LA CONFERENCE DE NANCY ( 2 )

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Et voilà que Pierre se mit à parler de la mécanique quantique, de Niels Bohr, d'Einstein qu'il avait abordé dans le livre de Fridjof Capra " Le Tao de la Physique " auquel il renvoya son public. Sans faire un cours sur la physique quantique depuis Max Planck jusqu'à Einstein, il fit admettre au public que selon la théorie des quantas et son paradoxe, décryptant des ondes ou des lumières, nous décryptons également des particules... des particules séparés par des quasi espaces mais qui communiquent. Il parla de l'expérience de Bell : le rayon de lumière qui sert de fil téléphonique, les ondes sonores qui se sont transformées en ondes lumineuses, celles-ci en ondes galvaniques et celles-ci qui redeviennent ondes sonores... Le public devait savoir que ces ondes notamment sonores peuvent sous forme de particules se piéger sur des corps solides et de la sorte nous parvenir aujourd'hui si nous sommes capable de les lire après leur avoir restitué leurs formes d'ondes. A partir de ces principes, Pierre estima que son public était en mesure de comprendre le théorème de Bell qui corrobore la position de Bohr dans son différent avec Einstein sur l'interprétation de l'expérience E.P.R (Einstein-Podolsky-Rosen ).

 Ce théorème démontre l'interconnexion fondamentale de l'univers, l'existence de connexions non-locales et le rôle fondamental des probabilités. Dans l'expérience, deux électrons issus d'une séparation par un choc atomique tournent dans des directions opposées de manière à ce que la résultante de leur rotation soit nulle... Pierre ne prit pas le temps d'expliquer comment l'on appréhende la rotation des électrons !... Si l'on éloigne l'un de l'autre ces électrons et qu'on les sépare en les mettant dans deux champs électromagnétiques différents, lorsqu'on mesurera l'électron 1 autour d'un axe vertical, l'électron 2 se placera sur son axe de telle manière que la résultante de sa rotation avec l'électron 1 soit nulle. Et l'on peut modifier autant de fois que l'on veut l'axe de rotation d'un de ces deux électrons, l'autre se replacera correctement automatiquement et tout de suite alors que d'après nos connaissances, il y a impossibilité pour qu'une communication existe entre eux alors qu'ils sont isolés dans deux champs électromagnétiques différents. Qui agit ainsi ? Le public comme l'orateur ne pouvaient répondre mais ils pouvaient reprendre une citation du livre de Capra : " la physique ne le sait pas encore mais le sage bouddhiste Nagarjuna le disait il y a plusieurs siècles déjà: " Les choses tirent leur nature d'une mutuelle dépendance et ne sont rien en elles-mêmes ". Oui, le poète et le public admettaient naturellement les résultats de l'expérience E.P.R ! Si une information peut être véhiculée entre deux particules à des vitesses supérieures à la lumière et pour nous, fait donc partie d'un monde imperceptible, d'un monde double en quelque sorte, ils pouvaient à loisir chercher dans ce monde double, imperceptible, les traces de ces atomes qui depuis toujours les liaient l'un à l'autre dans une perspective d'équilibre et d'amour surnaturel.... 

Est-ce dans ce monde là que se dirigent leurs pas ? Un monde non programmé où chaque atome peut modifier son axe sans mettre en péril l'univers car son double dans l'autre monde se met aussitôt à modifier son propre axe pour recréer l'équilibre universel ! Entre l'illumination purement individuelle et le non déterminisme de notre monde n'y a-t-il pas la marque de la primauté des choix de l'homme ? La marque que le mystère côtoyé par l'homme et la science est identique ? Que nous sommes libres de croire ou non mais que cela ne changera rien au fait qu'un jour, comme la science aujourd'hui, nous serons bien mis devant la présence d'un monde qui nous est sur terre imperceptible ? Celui qui croit au ciel et celui qui n'y croit pas, tous deux ont pris place devant le même spectacle. Quelle stupeur alors pour ceux qui ne seront pas préparés à cette rencontre ! Y aura-t-il un esprit double qui naturellement viendra annuler les insuffisances de l'esprit humain pour sauver toute personne à l'instant de sa mort ? Pierre répéta que l'âme est unique et que la migration des âmes ne correspond pas à l'existence d'une multiplicité d'âmes mais bien à une parcellisation d'un tout originel. Si l'identité humaine ne se transfigure pas avec sa parcelle d'âme, elle tombe dans les ténèbres et ce monde des ténèbres n'est pas un monde double, c'est le même monde mais simplement privé de lumière, un monde dans l'attente du moment où la lumière rejaillira et alors, fort d'une première expérience malheureuse, toutes ces identités humaines sauront se transfigurer dans une parcelle divine, sauront dialoguer avec elle pour franchir le puits de lumière, être acceptée par le Verbe dans l'immortelle communauté de l'âme divine. Mais que de bonheur et de temps perdu, que de souffrances endurées bêtement jusqu'à ce que ce monde double comme notre univers se refondent dans le tout originel. Le public dut comprendre la différence entre le monde matériel double et l'existence humaine qui se caractérise par l'union d'un corps charnel bien matériel et d'une âme appartenant au monde divin. Pour conclure sur ce point, le poète précisa que d'après son expérience, il prenait en compte trois mondes : le monde divin, le monde matériel double régit par des principes dont l'homme n'arrivera pas à s'en rendre maître et dont la fonction est de corriger nos travaux humains dans le troisième monde, le monde humain, terrestre, perceptible et transformable par les êtres vivants. C'est une autre façon pour l'initié de poser le principe de la trinité sur lequel repose l'architecture de nos savoirs humains.  

Le monde double ne corrige pas toutes nos erreurs et n'agit pas à notre place. Il est régit par les lois divines et les mathématiques célestes dont jamais l'homme n'arrivera à s'en rendre maître même s'il peut les connaître en tout ou partie. Si nous arrivons un jour à détruire l'humanité et les formes de vie actuelles sur terre, nous n'arriverons pas à détruire l'oeuvre de dieu et toute vie dans l'univers. Nous devrons seulement rendre compte dans le monde divin de tout ce que nous avons fait contre la volonté divine pour ne pas faire fructifier et partager le message d'amour reçu lors de l'illumination sur notre planète Terre. Le poète peut aller jusqu'à cette traduction dans son message mais mettre davantage de mots pour expliquer, justifier ce corps de savoir consiste à discuter sur les éléments de croyances mystiques culturelles et religieuses. Il y a un autre aspect encore plus troublant qui appartient au monde double : celui d'autres êtres extra terrestres qui sauraient se rendre imperceptibles pour nos capacités humaines et qui veilleraient sur nous pour nous éduquer progressivement à une dimension de vie bien plus proche des mystères de la vie même au delà de notre univers. Le poète au cours de ses séjours là-haut avaient pu prendre acte de cette possibilité pour nous ahurissante mais aussi pleine de confiance et d'amour en notre humanité. Le conférencier s'excusa de ne pouvoir approfondir maintenant ce sujet car il devait se recentrer sur l'expérience poétique. 

Quelles conséquences l'illumination a-t-elle, mis à part une mésentente et une incompréhension entre un Rimbaud et un Verlaine pourtant tous deux poètes ? Pierre fut satisfait de lancer dans la salle cette question. Laurie lui montra sa montre. Le temps passait. Pierre ne devait pas en abuser. Certes, il eût peut-être été temps de faire une première pause mais pourquoi briser le flux de la présentation ? Pierre s'accrocha pour poursuivre le rythme de sa conférence, son public devait lui aussi s'accrocher à sa chaise ! Cette remarque de Laurie déplut au poète. Pouvait-on penser raisonnablement achever un propos sur la poésie avant une ou deux heures du matin ? Il avait prévu de faire un effort en achevant sa conférence à minuit mais il ne fallait pas lui en demander davantage ! Le conférencier regarda discrètement la montre qu'il avait posé sur la table : il était dans les temps ! 

Une première conséquence propre au poète est qu'il affirme pouvoir changer la vie en dehors des institutions civiles militaires et religieuses. Il se met face à la société pour montrer une voie personnelle, intime menant directement à l'initiation, à l'illumination et il va parler de ses rencontres avec un langage personnel dicté d'abord par le rythme de son émotion, en toute liberté d'opinion. Cette position très inconfortable va l'obliger à défendre sa position principalement vis à vis de ceux qui sont chargés de faire respecter les normes et règles politiques, économiques et sociales et pour lesquels, le poète reste un intrus, un contestataire inabordable. Pierre avoua que très tôt, il avait préféré suivre la voie tracée par Paul Eluard et le souci de ce dernier de voir les poètes s'installer parmi leurs frères pour participer d'une manière plus constructive à l'essor de l'humanité. Muni du message de l'amour divin, le regard maintenant profondément modifié sur les autres pour les voir semblables à lui comme habités de la même parcelle divine et destinés à vivre dans la même communion surnaturelle après la mort, le poète peut commencer à magnifier l'amour. La première conséquence sociale de l'illumination pour le poète consiste à partir vivre comme les autres, à ne plus rester seul mais à vivre l'amour humain le plus entièrement possible. Pierre récita un poème de Paul Eluard tiré de ses derniers poèmes d'amour :

" nous n'irons pas au but un par un mais par deux

nous connaissant par deux nous nous connaîtrons tous

nous nous aimerons tous

et nos enfants riront de la légende noire où pleure un solitaire "

Le but du poète est identique à celui des autres, faire en sorte que tous s'aiment et pour ceci, il y a lieu de commencer en nous aimant par deux. Que peut-on tirer comme conséquence de ce qui, à priori, semble une banale évidence ?

 

Mais est-ce si banal de dire pour la première fois à quelqu'un : je t'aime ? Est-ce si banal de prier Dieu pour sauver un proche ? Est-ce si facile de raconter l'indicible : l'illumination la plus pure comme d'un autre côté, les horreurs les plus innommables ? Combien de temps faut-il à une victime pour raconter les atrocités qu'elle a subies et parfois même pour oser s'en souvenir, oser réclamer justice ? Combien faut-il de temps à un témoin d'une E.M.I. pour oser décrire avec ses mots les moindres détails de cet instant présent à jamais en lui ? Est-il si facile de parler, de dire nos sentiments intimes ? Cinquante ans après, les survivants des camps d'extermination nazis qui ont vu les camions déversés les corps dans les fosses où brûlaient les bûchers, qui ont vu les rangées de femmes nues, squelettiques et apathiques jetées vivantes dans les fours crématoires[1], ont-ils pu raconter dans le détail ce qu'ils avaient vécu ? Le pourront-ils un jour ? Pourront-ils ôter de leur esprit ce sentiment de culpabilité né du fait qu'ils ont survécu ? Comme eux, le poète est un survivant. Pierre fit une courte pause pour permettre au public de reprendre ses esprits et se re concentrer. 

Le poète tout comme celui qui veut dire l'indicible, le mystère, son amour est confronté à trois niveaux de difficulté, à trois niveaux de travail, à trois niveaux d'organisation de la communication :

 

- le premier niveau de difficulté consiste à parler à quelqu'un, à un confident, à un autre qui a été sélectionné avec mûre réflexion ou qu'une coïncidence a placé sur notre chemin et de ce fait enlève à cet inconnu tout risque menaçant notre sécurité. Cette première personne qui reçoit notre message devra le plus possible nous croire sinon elle va raconter cela aux autres et nous en serons la risée. Cette première communication doit impérativement reposer sur la confiance la plus totale ou retomber dans l'oubli le plus complet. Plus qu'une parole, il s'agit d'échanger un contrat interpersonnel comportant un rapport de confiance intangible. S'il me croit et m'écoute, un rapport de confiance va s'instaurer entre nous, un dialogue va naître à travers lequel nous partagerons une thérapie de la parole qui nous fera du bien, nous fera évoluer, évacuera tout risque de violence entre nous. Pour que nous continuons ensemble à parler et à rechercher d'autres contacts, cette confiance devra tendre vers un absolu, elle devra être inviolable, vénérable. Nous devrons nous montrer tout l'attachement que nous accordons à cette relation interpersonnelle pour satisfaire infailliblement notre besoin profondément humain de sécurité. Dès lors le mot sacré retrouve sa signification première : qui doit impliquer une vénération inviolable, un respect absolu. Ce contrat interpersonnel présente donc une nature particulière : il est sacré !

 

Pierre insista : la nature sacrée dont se parent certains éléments de l'organisation humaine, naît ici : lorsqu'un être humain raconte à un autre être humain sa relation avec Dieu, sa relation avec l'amour qu'il porte à une autre personne, lorsqu'il raconte son expérience intime de la vie et de la mort, ses raisons de vivre et de mourir, lorsqu'il parle de l'indicible qu'il a découvert en lui, dans son âme ! En cherchant ses raisons de vivre à travers l'illumination, le propre de chaque être humain est de produire du sacré, une relation interpersonnelle élevée à la dimension inviolable. Le poète fit remarquer qu'il s'agit là du fondement même d'une société qui place l'être humain au coeur de ses valeurs, de son organisation politique économique et sociale. Cette position se situe dans le droit fil d'un travail sur la communication, sur la maîtrise des attitudes pour oser être soi-même.

Au départ l'émetteur d'un message doit coordonner son idée avec ses mots, poser ses mots sur un souffle, une tonalité. Il doit synchroniser sa communication verbale et ses gestes, sa communication non verbale car c'est toujours le langage du corps, les gestes qui traduisent la pensée profonde. Ce travail réalisé, il s'agit encore d'identifier la forme de communication interpersonnelle ( visuelle, auditive, kinesthésique ) pratiquée par son interlocuteur pour se synchroniser avec lui en adoptant la même forme. A travers cette influence positive, la communication devient meilleure, il y a une plus grande influence qui s'échange et si ces influences réciproques sont acceptées, alors la communication devient plus confortable et de ce confort et de cette sécurité, naît la confiance. Celle-ci n'est pas spontanée, ce n'est pas un voeu du ciel, elle se travaille et s'améliore de jour en jour. Pierre insista pour faire admettre que tout être humain dans son processus de communication cherche à créer de la confiance. Il précisa seulement que le poète va plus loin : il relie cette confiance humaine qui mousse des relations interpersonnelles à la production de la traduction de l'indicible qui elle, exige une confiance bien plus grande et inviolable. Le sacré naît bien dans l'homme, il ne lui est pas extérieur et peut se concevoir comme le prolongement de la confiance, comme une transcendance de la confiance portée à la transmission de l'indicible présent tout au long de l'existence humaine. Défini de la sorte, le sacré ne peut pas être monopolisé par une quelconque minorité dans la défense des marques de son pouvoir. Accepter la sacralisation d'un pouvoir revient alors à nier la production personnelle du sacré.

 

Laurie fit signe à Pierre d'arrêter ses explications sur la communication, elle savait qu'il maîtrisait ce savoir de par son activité professionnelle. Pierre présenta une diapositive avec le texte de l'article 17 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen du 26 août 1789 pour souligner que la seule fois où l'adjectif inviolable apparaît dans ce texte fondateur de nos républiques françaises, c'est pour dire que la propriété est un droit inviolable et sacré. Cette déclaration présente bien les droits naturels, inaliénables et sacrés de l'homme et son article 2 les cite : la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression. La liberté n'est pas inviolable car elle est réglementée par la loi, le pouvoir. Si l'utilité commune le veut, les hommes peuvent ne pas être égaux en droits. De même pour les droits sacrés à la sûreté et à la résistance à l'oppression, de suite l'article 3 précise le principe de la souveraineté reconnu à la Nation qui seule permet l'exercice de l'autorité individuelle. Donc aucun de ces quatre droits sacrés n'a une réelle autonomie. Ils n'existent que si la Nation et le bien public le veulent expressément.... En raisonnant, la seule propriété sacrée et absolue est celle dévolue à la Nation et au Bien public. Le sacré n'est reconnu que par rapport à une organisation intellectuelle externe aux individus. Il est défini par un savoir sur lequel seul la minorité au pouvoir est capable d'agir pour définir comme elle l'entend cette fiction intellectuelle de Nation et de Bien public. Pris isolément et individuellement, le droit sacré de l'individu est limité, encadré par une loi extérieure. Pierre arrêta son propos pour demander au public de s'interroger sur le fossé qui existe entre ce qu'il venait de dire sur la production du sacré dans ce contrat interpersonnel et cette rédaction de la Déclaration des droits de l'homme. Après un bref silence, le conférencier présenta sa conclusion : il n'était pas décemment possible de s'imager que nous étions dans une société où l'être humain avait la place centrale... la propriété oui ! ...bien plus que l'être humain ! D'un geste de la main, le poète fit comprendre au public que s'il balayait maintenant cette déclaration des Droits de l'homme, trop incohérente et partisane pour le profit des grands propriétaires, il n'était pas prêt à se contenter que de cela, son geste allait plus loin, beaucoup plus loin...

 

Laurie le tança d'un regard menaçant. Il était hors de question qu'il se mette à prendre un raccourci du genre : " or la propriété c'est le vol donc ... " Non ! Pierre comprit et docilement le poète revint à son exposé.

- Cette notion de propriété inviolable et sacrée en fait repose en 1789 sur la volonté de la république d’assurer la défense de ce droit de propriété reconnu à chaque citoyen contre une propriété collective gérée par un clergé dirigé par des nobles. Cette gestion se fit au temps des cathédrales au profit du peuple puis cette gestion tomba sous la coupe de la noblesse catholique et servit ses intérêts une fois que les ordres chevaliers furent éliminés de la gestion du royaume par Philippe le Bel. Ce point d’histoire française sera repris plus loin dans cette conférence. Revenons au premier contrat social entre deux personnes qui créent un partage d’une parole sacrée. Ce contrat interpersonnel va naturellement s'élargir. D'autres ont vécu la même expérience, la même initiation, se sont engagés dans une même passion. Leur rencontre va former un groupe dans lequel la confiance initiale va subsister et se transformer en normes de groupe, en règles élaborées démocratiquement par le groupe ce qui va faciliter l'adhésion à ces normes et leur application. Ecoute, partage, solidarité, respect, amour des uns et des autres, fraternité vont en constituer les lignes directrices. C'est le deuxième contrat : le contrat collectif ou contrat de groupe, contrat communautaire qui répond aux besoins d'appartenance, d'estime et de réalisation de soi[2] . Ce groupe ne va plus passer inaperçu dans la société. Vivre les règles du groupe fera que ses membres vont se distinguer des autres. Si les actes rejoignent les paroles, ces démonstrations de fraternité et de solidarité, de communication réussie vont attirer de nombreux postulants qui n'auront pas réalisé un contrat interpersonnel à la suite d'une initiation mais qui voudront avant tout trouver une satisfaction à leur besoin de sécurité. Les règles de confiance ne suffisent plus pour faire face à ces deux modifications de la situation initiale : l'arrivée des postulants et la menace des tenants du pouvoir temporel qui s'oppose à cette rivalité occasionnée par le développement du groupe. Le groupe n'aura souvent pas d'autre alternative que de se dissimuler sous le secret mais alors il n'ira pas jusqu'au bout de son entreprise. La suite logique de cette entreprise réside dans la diffusion la plus large des valeurs protégées par le contrat interpersonnel et le contrat de groupe. Cette diffusion va se réaliser dans le cadre d'un contrat social déterminant les normes auxquelles va adhérer une société. C'est le troisième contrat qui précise les normes d'organisation du passage de la communauté à un ensemble plus vaste allant jusqu'à l'ensemble de l'humanité.

 

Pierre associa à chaque niveau de contrat un travail particulier :

- le premier contrat arbore le respect des mystères et leur contemplation à travers l'illumination, leur première traduction en production artistique hermétique qui tente de dire l'indicible. C'est le travail sur le sacré, sur l'affermissement et le partage de la foi dans les raisons de vivre et de mourir. Ce travail est avant tout initiatique, intime.

- Le contrat de groupe porte sur la traduction en langage artistique conventionnel capable de s'insérer dans un langage perceptible aux membres du groupe. C'est le travail de l'art, l'élaboration des rites, des mythes, de la culture et du savoir global qui soutient et explique les normes du groupe. Tous les détails n'ont pas besoin d'être rédigés ou exprimés. Un comportement identique face à une situation suffit à souder le groupe.

- Le contrat social travaille les corps de règles sociales et leur pratique au sein d'une société. Il organise l'échange entre les communautés et le respect des conditions de vie pour l'accès au travail personnel sur le premier niveau. C'est le niveau politique, économique et social qui reste fidèle au respect du sacré produit à travers le premier contrat. Une des premières conséquences de ce respect du sacré produit par l'être humain qu'il soit homme, femme ou enfant tient dans le stricte respect des droits qu'une société doit reconnaître à chacun d'entre eux. L'organisation politique respecte l'exercice de l'autorité chez chaque personne. La femme ou l'enfant ne peuvent avoir des droits inférieurs à l'homme. Ce principe qui découle de la même capacité qu'ont les uns et les autres à produire du sacré cimente la première base de la construction sociale.

 

Le poète fit un silence. Bien entendu, il n'en est pas ainsi à travers notre monde. Mais Pierre indiqua qu'il était trop tôt ici pour faire la critique des institutions notamment religieuses. Plus loin au cours de cette conférence, il reviendrait sur ce point lorsqu’il rappellerait sommairement la lutte entre le camp des défenseurs d’une organisation en réseau fondée sur la reconnaissance de l’initiation spirituelle et le camp des pouvoirs papal et royal puis républicain organisés sur une organisation en système rejetant l’initiation individuelle comme accès à la connaissance spirituelle pour imposer ses dogmes religieux ou ses fictions républicaines. Le mouvement de construction d'une société dans laquelle l'être humain tient la place primordiale, part du premier niveau pour se finaliser dans le troisième. Pierre reformula sa pensée : la poésie comme d'autres approches est une source qui génère une relation de confiance, une relation sacrée entre les personnes. A la base de cette relation sacrée, il y a une foi dans le message reçu lors de l'illumination, foi d'abord individuelle puis acceptée et partagée par d'autres. Ce partage de la foi est la première étape de l'évolution, de ce chemin qui ramène l'initié parmi les autres pour bâtir une société meilleure.

 

Pierre réaffirma à son public que la place qu'il prenait ce soir se situait bien entre le premier et second niveau, que depuis des temps immémoriaux cette place est reconnue aux poètes. Il cita une fois de plus Freud : plus que les médecins et les prêtres, les poètes, parce qu'ils vivent constamment entre ciel et terre, sont les plus à même pour soigner nos âmes. Puis il cita Malraux : " le seul domaine où le divin soit visible est l'art, quelque nom qu'on lui donne"[1]. Et pour rester dans une démarche cathartique, il poursuivit en citant encore Malraux : " nous ne savons pas ressusciter les corps mais nous commençons à savoir ressusciter nos rêves ". Pierre précisa que son travail parmi les rêves avait pour but de fortifier l'espoir, cet espoir des hommes que Malraux avait défini comme leur raison de vivre et de mourir[2]. Et pour un poète qui se définit comme réellement d'outre-tombe, il est clair que les raisons de vivre et de mourir sont les mêmes, exactement pareils dans la même continuité et immortalité de notre âme et qu'à l'instar d'un romancier qui ne les conçoit que sous forme de rêves, le poète, parce qu'il les a trop rêvées, les a mesurées à la dimension d'une humanité exercée à trouver ses racines divines et sacrées pour leur donner une réalité humaine passionnante capable de tracer l'axe directeur d'une existence charnelle... Une réalité... pas seulement des rêves !.Le dialogue du poète n'est pas un rêve mais une réalité. Pierre cita une fois de plus le vers de Musset : " Dieu parle, il faut qu'on lui réponde...". Répondre à Dieu, dialoguer avec l'âme n'a rien d'un rêve... ni d'une sinécure d'ailleurs aussi !

 

Le public pouvait maintenant comprendre que ces conséquences tirées de l'illumination redevenaient très actuelles face au manque de grands projets présentés dans nos sociétés. Mais pourquoi les sociétés s'étaient-elles écartées de ces trois contrats ? Et avant même de répondre à cette question, pourquoi Rimbaud et les autres poètes n'ont-ils pas été jusqu'à cette remise en cause de leur société ? Pourquoi n'ont-ils su que critiquer, condamner, se révolter et pas proposer autre chose ? Pierre ne voulut pas refaire l'histoire mais le public pouvait comprendre qu'un poète aussi voyant soit-il, devant l'essor fulgurant et irréversible du machinisme et de l'ère industrielle matérialiste ne pouvait rien pour contrer cette évolution sociale reposant sur l'aliénation du travail au profit du capital technique puis financier. Ces trois contrats sociaux sur lesquels repose une société, ont été le plus souvent supplantés et rejetés par les dirigeants soucieux d'aménager leurs intérêts selon les variations de l'environnement économique et culturel. La cause majeure la plus récente de ce rejet de ces trois contrats tient dans l'essor de l'ère industrielle. Rimbaud comme tant de chercheurs de son époque, comme Nietzsche, Freud, Marx, s'est heurté au développement phénoménal et irréversible de la société industrielle. Comme tant d'autres, de Baudelaire aux poètes maudits, le poète voyant sut qu'il ne pouvait renverser le cours de l'histoire et briser ce système qui condamne les hommes, femmes et enfants à n'être plus que des moyens de production, bons à jeter dans la misère dès qu'un progrès technique ou leur défaillance psychique ou physiologique surviendrait ! Comme Marx, tous voyaient les contradictions fondamentales de l'ère industrielle capitaliste, contradictions dans lesquelles les humains allaient se broyer. Alors face à cette malédiction, Rimbaud quitta le monde industriel, Verlaine et plus tard Claudel s'en remirent à Dieu. Nietzsche qui niait Dieu, se brûla la cervelle sous les rayons du soleil de Méditerranée et sur les rochers d'Eze. En tant que poètes, ils avaient transmis les paroles de la voix et ils savaient que cette voix était bel et bien céleste, irrésistible ! Puisque la voix céleste leur parlait, ils ne leur restaient plus que la force de la prière pour agir envers et contre tous... et prendre Dieu à témoin pour leur choix de vie parmi les autres humains.

 

Après les années surréalistes teintes de l'idéal communiste et laïque, le public doit comprendre que la poésie actuelle se remet au travail pour ne plus seulement traduire l'indicible transmis par la voix mais pour de nouveau dialoguer avec elle. Nous sommes de nouveau en face du but de la poésie rimbaldienne : créer un dialogue de l'âme pour l'âme, remettre sur pied un développement spirituel. A ce stade de la conférence, il fut facile pour l'orateur de citer cette phrase célèbre de Malraux : " le XXIème siècle sera spirituel ou ne sera pas " La poésie actuelle s'inscrit dans cette démarche de remettre le sacré au cœur de l'organisation humaine parce que le sacré est bien la première production de l'être humain, bien avant le travail[3], bien avant la division du travail et l'élaboration d'un système de production matérielle.

 

Pourquoi les sociétés se sont-elles écartées de ces trois contrats fondés sur le sacré et le respect des autres ? Pierre pour schématiser son propos fit remarquer à son auditoire que le message d'amour divin tiré de l'illumination est le résultat d'une démarche initiatique que l'individu peut ou non mener au cours de son existence terrestre. Il n'y a là aucune obligation. La source du bien n'est donc pas donnée à chacun dès le premier souffle de la vie humaine. Par contre du côté du mal et de la violence, les choses sont nettement mieux distribuées à chacun. Les poètes contemporains n'ont pas oublié la place que Freud a retenue pour le rôle de la violence chez l'homme.

 

Freud, dans son ouvrage " Malaises dans la civilisation ", indique que l'être humain se distingue des autres espèces vivantes par son degré de violence. C'est lui le plus violent des espèces vivantes ! Le poète n'eut pas besoin de démontrer largement cette affirmation. Et Walt Disney dans ses dessins animés fait bien dormir ses lions près de vingt heures par jour, les fait nourrir par les lionnes qui chassent et tuent uniquement pour se nourrir. Une fois rassasiées, elles aussi s'arrêtent de tuer, même dans les bandes dessinées ! L'homme pas ! L'histoire du XXème siècle ne peut que corroborer cette caractéristique majeure de notre espèce. Sachant que je suis violent, je pourrais estimer que les autres sont sages et calmes et que donc il n'y a aucun problème pour moi. Mais très vite l'enfant se rend compte que les autres, voire ses parents sont aussi violents que lui et peuvent le priver d'amour ou tout au moins le menacer d'une privation d'amour, le laisser seul pleurer jusqu'à ce qu'il s'endorme vaincu par la faiblesse de son corps ! Dès lors, si rien ne se produit, la vie devient infernale et n'est plus qu'une angoisse permanente et obsessionnelle. Pour vaincre cet obstacle, les humains dans leurs groupes vont donc chercher à se mettre à l'abri de cette violence propre à chaque membre du groupe. Chacun va devoir faire preuve d'autorité pour minimiser sa violence puis pour organiser autour de lui la paix sociale. Mieux, ils vont déléguer à une minorité la mission d'autorité, la mission de faire régner la paix sociale. Cette mission d'autorité est indissociable d'un groupe humain. Sur le plan collectif de l'organisation sociale de l'autorité, nous pouvons concevoir un groupe dans lequel chacun de ses membres serait capable de toujours minimiser l'expression de la violence qu'il porte en lui et avec l'aide de ses proches en serait d'autant mieux capable. A ce moment là, nous nous retrouvons en pleine anarchie, au sens philosophique du terme, c'est à dire une société dans laquelle il n'y a pas besoin de pouvoir, de police, de prêtres, d'armées, de puissance publique pour organiser la paix sociale, réglementer la production et la répartition des richesses produites par le travail. Ceci serait d'autant préférable que le groupe éviterait ainsi de subir tous les problèmes liés à l'instauration, à la légitimité et à la vie, à l'obsolescence inévitable après un certain temps de ce pouvoir. L'anarchie reste un idéal tout à fait valable et pourquoi pas possible dans un groupe restreint et le poète-responsable ressources humaines en entreprise pouvait, si nécessaire, donner des exemples de groupes de projets, d'équipes de travail ou même de sociétés ayant défini eux-mêmes leurs normes d'organisation et qui se comportaient sans marquer les signes d'un pouvoir parmi eux en favorisant le tutoiement, l'absence de badgeage des horaires, l'absence de tous signes visibles décrivant une supériorité hiérarchique. Bien évidemment, ces organisations étaient le propre de groupes restreints et surtout limités dans le temps. Transposer une telle organisation à base d'anarchie dans la société n'est plus en mesure de garantir à chacun la paix sociale et l'humanité a choisit de s'organiser à travers des sociétés qui ont organisé la délégation de la mission d'autorité.

 

Une fois cette délégation transmise à une autorité, il se produit une différenciation dans le groupe entre la minorité investie de l'autorité et les autres. Cette minorité va chercher plus que les autres à conforter son pouvoir. Edicter des règles, dire le droit, définir les normes et valeurs qui garantissent la paix sociale et prononcer comme tabou tout ce qui vient augmenter la violence dans le groupe, n'est pas une tâche insurmontable et c'est l'aspect le plus motivant du pouvoir. Par contre, le plus difficile va être de faire appliquer ces règles à travers des commandements. Faut-il prévoir une amende de cent francs pour le non respect de cette règle ? Une amende de trois cent francs ? Déjà à ce stade, les membres du pouvoir peuvent ne pas s'entendre et le texte d'application de la règle peut mettre des mois, des années, avant d'être promulgué voire ne jamais être décidé. Changer les lois, les actualiser devient très vite une tâche très lourde et le souci légitime des membres du pouvoir est, pour des questions de paix sociale, de faire durer raisonnablement une règle pour éviter ces débats animés portant surtout sur les détails d'application de celle-ci. Maintenir une règle en vigueur procède donc au départ d'une raison valable pour ne pas créer le désordre et l'incompréhension mais au bout d'un certain temps cette règle ne sera plus en phase avec le groupe et ce dernier aura aussi raison de vouloir l'actualiser. Est-il nécessaire de recourir alors à un rapport de force entre le pouvoir et la rue ? Une deuxième situation se présente également : devant le risque de voir les titulaires du commandement devenir impopulaires dans leur mission de faire respecter les règles, les membres du pouvoir délèguent ce commandement à un autre groupe, ceci pour se protéger contre l'impopularité, prendre du recul pour ne pas exposer leur mission d'autorité aussi rapidement aux réactions du groupe. Les tenants du pouvoir, pour renforcer leur position, ont pris bien soin de déléguer le commandement, c'est à dire l'exercice opérationnel du pouvoir, à une autre institution. Ainsi le commandant qui va sur le terrain et ramasse les ennuis fait écran et protège le titulaire du pouvoir, remettant ainsi moins en cause l'autorité dont il se porte garant. Notre constitution de 1958 a rétabli fermement ce principe en organisant les rôles entre le Président de la République et le Premier Ministre. Cette démarche procède aussi au départ d'un souci de préserver la paix sociale.

 

Cette tâche est rendue ambiguë et délicate car pour faire régner une paix sociale, le groupe a du décider de ce qui est bon ou pas bon pour cette sécurité. Les valeurs retenues forment alors la culture du groupe et comme il n'est pas possible matériellement de réunir toutes les opinions sur un sujet pour savoir quelles sont les valeurs dominantes, le pouvoir a été investi de cette mission d'exprimer en permanence, à partir de valeurs minimales, les règles applicables à chaque situation. Tout ce qui vient renforcer la violence est déclaré tabou et ces connaissances sont cachées, interdites. Ces tabous sont donc propres à chaque culture. A ce stade le public dut se rendre compte d'une chose essentielle : la sélection de valeurs retenue par le pouvoir dans l'exercice de l'autorité reste une sélection humaine, ce n'est pas l'appropriation d'une vérité absolue et intangible et de plus, entre la minorité du groupe au pouvoir et celle qui assure le commandement, des divergences, des interprétations, des désaccords vont survenir. Afin de donner une cohérence aux réponses à toutes ces difficultés, les dirigeants au pouvoir vont organiser leurs règles au sein d’un système rationnel. Ils vont décrire toutes les conditions à respecter pour que l’organisation fonctionne au mieux et tous devront respecter ces conditions pour avoir la garantie d’une minimisation de la violence et d’une maximisation des satisfactions aux besoins individuels et sociaux. Pour être plus précis, la valeur principale de nos sociétés occidentales réside dans la liberté individuelle de s'enrichir, d'accroître sa propriété, son patrimoine. Ce droit d'abord réservé qu'à certaines catégories sociales s'est depuis largement démocratisé, notamment en France depuis la déclaration des droits de l'homme de 1791. Mais le public devait comprendre qu'une ouverture d'accès plus grande à ce droit ne remettait pas en cause le principe même d'acquisition d'une propriété, la manière d'organiser une société. Aller ensuite jusqu'à proclamer que la propriété individuelle est le vol, reste logique mais cette déclaration éclaire peu les solutions à mettre en place dans le système du pouvoir en place. La solution consiste à revenir à une organisation en réseau dans laquelle la propriété est davantage collective et gérée directement par l’ensemble des membres du réseau. Face à cette complexité croissante de la mise en oeuvre de l'autorité, les groupes au pouvoir et au commandement vont resserrer leurs liens et pour se dédommager de l'incompréhension du reste du groupe au niveau de l'application générale et obligatoire des règles, vont défendre de plus en plus largement leurs propres intérêts de minorités et édicter de plus en plus d'interdits ne servant qu'à les protéger et à éviter toute remise en cause du pouvoir et du commandement. Le stade ultime de cette organisation du pouvoir réside dans la défense d'une idéologie populiste par des dirigeants fascistes et totalitaires. Le blocage de l'organisation sociale est alors en place et le maintient de ce rapport de forces dépend avant tout du temps que le reste du groupe met à contester le monopole de la violence dont se sont arrogés les minorités au pouvoir et au commandement pour pérenniser leurs positions. C'est au groupe, au peuple de remettre alors le sabre sous la garde de l'intérêt général ou du service public, voire sous la garde de l'esprit, du sacré afin de neutraliser ces minorités déviantes par rapport à la finalité de paix sociale. Aujourd'hui les tabous et interdits prononcés par le pouvoir pour conserver sa place sont bien plus nombreux que les tabous culturels de base qui eux, se modifient, s'actualisent bon gré mal gré sous la pression populaire. Et le citoyen doit avoir suffisamment de culture pour analyser les tabous et les resituer chacun sur son vrai niveau.

 

Le public pouvait maintenant comprendre l'avantage significatif de prendre toujours comme référence le domaine du sacré produit dans les contrats interpersonnels comme domaine de référence pour la délégation de la mission d'autorité. Tout pouvoir pour exercer sa mission d'autorité, doit sans cesse faire évoluer sa définition des valeurs au service de la paix du groupe pour l'actualiser, la rendre meilleure, plus proche de cet absolu qu'il n'atteindra jamais mais qui réside dans la somme des contrats interpersonnels conclus entre les membres du groupe. Le pouvoir ne peut n'être ainsi qu'à l'écoute du groupe et de la manière dont il fait vivre la foi et la confiance qui le lient. Il ne peut pas se murer dans sa définition intangible de ce qui est bon pour le peuple, dans sa définition d’un système d’organisation, sans se contredire rapidement et s'ôter toute délégation d'autorité. A travers les siècles, sous toutes les formes de pouvoir temporel et spirituel, les intérêts matériels et privés de la minorité au pouvoir ont constitué des monopoles de classes sans aucune relation directe avec l'autorité dont ils étaient chargés, n'ayant pour principal souci que de durer envers et contre tout au nom d'un dogme spiritualiste ou rationaliste intangible et sectaire. Pierre ne voulut pas refaire l'histoire de ces formes de pouvoir et de ces systèmes d’organisation sociale : royauté, papauté, tyrannie, démocratie, assemblée populaire, république, monarchie parlementaire, l'histoire des sources du droit depuis une constitution jusqu'à la jurisprudence et la doctrine... Aujourd'hui, nous sommes en mesure de nous rendre compte que les pouvoirs ont rarement respecté leur mission d'autorité, que les cultures ont définies des principes égoïstes, discriminateurs, sectaires pour fonder la sécurité au travers de l'exclusion de l'inconnu et de l'étranger, de l'exclusion du mal, que les formes de pouvoirs politiques actuels sont de plus dépassées par les modes d'organisation des systèmes économiques. Ce n'est plus le pouvoir d'un peuple qui fixe aujourd'hui la place de l'homme dans la société mais le système économique et culturel, ce qui ne fait qu'étendre la confusion et le malaise social. Priver l'être humain de sa capacité à produire du sacré, c'est ne plus reconnaître sa place primordiale dans l'organisation sociale, c'est le départ de l'aliénation, la privation de son espoir. L’aliénation commence lorsqu’il y a interdiction de l’initiation individuelle. Elle est est bien au cœur de notre système actuel politique, économique et social mais elle n’est pas inéluctable. Il est possible de la réduire sinon de la supprimer en changeant d’organisation sociale et en libérant la parole pour qu’elle redevienne source première de sacré. Le poète s’oppose donc infailliblement et aux tyrans populistes ou religieux et aux dirigeants des systèmes de pouvoirs. Non pas par un esprit inné de contradiction et par une attitude indéfectible d’agressivité mais parce qu’il est porteur d’une autre parole que celle des dogmes définissant les systèmes d’organisation sociale. Le poète présente la parole issue de l’initiation, de la rencontre avec l’indicible, de la voix qui vit en nous et nous fait franchir la mort de notre corps charnel. Parce qu’il est réellement d’outre-tombe.

 

Dans l'organisation du pouvoir, les minorités au pouvoir ont eu tendance à légitimer leurs entreprises sur la base de quelques principes généraux d'organisation de groupe qui sont les piliers et le cœur de leurs systèmes politiques économiques et sociaux, les raisons d’être des institutions de ces systèmes. Avant l'ère industrielle, la place de l'homme se déterminait par rapport à une obéissance à un pouvoir. La société était régie par ce que l'on peut appeler le principe d'Autorité[4]. L'être humain n'est pris en compte par le système, l'organisation sociale et n'a droit à la sécurité et la paix sociale que s'il fait acte de soumission, d'obéissance au pouvoir. Il ne pourra avoir la responsabilité de faire évoluer les règles que parvenu au sommet de la hiérarchie du pouvoir. Tant qu'il n'est pas arrivé à ce sommet, il doit obéir sinon se taire ! C'est la manière la plus élémentaire et simpliste d'organiser un groupe. Le deuxième principe d'organisation du pouvoir est né avec l'ère industrielle. Il considère l'homme comme le titulaire d'une fonction du système de production. Si la fonction disparaît, l'homme est rejeté du système de production et ainsi de la vie économique à moins qu'il ne se trouve une autre fonction dont il peut devenir le titulaire. La société est alors régie par le principe d'Efficacité. Au niveau des cultures sur notre planète, nous assistons depuis un siècle au conflit entre ces deux principes. Le pays champion du principe d'Efficacité est sans contestation les Etats Unis d'Amérique, le pays champion du principe d'Autorité a longtemps été l'URSS dont la doctrine communiste refusait le capitalisme et exigeait l'obéissance stricte aux valeurs communistes. Mais n'y a-t-il que ces deux modèles pour organiser une société ? Que ces deux façons d'ignorer la place humaine de l'homme pour ne la considérer que soit comme un sujet d'obéissance prêt à se sacrifier pour la défense du pouvoir soit comme un pion d'un mécanisme qui lui est intrinsèquement supérieur ? Ces deux façons d'organiser le pouvoir ont un point commun. Sur le plan de leurs cultures, toutes deux établissent leurs règles par rapport à une logique d'exclusion, de purification. Cette orientation idéologique, au moindre dérapage, prend des aspects sociaux parfaitement détestables et horribles à travers les génocides, crimes contre l'humanité. Le poète prit une fois de plus son auditoire à partie. N'y a-t-il pas une deuxième logique plus constructive et génératrice de paix sociale ? N'est-elle pas une logique de conciliation des contraires ? Cette conciliation des contraires n'est-elle pas le fondement des pensées spiritualistes d'Asie, du taoïsme, du bouddhisme ? Le fondement de l'oeuvre de certains écrivains comme Hermann Hesse ? Pierre interrogea son public. Comment peut-il s'appeler ce principe d'organisation social dans lequel l'homme occupe enfin le coeur du système ? Comment peut-il se construire ce monde que le poète n'a jamais perdu de vue et dont il témoigne de sa présence indéfectible , sinon sur le principe d'Amour ?

 

Le message reçu par le poète lors de l'initiation, Pierre l'attesta, est identique à cette nouvelle manière de voir les choses et les autres qu'ont reçue toutes les personnes qui ont vécu une expérience de vie après la mort, de vie éternelle après cette vie terrestre, de N.D.E ou E.M.I.[5]. Maintenant que ces témoignages de contacts surnaturels se répandent en dehors du milieu médical, le public peut mieux comprendre ce qu'est cet amour absolu qui nous attend lorsque notre âme quitte notre enveloppe charnelle. Sans la lumière qui pleut de la montagne, sans les rayons qui moussent autour de notre corps, sans la présence des êtres chers qui nous guident à travers le puits de lumière, sans le Verbe qui est en nous et nous connaît admirablement pour nous inviter patiemment à regagner notre vie humaine ou à nous laisser temporairement pénétrer chez nous, nous sommes incapables d'imaginer cette source d'amour infinie qui irradie notre esprit pour le rendre plus proche de notre âme ! A ce stade, ne sommes nous pas au premier niveau du travail poétique et humain, à cette traduction de l'indicible en mots encore hermétiques, emplis de symbolisme, au stade de l'expression artistique la plus originelle ? Ah certes, Pierre voyait déjà son public venir à concevoir un gouvernement d'artistes. Les poètes au pouvoir ! C'eût été de bonne guerre à cette heure de la soirée ! Le public devait comprendre qu'un pouvoir établi sur le troisième niveau ne doit que s'inspirer des savoirs émis sur les deux premiers mais sans confusion des genres, sans vouloir régir la production de savoir sur les deux premiers niveaux !

 

Assurer la primauté du sacré qui cimente la relation interpersonnelle revient donc à faire en sorte que cette relation ne puisse être détruite par la violence et une idéologie fondée sur l'exclusion, la purification. Plus précisément, maintenant que nous savons que le message d'amour reçu de l'illumination est capable de vaincre sans faillir la violence individuelle, nous savons aussi que ce risque de violence provient surtout des gens au pouvoir qui se servent des moyens de violence pour défendre leurs opinions. Pierre fit prendre conscience au public qu'ici se trouve le point d'ancrage ou de séparation de deux conceptions politiques. Pour la première conception et qui n'est plus en place actuellement dans nos sociétés mais qui l'a été il y a quelques siècles chez nous et également dans d'autres civilisations, Pierre allait y revenir plus loin, la violence doit se ranger sous la garde du sacré. Or ce sont ceux qui travaillent sur le deuxième niveau, celui du contrat collectif ou de groupe, parce qu'encore très proches du sacré, qui sont les plus à même d'assurer cette garde... et cela fut organisé ainsi dans nos pays pendant quelques siècles au Moyen Age, Pierre y reviendrait. La deuxième conception considère que les tenants du pouvoir politique, quel que soit leur source de légitimité sacrée ou non, ont le droit de s'arroger la conduite de la violence sociale à travers le commandement militaire pour rendre plus efficace leur travail sur le troisième niveau. C'est cette conception qui prévaut actuellement à travers le monde avec toute la multiplicité des conflits les uns plus sanglants que les autres et avec le constat choquant qui montre qu'un pouvoir politique, quel qu'il soit, ne peut pas arrêter un conflit religieux ou nationaliste. Pierre indiqua que plus loin il proposerait une solution sur ce point.

 

[1] comme au camp de Stutthof.

[2] selon la classification des besoins individuels de MASLOW.


[1] Malraux " La métamorphose des dieux ".

[2]Malraux : " l'espoir des hommes, c'est leur raison de vivre et de mourir " Les conquérants.

[3] voir les travaux de Freud qui montrent le rôle de la menace de privation d'amour par la mère dans l'éducation de l'enfant. L'amour qu'attend l'enfant de sa mère est bien sacré et la violation de ce caractère sacré par la mère, violation développée dans certains rites sociaux est bien aussi à la base d'une société qui ne respecte pas l'être humain mais défend les privilèges d'un système social.

[4] voir Mendel, Pour décoloniser l'enfant, Payot 1960

[5] near dead experience ou expérience de mort immédiate

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