Pierre
commença l'entretien d'embauche du vieil officier bavarois.
-
Arnim,
nous avons beaucoup de questions à te poser. Si tu étais des nôtres à la
conférence de Nancy, alors tu sais sur quelle histoire repose notre mouvement.
J’essaie avec du recul de retrouver une trame de fond, la vie de ce message
qui parle de la vie avec ce qui vit en nous, au delà de notre corps charnel et
qui traverse l’humanité depuis ses origines et qui est notre source de libération
dans notre condition humaine. Ce message s’oppose aux dogmes et aux systèmes
de pouvoir. Toi aussi, cette nuit, tu dois faire un effort et prendre du recul
avec tous les évènements qui dans ton existence n’ont pas dû être simples
à traverser. Mais peut-être allons nous trouver une même trame, un même fil
qui pourra se lier au nôtre. Tu le sais, c’est durant l’enfance que nous
sommes appelés à franchir le plus de frontières dans notre vie. Pour un
montagnard, la frontière est le plus souvent là-haut, au sommet des crêtes,
au milieu du col. Qu’as-tu cherché à traverser comme frontière lorsque tu
étais enfant ?
-
J'ai soixante treize ans et suis né au retour de mon père
de la grande guerre. Ma famille habitait un village de montagne en Bavière et
j'ai connu une enfance joyeuse en pleine nature avant de découvrir les plaisirs
de la montagne et du ski, sports traditionnels pour les garçons du village. Mon
père, instituteur, avait choisi la qualité de vie de ce village de montagne
sans jamais se couper de la vie estudiantine de sa jeunesse à Munich et à
Vienne. Régulièrement il commandait les derniers ouvrages parus et fréquemment
durant les vacances, partait seul quelques jours à la rencontre de penseurs, de
conférenciers et assistait à des concerts, des réunions politiques. J'ai
ainsi découvert naturellement les idées auxquelles mon
père avait adhéré avant de partir à la guerre : les idées des Naturmenschen,
les activités des Wandervögel, l'étude des runes nordiques et de la
civilisation aryenne, la colonie de Monte Verita.
-
Pourquoi aviez-vous dans votre famille ces centres d'intérêts ?
-
L'Allemagne est resté longtemps un assemblage de régions, de duchés, de comtés
et la vie locale y était très riche et prospère. Pour reprendre le propos de
ta conférence, l’organisation en réseau d’ordres chevaliers et d’ordres
monastiques n’a pas disparu brutalement en Allemagne comme ce fut le cas en
France. Au contraire cette organisation en réseau prospéra surtout autour de
la Baltique à travers la Hanse. Cette organisation locale en réseaux a été
remise en cause à travers le développement des villes provoqué par
l'industrialisation de l'Europe. A côté du fait que l’industrialisation a
mis en place un système économique qui avait besoin d’un système politique
capable de diriger des espaces les plus vastes possibles, le développement des
villes et de leurs quartiers ouvriers a marqué une rupture sur le plan
culturel. La ville, vu de la campagne, c'était le repère de la misère, de la
débauche et de l’alcool, de la loi de l'argent, le repère des riches qui
profitent du travail des autres. Ce fut aussi la concentration des usines, la
pollution par les fumées de charbon, les odeurs des produits chimiques, des
tanneries.
-
oui, c'est comme chez Baudelaire "
une atmosphère obscure enveloppe la ville, aux uns portant la paix, aux autres
le souci, pendant que des mortels, la multitude vile, sous le fouet du plaisir,
va cueillir des remords dans la fête servile..."
-
C'est cela : le lieu de la fête servile qui abrutit les gens. Dans ma Bavière
et nos montagnes, il n'y avait rien de cela. Au contraire la nature restait
magnifique et mon père avait compris que le choix consistait à préserver
cette nature, qu'il ne fallait pas que notre famille aille s'avilir en ville
comme tant d’autres qui partaient vers la ville pour une vie qu’ils
croyaient plus facile. C'est le choix initial et j'ai refait ce choix de rester
fidèle à la nature et aux valeurs porteuses de vie sans misère tout au long
de ma vie.
-
Restons sur ces valeurs de vie, comment les traduisais-tu dans un partage autour
de toi capable de faire naître une culture de groupe ?
-A
la suite de mon père, j'ai suivi les idées du mouvement des Wandervögel[1].
Favorisé par une enfance passée dans une nature enchanteresse parmi ces
montagnes de Bavière, j'ai vite compris les méfaits de la pollution des
industries et sans difficulté, j'ai souscrit à cette idée de développer
l'autonomie des êtres humains pour qu'ils puissent revivre au milieu de la
nature en harmonie avec elle, après avoir abandonné les promesses fallacieuses
de l'ère industrielle. Très jeune, j'ai été partisan d'une réforme de la
vie. Lutter contre le capitalisme signifiait alors rechercher une alternative
parmi la civilisation antique des peuples nordiques et de la civilisation
aryenne s'étendant de la légendaire Thulé jusqu'au delà de l'Himalaya en
Inde. Rama a été le guide de cette migration aryenne vers l'orient. La
staviska, la croix gammée et d'autres symboles venant de ces peuples nordiques
étaient fort prisés parmi les Wandervögel. Pour réaliser cette ambition de réformer
la vie, il fallait apprendre à se purifier : se baigner nu parmi les torrents
ou les lacs de montagne, faire sa gymnastique nu au soleil sur de grands
rochers. Je l'ai spontanément fait dès onze-douze ans avait un camarade et la
soeur de ce camarade. Cette fille, avant l'âge de vingt ans, est devenue ma
femme. C'est ainsi que nous nous sommes appris à nous libérer et à accéder
au plaisir que tous trois nus, nous nous donnions mutuellement sans honte
aucune. Et nous n'étions pas les seuls. Autour de nous, ils y avait plein de
petits groupes qui dans les bois, au bord des lacs, faisaient comme nous et
souvent un feu de bois nous réunissait dans des groupes plus nombreux. Il
suffisait d'être discret. S'engager plus loin avec mes camarades du mouvement
des Wandervögel fut une démarche très naturelle. J'ai aimé participer aux
camps parmi les clairières, aux retraites aux flambeaux, aux grands feux de
joie autour desquels les danses rythmées me procuraient un sentiment d'extase.
Arnim
s'arrêta pour donner plus de détails. Ce n'était pas n'importe quelles danses
! Il avait suivi une fois près de Munich une formation à la danse conduite par
Rudolf von Laban, un des plus grands chorégraphes du vingtième siècle et dans
le groupe, il y avait aussi Mary Wigmann. A travers ce contact, Arnim s'était
intéressé de plus près à tout ce mouvement de contestation de la société
industrielle. Il étudia dans les livres de son père, la théorie des corps et
des mouvements selon la méthode de Jacques Dalcroze. Il raisonna sur les problèmes
économiques en analysant les idées du mouvement des Naturmenschen qui étaient
hostiles à la circulation de l'argent. Il s'intéressa à Otto
Gross, prophète
de la révolution sexuelle dans le mouvement et il avait admis favorablement le
principe que nous sommes gouvernés par nos pulsions, que les mauvaises pulsions
proviennent des contraintes sociales, que la purification et la suppression des
mauvaises pulsions impliquent la suppression des contraintes sociales
principalement de celles nées avec l'ère industrielle. Arnim avait nourrit sa
relation avec sa femme de cette purification des pulsions, un peu comme dans le
tantrisme. A des périodes de frénésie sexuelle vécues en groupe dans
lesquelles tous deux rassasiaient leurs volontés au point de franchir de
nouvelles frontières dans la jouissance, le plaisir et le partage de puissantes
émotions avec les autres, se succédaient des périodes plus spirituelles
nourries de retraites dans des lieux propices comme d’anciens châteaux en
ruine de chevaliers moyen-âgeux ou dans des abbayes. Les communautés qu’il
traversa avec sa femme et ses amis prônaient la restauration des liens avec la
Nature et avec ce qui vit en nous. Arnim insista pour démontrer à ses
interlocuteurs que les soirées spéciales que Frantz et Anke ont connues ne
furent que pâle copies de ces nuits passées enlacés sous les étoiles durant
sa vie de lycéens puis d’étudiants.
-
va pour cette culture de groupe, mais comment avez-vous fait pour transformer
cette culture de groupe en culture sociale ? Y avez-vous d’ailleurs songé ?
-
Oh, à l’époque personne ne parlait de
l’organisation en réseau et des trois niveaux de contrat, des trois contrats
dont tu parles tant. Nous n’avions pas également la maîtrise du passé comme
actuellement. L’Egypte, le Tibet, les Andes n’étaient point connu comme
actuellement et les idées que certains rapportaient des Indes n’étaient pas
correctement comprises et ont servi plus à des idéologies racistes et à la
volonté de faire naître une nouvelle race d’êtres humains purs qui auraient
la charge de diriger le monde qu’à des mouvements humanistes respectueux de
la dignité de la vie sur Terre. Aujourd’hui, oui, je sais qu’il y a eu échec
sur ce point. Notre formidable vie communautaire ne s’est pas traduite sur le
niveau sociale par une culture humaniste exemplaire et par une société plus
juste et fraternelle. Les personnes les plus stupides qui ne privaient pas de
clamer leurs idées erronées ont pris comme souvent le devant et d’autres
plus sensées poursuivirent leurs travaux dans le silence de leur retraite. A côté
d’eux, la majorité des gens qui s’opposaient à ce système de pouvoir
capitaliste et industriel tentaient de définir un autre système de pouvoir
plus socialiste ou communiste. J’ai lu avec attention les écrits de Muhsam,
le poète, contre le nazisme qui se développait et comme les autres mouvements
de la réforme de la vie, je fus un fervent admirateur de l'opéra Tannhaüser.
Après avoir ingurgité toutes ces idées, lu tous ces écrits, j’ai profité
d'un séjour dans l'Engadine pour me rendre en Italie dans le Tessin, sur les
bords du lac Majeur, près d'Ascona, à Monte
Verità, une colonie phare de ce
mouvement pour la réforme de la vie et un laboratoire pour remonter le temps et
rentrer à nouveau dans le paradis perdu. Mon père y avait fait un séjour
avant 1914. Malgré les avertissements de mon père, je fus déçu par cette
visite car les animateurs de ce centre sont bien partis dès 1920 pour le Brésil
et il reste peu de souvenir sur place. Ma rencontre non loin de là, à
Montagnola près de Lugano avec Hermann Hesse sauva ce séjour. Sur les conseils
de l'écrivain, je suis rentré en Allemagne pour chercher des informations sur
la disparition de Muhsam en 1933, ce poète résolument hostile au
national-socialisme, et je suis parti à la recherche de Graeser alors prophète
itinérant qui annonçait qu'un sauveur viendra réaliser la grande purification
pour débarrasser la société des méfaits de l'ère industrielle. J’ai
retrouvé ce prophète aux pieds nus qui depuis quelques années se cachait car
déjà, parmi les nombreux prophètes qui parcoururent l'Allemagne pour parler
à la jeunesse, il y en avait un qui depuis la fin de la grande guerre, s'était
démarqué par ses propos politiques plus radicaux et enflammés et il venait de
conquérir le pouvoir d'une manière absolue. Les jeunesses hitlériennes
reprirent et imposèrent la plupart des valeurs et des symboles des Wandervögel
et même si j’ai appris l'assassinat de Muhsam[2], j’ai suivi Laban et les
autres derrière Hitler installé au pouvoir début janvier 1933 par la classe
politique et économique qui pensait ainsi mieux le museler suite à son succès
électoral de juillet 1932. Nommé chancelier le 30 janvier 1933, ce dictateur
finira le 1er décembre 1933 par proclamer l'unité entre le parti nazi et l'Etat
allemand réalisant ainsi la dictature nazie.
-
tu as donc fait partie des jeunesses hitlériennes ?
-
Non mais je me suis préparé pour entrer dans l'armée
et devenir officier.
-
pourquoi ?
-
c'est une histoire un peu compliquée. Il faut se re situer à cette époque et
vous présenter les raisons de ce choix risque de prendre du temps.
-
Ce n'est pas grave, nous avons toute la nuit. ( Laurie intervint avec fermeté )
-
il y a plusieurs raisons. La première tient dans le constat que pour s'opposer
à la société industrielle, à la puissance des machines et de l'argent, il
faut utiliser une puissance plus forte : celle des armes.
-
et la puissance de l'esprit qui toujours vainc la puissance du sabre ?
-
mon père et ses idées pouvait se ranger sous ce que tu nommes la puissance de
l'esprit. Ces forces de l'esprit n'ont pas triomphé en 1918 pas plus qu’entre
1910 et 1914. Ce ne sont pas elles qui mirent fin à la Première Guerre
mondiale. Tôt au tard, les canons allaient à nouveau se mettre à tonner. Mon
pays devait cette fois-ci sortir vainqueur de cette épreuve. Non pas pour
restaurer un empire germanique mais bien pour imposer un nouvel ordre politique
capable de servir les intérêts des peuples. C'est ma deuxième raison :
participer à l'essor d'un nouvel ordre politique mondial.
Le
vieil officier réfléchit un long moment pour mieux clarifier son propos. Il se
fit plus savant pour compléter sa vision historique sur ce qu'il avait vécu.
Il
débuta par s’expliquer sur ses motivations pour devenir soldat et il se
tourna vers Dan. Il parla tantôt en anglais, tantôt en français pour que
Pierre puisse bien comprendre aussi ce qu’il avait à dire. Il revint sur la défaite
de 1918. L’armée allemande n’a pas été vaincue par les armes mais par
l’insuffisance de sa production industrielle face à l’arrivée massive des
armements et des soldats américains. Sur le plan de la stratégie, l’armée
allemande fut la seule à savoir combiner correctement sur le champ de bataille
l’utilisation de l’artillerie lourde puis de l’artillerie légère avec
l’infanterie. L’artillerie lourde écrasait les premières lignes adverses
puis seulement l’infanterie attaquait. Le problème consista à déplacer
suffisamment vite cette artillerie lourde selon la progression de
l’infanterie. Lors de chaque percée du front, sans protection de cette dernière,
les armées alliées dans une guerre de mouvement classique purent à nouveau se
battre d’égal à égal et repousser les armées allemandes. L’armée française
sous le commandement de Joffre ne concevait sa stratégie qu’à travers une
guerre offensive qui n’avait donc pas besoin d’artillerie lourde mais
seulement d’une bonne artillerie légère avec le canon de 75. Or les premiers
combats de 1914 démontrèrent que la seule montée en ligne des troupes françaises
s’achevaient par un massacre loin du front sous les obus de l’artillerie
lourde allemande. Les français ne purent même pas se mettre en position pour
lancer une offensive. Des colonnes entières de fantassins ou de cavaliers
furent ainsi massacrées sans même avoir pu se mettre en position de combat ou
en position de protection contre les obus. Dès lors la logique voulut que la
stratégie française bascule en guerre défensive : la première ligne
n’était que faiblement défendue et devait reculer sur une deuxième ligne
puissamment armée et protégée par des fortifications solides. L’infanterie
allemande qui s’était alors avancée hors de portée de son artillerie lourde
pouvait maintenant être combattue plus efficacement avec nettement moins de
perte et avec l’avantage d’avoir derrière soi sa propre artillerie de
campagne, bien installée et protégée. Cette stratégie défensive fut
soutenue principalement par le colonel puis général Pétain. Après le 15 mai
1917, Pétain devint général en chef à part entière. Cette stratégie de la
guerre défensive fut poursuivie jusqu’à l’armistice du 11 novembre 1918 et
l’Etat-Major français persista dans cette attitude, dans cette culture, en préférant
engloutir des milliards dans la ligne Maginot plutôt qu’en créant une armée
fait pour le mouvement et l’offensive. Après l’arrivée d’Hitler au
pouvoir, l’armée allemande remit sur pied une armée faite pour l’offensive
en combinant cette fois les deux nouvelles armes technologiques du champ de
bataille : l’aviation et les divisions blindées. Dès 1939, cette supériorité
sur le champ de bataille provint de la parfaite combinaison entre l’avion et
le char et la guerre de mouvement, le blitzkrieg, permit de parcourir l’Europe
entière et le nord de l’Afrique. Les partisans de la guerre défensive après
la surprise furent défaits en quelques semaines. En s’engageant dans l’armée
allemande, Arnim avait foi dans cette stratégie offensive. Sa vie ne serait pas
gaspillée par des ordres erronés et une doctrine militaire désuète. Son
combat serait relayé par l’emploi le plus judicieux des armes les plus
modernes dans un esprit de conquête le plus total. La victoire ne pouvait être
qu’au bout du chemin.
Dan
confirma les propos d’Arnim. Il précisa qu’en 1940, l’armée française
avait une puissance guère différente de l’armée allemande, le nombre des
blindés et des avions était à peu près égal mais c’est bien dans
l’utilisation de ces moyens sur le champ de bataille qu’il y avait un fossé
et c’est bien là la cause de la déroute brutale de l’armée française en
1940. L’état-major français n’avait pas changé sa culture héritée de
1917, il s’était conforté dans un immobilisme et un conservatisme coupable.
Arnim
passa sur un plan plus économique et politique. Il précisa qu’il
s’exprimait en fonction de ses connaissances actuelles et non pas en fonction
de celles qu’il avait à l’époque. Si sur le plan militaire, les chances de
victoire étaient grandes, il n’en allait pas forcément de la même manière
sur le plan économique et politique.
Il
pouvait rassembler ses propos sur deux grandes périodes. La première, au
lendemain de 1918, vit le peuple allemand trouver les premiers motifs de révolte
à travers la politique que les alliées lui imposèrent. Le gouvernement des
Etats-Unis et Wilson plus précisément, n'a pas compris que ce conflit
typiquement européen marqua la fin d'un empire austro-hongrois soutenu par un
pouvoir allemand et prussien lui aussi toujours en quête d'empire. L'époque était
changeante : la France avait eu beaucoup de mal à rester républicaine et elle
a connu une restauration de la monarchie puis un Second Empire. l'Allemagne ne
put s'affranchir de son organisation monarchiste qu'à la suite de l'écroulement
de l'empire austro-hongrois en 1918. Cette carence à ne pas moderniser sa
structure politique, Arnim l'expliqua par la nature foncièrement fédérale de
son pays, survivance des comtés de l'ancien empire romain germanique qu'aucun
centralisme ou absolutisme royale ne surent effacer. La dispersion des pouvoirs
avait permis le maintient des chevaliers de l'ordre teutonique, ordre affilié
au Temple. Cette dispersion des pouvoirs avait permis également le développement
florissant des villes libres rhénanes et hanséatiques mais elle n'avait pas
permis d'actualiser la notion sclérosée d'empire monarchiste qui coiffa cette
organisation étatique. Le rôle des alliés en 1918 était de laisser le peuple
allemand opérer cette mutation arrivée à maturité et ce toujours dans les
vieilles et naturelles structures fédérales. L'imposition par le président américain
Wilson de la république centralisée fut une erreur monumentale. Ce diktat
ajouté aux conséquences du Traité de Versailles ne pouvait que pousser le
peuple allemand dans une solution extrême : une concentration anormale des
pouvoirs dans le cadre d'un empire nouveau non monarchiste mais dirigé par une
expression populaire concentrée en un tyran. Un espoir avait été mis au
panier de l'histoire et les vainqueurs s'étaient comportés comme tous
vainqueurs depuis des millénaires, c'est à dire d'après Arnim, tout aussi
stupidement. Pierre intervint dans le monologue pour déclarer qu'en français,
l'anagramme de stupide est dispute et que les deux vont donc bien ensemble !
Laurie lui fit signe de se taire. Arnim prit par l'épaule l'officier américain.
N'était-il pas d'accord en tant que soldat que c'était bien eux qui gagnaient
les guerres et qu'aussitôt après, les autres : politiques, économistes,
commerçants, religieux ou ouvriers, par leurs dissensions idéologiques, les
perdaient pour vingt ans plus tard devoir ramener les soldats sur le front ?
La
deuxième période entre 1925 et 1935 fut marquée par les affrontements économiques.
Arnim prit du recul pour montrer que ce type de conflit n'était pas à l'époque
nouveau et que les connaissances historiques de son adolescence lui permettaient
de les analyser convenablement. Son père lui avait appris à se méfier de l'ère
industrielle et du capitalisme. Son étude des marchés monétaires et
financiers le laissa perplexe. Alors que les autres pays s’accrochaient à une
monnaie forte convertible en or, il vécu douloureusement la crise financière
de 1922 et l’hyper inflation qui dévalorisa la monnaie allemande. Les trop
forts dédommagements de guerre à payer en furent une des causes mais en Bavière,
ce qu’il vécut plus personnellement, c’est la ruine des paysans vaincus par
les importations de produits agricoles et de viandes des nouveaux pays
producteurs comme les pays d’Amérique du Sud. Dans sa province de Bavière,
les paysans et le monde rural se regroupèrent rapidement en mouvement pour
contester cette ouverture mondiale des marchés agricoles et militer pour une
organisation plus nationaliste des échanges économiques.
L’internationalisation de l’économie profitait à des commerçants
irresponsables qui pour s’enrichir rejetaient leurs anciens fournisseurs
allemands. Arnim évoqua le fait que parmi ces commerçants, il y ait eu un
certain nombre d’hommes d’affaires juifs. Lors de la crise boursière de
Wall Street en octobre 1929, les dirigeants américains comme occidentaux ont
commis deux erreurs qui firent de cette simple crise boursière une crise économique
mondiale. Tout d’abord ils poursuivirent leurs doctrines conservatrices vouées
à la défense de leurs monnaies et refusèrent de soutenir l’activité économique
en instaurant le déficit des finances publiques. Sans aucune intervention
publique, la faillite des entreprises privées sema la misère parmi la
population. La deuxième erreur fut de recourir au protectionnisme pour défendre
son économie contre la crise existant chez les voisins. Ce protectionisme
instauré d’abord par les Etats-Unis répandit rapidement la crise à travers
le monde. Keynes avant la crise critiquait déjà vertement cette défense déraisonnée
de la monnaie qui durant les années 1920 au Royaume-Uni avait condamné plus de
20% de la population active au chômage et à la misère. Dès 1930, cet économiste
préconisa l’intervention de l’état pour relancer l’économie à travers
le creusement des déficits publics, déficits remboursés une fois l’économie
sortie de la crise et la croissance retrouvée. En 1931, la politique américaine
abandonne le dogmatisme monétaire ruineux et adopte les idées de Keynes à
travers l’instauration d’un New Deal. Arnim ne voulut pas poursuivre trop
loin son propos et en venir aux obstacles qui dès 1935 vinrent freiner ce
retour à la croissance : la surproduction de biens matériels difficiles
à vendre vu que la majorité des gens n’avait pas vu croître ses revenus de
la même manière, l’incapacité des autres pays encore en crise à acheter le
surplus de production américain. C’est bien la deuxième guerre mondiale qui
mettra malheureusement fin à ce problème de l’ajustement de la production
aux revenus distribués. Arnim en revint à son sujet. Le premier pays qui en
Europe adopta fermement les idées de Keynes pour sortir de la crise mondiale
fut bel et bien l’Allemagne lorsque le nouveau chancelier Hitler fit appel au
meilleur spécialiste allemand des questions économiques et nomma Schacht
Ministre de l’économie. La France n’adopta que partiellement les idées de
Keynes seulement en 1936 à travers les gouvernements du Front Populaire. Le
redressement de l’économie allemande fut rapide et spectaculaire. L’état
sortit l’économie allemande de l’impasse mondiale grâce à ce
bouleversement culturel radical et à l’abandon des vieux dogmatismes monétaires.
Arnim avoua avoir cru dans les idées de Keynes et il fut satisfait de la
politique économique d’Hitler de 1933 à 1939.
Gérard
intervint pour donner son accord sur les propos tenus par Arnim. Il souligna que
ce rôle directeur de l’état contre les intérêts conservateurs des
dirigeants économiques se retrouva encore en France en 1960 lorsque le Général
de Gaulle somma les maîtres de forges de se réunir pour trouver entre eux les
moyens financiers pour investir enfin dans l'acquisition de laminoirs à froid.
L'Allemagne grâce au plan Marshall et à l'aide américaine avait pu installer
de tels laminoirs à froid dès 1948. Il est évident que sans de tels outils
performants et productifs, les maîtres de forges français ne pouvaient pas
lutter contre la concurrence allemande et il était hors de question que l'état
français viennent soutenir d'une manière ou d'une autre la sidérurgie française
même à travers un lobby de plusieurs centaines d'hommes politiques. La mise en
demeure présidentielle restée vaine, De Gaulle nationalisa aussitôt
l'ensemble de la sidérurgie pour confier son sort aux corps des ingénieurs d'état
afin qu'une activité sidérurgique subsiste à terme en France. Gérard
n'arrivait pas à garder son calme et sa voix devenait de plus en plus
virulente. Il regretta que malgré les nationalisations successives, l'esprit
d'entreprise brisé au XVIII ème siècle, n'ait toujours pas retrouvé une adhésion
commune nécessaire à la création et surtout au partage des richesses économiques
à travers l'emploi.
Gérard
résuma la position exprimée par Pierre lors de sa conférence à Nancy. Les
protestants utilisèrent les richesses apportées par les flibustiers pour créer
les premières industries dans un esprit de partage des richesses plus
communautaires. Il est clair que les pouvoirs catholiques comme d’ailleurs
tous les autres systèmes de pouvoir accaparèrent cet essor de l’industrie gràce
à leurs anciennes fortunes et que les dirigeants de l’industrie devinrent les
nouveaux notables au service des dirigeants politiques. Le paternalisme plus ou
moins accentué de certains industriels protestants ne put empêcher la
domination du capitalisme le plus libéral et sauvage. Et les organisations
ouvrières dans les années 1880, enfin débarrassées du dogmatisme républicain
de 1789 qui interdisait toute forme d’expression communautaire, purent
s’organiser en syndicats. Le déclin des idées protestantes ne fut pas
remplacé par les idées syndicales, socialistes et communistes. Ce ne sont que
les excès des dirigeants des systèmes de pouvoir capitalistes qui précipitèrent
la classe ouvrière et une partie des intellectuels dans les partis politiques
de gauche. Cependant les questions sociales restaient secondaires tant les
principes même du pouvoir étaient encore sujets à débat. Dans les années
1880, les entreprises monarchistes en France menaçaient toujours la république
et chez nos voisins, les monarchies constitutionnelles et les empires avaient le
vent en poupe. La défense de la république prenait des allures de
conservatisme et de dogmatisme tout comme les revendications au retour à la
monarchie. L’esprit de l’organisation en réseau du temps des cathédrales,
l’esprit de la lutte protestante pour plus de justice sociale n’avaient plus
de place parmi ces combats idéologiques entre serviteurs de systèmes de
pouvoir.
Arnim
prit la relève. Il n'en demeure pas moins que l'expansion formidable du monde
industriel et la lutte des classes qu'elle fit naître, rendit nécessaire sa
contestation en érigeant un corps de savoir nouveau et de dimension planétaire.
L'ouvrier ne put accepter l'enrichissement phénoménal des propriétaires des
moyens de production alors qu'il sombrait dans la misère à la suite de la
diminution de son tarif horaire, des cadences infernales et par la stupidité du
travail répétitif ! Mais Arnim questionna ses interlocuteurs : quelles étaient
les doctrines capables de combattre les conséquences du capitalisme mondial ?
Quels étaient les recours pour sortir le pays des crises économiques endémiques
depuis une bonne dizaine d'années ? La religion était hors course et l'exemple
français de la religion catholique se mettant au service d'une nouvelle
aristocratie industrielle capable de poursuivre tout à la fois le rejet du
protestantisme et le combat d'occultation d'une organisation politique économique
et sociale templière, est sur ce plan suffisamment probant. Les autres
religions furent de mêmes rejetées au second plan ou écartées par la monté
en puissance du matérialisme scientifique. Mis à part le mouvement de la réforme
de la vie dont il venait de parler abondamment il y a un moment et qui ne put émerger
sur le plan politique certainement à cause de sa contestation trop radicale du
machinisme et de l'industrie, Arnim retint pour contredire le capitalisme, deux
mouvements antagonistes qui prirent leur essor : le communisme et le
nationalisme. Le communisme, en tant que doctrine philosophique homogène, n'a
pas su établir le lien entre la connaissance philosophique et historique du
deuxième niveau et les règles politiques, économiques et sociales du troisième
niveau. Etait-ce parce qu'il rejetait tout apport de connaissance du premier
niveau au travers de sa négation de Dieu ? Etait-ce aussi parce que Marx
n'avait pas vu la nécessité de ranger l'épée sous la garde du sacré ? Arnim
ne voulut pas approfondir cette discussion. En souriant à Pierre, il exprima
seulement son adhésion à la manière de lire le travail social des hommes que
le poète avait décrite lors de sa conférence.
Le
nationalisme, mis à part le cas français pour lequel la république développa
la notion de Nation afin de remplacer la royauté, trouva sinon son origine du
moins ses véritables raisons d'être, dans la crise de 1929 et la surchauffe de
l'économie capitaliste. Ce fut une raison suffisante pour combattre plus
violemment l'idée d'un marché international sur lequel régneraient en maître
les puissances économiques américaines ou capitalistes de quelque nationalité
fussent-elles et qui dans leurs stratégies de luttes, étaient capables de
jeter à bas les économies du monde entier ! Principalement les économies les
plus faibles comme l'était alors l'économie allemande. Cette crise fut
ressentie comme une double sanction venant des Etats-Unis et se propageant grâce
aux milieux d'affaires. Or parmi ces milieux d'affaires, il y avait les
banquiers dont une bonne partie étaient juifs ! Pour éviter ce genre
d'agression économique permise par la liberté des marchés financiers, l'économie
devait se fonder sur les besoins d'un peuple délimité par une identité propre
et qui se reconnaît dans une culture nationale. L'outil industriel basé sur le
capital doit alors soit s'adapter à ces besoins populaires, soit être
nationalisé, soit encore être placé sous la propriété commune des
travailleurs. La possibilité la plus élaborée, le pragmatisme le plus commun
voulurent qu'à cette époque, ce fut la nationalisation de fait sous la coupe
de l'état qui fut la solution la plus réaliste. Et Arnim, à vingt ans, déclara
qu'il était réaliste et que sans renié ses idéaux de la réforme de la vie,
sur le plan politique il préféra le nationalisme au communisme pour son pays !
La plupart des pays européens expérimentèrent ces solutions. Les pays qui
s'engagèrent le plus dans cette contestation du capitalisme en développant une
idéologie nationaliste se regroupèrent : Allemagne, Italie. L'autre
contestation radicale du capitalisme, le communisme, a du surmonter plusieurs
handicaps : d'une part le fait qu'en abolissant la notion de propriété
individuelle, il ne répondait plus au besoin de sécurité de l'individu ;
d'autre part le communisme ne reconnut pas la notion de nationalité pour prôner
une internationale équivoque qui jamais ne trouva ses repères par rapport à
un réel empire communiste soviétique. L'antagonisme des deux concepts fit
qu'aucune relation ne put s'établir entre les partisans de l'un et de l'autre
sinon des perspectives d'alliances hypocrites ne servant que les intérêts de
leurs protagonistes.
Arnim
expliqua que son choix avait été réfléchi. Il n'avait pas cru que la société
allemande fût prête pour le communisme. La loi du plus fort démontrée à la
fin du premier conflit mondial a fait recette dans cette course et les
nationalistes, en Europe, ont réussi à rejeter les communistes dans
l'opposition. Au niveau de ces peuples européens politiquement évolués, le
principe de sécurité a joué à plein dans la motivation des citoyens au détriment
d'une aventure communiste jugée trop utopique. D'autre part, le mouvement
communiste se résumait à une doctrine simpliste par rapport à la démarche
d'un mouvement comme celui de la réforme de la vie. La volonté d'une
internationale des prolétaires contredisait l'attachement des gens à leur région.
Pour Arnim, il n'y a pas eu d'autre choix : il fallait rester dans l'ère
industrielle prometteuse de bien être matériel, de ces nouveaux biens de
consommation et de services que les progrès de la technologie rendaient
possibles. L'utopie communiste n'était pas cohérente par rapport aux
aspirations d'Arnim. Celui-ci reconnut que ce désir de progrès matériel dans
le cadre d'une nation, condamna à la marginalité toute entreprise de renouveau
spirituel. Arnim n'avait fait que se ranger dans le choix de son époque.
Cet
équilibre fragile entre communisme et nationalisme en Allemagne a subit deux aménagements
qui se complétèrent. Arnim, toujours aussi méthodique dans son propos, ne
s'embarrassa pas de fioritures pour présenter le premier. Que ce soit les
nationalistes ou les communistes, tous deux rejetèrent dans l'oubli ou
l'extermination la minorité qui représentait l'autre alternative à la loi
capitaliste. En effet, et l'actualité le démontre sans ambages maintenant que
le communisme soviétique s'est effondré, l'autre solution au diktat des lois
économiques capitalistes est la religion avec ses principes de charité, de
solidarité, de détachement des biens matériels, d'ascèse et de priorité aux
valeurs spirituelles. Dans les années 1930, alors que les partis catholiques ne
pouvaient plus restaurer une royauté, les seuls opposants capables d'afficher
des valeurs spirituelles avec force et constance ainsi qu'un intégrisme
religieux qui les excluait délibérément d'un véritable sentiment national
européen, ont été les juifs. Ces religieux, Arnim le disait aujourd'hui avec
un certain détachement, avaient à l'époque tout faux. Ils vivaient en marge
de leur époque et du moment qu'ils ne participaient pas à la construction du
nouvel état national socialiste pour rester dans l'attachement apatride à leur
religion millénaire, ils s'en excluaient donc forcément. Ce sentiment s'était
d'ailleurs traduit dans le mouvement des Wandervögel qui dès 1911 exclut pour
la première fois une jeune fille juive. La recherche de la pureté célébrée
déjà dans les opéras de Wagner avait pour la première fois commencé ses
exclusions qui trente ans plus tard s'achevèrent en déportation et
extermination massive. Mais cet antisémitisme ne choqua pas l'adolescent. Son père
lui en avait parlé et il se souvenait qu'en France, du temps de la papauté en
Avignon, les juifs de Carpentras devaient porter le chapeau jaune... Comme de
plus, les juifs les plus riches pouvaient être des figures emblématiques des
milieux d'affaires du capitalisme et qu'ils avaient entre leurs communautés des
liens transnationaux dont un siège de fait était les Etats-Unis, qu'ils
avaient été impliqué comme les autres milieux financiers dans la diffusion de
la crise de 1929, ce groupe social cumula à cette époque deux raisons majeures
pour être montré du doigt et devenir un bouc émissaire chargé de tous les
maux contre lesquels la société nouvelle nationaliste ou communiste luttait.
En reprenant sa pensée, Arnim indiqua que la création d’une nouvelle culture
se fait souvent à, l’occasion du rejet d’une culture vieillotte, arqueboutée
dans ses particularismes ancestraux et son conservatisme stérile. Il se reprit
pour déclarer que si la culture juive paraissait ancestrale, les nazis ne la
jugeait pas stérile mais bien au contraire très dangereuse au point de pouvoir
contaminer et faire disparaître la race aryenne. C'est là le deuxième aménagement
intervenu dans le national socialisme allemand : la radicalisation d'une lutte
absolue non plus contre de simples opposants mais contre toute une race pour en
sauver une autre et la faire triompher par dessus le machinisme et
l'organisation industrielle : établir la race élue pour conduire l'humanité
hors de la tyrannie internationale économique ! Malgré la guerre perdue et
comme pour en justifier les sacrifices, les nazis voulurent achever la
purification, faire au moins cela ! Arnim avoua qu'au départ, en tant que jeune
allemand croyant à un progrès social dans le national socialisme, progrès que
ne pouvaient lui procurer les règles économiques capitalistes, il n'avait rien
vu de choquant dans les pratiques de dérision exercées à l'encontre des
communautés juives qui sévissaient depuis plusieurs générations dans la
plupart des pays européens. Il s'empressa d'ajouter en se tournant plus précisément
vers Dan, qu'il avait toujours respecté les combattants et les penseurs juifs
du moment qu'ils se battaient pour construire leur pays et il en disait autant
aujourd'hui pour les palestiniens. Hitler avait voulu créer un état juif et
comprenant l'hostilité des anglais à tout projet en Palestine, avait émis des
propositions pour Madagascar ou l'Amérique du Sud. Arnim dit qu'il se serait
investi dans un tel projet de créer alors un état juif pour favoriser le développement
de l'Allemagne et sa paix civile.
Mais Arnim possédait l'histoire de sa vie. Il ne se priva pas de rappeler qu'en 1945-1946, des juifs de retour dans leurs pays d'Europe centrale en furent chassés, que dans une ville polonaise eut lieu en un jour le massacre d'une quarantaine de juifs de retour des camps nazis, confirmant à ce peuple que la solution passait par une fuite vers l'ouest puis un départ vers la Palestine. Et que dire de ces survivants juifs de retour à Paris qui s'entendirent par la concierge répondre devant la porte de leur logement que celui-ci par décret avait été attribué à d'autres personnes, et qui se retrouvèrent à la rue sans aide aucune ? Pour lui, les nazis n'avait fait que tirer effroyablement partie d'une situation bien plus générale concernant le rejet du peuple juif et dont la responsabilité devait être attribuée à d'autres encore plutôt qu'aux seuls nazis, comme si ces derniers n'avaient été que le bras armé d'une volonté populaire bien plus répandue, d'une culture populaire entretenue scandaleusement par des minorités dirigeantes pour masquer leurs échecs politiques économiques et sociaux et surtout leur refus de s'engager dans une remise en cause de l'ordre capitaliste, pour occulter leur choix de laisser à l'abandon dans leurs pays des millions de chômeurs et de miséreux dans le but de défendre la valeur de leurs monnaies. A l'époque, l'Angleterre et sa caste de nobles était bien le pays champion en Europe de ce dogmatisme économique aux conséquences sociales condamnables. N'était-il pas possible de voir dans cet holocauste l'expression d'une réaction sauvage d'un fascisme face aux ravages économiques et sociaux de l'ère industrielle conduite sous l'hégémonie du capitalisme ? Face à la monté du chômage et aux inégalités sociales causées par un capitalisme qui ne sait toujours pas répartir les richesses produites, quelles allaient être les prochaines victimes des pouvoirs nouveaux qui surviendraient, exigées et poussées par les peuples s'enfonçant dans la misère et la détresse ? Cette question clé, ne se posait-elle pas devant l'entreprise de Pierre, Dan, Laurie et les autres ? Quelles victimes nouvelles allaient être appelées demain si les forces d'extrême droite reprenaient le pouvoir dans des pays européens ? Maintenant que les solutions communistes et nationalistes s'étaient discréditées, n'était-il pas arrivé le temps où une minorité pouvait se présenter pour imposer des valeurs puisées à nouveau à la source spirituelle, pour faire revivre la fonction sociale d'autorité dans le cadre d'une non-violence, le sabre sous la garde du sacré dans une conciliation entre spiritualité et animalité ? N'étions nous pas arrivés au point de rejeter un système de pouvoir qui s'est détourné de sa mission d'autorité au service de la paix sociale pour imposer son principe d'autorité ou d'efficacité au seul service de ses intérêts particuliers, en niant la primauté de la place de l'homme dans l'organisation sociale ? N’était-il pas revenu le temps de discuter à nouveau de l’alternative de l’organisation sociale en réseau ? Arnim plongea son regard dans celui du poète. Le vieil officier voyait lui aussi les forces des tenants actuels du pouvoir financier capitaliste écraser dans le sang la minorité de leur entreprise pour tenter de sauver son paradigme de la liberté du marché et de l'enrichissement illimité des propriétaires du capital. Tant que le capitalisme vivra, il nourrira son opposition farouchement nationaliste et tous les discours socialistes et humanistes n'y pourront rien ! D’ailleurs le plus souvent le système de pouvoir communiste pour rester en place s’est nourri abondamment de nationalisme ! Mais comme le poète, Arnim voyait aussi ce sang nourrir les peuples pour les amener à libérer leurs destinées humaines de la tyrannie politico-capitaliste.
[1] les Wandervögel ou les oiseaux migrateurs
[2] Muhsam sera déporté et torturé au camp de concentration d'Orianenbourg où il sera assassiné le 10 juillet 1934. Son meurtre sera maquillé en suicide.