les combats d'Arnim

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Les autres se taisaient, tous comprenaient la vision prophétique de l'homme qui leur parlait et tous acceptèrent cette parole. Leur entreprise se situait bien dans cette mouvance de l'histoire et les événements qu'ils allaient provoquer allaient plus sûrement les broyer que les combats, les avalanches dont Arnim avait su se tirer d'affaire. Devant l'impassibilité du visage du poète, ils ne pouvaient qu'admettre que ce dernier voyait la solution et qu'un jour, il agirait pour l'obtenir parmi toutes leurs raisons de vivre et de mourir. Arnim déclara que sur le plan stratégique, les décideurs des années 1930-1940 ont eu bien du mal à choisir leur camp entre ces trois formes de systèmes de pouvoir : capitaliste, communiste, national-socialiste ou fasciste, et ce sont plus les maladresses et l'effronterie d'un Hitler qui les ont aidés qu'une science diplomatique parfaitement rationnelle. Les pays industriels respectant les règles de leur bourgeoisie capitaliste devaient-ils s'allier à Hitler pour combattre Staline ? Fin des années 1990, alors que le désastre écologique de l'ex-URSS menace la planète entière, la réponse ne souffrirait plus d'aucun doute. Il est clair que les pays capitalistes ne pouvaient pas s'imaginer un seul instant éliminer en même temps ces deux grandes oppositions nationalistes et communistes. La priorité a été d'éliminer le premier des deux qui devint suffisamment fort pour les provoquer ouvertement, quitte à s'allier au deuxième. Arnim renvoya son auditoire à toutes les tractations secrètes qui ne cessèrent jamais entre les trois camps. S'allier à Hitler pour que celui-ci vainque les puissances capitalistes, au moins européennes, fut un choix justifié pour Staline et ce dernier mit une semaine entière pour se remettre de la trahison de Hitler lorsque les armées allemandes envahirent l’Union Soviétique. Longtemps le même Staline crut également que l'Allemagne arriverait à se débarrasser d'Hitler pour, redevenue puissance capitaliste comme avant le nazisme, ouvrir son territoire aux armées alliées de manière à ce que ces puissances capitalistes maintenant réunies viennent détruire le communisme soviétique. Ce fut Staline qui réclama à Churchill l'adoption du concept de guerre totale vis à vis de l'Allemagne, pacte qui interdit aux Alliés de se retourner avec le reste de l'armée allemande contre l'Union soviétique. Le vieil officier l'expliquait. Ce fut aussi la raison la plus commune qui fit que les troupes d'élites allemandes combattirent jusqu'au dernier sang, sachant qu'un jour, tôt au tard, les alliées devraient combattre à leur tour la puissance soviétique et ce, inévitablement au cours de conflits guerriers et sanglants !

 

Arnim fit remarquer que les nationalismes ont été battus au cours de la Deuxième Guerre mondiale et que les pays qui ont réussi à fédérer leurs composantes sociaux-démographiques ont gagné en se rangeant soit du côté du capitalisme soit du côté du communisme du moment que l'un avait accepté de combattre avec l'autre les nationalismes et fascismes. Certes après la guerre, les démocraties colonialistes ont vu leur emprise planétaire rectifiée et ce fut une fois de plus les nationalismes des pays en voie de développement le plus souvent soutenus par des pays communistes, qui vinrent à bout de ces pratiques colonialistes appartenant à une catégorie de capitalisme. Mais depuis, Arnim répéta que c'est bien l'intégrisme religieux qui se pose en premier opposant du système capitaliste toujours pour la même raison : le fait que le capitalisme soit un formidable créateur de richesses matérielles mais un piètre répartiteur de richesses car il ignore la primauté de la place de l'homme dans la société. Une deuxième opposition a vu le jour principalement dans les pays industrialisées : l'opposition écologiste aux méfaits et pollutions du système industriel mais entre les deux, il est clair que c'est l'opposition religieuse fédérée aujourd'hui autour des intégrismes islamiques qui représente la plus grande menace de troubles dans le monde. Et les pays qui mirent en place une dictature laïque et militaire pour contrer une direction religieuse musulmane représentent également un danger non négligeable tant la menace est grande de voir ces armes tomber aux mains de fanatismes religieux une fois cette dictature militaire arrivée au terme de sa course. En tous cas, ces oppositions cherchent à remplacer tout ou partie du système actuel de pouvoir par d'autres nouveaux éléments devant mieux faire fonctionner le système. Ces contestations n'ont guère de force de proposition globale tant qu'elles s'enferment dans des logiques de système de pouvoir et qu'elles ne prennent pas en compte l'alternative de l'organisation en réseau. 

 

- voila les trois raisons qui me poussèrent à m'engager dans une carrière d'officier : sortir par la force de cette société industrielle capitaliste pour participer à l'instauration d'un nouvel ordre politique mondial, restaurer dans mon pays un pouvoir politique adapté à sa tradition sociale, vaincre le capitalisme et le communisme pour développer une réforme de la vie et une économie qui répartisse mieux les richesses qu'elle produit.

- à peu de chose près, cela pourrait correspondre à mon engagement personnel, du moins à ce qu'aujourd'hui je recherche. ( Dan laissa sortir cette confidence ).

- Quels ont été tes états de service ? ( Laurie voulut poursuivre l'entretien )

- A dix-huit ans, je me suis enrôlé dans les troupes de montagne et par ma tenue, j'ai gravi rapidement les galons pour être affecté comme sous-officier dans les Gebirgsjäger. A vingt ans, je fus proposé pour suivre une école de guerre et passer officier. Mon aptitude en montagne et en alpinisme m'amena au début de la guerre à diriger une compagnie dans la division de montagne Edelweiss. Nous avons combattu en Norvège puis durant l'été 1941, mon groupe quitta la Scandinavie. J'ai préparé ma troupe à passer l'hiver dans Moscou et j'ai combattu devant cette ville fin novembre et début décembre 1941. En 1942, au mois d'août, avec mon ancienne compagnie restructurée, nous avons fait partie du groupe de la 4ème Gebirgsjäger-Division qui est monté sur l'Elbrouz dans le Caucase. Ce fut une victoire sportive de prestige mais qui ne pouvait masquer chez nous l'arrivée du temps des désillusions et de la défaite. J'ai participé aux campagnes de Russie de 1943 et 1944, nos équipes de montagnards étions des spécialistes du franchissement d'obstacles et de la recherche du renseignement. Nous aidions les troupes d'élite toujours sur les premières lignes du front.  J'en ai vu des taches de sang sur les neiges de Russie et bon nombre de  mes jeunes camarades morts au combat. Souvent, l'hiver puis bien vite l'été également, j'ai combattu à côté de troupes SS d'élite car mon groupe était spécialisé dans le franchissement d'obstacles en escalade, rappel, tyrolienne, au jumarts.... Comme ces troupes d'élite, j'ai pris l'habitude en faisant le salut hitlérien, de marmonner que je mesurais ainsi la hauteur de la merde nazie ! Oui, nous en avions eu par dessus la tête à cause de l'incurie de nos chefs ! Fin 1944, j'ai été détaché avec mon bataillon de Gebirgsjäger sur les alpes autrichiennes pour défendre les cols et assurer les arrières de nos troupes qui combattaient en Italie du Nord. Au printemps 1945, j'ai dirigé avec d'autres camarades la prise de Munich contre de jeunes troupes fanatisées par la SS et nous avons ouvert la ville aux troupes américaines. C'est à cette époque que notre groupe d'amis a volé un butin de guerre à un groupe de SS pour le cacher dans nos montagnes de Bavière.

- quel était ton état d'esprit au début de la guerre ?

- Nous savions que le nazisme ne tenait pas la route. Il ne pouvait pas vaincre le capitalisme et ce n'était pas son but prioritaire. Au contraire le nazisme avait été le premier en Europe à adopter les thèses économiques de Keynes et à se servir des nouveautés pour conduire le capitalisme, ce qui explique notre croissance stupéfiante après 1933. Par contre, il fallait éliminer le communisme soviétique car le national-socialisme s'est développé comme un système de pouvoir capable de remplacer le communisme. Il n'y avait pas de place pour ce système farouchement opposé au capitalisme et nous. Notre système était entre les deux et pouvait être contesté par chacun des deux. Nous devions prendre la place du communisme dans cette confrontation  seule possible entre deux blocs, pour revenir à une situation d'équilibre et de coexistence sans guerre ouverte.  Pour moi, je savais que mon espoir de Wandervögel n'était pas pris en compte par le système nazi mais je pensais que les nazis seraient battus et perdraient leur pouvoir sous la pression des pays européens. En 1941 lors de l'invasion de l'Union soviétique, j'ai vu dans la chute du communisme une occasion pour changer notre régime politique. Dès leur début, les nazis ont été contre les juifs et les communistes. Je n'ai pas oublié la mort de Muehsam, le poète anarchiste communiste. Mais pour lutter contre le communisme sur le plan politique, il était clair qu'il fallait être un parti puissant capable de gagner des guerres. Éliminer le communisme en tant que système de pouvoir dictatorial après avoir vaincu les démocraties capitalistes européennes pouvait être un enjeu compris de la plupart de nos soldats. Certes c'était moins clair et limpide que les guerres des armées napoléoniennes  voulant chasser les despotes royaux ou empereurs de leurs trônes. Mais la chute du pouvoir soviétique nous aurait renvoyé à notre propre questionnement tant il était évident qu'il n'était pas possible d'occuper avec un gouvernement installé à Berlin un pays aussi vaste que la Russie. Pour s'en faire un allié après l'avoir vaincu, nous devions sortir du jeu du chat et de la souris qui avait prévalu en 1939 avec les accords secrets entre Hitler et Staline, il fallait proposer un devenir commun aux deux puissances. L'anéantissement des pays capitalistes pouvait-il être un terrain d'entente ? Jamais les plans n'ont été aussi loin et l'invasion de l'Union soviétique reste bien une folie. Mis à part quelques plans d'encerclement pour anéantir l'armée rouge, aucun projet sérieux n'a existé à l'état-major allemand et personne ne pouvait dire ce qu'il ferait sérieusement d'une victoire. Je pensais qu'éliminer la dictature communiste servirait à faire progresser le monde et une fois cette menace écartée, que le nazisme deviendrait moins brutal et s'alignerait plus à nouveau sur les manières de vivre des pays capitalistes. Je n'étais pas aussi naïf pour croire que nous pourrions attendre quelques remerciements de ces pays capitalistes pour avoir éliminé le communisme. Non, mais à l'époque il fallait éviter la dictature du parti communiste et corriger sévèrement le capitalisme dont les crises financières répandaient la misère.

- aujourd'hui quel regard portes-tu sur ton engagement au début de cette guerre ?

- bien entendu, je n'ai su qu'après la guerre et que depuis une dizaine d'années, l'importance de la guerre secrète gagnée par les anglais qui décryptaient depuis 1941 nos messages secrets et faisaient transmettre ces renseignements à l'armée soviétique grâce aux réseaux d'espionnage soviétique installé en Suisse et maîtrisé par les anglais. Cela fait peu de temps que nous avons appris la confirmation de l'existence du premier ordinateur, la machine " Colossus ", qui depuis le début de 1944, traduisait rapidement tous les messages des armées allemandes et principalement les communications provenant de l'état-major d'Hitler. Notre engagement au début des combats n'était pas réaliste. La trop facile victoire en France a faussé pas mal d'appréciations militaires par la suite. Sur le terrain, à travers les erreurs des dirigeants nazis, nous pouvions nous faire quelques idées de ce qui pourrait arriver. Notre armée était disciplinée mais notre commandement était divisé et Hitler venait semer la pagaille en ordonnant toujours de mourir sur place plutôt que de reculer or, en Russie, nous avions choisi la guerre de mouvement grâce à nos blindés. Il fallait s'y tenir : aller en avant mais aussi revenir en arrière pour préserver nos forces.

- aujourd'hui comment considères-tu la guerre que vous avez menée en Russie ?

 - ( Arnim racontait sobrement son passé ). Les panzergruppe avaient pris Smolensk le 16 juillet 1941. Après le Dniepr, il restait cinq étapes de panzers pour rejoindre Moscou. Hitler avait cependant voulu une guerre économique et prendre la Crimée ainsi que le pétrole du Caucase et il détourna les panzers de Moscou. Ce fou n'a eu ni Moscou ni le pétrole et à l'automne, nous étions dans un beau pétrin ! Il fallait repartir pour Moscou. Nous savions tous que la prise de Moscou était primordiale parce que la plus accessible et la plus chargée de symboles politiques. Tout avait changé depuis Napoléon : la ville était construite davantage en pierre, il y avait les avions, les trains, les camions. Depuis cette fin juillet 1941, nous avions compris l'incapacité des chefs nazis à gagner la guerre. Un soldat le sait depuis son plus jeune âge : une guerre n'est pas éternelle. Une fois la victoire capitale obtenue, il faut arrêter les combats, négocier, rebâtir un nouvel ordre politique économique et social. A la fin de l'automne, j'ai fait partie des quelques compagnies de Skijäger qui ont combattu devant Moscou, la plupart des Gebirgsjäger étant postés dans le grand Nord, à la frontière norvégo-russe ou avec les Finlandais. C'est alors que nous avons participé à de durs combats et vu la détresse de camarades mal équipés contre l'hiver. Notre infanterie était insuffisante pour occuper un si vaste territoire et mis à part l'encerclement de troupes soviétiques autour de Minsk, les autres manœuvres d'encerclement n'ont pas été aussi efficace : les troupes soviétiques purent s'échapper en grande partie avant le bouclage de la zone par notre infanterie. Les chars vont vite mais se baser sur eux devait aboutir à une autre stratégie militaire que le blitzkrieg qui n'est qu'un coup de tonnerre et qui ne prévoit pas la suite des évènements sauf à répéter indéfiniment ces opérations éclairs. Pourtant nous pouvions espérer entrer dans Moscou. Nous avons été surpris de voir arriver en face de nous des troupes fraîches mongols venant de Sibérie. Ce n'était pas du tout prévu. Hitler devait s'entendre avec le Japon pour que ce dernier attaque depuis la Chine en direction de la Sibérie. Ces troupes mongols devaient rester chez elles. Pourquoi le Japon n'a pas suivi Hitler et a préféré au même moment se lancer dans l'attaque de Pearl Harbour ? Cette stratégie est contraire au bon sens militaire. Le Japon était-il impressionné par notre avance de l'été 1941 pour croire la chute de Moscou déjà réalisée et a-t-il voulu impressionner à son tour Hitler en attaquant les Etats-Unis quelques jours avant la chute probable de Moscou ? Nous savions dès lors qu'il n'y avait pas d'entente dans l'alliance entre ces trois pays qui voulaient instaurer un nouvel ordre mondial qui ne soit ni capitaliste ni communiste. Est-ce que au contraire la sagesse japonaise a compris le caractère déraisonné et peu crédible du nazisme, la folie des dirigeants nazis pour mener seul sa propre guerre ? Je pense plutôt à un péché d'orgueil, à une précipitation totalement folle. La guerre ne sera jamais prévisible et comme tout combat, celui qui gagne est seulement celui qui a fait le moins d'erreurs mais tous sont des criminels au même titre ! Mais l'erreur fondamentale sur le plan militaire, une fois décidée l'invasion de l'Union soviétique, a été de vouloir occuper tout ce pays pour s'y installer dans cette folie nazie du Lebensraum pour une race nouvelle !  Avec nos chars nous pouvions nous déplacer rapidement et il fallait tout miser sur cette force. Plutôt que d'encercler et de courir après les armées ennemies, nous aurions dû selon moi, foncer sur Moscou, battre les troupes qui la défendaient, attendre l'arrivée de nouvelles armées ennemis autour de la ville pour les prendre en tenaille avec une armée sortant de la ville et une armée restée près de la frontière. Seule la destruction quasi complète de l'armée rouge comptait et nous n'avions pas les moyens de lui courir après de la Baltique à la Caspienne et jusqu'à l'Oural. Depuis, en lisant l'histoire du réseau Lucy qui depuis Lausanne et Genève transmettait à Staline les informations secrètes que Churchill voulait lui donner et que ce dernier possédait grâce à Ultra, la machine de décryptage du code allemand, je sais que Staline a mis longtemps avant de croire à ces renseignements providentiels. Jusqu'en 1943 et à la bataille de Koursk, il hésitait à placer le gros de ses forces face à nos concentrations de troupes. Il connaissait nos plans mais ne croyait pas aux renseignements qui lui parvenaient de Londres. Nos blindés pouvaient faire des percées et s'enfoncer dans l'immensité du territoire russe, jamais elles n'avaient en face une concentration importante de troupes soviétiques de manière à gagner un combat décisif. Ce n'est qu'à la bataille de Koursk que Staline utilisa ses renseignements pour préparer le grand combat décisif mais pour nous c'était trop tard en 1943. Ce combat aurait du avoir lieu durant l'été 1941 ou 1942 lorsque l'armée rouge ne s'était pas complètement réorganisée et équipée. En 1943, nous avions perdu Stalingrad, notre élan était brisé.

- voulais-tu réellement entrer dans Moscou ?

- je me souviens très bien de ce qu'avaient en tête mes camarades avec lesquels j'ai combattu.  Nous devions proposer autre chose au peuple moscovite que la répression nazie car en passant l'hiver dans les murs de Moscou, nous avions enfin les moyens de désobéir à Hitler dans lequel nous ne croyions plus depuis pas mal de temps et surtout depuis juillet 1941. C'était la condition sine qua non du maintient des soldats allemands durant l'hiver dans Moscou car militairement, il était impossible de tenir aussi longtemps Moscou pendant l'hiver russe. Tôt ou tard le système communiste allait s'effondrer et je ne voyais pas comment une société communiste pourrait alors s'adapter aussitôt aux règles capitalistes. La solution consistait à transformer de suite le système communiste et à partir de ses généreuses considérations sociales, établir un mouvement pour la réforme de la vie et organiser une réelle alternative à la société industrielle. Oui, avec quelques uns des officiers des panzers, des parachutistes, de la SS, nous avions voulu prendre tout de suite Moscou mais non pas pour y installer un gouvernement d'occupation nazi mais pour instaurer un nouvel ordre politique. Conquérir la capitale de l'ennemi n'est pas sans conséquence pour un soldat, c'est la fin des combats et le commencement d'une nouvelle manière de vivre ensemble ! Un soldat n'est pas un imbécile pour conquérir un pays puis la victoire en poche, s'en retourner joyeux chez lui conter à ses proches ses faits d'armes en se désintéressant de celui qu'il a vaincu ! Il n'aurait pas fini de raconter son histoire que l'autre serait déjà de retour avec la vengeance comme cri de guerre ! Soldats vainqueurs et vaincus doivent continuer à vivre sans plus se tirer dessus ! En parlant ensemble, ils font alors changer le monde bien plus qu'au cours de leurs combats mortels. Oui, nous étions quelques camarades pour qui la victoire dans Moscou était une occasion formidable pour changer le monde. Notre rêve secret était de saisir l'occasion pour mettre en place un mouvement de la réforme de la vie, celui que les nazis nous avaient volé à Berlin ! Ce mouvement pouvait rapidement rassembler nos soldats avec les soldats et le peuple russe.

 

Oh ! Arnim ne voulu pas faire un rapprochement incongru entre les membres de Monte Verita partis au Brésil et au Mexique et Trotski lui aussi parti s'exiler là-bas pas plus qu'aujourd'hui il ne voulait voir une continuité entre ces personnes au Mexique et l'école de Palo Alto un peu plus au nord sur cette côte du Pacifique. Mais à Moscou, il était urgent de proposer une autre perspective politique au peuple russe. Pour Arnim, il se s'agissait pas de troquer le capitalisme ou le nazisme contre le communisme, le peuple russe n'y était pas prêt mais il fallait revenir à un mouvement de réforme de la vie. Ce mouvement avait d'abord été supplanté par les mouvements ouvriers communistes allemands à la fin de la grande guerre. Ces derniers dans leur dogmatisme révolutionnaire n'ont pas cherché à écouter ou à intégrer des valeurs culturelles du mouvement pour la réforme de la vie, valeurs pourtant liées au peuple germanique. L'âpreté de la lutte entre les communistes et les nazis peut expliquer la férocité de ces derniers à étouffer toute contestation nouvelle de leur suprématie et la reprise de certaines valeurs des Wandervögel par les nazis ne parut pas au départ une spoliation mais une écoute avisée d'un grand mouvement d'opinion, mouvement qui prit davantage d'ampleur après 1945, dans les années 1970 à travers la branche de l'écologie et du mouvement alternatif. Une telle racine d'un mouvement pour la réforme de la vie pouvait se retrouver dans le peuple russe car ce dernier sait de tout temps quels sont ses liens ataviques et puissants avec la nature. Arnim dès la sortie du livre en 1940, avait pu trouver une traduction du " Don paisible " de Cholokhov et il avait lu cet ouvrage volumineux d'une seule traite à la lueur d'une cheminée dans sa cabane de rondins en Norvège. A travers cette lecture, il n'avait pu s'empêcher de joindre les bords du Don aux bords de ce fleuve où près d'une cabane de pêcheur, Siddhârta[1] s'était mis à comprendre la personnalité riante de cette force de la nature sans laquelle il ne pouvait diriger sa vie. Lui, Arnim avait parlé à Hesse, il était capable de parler de Hesse à Cholokhov et si ce dernier voulait bien revoir son idéologie communiste et son dévouement trop zélé à Staline, alors ensemble tous deux auraient pu poursuivre cette aspiration à une civilisation idéale toute équilibrée entre spiritualité et animalité, forces de la nature, une civilisation toute faite de conciliation des contraires...

 

- ton projet était fou !

 - C'était un projet fou que d'avoir cette idée en tête en voulant pénétrer dans Moscou mais seule cette folie était de taille à faire cesser l'autre folie, celle cruelle et stérile de la guerre entre deux idéologies incapables de répondre à l'humanité. Le 4 décembre 1941, dans la confusion de la bataille décisive pour Moscou, avec une partie de ma compagnie, skis accrochés aux sacs, nous avons embarqué sur les chars commandés par un de mes amis d'adolescence rencontrés chez les Wandervögel et maintenant officier dans la deuxième Panzer division. Avec des artificiers du 36ème bataillon de génie blindé appartenant à cette division, nous sommes arrivés à une gare près de Lobnia, au nord ouest de Moscou, d'où une ligne d'autobus va jusqu'au Kremlin, distant d'à peine 17 kms. Là-bas, moi, Arnim, j'aurais cherché quelqu'un qui aimait lire Cholokhov et qui pouvait comprendre le rêve de conciliation de Hesse. Nous nous serions pris une heure pour parler de notre espoir, de nos raisons de vivre et de mourir et rangeant le sabre du même côté, nous aurions commencé à chasser les fauteurs de guerre pour le soir inviter les gens à danser autour d'un feu de joie... Mais nous avons dû bientôt rebrousser chemin face à une contre offensive russe. 

 

Le rêve d'apprendre à la population russe les danses de Laban au tour d'un feu de joie dans une clairière moscovite s'était évanoui mais Arnim, entre les quatre murs épais de l'hospice du Grand Saint Bernard voulu une fois de plus redéployer ce vieux rêve sans lequel il n'y a pas de partage possible. Si russes et allemands unis dans une même perspective de réforme de la vie avaient fondé ce nouvel ordre politique à Moscou, si Arnim et les siens, cette partie de la jeunesse toujours fidèle à l'esprit de Monte Verita et la jeunesse russe avait pu anéantir la dictature communiste, alors en revenant de Moscou, les panzers auraient chassé Hitler et ces nazis dévoyés et l'Europe déjà conquise aurait, elle aussi, pu entrer dans un nouvel ordre politique, plus humain, moins pollué par les usines du capitalisme, plus proche de la nature et jamais, au grand jamais, des peuples seraient passés des feux joie procurant l'extase purificatrice à ces bûchers terrifiants d'Auschwitz jetant la honte et le dégoût sur l'ensemble de l'humanité. Le vieil officier se tourna vers Pierre pour se répéter une dernière fois : le mouvement de la réforme de la vie comme le marxisme originel n'avait pas éprouvé le besoin de promouvoir la production du sacré et la nécessité de ranger le sabre sous la garde du sacré. Ce mouvement, comme le marxisme, s'est brisé dans l'étau de la dictature, seule possibilité politique de maintenir grâce aux principes d'autorité et d'efficacité, une idéologie imparfaite, incomplète, contraire à la primauté de la place de l'homme dans une société.

 

- comment as-tu fait pour ne pas commettre de crimes de guerre ?

- en 1941, j’étais en Norvège. J’ai lu les instructions des généraux de l’armée depuis l’ordre du maréchal von Reichenau du 10 octobre 1941 jusqu’à ceux des autres maréchaux Keitel, Brauchitsch, du général von Manstein, qui demandaient aux soldats de participer et de soutenir le massacre de civils, principalement celui des juifs sur le front comme derrière le front. Lorsqu’en novembre-décembre 1941, je me suis retrouvé devant Moscou, il n’était plus question de massacre de civils mais d’un combat acharné pour réaliser l’exploit militaire de prendre Moscou. Nous étions arrivés bien plus tard devant la ville que la Grande Armée de Napoléon et nous n’avions plus l’aviation pour nous soutenir. Une des causes de ce retard provient du temps passé à nettoyer les zones d'encerclement de l'armée rouge. Les soldats ennemis combattaient farouchement sans aucune raison sinon celle qui préfère mourir au combat qu'être fait prisonnier pour ensuite être massacré à la mitrailleuse derrière la ligne de front. Nous commencions à savoir que des SS liquidaient par dizaine de milliers les prisonniers russes. Distraire des milliers de soldats pour garder ces prisonniers n'était pas envisageable pour notre commandement alors qu'il fallait produire l'effort maximal pour la victoire mais commettre ces crimes devait fatalement se retourner contre nous. Les soldats russes savaient eux aussi ce que nos SS faisaient. Établir un lien de causalité entre les crimes des SS et notre arrivée tardive devant Moscou est recevable ! Plus tard j’ai combattu sur la ligne de front comme spécialiste du franchissement d’obstacles. J’ai assisté à des tueries, souvent c’était en représailles contre des tueries identiques faites par les soviétiques sur nos soldats. Il n’y avait guère de prisonniers lors des combats rapprochés. Ce n’était pas comme lors des grandes percées de blindées qui encerclaient une armée entière et faisaient des centaines de milliers de prisonniers. Oh certes, je sais que ce sujet est tabou chez nous et je ne vais pas défendre l’idée que répandre la terreur parmi la population ennemie va la faire soulever contre ses dirigeants même si ces derniers sont de parfaits bourreaux communistes. Cette terreur produit toujours l’effet inverse, elle soude la population avec ses dirigeants aussi condamnables soient-ils. Comme les démocraties capitalistes n'ont rien eu à proposer d'autre comme système de pouvoir, les nazis étaient encore moins capables de proposer et de mettre en oeuvre une solution politique pour faire adhérer le peuple russe à une autre société que la société communiste. Je crois que le choix des armes est important mais que seul compte la cause pour laquelle il faut se battre. Durant cette seconde guerre mondiale, je ne vois aucune cause capable de faire sortir les peuples des combats pour embrasser une nouvelle manière de vivre ensemble moins belliqueuse. Ce fut une horrible boucherie de part et d'autre massacrant des millions d'êtres humains juste pour condamner le camp adverse à une destruction totale. Aucune recherche de solutions pour faire évoluer et se rapprocher nos cultures n'a été entrepris. Deux systèmes de pouvoir opposés pouvaient se partager le monde, le ménage à trois était très mal vu et le troisième disparut en 1945. Cela a coûté plus de soixante millions de morts sans compter les blessés et les survivants à jamais meurtris dans leur chair et leur esprit. La haine après son paroxysme s'était éteinte dans un sentiment de lassitude. La réforme de la vie qui avait forgé ma courte jeunesse ne faisait pas et ne fait toujours pas partie des préoccupations de nos dirigeants politiques ou militaires. Les êtres humains sont restés des pions manipulés par des systèmes de pouvoir, les morts n'y avaient rien changé !

- comment expliques-tu l'acharnement à vous battre contre l'armée rouge ?

Quand Churchill et Staline s'allièrent, puis lorsque les Etats-Unis entrèrent dans la guerre, nous savions qu'il y aurait peut-être un espoir de discussion avec les alliés occidentaux mais il n'y avait aucun espoir de discussion avec Staline tout comme il n'y avait pas d'espoir de discussion entre le Japon et les américains. Nous étions bien dans le cadre d'une lutte à mort entre des systèmes de pouvoir qui se taillaient des zones d'influence mondiale. Les uns devaient écraser et faire disparaître les autres car aucun n'était disposé à voir évoluer son système dans le cadre de compromis avec les autres. Le politique devait relayer naturellement le militaire mais les dirigeants politiques n'ont eu aucun nouveau système de pouvoir à proposer plus juste et équitable capable de soulever l'adhésion des peuples.  L'histoire a donné raison à nos soldats d'élite qui luttèrent au dernier sang jusqu'à la fin de la guerre car la logique voulait que ce conflit entre les deux systèmes vainqueurs se déroule de suite, à partir des conquêtes allemandes et non pas plus tard en Asie, Amérique centrale, en Afrique pour ravager d'autres pays encore plus vastes. Les troupes d'élite allemandes remplacées et complétées sur le front russe par des unités alliées pouvaient rapidement remettre un ordre plus démocratique en place dans l'empire soviétique.

 

Pour un soldat, c'est une manière de donner un sens à son sacrifice. Le général américain Patton dont l'armée avança brillamment de la Normandie à l'Allemagne fut le seul à défendre le même point de vue. Il réclama une logistique capable durant l'automne 1944 de le mener en quelques semaines jusqu'à Berlin pour au printemps repartir sur Moscou et Arnim confirma qu'il se serait engagé pour suivre avec ses troupes de montagne, les colonnes de blindés américains et leur montrer la route qui de Smolensk va à Moscou, à la station de Lobnia d'où le tramway va jusqu'au Kremlin pour enfin discuter avec Cholokhov et les poètes russes d'une réforme de la vie... L'entreprise était possible sur le plan militaire mais probablement pas sur le plan politique et un refus fut opposé à Patton pour le sommer de garder l'alignement sur les troupes anglaises stoppées en Hollande. Repartir de Berlin pour Moscou et traverser des lignes soviétiques affaiblies par une guerre sans merci put se concevoir dans l'esprit d'un stratège militaire. Les décideurs politiques alliés de 1945 ne leur ont pas donné raison car ces soldats allemands comme ce général américain sous estimèrent que les alliées et les décideurs capitalistes préféreraient se partager le monde et les marchés planétaires pour de suite reprendre leurs commerces plutôt que de poursuivre une guerre idéologique qui différerait d'autant leurs profits. Une raison plus évidente de ce choix mais au combien plus dérangeante réside dans le fait qu’écourter la guerre à l’Ouest n’aurait plus justifier la fin du programme atomique et le lancement de la bombe atomique sur le Japon tant les Alliés auraient le temps de déplacer leurs armées en Asie. De plus, cette bombe n’a jamais été prévue pour être lancée sur Moscou : le risque d’un nouveau conflit mondial était dissuasif. Alors, Patton dut comprendre que si ses colonnes blindées ne pouvaient pas aller jusqu’à Moscou, en réalité, Staline était protégé par la bombe atomique américaine. Pour éviter la guerre atomique, les dirigeants américains préférèrent laisser se développer la guerre froide jusqu’à ce que le système soviétique finisse par s’écrouler de lui-même. Ce conservatisme et cet immobilisme avaient pour les dirigeants américains l’avantage de ne pas remettre en cause la doctrine du capitalisme contre laquelle l’Europe et la Russie d’une manière ou d’une autre avaient pourtant bien pris les armes ! Croire que la victoire des armes était égale à la victoire de leur politique reste une confusion et une erreur américaine toujours pas réparée aujourd’hui ! Pourtant, il y avait là une occasion réelle de fonder une Europe politique dans sa victoire contre le communisme. Était-ce hors de portée pour les décideurs de l'époque ? Hormis les guerres économiques et les guerres tout court, ces décideurs ne connaissaient rien au mariage des cultures, à la conciliation des contraires, au respect de la primauté de l'homme dans la société, au mouvement de la réforme de la vie capable d'offrir une autre voie de développement que les solutions économiques capitalistes ou communistes. Ils n'avaient rien à proposer pour évincer et le nationalisme et le communisme. Ils n’eurent aucun scrupule pour lancer deux bombes atomiques sur le Japon mais aussitôt ils furent vaincus par la peur de devoir utiliser cette arme fatale sur d’autres peuples qui comptèrent parmi leurs alliés. Mis à part la peur de l’arme atomique et la loi ancienne du profit, ces capitalistes ne disposaient d'aucune doctrine, d'autant corps de savoir capable de prouver la mise en place d'une justice sociale supérieure à celle défendue par le communisme ! Ils n'avaient pas également le courage d'examiner les réalités des horreurs commises par chaque camp, y compris l'horreur d'Hiroshima et de Nagasaki. Il y avait pourtant bel et bien dans ces horreurs les germes d'une révolte pour instaurer un monde plus humain et solidaire. Des poètes comme des soldats écœurés par les combats sont capables de réaliser ce travail de traduction, de production de métamorphoses, de transformation de la boue en or, de production du sacré. Ces décideurs n'avaient de leur côté que le bon vieil adage stipulant qu'il vaut mieux faire du commerce même avec son ennemi plutôt que de faire la guerre... et que même dans la misère économique, les gens ne meurent pas brutalement et en masse... comme lors d'une guerre militaire. A aucun moment ils n'avaient été prêts à discuter la primauté de la loi du marché sur les préoccupations sociales, primauté source de conflits qu'ils avaient instaurée pour garantir l'écoulement prodigieux de leur production de masse. Les décideurs capitalistes n'avaient aucune proposition politique à offrir pour faire se retourner en leurs faveurs les peuples soviétiques, pas plus que les nazis n'en avaient été capables. Seul le mouvement de la réforme de la vie était aux yeux d'Arnim possible mais comment les vainqueurs pouvaient-ils reprendre à leur compte une cause du pays vaincu même si cette cause venait d'être étouffée par les ennemis d'hier ? La fin de la guerre aurait du provoquer une remise en cause de toutes les parties, y compris des vainqueurs et la remise en cause de l'ère industrielle capitaliste et du système communiste pouvait en être le dénominateur commun ! Auschwitz est bien le comble horrible de l'usine, de l'usine de mort de l'humanité ! Ce ne fut pas le cas.

 

- comment as-tu fini la guerre ?

- A cette époque, les alpes bavaroises devenaient le refuge dans lequel s'entassait une bonne partie des richesses du IIIème Reich. J'ai eu la chance de rencontrer plusieurs camarades Gebirgsjäger de Russie. Ces derniers sachant bien que le combat contre le communisme et le capitalisme était fini en Europe et qu'ils devaient choisir le capitalisme contre le communisme, s'employaient à voler pour leur propre compte les butins que certains dignitaires nazis cherchaient à faire passer en Suisse ou dans certains monastères italiens. Ils m'avaient mis dans la confidence car j'étais natif de la région et c'est ainsi que j'ai participé à la cachette de quelques trésors de guerre. Cette opération fut en quelque sorte ma revanche personnelle au cours de cette guerre. Ce fut aussi un moyen de nous rassurer car nous mettions de côté des moyens pour poursuivre la lutte en faveur de nos idées, pour pouvoir rivaliser de suite avec l'économie capitaliste avec laquelle maintenant nous devions composer et faire renaître notre pays à notre façon.

- quels furent tes liens personnels avec le nazisme ?

- je n'ai jamais eu la carte du parti mais mon aversion du nazisme prit définitivement sa puissance au printemps 1945. Des troupes de jeunes SS fraîchement enrôlées avaient investi Munich pour la défendre devant l'arrivée des américains. Avec mes camarades SS de Russie et ceux des troupes de montagne, outrés par le fanatisme criminel de ces jeunes hitlériens, j'ai fait partie du commandement des troupes de la Wehrmacht qui se soulevèrent contre les jeunes nazis et nous avons ouvert la ville aux soldats alliés. Le souvenir des troubles dans cette ville au lendemain de la fin de la première guerre mondiale, celui de l'écrasement de la république de Bavière par des miliciens bavarois descendus de leurs vallées et constitués en corps-francs, ont donné en 1945 à cet affrontement au cœur de la ville, une gravité particulière et j'ai considéré comme mon devoir de stopper un deuxième affrontement et tout nouveau bain de sang qui aurait perturbé et retardé le redressement du pays à la fin du conflit désormais tout proche. C'est à travers cet événement tragique que se noua notre groupe des anciens, tous décidés d'en finir avec le nazisme tout en tentant de restaurer ou de préserver le prestige de l'Allemagne dans une société capitaliste modelée selon la culture germanique et rhénane. Le contact noué ces jours là entre notre groupe d'officiers allemands et l'état-major américain est à l'origine de la place qui fut attribuée au groupe des anciens dans l'après-guerre et dans la réorganisation administrative du pays. Mais meurtris par la guerre, les membres du groupe des anciens ne firent confiance à plus aucun parti et ils se replièrent sur eux-mêmes.

 

Quelques années après la guerre, d'un commun accord, une partie de ces richesses cachées furent investies dans de grands domaines en Amérique du Sud, une autre servit à développer les entreprises de ressortissants allemands aux États-Unis, ce qui rapporta de juteux dividendes et une fois les principaux anciens dirigeants nazis morts ou éliminés, Arnim avec la complicité de Klaus, celui qui dirigeait le groupe des anciens, s'était approprié le reste des richesses pour le dépenser le plus discrètement possible, notamment au bénéfice d'un réseaux d'anciens compagnons de combats où les nazis étaient devenus minoritaires. Arnim s'expliqua brièvement : tout comme les alliées occidentaux ou les russes avaient eu besoin des anciens nazis pour faire la part des choses parmi les criminels de guerre et les secrets du III ème Reich, notamment sur le plan scientifique, leur groupe avait du accepter d'aider d'anciens dignitaires civils et locaux du parti nazi pour pouvoir mener une guerre de renseignements et tenir bon dans le nouvel appareil de l'état. A travers ces relations, Arnim avait participé à une certaine organisation du pouvoir de fait dans son pays, principalement sous l'administration américaine, organisation de fait qui depuis une vingtaine d'années s'estompait. Il s'était retiré dans sa Bavière natale, avait monté quelques affaires bénéfiques, avait pu enfin goûter paisiblement à une vie près de sa femme, cette jeune fille de son village, sœur de son meilleur camarade d'enfance, que les circonstances de sa vie de soldat l'avait obligé à délaisser. Point noir dans sa vie, Arnim n'avait pu avoir d'elle un enfant. Un moment cela les avait tranquillisés de savoir que leurs enfants ne seraient pas voués au nazisme mais aujourd'hui, ce manque avec l'âge devenait plus cruel. Il était veuf depuis plus de quinze ans, sa femme étant décédée suite à un cancer. Arnim avait des choses à dire sur sa vie et il voulait sincèrement s'impliquer dans l'entreprise du groupe des jeunes comme pour se racheter de je ne sais quelles fautes....Après un moment de silence, Arnim gêné par ce silence, poursuivit en souriant à Pierre. Cette histoire parfois pouvait se rapprocher de celle des templiers : les pseudo nouveaux chevaliers teutoniques de l'ordre SS dans l'effondrement de leur organisation, avaient eux aussi transférer la plupart de leurs richesses dans les Amériques... Pierre devait ne pas trop faire le difficile avec cette part minime de richesses qui était restée en Europe et dont lui, le poète, pouvait avoir dorénavant la gestion pour faire renaître une nouvelle organisation politique, économique et sociale... ce serait la meilleure fin possible pour cette tragédie ! Arnim sourit franchement : à la suite de Baudelaire, un poète n'était-il pas capable de faire de l'or avec de la boue ? En reprenant le même sourire pour Laurie, Arnim lui demanda si ceci ne pouvait avoir quelques liens également avec le tantrisme...

 

- peux-tu tirer une conclusion de cette expérience ?

- il n'y a toujours pas un ordre économique mondial qui sache mieux répartir la richesse qu'il crée et je crois que la fin du capitalisme s'annonce avec des crises que nous avons tort de sous estimer. En ce qui concerne le passé, je ne vais pas procéder à un classement des horreurs et qui plus est, un classement des auteurs et des responsables de ces horreurs. Car aujourd'hui, lorsque l'on connaît toutes les informations secrètes que possédaient Churchill et Roosevelt, l'on peut raisonnablement se demander pourquoi ils n'ont pas dirigé autrement cette guerre. Est-ce uniquement parce qu'ils avaient peur de Staline ? Je crois que c'est parce qu'ils se sont rendus compte que mis à part un système économique capitaliste, ils n'avaient aucune idéologie, aucun espoir sérieux, aucune utopie humaniste à proposer aux uns et aux autres. C'est la victoire de l'industrie de guerre qui a eu lieu et non pas la victoire de guerriers plus courageux et plus vaillants que d'autres. Tous ces guerriers ont été écrasés sous les bombes, déportés dans des camps lorsqu'ils ne sont pas repartis dans leurs usines reprendre leur travail à la chaîne. Quant à nos erreurs stratégiques, elles furent nombreuses, à commencer par le fait que notre armée si disciplinée fut commandée par des généraux eux parfaitement indisciplinés. Il y avait au moins trois groupes qui commandaient, après 1941 Hitler rien qu'à lui seul en constituait un.  L'autre erreur mais en est-ce vraiment une tant aucune armée depuis deux mille ans au moins n'a été capable de porter un espoir de progrès et de justice pour les peuples, c'est de n'avoir pas proposé une société plus juste et moins misérable au peuple russe. Même si Hesse est resté muet depuis Montagnola, même si Laban a servi ses nouveaux maîtres nazis, nous avions au fond de nous tout de même un autre espoir ! Aujourd'hui l'étendue de nos erreurs est bien pire : je sais que nous n'avions pas à aller conquérir Varsovie, Paris, Moscou et l'Europe sinon le monde entier. Il suffisait d'aller à Berlin faire vivre nos rêves de jeunesse et écarter les fous qui ne les respectaient pas. Nous avions à bâtir notre espoir et à chasser toutes entreprises cherchant à imposer un idéal aussi populiste soit-il ! Nous nous sommes trompés en masquant notre lâcheté de ne pas assumer le partage de notre espoir sous le prétexte des craintes et des menaces exercées par nos voisins. Mais si nous avions réussi à Berlin ou à Munich, à Moscou et ensuite ailleurs, tous auraient adopté notre réforme de la vie et les systèmes de pouvoirs auraient été changés par leurs peuples eux-mêmes ! Désolé, Pierre, mais ce n'est que lors de ta conférence à Nancy que j'ai appris à faire la distinction entre système de pouvoir et organisation en réseau. Notre mouvement de jeunesse, nos feux de camp nous préparaient naturellement à une organisation en réseau, surtout pas à un système de pouvoir et à un dictateur aussi fou ! Nous ignorions tout ce que représente l'alternative de l'organisation en réseau. Nos erreurs sont fondées en général sur notre ignorance et celui qui prend un fusil pour imposer sa volonté à l'autre est assurément le plus grand des ignorants ! J'en suis convaincu aujourd'hui ! Mais ce n'est pas une raison pour nous laisser faire par ces ignorants criminels, nous devons leur ôter les armes des mains. Le changement de culture se réalise grâce à l'élaboration d'un nouveau savoir, c'est là que nous devons gagner nos victoires les plus humaines ! Comme disait Napoléon, les puissances de l'esprit sont seules capables de vaincre la puissance du sabre...

- tu es très amer !

- comment ne le serais-je pas ! Les bolcheviques, en tant que vainqueur de 1945, ont eu le plus à gagner à démoniser l'ensemble du IIIème Reich et ce pour couvrir les horreurs toutes aussi détestables qu'ils ont commises depuis 1917. A travers cette attitude d'imposer leur propre interprétation de l'histoire, les bolcheviques ont falsifié une partie importante de l'histoire du XXème siècle. Le goulag est bien antérieur à Dachau et à Auschwitz et il y a une réelle relation de cause à effet entre les deux. Le bolchevisme, en faisant peser une menace terrible sur toute l'Europe à partir de 1917 à travers l'organisation de la domination totalitaire et criminelle d'un parti sur une population, a rendu les crimes d'Hitler possibles. La tragédie et la grandeur du nazisme, ce fut cet investissement dans une lutte de titans avec une énergie excessive, mal fondée. Les lois de Nuremberg ont séparé les juifs du peuple allemand mais les bolcheviques ont fait pire en exterminant les classes possédantes de l'Union Soviétiques et principalement de l'Ukraine, sans l'ombre d'une loi, en affamant les gros paysans ukrainiens jusqu'à les faire mourir. En Sibérie, les tortionnaires soviétiques expérimentèrent dès 1934 des camions de la mort dans lesquels ils gazaient les dissidents. En Ukraine, des affiches posées par les bolcheviques interdisaient aux femmes de manger leurs enfants durant les grandes famines des années 1930 ! Quel choix pouvons nous faire aujourd'hui entre ces deux séries de crime : les fours crématoires et l'extermination des opposants et des juifs, ou bien le fourneau de la cuisine dans lequel cuit le corps de votre propre enfant que vous avez été contraint de tuer vous-même et de cuire pour tenter de survivre jusqu'aux jours où vous pourriez à nouveau en laisser vivre un autre ? Faut-il donner un rang de classement à toutes ces horreurs ? L'antériorité de l'un par rapport à l'autre est un fait historique mais peut-on faire reposer l'évolution historique sur de tels actes ? En Allemagne, les déportés furent exterminés par les nazis après que la plupart aient rendus leurs dernières forces dans des travaux pour soutenir l'effort de guerre alors que les déportés en Russie furent exterminés par les bolcheviques dans des travaux inutiles, des routes qui ne servaient à rien, des mines au rendement insuffisant et sitôt abandonnées. Pour ces derniers, on ne pouvait même pas chercher un sens historique à leur extermination, c'était de la folie pure ! Des usines souterraines allemandes sortirent les premiers avions à réaction, les premières fusées dont les vainqueurs s'emparèrent pour continuer à les développer et lancer les premiers satellites mais des steppes de Sibérie n'apparaissent aujourd'hui que des régions détruites par l'atome, les pollutions de pétrole, les incendies dus aux fuites de gaz ! Ce constat, je suis bien d'avis qu'il s'agit d'une querelle d'historiens sans intérêt actuel, tant ces crimes restent injustifiables et impardonnables.

 

Arnim termina en évoquant à nouveau sa jeunesse. Ses camarades et lui n'avaient pas été subjugués par Hitler. Au contraire, c'est bien ce dictateur qui a tout fait pour séduire leur jeunesse, qui a juré défendre les valeurs du mouvement de leur jeunesse pour plus tard les trahir dans des objectifs guerriers criminels. Ce sont les politiciens, les industriels et les financiers qui aidèrent Hitler à accéder au pouvoir pensant ainsi mieux le contrôler ou le discréditer en le laissant commettre des erreurs grossières. Pour Arnim, à ce moment là, l'Allemagne avait une possibilité de choix. Elle pouvait choisir de suivre un autre prophète tout aussi végétarien et qui de plus allait pieds nus, sans bottes cirées ! Ce dernier n'aurait pas mis le monde à feu et à sang mais il aurait probablement éteint les hauts fourneaux de la Ruhr et développé ce que plus tard on appellera l'écologie, programme scandale pour certains peut être plus grand que le nazisme et qu'il fallait éviter malgré les barbelés de Dachau et les horreurs des cheminées d'Auschwitz... Arnim aurait bien aimé voir Gräser à la place de Hitler, Laban à la place de Goebbels, Hermann Hesse parler à la jeunesse allemande plutôt que Baldur von Schirach mais les politiques plus savants et féroces dans la conquête du pouvoir avaient pris le pas sur les mystiques et les artistes. Plus grave, les militaires allemands n'avaient pas réussi à neutraliser les politiciens nazis. Les travailleurs du premier et du deuxième niveau de contrat social n'avaient pas eu droit d'accès au troisième niveau ! Le sabre resta la propriété exclusive des dirigeants du troisième niveau et la spiritualité fut étouffée derrières les barbelés des camps de concentration et d'extermination, sous prétexte qu'elle signait la personnalité des faibles, des untermenschen.

 

Une personne comme Gräser ou Hesse pouvait bien se placer sur le premier et deuxième niveau de travail et lui, Arnim, aurait bien voulu travailler sur le troisième pour annuler le traité de Versailles et redéfinir la place de son pays dans le monde. Cela aurait eu des conséquences moins dramatiques même si ces idées anarchisantes paraissaient à l'époque scandaleusement loufoques ! Arnim insista pour démontrer à ses interlocuteurs pourquoi il s'intéressait tant à leur entreprise. Monte Verità a été un échec à cause de la monté des nationalismes et des fascismes et il ne fallait pas recommencer un tel échec avec leur club. Pierre voyait plus juste. Il faut placer les hommes d'un même mouvement sur les trois niveaux et qu'ils travaillent ensemble, enrichis de leurs différentes approches de l'organisation sociale dans un mariage des cultures comme celui qui fut réalisé à Cluny au début du deuxième millénaire après Jésus-Christ. Ceux du troisième niveau ne doivent pas s'accaparer les connaissances des deux premiers niveaux pour les détourner à leur guise. Un tel mouvement culturel ne doit pas sombrer dans le piège du pouvoir et pour rester cette nuit parmi les poètes, Arnim cita en français un mot d'Alfred de Musset, celui qui a beaucoup déçu Rimbaud : " Mais toute puissance sur terre meurt quand l'abus en est trop grand. Il n'est de pouvoir qui n'aille à ses limites, puis au-delà ". C'étaient les steppes glacées de Russie qui avaient appris à Arnim les limites intangibles du pouvoir. Cette nuit, le vieil officier trouvait indispensable de suivre le but de Napoléon qui correspond à l'initiation reçue dans la grande pyramide de Gizeh : remettre le sabre sous la garde du sacré aux gens du deuxième niveau de manière à ne jamais abuser de cette puissance militaire autodestructrice. La Grande Armée napoléonienne avait été conduite sous la direction des loges issues de la loge Isis fondée à Alexandrie par Bonaparte et Kléber, les initiés de la grande pyramide de Kheops mais cela n'avait pas suffit pour éviter la destruction de ce pouvoir impérial. L’empire avait été instauré pour éviter la catastrophe du retour de la monarchie tant le mouvement révolutionnaire s’était essoufflé et contredit dans les errements de la Terreur et du jacobinisme parisien. Cette origine bâtarde dès le départ condamna à sa perte l’empire napoléonien qui n'avait pas grand chose à reprendre des errements révolutionnaires dictatoriaux. Comment partager avec les rues de Paris le message de l’initiation égyptienne ? Kléber, l’initié à la foi des charbonniers du Haut-Doubs et membre des Philadelphes, avec Briot, Malet et tant d’autres, avait la capacité d’apprendre au génial mathématicien corse le sens de ce partage mais les initiés trop confiants dans les gens, ont le tord de se faire assassiner trop rapidement ! Leur mouvement devait s'organiser selon le même principe de l’initiation de Gizeh mais ils pouvaient faire aujourd'hui bien mieux que de recourir à un empire  et à un autre système de pouvoir !

 

Arnim les invita à réfléchir. Le problème de notre société actuelle n'est-il pas toujours le même : comment sortir du système capitaliste pour produire des richesses et mieux les répartir ? Comment déterminer les besoins d'une population et jusqu'où les satisfaire ? Jusqu'à saturer un outil de production de manière à tendre vers le plein emploi ? Mais le plein emploi dans un système capitaliste n'est-il pas une imposture idéologique ? Faut-il se satisfaire d'une théorie sur le déséquilibre permanent sur le plan économique et sociale ? Gérard précisa qu'il y eut bien un phénomène de déversement entre les emplois perdus dans l'industrie et ceux créés dans le tertiaire mais les nouvelles technologies informatiques de communication ( NTIC ) vont supprimer toute une catégorie de salariés intermédiaires entre le client et l'offreur de biens ou de services. Ce phénomène de déversement s'arrêtera-t-il en laissant les gens dans le chômage puis l'exclusion ? Et les statistiques du chômage baisseront-elles naturellement à la satisfaction de nos dirigeants actuels grâce à l'évolution démographique et grâce aussi au développement des abandons de recherche d'emplois par celles et ceux qui ont compris qu'il n'y a plus rien à attendre du système capitaliste, par la montée des marginaux dont les inévitables et logiques organisations communautaristes viennent saper le monopole de l'état sur la gestion collective et laïque du bien public ? Ou bien faut-il dès maintenant ouvrir grandes les portes d'un secteur quaternaire reposant sur une solidarité assurée à travers les réseaux d'associations et de communautés ? Arnim se rangea à la position de Gérard. Le groupe estima que leur entreprise s'inscrivait naturellement dans cette économie quaternaire et fortement non marchande. C'est dans ce cadre qu'ils allaient développer une réforme pour la vie. Arnim conclut que pour sa part, il avait admis la nécessité d'une pause car les blessures atroces de ce second conflit mondial avaient été trop profondes et n'étaient pas toutes pansées. Une fois saturé d'horreurs, le soldat hébété se fige et ne peut plus se servir d'une arme... Il admettait que sa jeunesse tournée vers une communion plus profonde avec la nature avait été trahie par une organisation nazie qui, au pouvoir, en avait abusé, avait été malade de ce pouvoir par le plus détraqué des dictateurs mais au départ, la réflexion et la cause avaient été plausibles car trop confuses. Hitler avait bien été un prophète végétarien qui, au tout début, parcourait la jeunesse un peu à la manière de Gusto Gräser et de tant d'autres, comment imaginer qu'en quelques années ce prophète végétarien aurait les moyens de semer la guerre à travers le monde et que la plupart le laisserait faire sinon l'aiderait ? ...

 

Arnim fit un signe de la main pour demander quelques instants encore la parole. Oui, il souriait encore de la candeur des mouvements estudiantins des années 1968. Oui, il avait été aussi passer des moments de vacances sur l'île de Sylt parmi la communauté naturiste des jeunes intellectuels qui parlaient à nouveau de refaire le monde sans les règles capitalistes et de pourquoi pas, réformer la vie dans un marxisme originel retrouvé. Il avait aimé avec les autres creuser un trou dans les dunes pour confectionner un abri contre le vent et les regards inopportuns et ainsi mieux profiter du soleil et de leurs discussions. Il se souvint d'une amicale rencontre avec une certaine Ulrike, journaliste de profession, nue, belle et très intelligente. Il avoua à Frantz qu'il préférait cette rencontre à Sylt à tous les moments passés avec Anke et lui. C'était autre chose, une autre perspective, un autre rêve qui mourut hélas derrière les barreaux d'une prison, derrière les barreaux d'une prison wurtembourgeoise pour la belle Ulrike ! La plage de Sylt n'a pas eu le même prolongement que les rivages du lac Majeur... Par contre et Arnim redevint grave, il avait compris que leur groupe ici présent pouvait développer une contestation à la portée nouvelle et solidement argumentée à travers une pratique des plus constructives d'une nouvelle conciliation. Alors là oui, le vieil officier voulait reprendre du service ! Il était particulièrement intéressé par les propos d'un poète comme Pierre. Oui, il y avait quelque chose à faire sur le plan spirituel pour arriver à intégrer nos raisons de vivre dans le contrat communautaire puis dans le contrat social et le savoir global capable de marier nos cultures. Construire une alternative sur l'exemple de la civilisation égyptienne n'était pas du tout incongru ! Arnim décida de conclure son propos. Bien sûr, sa vie n'avait pas été des plus heureuses. Il avait trop étroitement côtoyé la mort, la souffrance et la violence pour dire qu'il avait été heureux. Oui, il avait commis une erreur, une faute comme la plupart des jeunes de son âge. Il avait cru en un idéal, dans des idées et comme toutes les idées, elles étaient fausses ! Ces idées n'étaient pas toutes venues de lui mais celles imposées par les nazis l'avaient contraint à différer son espoir de transformer la vie pour se soumettre à leur volonté déraisonnée de façonner à leur manière le monde. Devant cette prétention, il avait du taire son espoir, se rendre passif et soumis pour accepter l'idéal nazi à la place de son espoir. S'il était venu à leur rencontre ce soir à l'hospice du Grand Saint Bernard, c'est parce qu'il avait compris que dans leur entreprise, il n'y avait pas d'idées, d'idéal mais un espoir, un rêve toujours discuté, précisé, partagé dans lequel chacun peut puiser ses raisons de vivre et son bonheur. L'idéal s'impose, l'espoir se partage et du partage naît le bonheur ! Partir dans la nuit sur un char vers le Kremlin pour trouver quelqu'un avec qui partager les mêmes idées n'avait été que la plus grande de ses propres folies commises dans le cadre de son idéal car comment pouvait-il y avoir partage dans de telles conditions ? Il n'avait pas recherché les moyens réels de ce partage donc son action n'avait été que pure folie ! Demain, il voulait bien se mettre dans leur trace pour descendre la combe de l'A et après-demain, il souhaitait trouver jour après jour la route qui lui permettrait d'avancer le plus sereinement possible vers ses raisons de mourir et sa vraie vie, celle de son bonheur éternel. Arnim leur demanda l'autorisation de partager leur même espoir car il pensait avoir gardé au fond de lui le même rêve... Il acheva son monologue dans un silence...


[1] publié en 1922

             

             

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