le poète n'exprime pas sa pensée mais témoigne, relaye une voix, une source qu'il ne maîtrise pas, qu'il peut seulement de tout son art mieux connaître, mieux traduire dans le langage des hommes. Certes, l'on pouvait éviter la question et se contenter de citer le mot de Pagnol dans " La gloire de mon père " : " une source, ça ne se dit pas ! " Mais comme cette source est présente en chacun de nous, rien ne nous empêche d'en parler, de s'y abreuver, de mêler les filets d'eau produits par chacun de nous en un long fleuve paisible. Puisque nous étions dans un lycée, Pierre introduisit son propos grâce à une anecdote concernant une élève face à une question de littérature française au baccalauréat.

 Une jeune lycéenne de son quartier avait raconté à la boulangère où il achetait son pain, comment s'était passé l'oral du baccalauréat de français et la jeune fille, dépitée, avoua n'avoir rien compris au poème de Rimbaud, " le dormeur du val ", que le jury lui avait demandé de commenter. Pierre avait relu ce poème et il se douta bien que les professeurs de la jeune fille ne l'avait préparée qu'à une lecture superficielle de ce poème : reconnaître un soldat mort dans le fossé durant la guerre de 1870. Cela consiste à ne voir dans ce texte qu'un document d'une poésie descriptive, bien plus facile à lire parmi tous les autres textes de Rimbaud éminemment suggestifs. Mais comment cette fille sans préparation de ses professeurs pouvait-elle reconnaître dans les mots : " le soleil de la montagne fière luit " , " un petit val qui mousse de rayon " , " la lumière pleut ", la description de ce puits de lumière que tout être vivant traverse à l'heure de sa mort et que l'initié peut lui aussi traverser de son vivant lorsqu'il part à la recherche de sa source de vie ? Comment ne pas voir que ce texte comme le reste de l'oeuvre rimbaldienne se range dans une poésie suggestive ?

 Au premier rang, Dominique et Laurie approuvèrent d'un mouvement de la tête et leurs regards poussèrent le conférencier à appuyer son propos. Pierre analysa l'oeuvre de ce jeune poète qui dans son adolescence, s'était lui aussi aventuré sur cette route à la rencontre de la beauté et de la sagesse de son âme. Rimbaud est la figure emblématique du poète, c'est aussi lui qui a réussi le mieux à parler de sa rencontre avec sa source de vie par delà la lumière. Pierre exposa sa lecture du poème " Le dormeur du val "  extrait du recueil " Poésies ". Rimbaud dans ses premiers poèmes reste proche de la poésie parnassienne et officielle, adoptant une forme classique malgré la nature suggestive du propos. Un soldat mort est couché dans l'herbe. Le portrait de ce mort s'entoure d'images sorties tout droit d'une rencontre surnaturelle et sans avoir vécu un tel moment, il est difficile de les reconnaître si bien que la plupart des lecteurs en restent à une lecture au premier degré et classent ce poème parmi les textes les plus accessibles de l'auteur. Rapidement dès le 10 juin 1871, Rimbaud va rejeter ces poèmes qui ne correspondent plus à l'état d'esprit du voyant qui veut dire plus ouvertement ce qu'il voit. Ceci signifie qu'il n'a pas osé aller suffisamment loin dans sa traduction de l'illumination mais cela signifie aussi qu'il en a déjà parlé et ce poème " le dormeur du val " est bien l'un des rares du livret " Poésies " dans lequel le poète face à la mort de ce soldat, va au delà de la mort pour attester de cette lumière divine qui nous attire pour nous transformer et nous accueillir chez nous. Les indications relatives à cette rencontre avec la lumière céleste sont : " où le soleil de la montagne fière luit ", Pierre indiqua que pour lui il s'agit de cette source de lumière magnifique que l'on rencontre à la sortie du puits de lumière comme après avoir gravi une gigantesque montagne et qui peut être fière de sa hauteur car cette hauteur correspond à la nature divine qui nous attend là-haut..." un petit val qui mousse de rayons " , le petit val peut se transposer dans ce monde double au fond du puits de lumière, là où l'enveloppe charnelle gît et mousser de rayons tout comme l'expression plus loin " la lumière pleut " décrivent avec une justesse étonnante cette alchimie de lumières entre une clarté plus forte qui pleut sur vous et des rayons de lumière qui se réfléchissent en vous pour vous soulever et vous aider à aller vers la source de lumière. Sans ces deux mouvements : la lumière qui descend de la fière montagne et les rayons qui moussent depuis le fond du petit val, l'approche de la source de lumière est impossible pour l'âme, d'où cet enseignement véhiculé par les maîtres initiés d'avoir une âme bien propre pour pouvoir s'imprégner de cette lumière et la réfléchir, la faire monter en vous en osmose avec la source.

 L'initiation et la rencontre avec la lumière céleste procèdent de ces deux mouvements inséparables qui transposés, correspondent à l'involution et l'évolution! Cette dernière a pour but la transformation de notre visage humain sous l'effet de cette lumière divine afin de lui donner la capacité de s'élever pour rejoindre l'âme au delà du puits de lumière. La description est simple mais juste, pure, trop succincte peut-être pour le lecteur profane et Rimbaud a raison de vouloir transcrire dans ses textes futurs davantage d'éléments intrinsèques à cette rencontre surnaturelle. Pierre conclut que Rimbaud a paré ce soldat mort de l'environnement propre à la montée au paradis, cadeau du poète initié et voyant au soldat mort et abandonné dans le froid par les hommes mais soldat mort qui est déjà sur son chemin vers la paix de l'éternité . La nature en ces frimas d'octobre n'arrive qu'à habiller le mort d'oripeaux d'argent glacés venus du ruisseau. Le poète est seul à réchauffer le mort et à lui donner ces rayons d'or de lumière... Plus que l'alchimiste au travail, le poète puise directement la lumière à sa source d'éternité. Lorsqu'il cessera d'écrire de la poésie, Rimbaud dira : " cela s'est passé. Je sais aujourd'hui saluer la beauté ". Pour Pierre cela peut signifier que Rimbaud a connu la beauté de la rencontre divine depuis longtemps, depuis ses toutes premières poésies, que cela s'est bel et bien passé mais qu'il ne sait pas la restituer et la saluer à sa juste valeur, qu'il a du l'apprendre et que maintenant qu'il sait la célébrer, il arrête d'écrire car les mots deviennent impropres à cette traduction. Dès le premier poème, il y a fruit d'une illumination même si d'autres surviendront pour la rendre plus claire et riche de sagesse. Mais la poésie ne consiste pas à se gaver d'illuminations. Ce n'est qu'un moment et après, c'est par des actes que le poète doit changer sa vie, doit changer la vie ! Ceci a trait à l'évolution humaine du poète qui muni du message tiré de l'illumination, doit gérer le développement de son expression politique économique et sociale.

 Patrick, Gérard et Carine, au fond de la salle indiquèrent par gestes au conférencier que tout était calme aussi Pierre poursuivit sa présentation en y mettant un peu plus de provocation. Rimbaud nous a-t-il traduit fidèlement les images de cette beauté ? Non, il n'a pas voulu ou n'a pas pu se libérer de la haine qu'il jetait sur sa société et qui a limité son expression. Il a suggéré mais brièvement, en mêlant son message aux sarcasmes et critiques qu'il adressait à la société. Ses poèmes du recueil "Illuminations " livrent un état de transition entre l'attrait de la dérision et du morbide et l'attrait de la délivrance. Rien n'est encore fixé définitivement et ne le sera jamais part la volonté du poète. Son message n'est pas réductible à un sens ou à une raison, il échappe au texte et rend le lecteur insatisfait. Ce n'est pas au poète de tracer une route et de la flécher pour les autres, c'est au lecteur de se la tracer lui-même en créant son propre langage poétique capable d'assurer le dialogue avec son âme. Le poète témoigne du but, de la rencontre et la rend indélébilement présente, c'est tout mais c'est l'essentiel car de cette affirmation que la rencontre a eu lieu va naître tout une suite de conséquences, conséquences qui doivent changer la vie ! Le conférencier donna son plan : d'abord il parlerait brièvement de la rencontre et du dialogue de l'âme pour l'âme puis dans un second temps, il exposerait plus longuement la suite des conséquences de cette rencontre capables de changer la vie et donc aussi la société, les institutions politiques économiques et sociales. Pierre lut dans l'expression de Dominique un sentiment de désapprobation mais Laurie lui fit signe de persévérer et d'aller au fond de son propos. Pierre admit que la formation académique de la professeur de lettres l'avait plus familiarisée avec la poésie descriptive qu'avec tout ce qui se déduisait d'une poésie suggestive et il préféra garder à l'esprit les encouragements de Laurie.

 Rimbaud a ordonné de ne pas publier les textes de son premier recueil " Poésies " parce qu'il n'avait pas osé parler de ce qu'il voyait, et nous trouvons dans son recueil " Illuminations " une description plus franche de sa rencontre avec cette lumière dont il a paré le soldat mort. Le texte intitulé " Mystique " reprend la description de ce double mouvement de lumière et parle une fois de plus de " pente du talus, de prés, d'arête du mamelon " Maintenant le paysage de lumière est habité. Il y a des anges. La ligne de crête se partage en trois : à gauche, les horreurs et les homicides, à droite, la ligne des progrès. La bande en haut du tableau est formée des nuits humaines qui s'agitent comme des conques de mers avant de voguer vers la paix de l'éternité. La lumière douce ne descend plus seulement pour prendre le soldat mort mais elle est porteuse d'un principe qui change notre monde et " fait l'abîme fleurant et bleu là-dessous ". comme le " cresson bleu " du petit val tout là en bas, sur terre... Pierre relia ce paysage bleu à la fameuse orange bleue de Paul Eluard. Il évoqua les photos de la terre prises depuis l'espace , cette planète bleue. Le poète assura que lui aussi, au retour de sa traversée du puits de lumière, se dirigea vers cette orange bleue qui portait, à un endroit donné, le corps charnel qu'il devait rejoindre. Bleu, c'est aussi cette couleur bleue d'Egypte plus belle encore que le lapis-lazuli et qui fut la couleur royale des plus hauts initiés : pharaon et grand prêtre. Pierre avertit le public qu'il allait plus tard dans sa conférence, revenir sur cette Egypte antique.

 Le poète voyant regarde depuis son lieu de vie céleste, ces paysages terrestres et bleutés. Rimbaud sous entend qu'il est porteur de cette capacité à voir nos paysages terrestres bleutés. Rimbaud est donc plus prolixe dans sa déclaration mais il ne va pas jusqu'au bout ! Il parle des côtés gauche et droit de l'arête mais que voit-il au centre ? Il ne parle que de lumière mais pas du Verbe or au cours de l'expérience surnaturelle, il n'est pas possible de voir la crête de lumière, de voir l'abîme fleurant et bleu là dessous comme un astronaute peut aujourd'hui observer notre planète bleue, comme l'illuminé s'en revenant dans notre univers aperçoit d'abord la terre bleue et de ne pas rencontrer le Verbe, celui qui vous dit de revenir dans votre enveloppe charnelle ! Pourquoi ne pas témoigner alors de la rencontre avec Dieu ? Rimbaud dédaignait la bigoterie et une religion catholique qui alors soutenait un courant politique royaliste et exhibait le sacré coeur de Jésus comme pour défendre une primauté que la laïcité républicaine lui enlevait. Pourtant Rimbaud ne nie pas la présence de Dieu, il la sous entend simplement, ce qui complique l'entreprise des lecteurs chrétiens de Rimbaud de rattacher son oeuvre aux écrits inspirés, révélés. Dans les " Illuminations " il parlera de Dieu mais dans le poème " Barbare " ce sera pour tourner en dérision l'image du Dieu qui fleurissait à son époque : " le pavillon en viande saignante sur la soie des mers et des fleurs arctiques ", c'est à dire ces bannières à l'image du Sacré Coeur saignant de Jésus dont les porteurs sont pour le voyant pareils à des barbares, à des gens qui ne comprennent rien à la culture, à la beauté et à la rencontre avec Dieu. Nous sommes en 1873, l'année précisément où le baron de Belcastel, animateur de l'Apostolat de la prière et un des principaux promoteurs des comités catholiques et des congrès eucharistiques, coordonna le pèlerinage national à Paray-le-Monial qui voua la France au Sacré-Coeur, comme si cette dévotion pouvait racheter la patrie des désastres militaires et civils de 1870 et 1871. Rimbaud couvre de sarcasme cette représentation divine de pacotille qui ne correspond en rien à la beauté et à la sagesse de sa rencontre personnelle avec Dieu. Peut-il y avoir une illumination sans un brin de rencontre avec ce qui vit et anime l'âme, avec celui qui nous parle depuis notre âme ? Dieu parle et le poète est un des premiers à dialoguer avec lui et il dit à ses lecteurs qu'ils doivent lui répondre eux aussi. Pierre prit conscience que son public pouvait avoir quelques difficultés à le suivre. Il préféra en finir d'abord avec Rimbaud avant de revenir sur l'illumination et la place du poète parmi tous ceux qui dialoguent avec Dieu. Dans le texte " Vies ", Rimbaud préfère exposer la mission qui lui revient depuis ses illuminations. Il se voit sur les terrasses du temple. " Exilé ici j'ai eu une scène où jouer les chefs d'oeuvre dramatiques de toutes les littératures. Je vous indiquerais les richesses inouïes. J'observe l'histoire des trésors que vous trouvâtes. Je vois la suite ! Ma sagesse est aussi dédaignée que le chaos. Qu'est mon néant, auprès de la stupeur qui vous attend ? " Le poète voyant parle mais ne cherche pas à faire du prosélytisme. Il prévient simplement ceux qui ne veulent pas reconnaître son témoignage : la stupeur qui les frappera à l'instant de leur rencontre avec la lumière, en dernier lieu, le moment venu de la mort de leur corps, sera bien plus forte que toutes les entreprises humaines pour contenir le voyant dans le néant et rejeter sa sagesse ! 

A la suite de cette présentation de la dimension de la poésie suggestive, le public pouvait maintenant découvrir la nature du travail poétique, les manières de trouver l'illumination puis dans une deuxième partie, la portée de cette évolution serait précisée. Enfin, dans une dernière partie, le poète proposa de regarder quelques exemples historiques d'évolutions sociales et comment le message poétique avait été occulté, réprimé, dénaturé.

 Pierre s'arrêta. Il fit une pause. Pourquoi Rimbaud n'a-t-il fait qu'avertir ses lecteurs incrédules de la stupeur qui allait les frapper ? Certes lui aussi se sentait incapable de traduire l'indicible au coeur du mystère de la rencontre surnaturelle mais pourquoi n'est-il pas passé aux actes ? Pierre demanda au public de bien se souvenir que Rimbaud comme bon nombre de ces poètes qui ont rejoint la source de leur poésie, a vécu seul. Même l'amitié d'un autre poète tel que Verlaine ne lui a pas permis de se confier pleinement à quelqu'un d'autre et ce n'est pas probablement une Mathilde toute enferrée dans sa vie bourgeoise qui a pu lui donner un goût de l'amour vrai entre un homme et une femme. Comment imaginer alors pour ces poètes, de se mettre au travail et de bâtir un mouvement aux mesures des enseignements captés ? Verlaine a certainement compris ce qu'avait trouvé son ami et plus tard, lorsqu'il s'adonnera à écrire des prières, des poèmes de nature religieux, nous pourrons mesurer tout le chemin qui sépare un illuminé dans son expression la plus pure, la plus humble mais aussi la plus responsable car il ne demande rien à Dieu. Rimbaud a reçu la sagesse et il n'y a que lui, homme poète, qui doit maintenant changer la vie, c'est sa propre responsabilité. Que dire de Verlaine, de ses prières poèmes lorsqu'il demande l'aide de Marie, de Dieu ? Se sent-il tant incapable à changer sa vie et mis à part les égarements de l'esprit saoulé d'alcool, n'a-t-il pas connu l'illumination ? L'exemple de ces deux poètes peut suffire à présenter les situations humaines possibles face à l'illumination.

 Laurie fit un signe impérieux pour que Pierre accélère son exposé car elle le sentait un peu lent à entrer plus avant dans son propos. De la main, elle lui indiqua qu'il devait éteindre le projecteur et enlevé ainsi les deux visages côte à côte de Rimbaud et de Verlaine. Pierre pris en défaut s'exécuta promptement. Il présenta une diapositive du Sphinx de Gizeh puis il éteignit le projecteur. Carine ralluma toutes les lumières. Pierre délaissa ses notes et fit face plus posément à son auditoire.

 Il lut sa feuille. La poésie ne représente pas pour le poète un jeu doucereux avec les mots mais bien la lutte éprouvante pour traduire ce qui parle en lui. Dans cet exercice, il développe la pratique d'une manière de vivre sans violence, sans haine mais pleine d'amour, de respect, d'humilité. Il a réussi l'illumination, il a réussi à franchir le cap des violences ordinaires. Qu'est-ce que le Sphinx sinon le symbole de la dimension humaine, l'alliance de deux contraires : une tête d'homme qui domine un corps de lion, un esprit qui dirige une animalité, une violence. Le conférencier indiqua que sa démarche poétique pouvait s'articuler autour de cette nécessité de minimiser la violence et maximiser la paix sociale. C'est bien dans ce but que le dialogueur de l'âme pour l'âme veut changer la vie.

 Pierre lut le texte sur la réorientation de l'énergie de la violence mis au point lors de leur premier week-end à Baden-Baden. D'un geste expéditif, il termina sa lecture pour bien montrer qu'il avait hâte d'aller plus loin que ce genre de considérations générales. Pour simplifier les choses, il voyait quatre grandes situations face à la rencontre surnaturelle, à l'illumination divine :

- la rencontre accidentelle du type expérience de mort immédiate ( E.M.I.) ou en anglais " near dead experience " ( N.D.E.)

- la rencontre mystique développée sous l'emprise religieuse et qui nécessite la pratique de croyances, l'apprentissage de rites et de paroles particulières organisées par une religion ou tout au moins un mouvement spirituel

- la rencontre poétique pure parce qu'intime et exclusivement personnelle et qui n'a recours à aucune croyance, notamment religieuse

- les différentes approches incomplètes qui attestent de la réalité d'une autre vie, d'un monde double mais qui n'aboutissent pas à l'illumination, qui ne sont qu'une première étape à base d'extases : amoureuses, sexuelles, sportives, intellectuelles ou plus simplement à base d'états seconds engendrés par le recours aux drogues, à l'alcool...

 Pierre regarda Laurie. Elle haussa les épaules. Qu'est-ce qu'il voulait encore ? Bon, il venait de donner un plan, qu'il continue ! Dominique par contre semblait sidérée parce que venait de faire le conférencier. Pierre comprit et maladroitement il ralluma le projecteur pour montrer le plan grâce à une diapositive réalisée après avoir photographié l'écran du moniteur micro informatique et l'image élaborée à l'aide du logiciel de présentation assistée par ordinateur. Pierre se retourna pour vérifier que les couleurs initiales n'étaient pas très atténuées. L'image sur l'écran était présentable. Satisfait, il se remit face au public.

 Il commença par les E.M.I. Les témoignages très nombreux d'expérience de mort immédiate se caractérisent par la traversée du puits de lumière, le franchissement d'un seuil de lumière, la perception claire d'un endroit paradisiaque où l'on se sent enfin de retour chez nous. Ce voyage ne peut se dérouler de la sorte que si au départ des êtres chers, des présences bienfaisantes viennent de suite à votre rencontre et vous guident, vous inspirent une confiance absolue dans ce qui vous arrive. Mais, sur le seuil de lumière, une voix vous commande avec bienveillance de retourner dans votre enveloppe charnelle et ce pour des raisons différentes : le chagrin de vos proches sur terre, votre mission qui n'est pas finie, l'aide que vous allez pouvoir apporter à des êtres humains dans le malheur et la perdition. Lorsque vous regagnez votre enveloppe charnelle, vous arrivez à la voir ainsi que son environnement en étant vous même en état de décorporation. Généralement, c'est parce que les humains ne comprennent pas la situation et sont en train de mettre en péril votre corps pour le considérer comme décédé, que vous êtes obligé de regagner rapidement votre enveloppe charnelle, de revenir à la vie pour commencer à tancer sévèrement qui un chirurgien, qui un proche, qui des sauveteurs. Votre convalescence se déroule sans le moindre mal et vous repartez dans l'existence humaine avec un moral sans faille. Vous n'avez plus aucune peur de la mort et vous considérez les autres et les espèces vivantes comme possédant ce principe de vie destiné à connaître la même expérience que vous. Vous voyez dans les autres cette présence divine capable d'apporter une vie après cette existence terrestre et vous faites naturellement le bien autour de vous. Vous avez acquis une sagesse infaillible qui guide le restant de vos pas sur terre, vous qui êtes capable de nourrir quotidiennement un dialogue de l'âme pour l'âme, c'est à dire de parler à partir de votre âme à l'âme globale qui contient les parcelles d'âme des autres êtres humains que vous rencontrez ou à qui vous pensez.

 Cette expérience est la plus complète et la plus profonde mais elle ne dépend pas de la volonté humaine. Elle correspond au phénomène de la migration des âmes dont elle est un élément de preuve. Lorsque l'intégrité physique est en danger mortel, l'âme quitte le corps comme pour se mettre en sécurité. Pierre assura que cette expérience peut se décortiquer davantage mais que tel n'est pas le thème de cette conférence. Une autre caractéristique de cette expérience réside dans la décorporation qui survient généralement avant le retour dans l'enveloppe charnelle. Vous ne passez pas subitement du monde supérieur à votre existence corporelle, vous traversez le monde double en vivant une décorporation qui vous permet de vous préparer à rentrer dans votre corps charnel. Ce contact brusque et inopiné avec la présence divine immortelle qui vit en nous et régit notre existence humaine requiert ensuite un long travail d'acceptation et de compréhension tant cette rencontre vous dépasse totalement. La prise de connaissance d'autres cas similaires permet d'asseoir une foi plus ouverte dans la réalité surnaturelle de ces événements et aujourd'hui, nous sommes à nouveau à un stade où ceux qui ont vécu cette rencontre peuvent plus librement parler et sont écoutés. Chacun peut alors se forger une opinion ou relier ces faits à une croyance existante et portée par une institution ou par une démarche mystique.

 La rencontre mystique, seconde possibilité de contacts surnaturels, n'est pas spontanée ou accidentelle mais le résultat d'une formation, d'un apprentissage de croyances et de techniques qui poussent l'esprit à se libérer, à s'ouvrir pour recevoir les éléments surnaturels. La première étape consiste à éprouver la force de la prière, à demander à la présence divine d'intercéder pour nous auprès d'un proche pour l'aider, le sauver. Une fois le résultat prouvé et cette intercession réalisée, la deuxième étape consiste à découvrir qui réellement agit. Ici nous nous trouvons en présence de deux situations : le plus souvent nous découvrons que des défunts très chers, des saints, des anges, des esprits bienfaisants relaient nos prières et sont disponibles pour l'instauration d'un dialogue avec nous. Nous pouvons nous contenter de ce niveau et devenir alors un adepte du spiritisme mais cette voie reste incomplète. Nous pouvons nous adresser directement à la présence divine qui anime notre âme pour qu'elle se mette en relation avec son origine, ce tout dont elle fait partie et duquel jamais elle n'est séparée. Ce dialogue mystique n'invente pas sa propre langue, ses propres mots comme le poète le fait, il reprend l'expérience antérieure véhiculée par la religion ou des mouvements spirituels plus hermétiques et traduite sous une forme codifiée. Selon les religions, les fidèles seront plus ou moins invités à s'engager individuellement dans la voie de l'initiation vers l'illumination. Dans d'autres, cette initiation sera réservée qu'à une élite de prêtre devant lesquels les fidèles devront faire acte de soumission et de confiance pour obtenir le cas échéant l'accès aux écrits sacrés, au partage des mystères et des rites dont la compréhension rythmera leur progression vers la rencontre ultime. Dans d'autres religions enfin, il semble que toute référence à cette initiation à la rencontre divine se soit perdue ou que plus aucun prêtre ne se soucie de la réaliser pour former ensuite d'autres disciples. Sur ce point, la tendance générale a été, à partir d'enseignements initiatiques de maîtres anciens, d'éliminer le plus possible la voie initiatrice pour obliger les fidèles à dépendre d'une parole sacrée édifiée par des castes de prêtres et destinée à conforter le pouvoir temporel de l'institution religieuse. Pierre fit remarquer au public que l'éducation spirituelle à l'initiation par ses aspects personnels et incontrôlables sur le plan du savoir, s'est toujours heurtée à travers l'histoire aux volontés hégémoniques des pouvoirs politiques. Seul l'exemple de l'Egypte antique nous montre qu'il est possible et très profitable de concilier ces deux centres d'intérêt. Une fois la rencontre réalisée, la question de sa traduction aux autres sera ici moins cruciale car, dans la voie mystique, elle est déjà contenue dans les textes religieux les plus sacrés. L'expérience individuelle vient conforter les rites et l'institution religieuse car elle est restée en conformité avec le corps de croyances. Le temps exigé par cet apprentissage et par les nombreux moments de prière et de méditation implique que déjà l'impétrant se soit retiré du monde quotidien. La restitution de la rencontre, l'évolution, se fera donc d'abord parmi la communauté étroite des chercheurs mystiques ou dans le cas d'un ermite, lors des rencontres avec ceux qui viendront l'approcher pour engager avec lui un dialogue. La difficulté viendra ensuite pour l'illuminé d'accepter ou non l'intégration que feront les autres de son savoir dans le corps des croyances du groupe. Dans le meilleur des cas lorsque les règles communautaires sont suffisamment simples et directrices pour rester souples, ce savoir nouveau apporté par l'illuminé va donner un sang neuf, une impulsion nouvelle à la communauté mais le risque d'une scission restera toujours présent si l'esprit de partage est supplanté par les intérêts d'un pouvoir temporel. Pierre avertit le public que cette conséquence serait reprise plus loin dans la deuxième partie de la conférence. Il conclua son propos sur la voie mystique en la différenciant du fait de suivre simplement les rites d'une religion.

 Sans trop s'étendre sur la question, le poète précisa à son auditoire qu'il ne devait pas perdre de vue l'antagonisme qui existe entre la spiritualité, recherche personnelle entièrement tournée vers l'enrichissement culturel, social et politique de l'individu et la religion. Cette dernière représente la tentative d'édicter des règles, un corps de savoir dans le but d'imposer une conduite à un groupe. Elle se structure à partir de la primauté d'une élite savante capable de conduire des rites et sur l'obéissance à ces règles par la masse des fidèles. Elle tolère rarement la possibilité pour ses adeptes de s'émanciper individuellement par la voie de la spiritualité et en cela, elle démontre bien que son origine et son but sont bien identiques à ceux de tous pouvoirs politiques. Mieux, l'acceptation d'une religion défendue par un pouvoir politique va faciliter d'autant la soumission d'un groupe à ce pouvoir politique. La religion est bien alors l'opium du peuple, cette culture destinée à neutraliser et euphoriser une population sous la coupe d'une minorité au pouvoir. La religion s'organise sur la base d'un système et d'abord d'un système de pensée qui prend inévitablement le risque de devenir une idéologie car en devenant système, cette entreprise doit s'écarter de la première source de savoir. Le système ne sait utiliser que le savoir intellectuel et pour rester cohérent et achevé, il doit éviter tout emprunt à la première source de savoir, la voie personnelle de l'initiation, la voie de la démarche spirituelle. La poésie est source d'une organisation en réseau à travers sa production de sacré et les trois trois contrats sociaux qui en découlent. La poésie s'oppose donc naturellement aux entreprises religieuses. La poésie s'oppose donc naturellement aux entreprises religieuses. Elle est anticléricale car elle n'accepte pas les dogmes édifiés par des minorités qui défendent un pouvoir temporel dans une institution politique, économique et sociale. Le poète sait reconnaître les éléments de savoir rapportés par les prophètes et les maîtres spirituels et que véhiculent plus ou moins bien la plupart des religions. Par contre, il s'oppose à la manière de transmettre ces connaissances et il dit que chacun peut retrouver en lui la source de sa dimension spirituelle. A partir de cette source, une traduction personnelle inévitablement prendra place dans sa vie et la transformera. En général, les gens ne cherchent pas à traduire par des mots cet enseignement spirituel né de la rencontre divine. Leurs façons de voir les autres, de les aimer suffisent à exprimer ce savoir révélé et c'est bien là l'essentiel. La poésie participe à l'émancipation spirituelle de l'individu. Elle n'est pas opium et n'a pas besoin d'opium. Elle est dialogue avec une source présente en chacun de nous. La poésie va bien au delà du mysticisme.

 La rencontre poétique, troisième possibilité, commence par la découverte en soi d'une voix extérieure à l'esprit et qui dirige vos pas. Cette manifestation d'une lutte entre plusieurs sources qui perturbent l'esprit, le plus souvent la nuit, est perçue dès la plus jeune enfance. Le poète est obligé de faire la part des choses pour pouvoir continuer à grandir. Il va rejeter les voix inférieures qu'il attribue à des esprits même bienveillants pour ne s'occuper que de la voix majeure, celle capable d'attester d'une source illimitée et éternelle et qui se personnifie dans la manifestation du Verbe, celui qui vous ordonne de revenir dans votre enveloppe charnelle à la fin de l'illumination. Rapidement il va constater que la voix la plus forte est aussi celle chargée de la plus grande émotion, celle capable de l'envahir totalement, de submerger magnifiquement son esprit et la moindre cellule de son corps, de lui faire vivre des décorporations. Cette émotion se manifeste par un rythme puissant, une onde captivante. L'enfant tôt ou tard sera obligé de faire confiance à cette présence et il aimera sentir cette onde bienfaisante envahir d'abord l'esprit pour se diffuser partout dans le corps comme pour le soulever, l'entraîner ailleurs.

 La première étape de l'apprentissage commence par la maîtrise de ce rythme émotionnel. La grande sensibilité qui va marquer le caractère de l'enfant sera aussi une faiblesse vis à vis des autres mais cela n'a pas encore d'importance dans la structure familiale où il n'a pas de responsabilités. Il peut continuer ! Ce rythme va s'interpréter comme une mélodie intime sur lesquels bientôt il pourra calquer des mots, ses mots les plus proches de ce qu'il entend à travers cette voix intérieure. Pour confronter son expérience au savoir possédé par les autres, il découvrira les techniques de versification et très vite, il va les transposer et découvrir leur efficacité. Maître de sa source, il pourra se complaire dans la perfection formelle de ses rimes, difficulté mineure eu égard à la qualité parfaite du rythme intime qu'il canalise.

 Cette accélération du travail poétique va conduire très fréquemment le jeune poète à s'engager dans un travail incontrôlable. Il aura fini sa versification mais la voix continuera à émettre. Il y aura un choc et l'esprit sera submergé par la voix, emporté par cette onde. Cet échec poétique provoque un état de décorporation, une rupture entre les deux mondes. Emporté hors de son enveloppe charnel d'une manière totalement incontrôlable, le jeune poète va recevoir une leçon définitive : il va se méfier de la versification car cette technique ne sert à rien pour canaliser la voix lorsque cette dernière vient submerger son esprit. Par contre il comprend qu'il doit continuer à rechercher ces moments de contacts surnaturels mais ceci passe dorénavant par l'instauration de son propre langage, de sa propre technique de maîtrise du rythme des mots. Le jeune poète a compris que la versification lui procurait un certain automatisme dans la répétition uniforme d'un mouvement fait de longues et de brèves et il va chercher à découvrir d'autres automatismes capables de coller à son expression la plus intime. Une fois cette étape comprise, le jeune poète familiarisé maintenant avec les états de décorporation dont il n'a plus peur, va chercher à partir plus loin dans le monde double, dans la réalité qui vit au dessus de la nôtre.

 Pierre fit remarquer à son auditoire qu'ici, nous sommes au même stade que dans la dernière étape de l'approche mystique. Simplement les mots, les savoirs employés ne sont pas les mêmes : le poète construit son propre langage en dehors de toutes croyances extérieures et c'est en cela que la voie poétique est plus pure, riche et féconde que la voie mystique ou que le simple constat accidentel d'une E.M.I. que vous avez subie. Le poète comprend que sa volonté est inopérante, il doit par contre rester à l'écoute, être toujours prêt à recevoir le contact mais il sait que ce moment dépend avant tout de coïncidences, de hasard échappant aux lois des probabilités. Autant le mystique dans sa vie d'isolement reste à l'écoute et se donne toutes les chances d'avoir une qualité de disponibilité et donc d'écoute maximale en allongeant la durée de ses prières et méditations, autant le poète ne peut se résoudre à cette solution. Trop de choses se sont déjà passées en lui dont il a une maîtrise conséquente pour que cette astreinte nouvelle à l'isolement et au silence ne puisse être acceptée. Elle est trop contraire à ces luttes incessantes entre son esprit et la voix et il sait que rester immobile et inactif en état de décorporation est impossible sans voir se hâter l'emprise des ténèbres.

 Alors le poète conclut qu'il est arrivé au stade où continuer à écrire de la poésie ne lui sert plus à rien. Sa recherche de poète est finie, il attend le moment où son âme acceptera de quitter son corps pour l'emmener chez lui comme cela est inéluctable pour l'être humain. Peu importe le temps qui s'écoulera. Une occasion se produira par une coïncidence étrange et il partira avec son âme, il traversera le puits de lumière, il entendra le Verbe lui dire de revenir, il découvrira les pouvoirs nouveaux que lui confère l'illumination et il aura lui aussi comme le mystique, comme le témoin d'une E.M.I. reçu le don de l'amour surnaturel et absolu. Va-t-il alors traduire cette expérience comme les mystiques ou longtemps rechercher une traduction possible comme les témoins d'une E.M.I. ? Pierre n'eut aucun mal à ce que l'auditoire comprenne que le poète ait sa propre traduction. Quel est la singularité de la démarche de traduction du poète ? Sa première caractéristique est d'être totalement affranchie de toutes croyances et de toutes institutions. Elle part de l'individuel et est capable d'établir un lien d'amour entre tous les humains sur la base d'une initiation qui à son terme, en présence du surnaturel, de la nature divine, est rigoureusement la même et donne le même message d'amour divin à chaque être humain qui la reçoit. Le poète part de son illumination pour aller directement à l'universel ! Il boucle la boucle....tel un technicien actuel de la régulation des automates programmables... Les personnes qui ont quelques difficultés à bien comprendre cette situation diront qu'il est totalement illuminé... pour une personne terrestre. Rimbaud, au nom des poètes, a déjà écrit : " je suis réellement d'outre-tombe ". Mis à part les quelques prétentieux qui disent se désintéresser complètement de la mort en refusant de la voir en eux et chez les autres, tous doivent un jour au cours de leur existence humaine trouver la place qu'il veulent prendre d'un côté ou de l'autre par rapport à la mort inéluctable du corps charnel. Freud a défini cette place du poète en précisant que bien mieux que les médecins et les prêtres, les poètes, parce qu'ils vivent constamment dans les cieux, peuvent mieux soigner les maladies de l'esprit humain.

 Quant à la quatrième approche, cette démarche incomplète qui ne mène pas directement à l'illumination reste utile comme terrain d'initiation momentané ou comme moments de réminiscence parcellaire de l'illumination. Ces moments profondément humains comme l'extase amoureuse, le dépassement hors limite sportif ou passablement artificiels comme la création poétique à base de versification, le recours à des théories ou des idées intellectuelles, le recours à des hallucinations causées par les drogues ou l'alcool nous mettent le doigt sur l'existence d'instants hors limites, de moments exceptionnels qui trouvent une force, une inspiration en dehors du rationnel et des limites raisonnables de l'esprit. Facilement répétables, ils sont une solution pour nous éveiller ou pour garder le contact avec le merveilleux, le mystère capable de générer nos rêves éveillés et à travers le partage de ces rêves, nos bonheurs d'êtres humains. Mais Pierre insista, ces moments à eux seuls ne sont pas capables de nous apporter d'une manière définitive et assurée nos raisons de vivre et de mourir et la plupart du temps, l'individu ressort passablement affaibli de ces moments, le corps miné de drogues, l'esprit tourmenté de folie. Plutôt que de faire marche arrière, il est nécessaire de mettre l'individu dans la bonne voie. Il faut poursuivre l'initiation et trouver l'illumination.

 Pour conclure, Pierre répéta que le point commun aux trois premières approches susceptibles de mener à l'illumination est le passage par la décorporation. Celle-ci s'acquiert dans l'approche poétique par la submersion de l'esprit provoquée par un mouvement de l'âme. Ce mouvement peut être sollicité, par contre le départ en état de décorporation de l'âme vers sa source de lumière au delà du puits de lumière ne lui paraissait pas appartenir au domaine de la volonté humaine. Soit une coïncidence, soit une grâce divine accordée au chercheur mystique peut provoquer ce départ, ce voyage de l'âme au pays de chez elle, de chez nous, voyage qui s'appelle également du mot " passion ". Pour le poète, vivre sa passion est sa première raison de vivre. Il veut construire un dialogue de l'âme pour l'âme. Cette démarche repose sur un approfondissement de ce qu'il est possible d'échanger entre les pouvoirs de l'âme et les pouvoirs humains. Cette quête n'aboutit à aucune certitude mais à une formidable interrogation : l'initié peut-il utiliser face aux autres humains des pouvoirs surnaturels ? Peut-il être condamné à mort, mourir sur l'instrument de son supplice et ressuscité, revenir se montrer aux autres ? Autre question : l'initié muni de pouvoirs surnaturels peut-il intervenir dans les épisodes de violence humaine pour instaurer la paix, mettre hors d'état de nuire des criminels ou seigneurs de guerre ? Peut-il y avoir des luttes entre initiés comme les légendes celtes nous le rapportent ? Pierre termina par la question qui ce soir l'accaparait le plus : admettons que de telles manifestations surnaturelles ponctuelles existent, comment traduire ces expériences en un corps de savoir transmissible aux générations suivantes sans que des déformations, des récupérations politiques de ce savoir au profit d'intérêts partisans, ne viennent dénaturer ce savoir ? Le poème, en tant qu'écrit, dans sa forme et son contenu, est bien alors un des rares écrits à traverser le temps sans accepter la moindre altération de son écriture originelle. Chacun, à travers le sens qu'il y découvre, l'émotion qu'il partage, revient à l'expérience initiale, à la rencontre initiatrice, peut importe l'endroit et le moment où il vit.

 Avant de clôturer cette première partie et après avoir jeté un regard furtif sur sa montre posée devant lui, Pierre céda à l'envie d'un développement complémentaire relatif à la perception d'une dimension surnaturelle. Jusqu'ici son propos reposait sur la foi en une réalité divine. Il voulut un moment s'adresser à ceux qui ne croyaient pas au ciel, à Dieu et qui, en bons enfants du siècle, étaient férus de sciences et de rationalité. Justement, avaient-ils pris en considération les dernières découvertes de la physique qui attestent d'un monde double ?

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