les combats d'Arnim (suite)

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Pierre avait découvert l'analyse historique d'Arnim et il se dit que s'il avait été allemand, il aurait probablement fait une analyse identique. Mettre en opposition idéal et espoir était une conclusion acceptable. Il admit volontiers que leur groupe essayait aussi de construire une voie pour sortir du capitalisme et que cette question n'était pas nouvelle. Certes l'on n'était plus dans l'Égypte antique où lors des famines, les prêtres distribuaient gratuitement et équitablement les réserves de blé ! Mais au niveau de la religion et de la spiritualité, où en était Arnim ? Le poète prit la parole pour vérifier ce point capital. Les religions ? Arnim préférait relire les textes des anciens, le livre des morts tibétains, celui des égyptiens. Un an après son veuvage, Arnim avait eu l'intention d'entrer dans un monastère bénédictin comme frère... oui, bénédictin près de Munich, et il sourit au poète.... Il avait préféré poursuivre sa route avec le groupe des anciens et monter davantage de manifestations savantes, ésotériques, parapsychologiques et inviter des médiums avec l'argent de leur trésor secret. Il participa alors à un mouvement allemand d'anciens combattants qui s'efforçait avec l'aide plus précise d'un médium, de retrouver les tombes des soldats morts en Russie ou en Allemagne de l'Est. Il était retourné dans ces pays quelques rares fois et beaucoup plus depuis 1990. Arnim détailla ces activités pour montrer toute la relativité des manifestations qu'avaient connues Frantz et Anke. Il n'était pas un pervers, juste quelqu'un qui prenait plaisir à faire reculer les limites de la morale des bien-pensants, les limites d'une rationalité trop décevante car trop criminelle... quelqu'un qui aime revisiter les tabous pour mieux construire un savoir global au service d'une nouvelle autorité ! En s'adressant à Pierre, il lui raconta que dans leur groupe, ils avaient fait venir bon nombre de médiums pour découvrir avec succès les traces de certains disparus, au grand soulagement des familles. Arnim voulait surtout ne retenir que cela : le soulagement des familles !

 

Laurie, devançant l'intervention du poète, poussa plus loin la question. Arnim avait-il été blessé ? Oui, au bras gauche par une balle, à la cuisse droite par un éclat d'obus qui n'avait fait qu'entailler la chair. Arnim montra ses blessures et les deux trous laissés par la chair qui n'avait pas repoussé. Avait-il tenu dans ses bras des mourants ? Oui, bon nombre de ses meilleurs camarades. Avait-il eu une expérience proche de la mort ? Oui, lorsqu'il avait été laissé pour mort devant Moscou vers le huit décembre 1941 lors de sa blessure au bras. En tombant, sa tête sans casque avait heurté un objet métallique et il avait été assommé. Ses camarades s'étaient retirés et il s'était vu gisant sur le sol alors que la neige commençait à recouvrir son corps. Il avait vu sa compagnie lancer un nouvel assaut et lorsque ses camarades furent autour de lui, il voulu regagner son corps, ce qu'il fit puis il se leva et ses camarades l'évacuèrent. Laurie insista : avait-il traversé le puits de lumière et rencontré l'Être suprême ? Non, il n'avait que senti la présence d'un univers au dessus de lui mais il avait connu des témoignages de mourants qui parlaient de ces événements merveilleux. Ces hommes mouraient dans une paix retrouvée intraduisible en mots ou en images. Arnim en était encore tout bouleversé devant Laurie. Fallait-il vivre ces horreurs pour découvrir ces contacts surnaturels ? Laurie commençait à se satisfaire de ces réponses. Elle tenta de conclure : comment Arnim avait-il fait pour parler de ces choses autour de lui ? Arnim fut gêné ; en fait il n'en avait jamais parlé directement et cela faisait près de cinquante ans ! Il avait favorisé les activités parapsychologiques dans son groupe surtout pour retrouver les restes de ses compagnons perdus mais il n'avait jamais parlé des expériences qu'il avait vécues, de sa façon de relire les épisodes de sa vie de soldat. Pierre lui posa une dernière question : avait-il déjà prié pour quelqu'un et sa prière avait-elle été exaucée ? Oui, Arnim, après la guerre, avait prié quelque temps pour un ami proche qui avait été tué au cours de la bataille de Berlin. Arnim avait compris qu'il avait été déchiqueté par une bombe et qu'il n'avait pas connu de sépulture. Son esprit en désespoir de cause s'était adressé à Arnim. Il avait prié pour que cette âme regagne sa destination au ciel et une nuit, alors qu'Arnim travaillait à son bureau, il avait senti cette présence venir vers lui pour lui dire qu'elle partait au ciel, heureuse et en paix. Pierre insista : et lui, Arnim, que savait-il de son avenir après la mort ? Honnête, le vieil homme souhaita que ces êtres chers l'aident à son tour pour rejoindre cette paix céleste dont il avait tant besoin après ces années de guerre qui avaient détruit sa jeunesse et malmené sa vie. Il pensait qu'en dernier lieu, sa femme, cette jeune fille de dix ans, de quatorze ans puis de dix-huit ans qui faisait sa gymnastique nue comme lui sur les rochers, cette jeune femme dont il avait vu nu les moindres recoins du corps semaine après semaine se transformer pour devenir celle avec laquelle il partagea l'amour, d'abord à trois lorsqu'elle aimait se donner aux deux garçons ensemble faisant fi de tous tabous puis à deux dans leur couple aux désirs rassasiés, celle que jamais il ne quitta, viendrait le tirer vers elle dans la paix éternelle. Mais Arnim s'énerva. Pourquoi lui posaient-ils de telles questions ?

 

Laurie lui rappela le sens du premier contrat qui lie ceux qui se sont donnés la parole issue de l'indicible et du mystère. Cette nuit, derrière les murs épais de l'hospice du Grand Saint Bernard, Laurie constata qu'Arnim et leur groupe venaient de sceller le premier contrat puis elle lui parla du second contrat qui pouvait lier le vieil officier à leur jeune entreprise. Elle lui reprécisa les orientations de leur club, le choix de s'impliquer dans une transformation politique économique et sociale de leur société par la voie démocratique en ayant recours aux moyens de communication les plus performants et en fondant un ordre. Arnim avait compris depuis le départ que leur entreprise ne prenait pas la tournure d'une secte supplémentaire et leur succès auprès des jeunes fréquentant le night-club corroborait cette sage orientation. Mais comment poursuivre cette rencontre ? La proposition d'Arnim n'était pas acceptable en l'état. Il n'était pas question de relancer le mouvement de réforme pour la vie, de bâtir leur club de Baden-Baden sur le modèle de Monte Verita. Ils n'avaient aucune envie de s'associer de quelque manière que ce soit avec des anciens au passé qui restait beaucoup trop trouble. Arnim ne leur en voulut pas de cette réserve. Mais, alors que lui s'était engagé pour une cause qui au fond pouvait passer pour être juste même si les moyens employés s'étaient galvaudés dans le crime le plus insoutenable de l'holocauste, eux, en laissant faire les nouveaux maîtres du monde, n'avaient-ils pas jusqu'ici fait preuve d'une certaine lâcheté ? Arnim leur proposa d'utiliser durant les prochains week-end, la société de sécurité dont le groupe des anciens se servait régulièrement. Pour résister aux agresseurs, Frantz devait prendre ces experts en arts martiaux et quelques maîtres chiens ! Arnim s'engagea à payer la facture. Frantz ne devait pas refuser. Lui et son groupe étaient sur la bonne voie, ils ne devaient pas tout perdre à cause de ces bandes d'ignorants et de criminels ! Laurie accepta la proposition au nom du groupe. Elle connaissait les dégâts causés sur l'être humain par la violence la plus barbare. Ils n'avaient pas à tenter le diable sur ce sujet. Il fallait se défendre ! La psychologue voulu profiter des bonnes dispositions d'Arnim. Quels enseignements pouvait-il tirer à titre personnel des moments passés avec Anke puisqu'il était bien clair qu'il l'avait baisée en exerçant sur elle une relation de domination ? Le vieil homme baissa la tête. Oh ! il n'avait pas besoin de réfléchir ! Cette réflexion était faite depuis longtemps...

 

Arnim estima que la violence fait partie de l'homme et que la sagesse d'un être humain consiste à la neutraliser le plus possible non pas par un système soit de passivité, d'anxiété et de peur soit d'agressivité et de manipulation mais par le recours à une assertivité : en étant soi même avec ses limites et son droit à l'erreur et en cherchant toujours d'une manière positive une solution qui permette de garder le dialogue ouvert après avoir analysé sans préjugé et sans peur, d'une manière réaliste, le problème ou la situation en question. Il ne voulait pas entreprendre une discussion technique avec la psychologue mais il avait lu lui aussi Freud et les auteurs de ce courant de pensée. Il pouvait simplement préciser que Gross avec sa théorie des pulsions s'était opposé à Freud. Quoiqu'il advienne, Arnim considérait qu'un instinct ou une pulsion nous pousse à briser nos chaînes, à vaincre nos angoisses comme la mort brisera notre corps charnel tout comme une curiosité intellectuelle nous fait franchir les frontières des tabous et interdits posés par les dirigeants de nos systèmes de pouvoir civils ou religieux. Encore faut-il donner un sens à cette libération de nos comportements inhibiteurs. Certes aujourd'hui, il était prêt à corriger ses idées de jeunesse pour estimer que ce qui nous pousse, c'est la présence qui anime notre âme. Alors que les états n'hésitent guère à mener à la mort ou à la misère leur population lorsqu'ils vacillent sous l'effet de la contestation de leurs dogmes, l'être humain doit apprendre à jouer à la vie à la mort avec ses perceptions et son raisonnement s'il veut donner un sens à son existence humaine.

 

Ces pièces de théâtre dans lesquelles Anke avait joué, constituaient pour Arnim comme un exorcisme, une purification voire un défoulement. Il avait appris qu'il vaut infiniment mieux se coucher sur une femme nue enduite de sang, de sperme, d'urine et la pénétrer de toute la force de ses reins que de devoir se coucher sur le corps d'un camarade pour le réchauffer au dernier instant de sa vie parmi l'immensité blanche et glacée quand les obus tombent parmi çà. Oui, il avait fait les deux ! A peu de chose près, l'on peut tirer, couché sur une femme, les mêmes enseignements sur la valeur de notre vie et le sens du lien qui nous rattache aux autres et plus loin que les autres, à Dieu, que sur le corps de votre camarade qui meurt ! Arnim n'avait pas eu la chance de mener une vie paisible toute soumise à la contemplation et aux joies des exercices spirituels pour découvrir le sens de son existence. Il avait connu les activités gymniques et naturistes au milieu de la nature et elles s'étaient achevées sur le plan sentimental par son mariage avec sa compagne de jeux mais ceci n'avait rien de bien spirituel. Il avait surtout vécu l'autre voie, celle de la souffrance et du drame et c'est aussi cette voie dramatique qui se prête le mieux à une représentation théâtrale. Il était incapable de décrire le visage apaisé du mourant qui avait déjà entrevu la lumière céleste ; personne n'est en mesure de décrire l'indicible ! Même Rimbaud avec le dormeur du val n'y est point arrivé de manière à être satisfait de sa description ! ( Le coup d'œil jeté à Pierre fut reçu cinq sur cinq par le poète ). Alors, il lui restait la transposition du malheur et il aimait parfois souscrire à ce théâtre pour mieux se souvenir de l'indicible. Anke jouait avec une force étonnamment juste cette représentation de la mort et du malheur. Elle n'avait pas eu peur de sonder les recoins les plus sordides de la personnalité humaine. Peut-être était-elle la fille de parents qui avaient beaucoup souffert durant la guerre ? Sa mère encore fillette, avait-elle peut-être été violée par un soldat ? Anke avait-elle découvert des photos de la maison en ruine de ses grands parents ? Avait-elle apprise que sa mère ou son père avait tenu le corps déchiqueté et en sang d'un de leurs parents, d’un de leurs enfants ? Ou alors l’adolescente avait-elle beaucoup lu sur cette guerre, en particulier les six livres sur la vie des Gretchen écrits par K.H.Helms Liesenhoff, un des plus grands succès mondiaux d’après-guerre dont les tirages ont atteint sur le plan international des chiffres vertigineux ? Cette Grete d’Anke pouvait être la jeune sœur d’une Splenda vivant une double vie comme pour mieux exorciser les malheurs de sa vraie vie ! Voilà ce qu'avait compris Arnim, en voyant Anke nue se couvrir comme une prêtresse d'une mythologie antique, du sang du bouc ! Voilà ce qu'avait vu le vieux soldat : une blonde jeune femme allemande forte de son éclatante jeunesse se laver dans le sang des souffrances de sa jeunesse, des souffrances de ses parents, des atrocités vécues par ceux de l'âge d'Arnim, pour s'en débarrasser sans complexe, se laver du sang et se purifier ! Arnim avait cru en cette image de leurs enfants se libérant du passé de leurs parents, prenant le sang à pleine main pour s'en imprégner puis s'en laver... pour réapparaître nue, pure et belle... mieux que cela, magique dans sa maîtrise de la vie et de la mort ! Frantz ne pouvait répondre à la place de son épouse et il avoua n'avoir jamais eu à l'esprit une telle pensée. Aucun d'eux n'interrogeait leurs parents sur ce qu'ils avaient vécu durant la guerre. Arnim avait peut-être raison. Frantz avait pensé à l'époque qu'Anke ne s'était pas dégonflée, qu'elle avait voulu montrer qu'elle était plus forte que tous les vices de ces vieillards. Mais Frantz admit que la curiosité et la débrouillardise naturelle de sa femme avait du lui permettre dans sa jeunesse de percer le mur du secret familial. Laurie supposa également qu'Arnim voyait probablement vrai et elle reconnut là, la clairvoyance de ceux qui ont lu à travers le voile de la destinée lorsque la mort le déchire. Elle précisa que la démarche d'Arnim s'inscrivait dans la nature même du tantrisme : transformer les maux en remèdes, ce qui différait tout de même d'une conciliation aussi équilibrée fusse-t-elle ! Arnim n'était pas un vicieux, tout juste le metteur en scène particulier d'un aspect effrayant du drame de la vie plongée dans les ténèbres des atrocités humaines. Pierre comprit qu'Arnim était au bout du rouleau. Cette discussion l'avait épuisé. Le poète, en retour de confidence, raconta ce qu'il avait lui aussi perçu du drame vécu au cours de cette guerre, de manière à consolider l'échange de cette nuit, à créer pourquoi pas déjà un semblant de partage... La nuit s'offrait à eux et le groupe n'était point physiquement fatigué de la randonnée du jour. La douche puis le repas avaient fait leurs oeuvres salutaires et ils avaient dépassé l'heure du premier sommeil...

 

LES SOUVENIRS DE PIERRE

 

Pierre rassura Arnim. Il faisait partie de la génération dont les parents ont vécu la dernière guerre. Lui avait également comme Anke percé le mur du secret familial. Il avait perçu autour de lui ce message consistant à enfin éradiquer de la civilisation les racines de la guerre. Il parla de la visite au camp d'extermination nazi du Struthof qu'il avait faite à huit ans. Cette année là, alors que Pierre était encore à l'école communale, le général De Gaulle vint inaugurer le monument aux morts représentant une flamme blanche. Avec ses camarades d'école, il était monté quelques semaines plus tard depuis la gare de Rothau en suivant le chemin que bon nombre de prisonniers avaient pris. La salle du four crématoire et son odeur l'avait fortement marqué. Un peu plus tard, à midi, ils s'étaient installés sur le pré près du restaurant où l'hiver, avant la guerre, les gens de la vallée venaient schlitter. Il se souvenait de la tomate qu'il avait pour le repas. Toute la matinée, il avait fait attention à ses provisions. Alors qu'il allait la croquer, l'image du four crématoire lui revint. Il arrêta son geste et dans sa tête il vit l'image de ces prisonniers chargés de brûler les corps. Ils étaient épuisés, hagards, les yeux vides. Il en vit quatre passer à côté du four et se placer dans la petite salle derrière le crématoire le long d'une planche posée sur deux escabeaux. Ils se mirent nus devant leurs bourreaux en uniformes. Un bourreau leur mit dans le dos une cordelette autour des poignets puis une corde de chanvre autour du cou. Ils furent hisser un à un sur la planche et le bourreau accrocha la corde à un crochet de boucherie fixé à une poutre métallique du plafond. D'un coup de pied la planche tombait et aucun pied ne touchait le sol. Quatre prisonniers arrivaient pour décrocher les corps, enlever la cordelette qui allait servir pour les suivants et les porter devant le four avant de monter à leur tour sur la planche... Pierre dit ne plus savoir si c'était le guide qui leur avait raconté une histoire semblable ou bien si ces images lui avaient été transmises par quelqu'un d'autre. Le maître d'école et ses camarades en le voyant ainsi tétanisé devant sa tomate s'étaient mis à le railler comme s'il était plongé dans ses rêveries coutumières. Il les avait détestés pour ne comprendre rien à rien !

 

Laurie avait interrompu la narration pour tenter d'expliquer ce qui avait pu se passer. En utilisant les principes de la physique quantique, elle pouvait admettre que Pierre avait réussi à décoder les particules fixées sur les murs et qui gardaient les sons et les images projetées par les esprits de ces suppliciés. Les particules s'étaient à nouveau transformées en ondes et le cerveau de Pierre les avait captées pour les décrypter. Pierre, cette nuit, penchait pour une autre piste: Quelqu'un par télépathie avait-il pu lui transmettre cette vision ? Il y avait bien une personne qui avait connu ces faits et qui savait que Pierre ce jour là était là-haut mais cette personne n'avait pas assisté à ces crimes. Elle avait connu le témoignage de ces faits et avait eu le loisir de les imaginer très précisément en passant tout l'hiver 1944-1945 au Struthof comme gardien des miliciens français. Laurie admit que c'était là, une autre piste probable.

 

Pierre se souvint que son grand-père condescendait parfois à l'emmener en forêt pour lui montrer des chevreuils, des biches qui se trouvaient là comme par enchantement. Ce jour là lorsqu'il apprit que Pierre verrait pour la première fois le camp, avait-il estimé que les réactions de l'enfant dans ces moments de communion avec la nature lui permettaient ce jour là, en étant pour la première fois dans un camp d'extermination, de communier plus étroitement aux mystères de la vie et de la mort des hommes ? Pierre comme Arnim, Laurie et des tas d'autres gens, savait que le franchissement des limites de la mort donne en retour une perception plus profonde et immédiate de l'énergie qui chez chacun sous tend sa façon de vivre. Son grand-père avait assurément lui aussi franchi les limites de la mort au cours de la dernière guerre et pouvait avoir acquis cette acuité pour comprendre que Pierre était capable d'enregistrer et de décoder une telle perception d'images.

 

Réquisitionné de force en 1942 dans les Waffen-SS comme tant d'autres alsaciens, il avait combattu en Russie. Au cours d'une retraite en juillet 1943, il avait tenté de rejoindre les lignes russes mais les allemands l'avaient repris. Cet épisode dut se situer au cours de la bataille de Koursk. La mouvance des lignes allemandes l'avait probablement sauvé car les russes fusillaient tous les SS et il avait le tatouage sous l'aisselle. En 1944 il s'est retrouvé au cœur de la bataille de Normandie. Pierre estima que sa division devait être la "Grossdeutschland". A nouveau, il avait fui les lignes allemandes. Les américains qui avaient découvert son tatouage allaient le fusiller lorsqu'un officier qui connaissait le français et le sort des alsaciens, lui sauva la vie. Il n'avait pas souhaité rejoindre les forces françaises et la 2ème D.B. qui était dans le secteur, probablement pour n'avoir plus à montrer son tatouage à des compagnons de combat dont la plupart étaient incapables de comprendre le drame que cette marque représentait sur sa peau. Il s'était contenté de suivre l'avancée des alliées en travaillant de fermes en fermes. A peine de retour au village, la gendarmerie française en novembre 1944 l'a réquisitionné pour aller garder les miliciens au camp du Struthof. Il avait ensuite subi des pressions pour rejoindre l'Indochine. Il refusa. Jamais il n'a raconté ce qu'il a vécu, répondant seulement sommairement aux questions des familles des disparus alsaciens en Russie qui longtemps venaient à la maison chercher des informations, sachant qu'avec sa division, il avait été de la plupart des coups durs. Sa femme en avait plus appris par ces familles qui venaient chez eux que par lui. Cela lui avait suffi pour admettre le comportement de son mari qui ne s'intéressait plus à rien, se contentait de petits travaux chez les artisans du village et passait de longues journées en forêt, ramenant de temps à autres un chevreuil, des lièvres qu'il chassait avec un vieux fusil de guerre en ayant ou non un permis de chasse. Pierre interrogea Laurie. Il penchait pour l'idée que cette transmission télépathique se fait par l'intermédiaire des personnes mortes en présence de l'auteur du message sinon, l'autre possibilité consiste à passer directement par celui qui vit en nous en utilisant la force de la prière. Dans le contexte vécu par son grand-père, aller jusqu'à la prière avec Dieu n'était pas nécessaire, ceux qui partageaient dorénavant son non-être, étaient déjà capables d'assurer cet intermédiaire et pour sûr, il ne les avait pas oubliés et savait toujours les questionner pour leur demander de transmettre à son petit-fils la faculté de lire ce qui s'était passé dans l'arrière salle du four crématoire.

 

Mais quel pouvait être le poids de cet indicible vécu à la guerre ? Pierre avoua à Arnim; en avoir une idée. Il expliqua qu'une fois, un homme du quartier où il vivait, lui avait parlé des horreurs vécues durant la guerre et qu'à travers sa confidence, il percevait maintenant un peu mieux la frontière entre le racontable et l'indicible. Cet homme passait dans la rue toujours accompagné de son fils handicapé et débile. Tous deux marchaient vite et avec un air gêné saluaient à peine les gens. Pierre les regardait avec ses yeux de poète et petit à petit entre leurs regards, un échange fugace se produisait. Il raconta.

 

- Je savais par les voisins qu'ils fuyaient tout contact et que personne ne connaissait l'histoire exacte de ces deux-là. Un samedi matin, comme de coutume en Alsace, je balayais le trottoir et le caniveau devant la maison. Ils sont passés près de moi. Le père s'est arrêté pour m'interpeller: " Vous savez, il faut m'excuser ! J'ai été en Russie chez les allemands. Monsieur ! Je les ai vus devant les fosses, tous nus et ils leur tiraient une balle dans la nuque... le soldat à côté de moi m'a montré comment faire, il m'a demandé de regarder en me menaçant de son pistolet car je refusais... il a tiré une balle dans la tête du bébé que la mère portait dans ses bras puis il a tiré une balle dans la nuque de la mère, je les ai vus rouler dans la fosse et jusqu'au bout l'enfant est resté dans les bras de la mère....vous comprenez, j'ai vu la cervelle du bébé éclater, la mère en avait sur son visage et quelques bouts sont restés accrochés à la veste du soldat....monsieur, j'ai tout vu comme je vous vois !...c'est pour cela que je veux rester seul, je ne parle à personne mais il ne faut pas mal me juger....Pensez à ce qu'ils auraient fait à mon fils ! Il ne vivrait déjà plus !...je ne peux pas oublier!...je ne peux pas oublier ! " J'ai retenu parfaitement ce qu'il m'a dit. Ce fut si soudain, si inattendu, si intense et sincère. J'ai compris que dans nos regards échangés, il n'avait perçu aucune indiscrétion de ma part alors que bon nombre de personnes ne tiennent pas à soutenir mon regard et le juge indiscret. Il n'a pas eu peur d'y trouver les indices de ma vision poétique capable de fouiller une âme et il a osé me parler sachant déjà quel contrat nous allions scellé tous les deux et tout le bien qu'il pouvait attendre lui et son fils de cette libération de la parole ! Je conserve ce moment merveilleux comme un des rares où ma poésie a été en avant pour chercher ces mots que les gens gardent en eux et ne savent pas dire, pour chercher ces mots sur lesquels nous bâtissons nos contrats d'hommes civilisés et profondément humains, capables de tant et tant d'amour... C'est le plus pauvre et miséreux de ceux que j'ai connu et qui ont été dans les SS, plutôt dans ces Einsatzgruppen rattachés à la SS ou dans ces bataillons de police[1], mais il a su me parler rien que quelques minutes. Je lui ai répondu que mon grand-père avait été lui aussi en Russie dans les SS mais que jamais il n'en avait parlé. Nous nous sommes regardés et dans son regard j'ai vu de l'effroi. Je pense qu'il avait compris que mon grand-père avait vu pire encore pour ne même pas pouvoir en parler à celui qui n'était pas un poète étranger mais bien un membre de sa famille. Pour lui, ce qu'il venait de me confier était la limite du racontable et il savait qu'il y avait eu pire encore et que d'autres témoins ne pourraient jamais en parler même d'un moindre mot si le hasard ne mettait en face d'eux le regard perçant et confiant d'un poète ! Plus tard j'ai recherché dans les livres d'histoire et les témoignages, les récits des horreurs que cet homme avait pu vivre. Je pense que comme il avait admis que c'était là la limite du racontable, il devait parler de ces exterminations menées par les compagnies de police parmi lesquelles les hommes moins préparés à ces atrocités que les SS en première ligne des combats, avaient discutés entre eux de ce qu'ils avaient fait. Parmi ces bataillons, il y eut aussi des hommes dispensés de tuerie ou des hommes qui ont eu le courage de sortir du rang et de refuser de tuer. Les témoignages de ces policiers parlent bien de leurs vêtements maculés de sang et de cervelles à force de tirer à trente centimètres de leur pistolet dans la nuque de leurs victimes. Ces paroles sont pour moi sacrées, jamais je ne les tournerai en ridicule ou les trahirai et je suis heureux d'avoir été capable de les recevoir, d'avoir créé cet échange de paroles sacrées. C'est bien sur ce genre d'échanges que doivent se bâtir les groupes sociaux, c'est bien sur le respect de cette production du sacré que doit s'organiser l'humanité... et cette production passe inévitablement par la parole, le mot que l'on ose dire face à autrui, le mot que l'on ose écouter parce que de cette écoute naît aussi inévitablement la confiance.

 

Pierre poursuivit. Ce grand-père n'avait peut-être pas recouru à des mots mais il avait su communiquer avec son petit-fils et Pierre lui était reconnaissant d'avoir osé ce langage de l'âme pour l'âme propre au jeune poète qu'il était déjà et qui avait le pouvoir de franchir les limites de la mort charnel pour vivre décorporé entre ciel et terre ! Cette reconnaissance de la part de son grand-père avait été un témoignage bouleversant et Pierre, alors, se persuada davantage encore qu'il ne devait pas faire taire sa source, même sous la pression des sarcasmes des autres, mais bien qu'il devait la connaître plus intimement car d'autres pour se guérir de la vie, avaient besoin de venir boire cette eau qui délie la langue dans le creux des mains du poète...

 

D'autres alsaciens et quelques uns du village avaient connu le même sort que son grand-père. Il se souvenait d'un voisin, un homme alcoolique et pourtant très gentil même ivre mort. Il était reçu dans toutes les maisons et jamais une femme ne lui aurait refusé un verre de vin quand bien même il ne tenait déjà plus debout. Les hommes le ramenait sur une brouette chez lui, dans son lit, lorsqu'il avait fini par s'endormir au coin d'une table dans une maison voisine. Encore gamin, Pierre avait eu beaucoup de chagrin à sa mort. Plus tard, il avait appris la vie de cet homme. Garçon fort et brave, l'un des meilleurs skieurs de la vallée, il avait fait la campagne de Norvège puis la retraite de France. Revenu en Alsace, avant même la mobilisation générale, à cause de son nom typiquement allemand et de sa stature nordique, il avait été contraint de s'enrôler dans l'armée allemande. Versé sur le front russe, il avait fait partie des troupes qui avaient grimpé dans le Caucase. Pierre questionna Arnim. Se souvenait-il d'un alsacien qui était monté sur l'Elbrouz ? Oui, il y en avait bien un, un sacré skieur qui soignait dans la pratique de la montagne sa peine visible de servir un uniforme qu'il détestait. Arnim avait eu peu de contact avec cet alsacien mais respectait son malheur. Pierre lui raconta la suite de ce que cet homme vécut. En 1944, il combattit en Normandie dans une unité de la Wehrmacht. Durant l'hiver, il traverse à ski les lignes allemandes dans les Vosges près du Hohneck, pour s'enrôler dans la Première Armée Française et faire la campagne d'Allemagne. Le métier des armes parfaitement appris sous l'uniforme allemand le poussa à combattre en Indochine dans les parachutistes. A la fin de cette guerre, il avait été libéré des camps Viêt-minh et n'avait pas voulu aller en Algérie rejoindre ses camarades de combats. Pierre parla de ces soldats perdus qui n'arrivaient plus dans le civil à retrouver la paix. Très rares ont été les combattants qui ont fait ce que ces soldats alsaciens ont vécu... combattre si longtemps sous des uniformes aussi différents et dans des régions aussi diverses et éloignées. Ni les soldats français, anglais, américains, russes, allemands, japonais n'en ont fait autant, n'ont participé à autant de batailles, dans des uniformes et sous des commandements aussi différents ! C'est le désarroi et la tristesse de ces soldats là que Pierre avait connus enfant ! C'est dans ces regards, face à cette détresse ultime, cette gentillesse sublime seule vestige des violences subies, qu'il mariait dans ses exercices de jeune poète alsacien, les contours de l'espace d'un camp d'extermination aux lueurs fébriles d'un visage guerrier tourmenté par les temps les plus inhumains !

 

Il y avait encore un visage que Pierre voulait évoquer cette nuit, à l'hospice du Grand Saint Bernard, une dame qui avait gardé une douleur secrète et dont il avait admiré la haute dignité. Cette dame âgée vivait quelques maisons à côté de la sienne. A la déclaration de guerre, elle et son mari s'étaient enfuis à Paris. En 1942, il s’était engagé dans la Résistance et le mouvement Résistance-Fer. Il était ensuite devenu lieutenant dans les FFI. Vers le 16 août 1944, son groupe préparait l'insurrection de Paris. Il venait d'acheminer des armes dans un garage. Un deuxième groupe devait poursuivre le travail mais le chef de ce groupe avait du retard. Il prit le commandement du second groupe. Au retour, ils avaient été dénoncés par un membre de leur groupe et la Gestapo les attendait. La porte du garage refermée, ils furent arrêtés. Ils ont été les derniers fusillés au chêne du Bois de Boulogne. Pendant un moment une ruelle de Paris a porté son nom. A la libération, cette femme est revenue au village et a vécu retirée. Elle reçut une forte indemnisation pour la perte de son mari et en 1948, la dépouille de son mari fut enterré au cimetière du village avec les honneurs militaires et civils. Mais cette veuve dut affronter un deuxième malheur : leur fille unique en restant cachée de longs mois dans des caves humides et froides et Paris avait attrapé la pleurésie. Malgré le fait de dépenser sans compter son argent, la mère et les médecins ne purent sauver la fille. Plus tard elle conserva les photos et une bobine du film des séances de torture que son mari subit. Un camarade les avait retrouvés lors de la libération de Paris, quelques jours plus tard. C'est au voisinage de cette veuve de guerre que Pierre réfléchit sur la traîtrise et le fanatisme des humains. Dénoncer ses camarades FFI à la Gestapo quelques jours avant l'arrivée des troupes alliées, qu'avaient donc ces individus dans leurs têtes ? Pourquoi livrer de tels renseignements à un agent des services secrets allemands alors que plus rien ne peut empêcher le soulèvement et la libération de Paris ? Et ces têtes fanatisées, avaient-elles pu changer depuis ? Ce lieutenant FFI était-il gaulliste, communiste ? En livrant ces armes aux nazis, était-ce pour affaiblir l’autre camp et faciliter la main mise sur la capitale de son propre camp ? Était-ce aussi pour cette raison de guerre intestine qu’aucun des deux camps insurgés n’avait bougé pour empêcher cette dernière fusillade au chêne de la cascade du Bois de Boulogne ? La seule conséquence d’une telle trahison inscrite dans cette guerre partisane ne fut-elle que la décision de faire pénétrer le plus rapidement possible la Deuxième Division Blindée de Leclerc dans Paris pour mettre fin à cette guerre intestine qui pouvait tourner à l’avantage de l’ennemi  et faire massacrer semblablement les deux camps d’insurgés qui se livraient les uns les autres à la Gestapo quand ils n’arrivaient pas à s’entretuer eux-mêmes ? Le silence de cette veuve et son dédain pour les dirigeants de son pays, sa volonté de ne plus rien leur demander, pouvaient se traduire par ce questionnement chez l’enfant poète qui l’observait. Pierre avait juré de ne jamais oublier ces questions sur l’honneur et la droiture des dirigeants qui s’installent au pouvoir et il découvrit que la puissance de l'esprit qui fait taire les armes peut vaincre les entreprises de ces dirigeants. Il fut ému en se remémorant que son grand-père chaque année allait chez cette veuve lui fendre le bois pour l'hiver. L'ancien enrôlé de force dans les Waffen-SS et la veuve du lieutenant F.F.I. coopéraient pour passer l'hiver... tout cela dans sa rue, sous son regard curieux d'enfant aiguisé par la poésie... pas très loin d'un voisin alcoolique revenu brisé des guerres et qui avait eu la tête bien plus déchirée par le fracas des armes que ce couple silencieux qui se prêtait main forte pour évacuer ce poids de la guerre qui avait volé leur enfance mais jamais n'avait su instiller entre eux la haine d'ennemis que jamais, au grand jamais ils n'avaient été malgré leur destin contraire, les uniformes différents, le service de causes antithétiques qu'ils avaient plus subies qu'acceptées... ils vivaient toujours dans la même rue où avant la guerre, ils jouaient ensemble... ils avaient continué à se jouer de la vie et s'étaient jurés de gagner à leur manière la partie... en silence, malgré tout …malgré-vous !

 

Pierre avait eu une fois un contact plus direct avec cette veuve. C'était vers 10-11 ans, le 14 juillet. Il devait entonner seul la première strophe du Chant du Départ. Les camarades de l'école communale allaient ensuite chanter les autres strophes. Tout le village était rassemblé après la messe devant le monument au mort. Pierre avait mis tant de force et de conviction dans sa manière de chanter que ses camarades, stupéfaits, s'étaient mis à écouter cette interprétation vigoureuse et avaient oublié ou n'avaient pas pu entrer dans le chant. Pierre avait chanté seul toutes les strophes. A la fin, comprenant sa bêtise, il était resté immobile. Il avait interprété ce Chant du Départ comme s'il était à la tête d'un bataillon marchant sur le camp d'extermination. Ce qu'il avait vécu là-haut devant le four crématoire lui procurait cet élan irrésistible. C'était sa manière de dire aux adultes : pourquoi n'êtes vous pas allés attaquer ce camp ? C'est bien cela qu'il leur avait chanté ! Alors qu'un silence s'éternisait, cette veuve qui toujours se tenait près du porte-drapeaux, vint vers Pierre pour le féliciter discrètement, l'embrasser affectueusement et le remercier de l'émotion sincère qu'il lui avait donnée. Le maire avait ensuite prononcé son discours. Aujourd'hui, Pierre s'en voulait de ne pas avoir été trouver ces hommes, ces femmes pour leur parler de leur passé. Jamais plus peut-être il n’arrivera à élucider leurs histoires. Il admit leurs silences mais il était convaincu qu'ils devaient instruire le poète qu'il s'était déjà découvert en lui. Car et il insistait , il savait alors parler, chanter, bouleverser la conscience des autres ! Pierre fit une pause dans son long monologue pour mieux mettre en exergue la phrase essentielle de son message. Laurie comprit par cet aveu que son poète d'amant était peut-être de nouveau à la recherche de ces témoins de l'indicible négatif et horrible qu'il avait connus durant son enfance et qui avaient aiguisé ses questions au plus secret de son âme.

 

Pierre remercia Arnim pour leur avoir parlé à cœur ouvert. Le poète n'avait pas besoin d'entendre les paroles d'Anke et des autres sur l'opinion qu'ils s'étaient fait par rapport à la conduite de leurs parents durant la dernière guerre. Il leur apportait un témoignage privilégié rassemblant non seulement des victimes d'un même camp mais bien un témoignage rassemblant des victimes des deux camps, situation particulière à son enfance alsacienne et qui lui avait encore mieux appris ces domaines de l'horreur et de stupidité humaine qu'il s'était promis de vaincre avec la puissance de l'esprit nourri de la vision poétique. Arnim lui répondit qu'il appréciait le fait que le poète se soit mis à l'écoute de ces témoins de l'horreur. Cela faisait du bien d'avoir pu parler de ces questions afin de dégager une culture commune capable de favoriser la dimension européenne de leur entreprise. Il avait lu le recueil de Pierre en dénichant un des derniers exemplaires dans la remise d'une librairie de Strasbourg. Il avait apprécié les deux derniers vers qui clôturent le recueil : " X est une consonne sympathique, lorsqu'on délaisse les mathématiques ". Comme le poète, le vieil officier avait du tracer sa route parmi l'inconnu, des horreurs inouïes, des brouillards glacés stupéfiants, des visages d'hommes, de femmes et d'enfant dont on n'arrivait plus à baisser les paupières sur leurs yeux béants et gelés. Cet inconnu était devenu depuis le compagnon fidèle et inséparable d'Arnim et ce dernier avait bel et bien fini par le prendre en sympathie tout comme le poète, sur un plan opposé plus constructif mais tout aussi stupéfiant et troublant, avait du prendre en sympathie cette voix inconnue mais intime qui jamais ne le laissait tranquille. En veine de confidence, Arnim ne put s'empêcher de compléter ses citations littéraires et sur ce thème de l'inconnu tant présent dans leur vie, il demanda la permission de citer son cher Hermann Hesse dans la préface de son livre " Demian " : " je ne voulais qu'essayer de vivre ce qui voulait spontanément surgir de moi. Pourquoi était-ce si difficile ? " Frantz, Gérard et Laurie qui avaient également lu le recueil de Pierre, furent stupéfaits de la démarche d'Arnim : ce n'était plus de l'espionnage, cela prenait la forme d'un attachement peut-être sincère à leur entreprise mais beaucoup trop excessif, quelque peu inquiétant. L'attachement d'Arnim à leur entreprise sortait de leur imagination. Il leur expliqua modestement qu'il avait toutes ses journées pour s'occuper à sa guise et qu'il avait bien aimé prendre le train pour passer récemment quelques jours à Nancy, Strasbourg et à Baden-Baden puis chez Klaus, dans le château de ce dernier que connaissaient Frantz et Anke près de Pforzheim et toutes ces questions n'étaient pas nouvelles. Il avait appris de son père le goût de lire de la poésie. Il était aussi un familier de ce genre de mouvements humains et avec son expérience personnelle, il avait su de suite faire la part des choses.

 

L'expérience et le degré de culture universelle d'Arnim étaient déroutants. Laurie appuya la citation de " Demian ". Elle dit que les sages orientaux ne vous indiquent jamais un chemin, une direction. Le héros qui cherche son initiation n'a pas à suivre sur une carte, une route toute tracée. Le héros se trouve un chemin au jour le jour tout en maintenant le cap car il n'y a pas de chemin déjà tracé ! De même, le tantrisme ne comporte ni dogme, ni croyance, ni rituel. Il est totalement naturel et il suffit de le découvrir en nous. Il enseigne qu'il n'existe aucun code concernant l'amour et en cela il est subversif, subversif aussi car il travaille sur une évidence : la puissance est féminine, évidence que traduit le poète lorsqu'il chante l'éternel féminin de qui tout provient. Laurie voulut affirmer la trame de fond sur laquelle reposait l'éducation de son école d'amour productrice de sacré puis elle changea de conversation. Elle revint sur les propos de Pierre, sur le fait qu'il disait ne plus savoir parler à la conscience des autres. Pierre lui demanda calmement si elle ou les autres étaient capables d'écrire la pièce de théâtre dans laquelle ils arriveraient à faire en sorte que Rimbaud réécrive des poèmes, par exemple à l'âge de 21 ans, tiens ! comme en mai 1875 lorsqu'il passa ici, à l'hospice, avant de gagner complètement malade, Milan ! Plus fort encore, Pierre leur proposa d'écrire l'histoire de la rencontre, ici , dans cette pièce, entre le poète qui venait de se taire et qu'attirait l'orient, et le général revenu d'Égypte avec la foi de l'initié qui le poussa à faire traverser ici les alpes à son armée avant de gagner lui aussi Milan mais en vainqueur ! Cette rencontre était imaginable et l'on pouvait l'écrire : le général revenant ici pour conseiller le poète en route vers l'orient ou mieux encore, le général partageant avec le poète son intérêt profond pour le Tibet ! Mais tenter de refaire écrire le poète lui-même, ce n'était certainement pas possible ! L'écriture est un moyen de se découvrir et quand le poète y est arrivé, il écrit : " assez vu. assez eu. assez connu " ou encore " cela s'est passé. Je sais aujourd'hui saluer la beauté [2]" et il passe à autre chose. Ce silence vis à vis des autres, ce mutisme que les autres perçoivent comme hautain n'est que la dernière possibilité de vivre pour le poète parmi ce monde qui ne peut le comprendre. Ce mutisme perçu comme hautain et qui permet à d'autres de signer l'ultime condamnation du voyant, correspond à cette attente interrogative mais fidèle de l'initié dans la réponse infaillible qu'il trouvera comme chacun de nous au pays de notre lumière. Cette attente interrogative exprimée par le mutisme le plus absolu peut correspondre à l'aboutissement de l'essence même de la poésie. Le groupe comprit que le poète cherche dans le secret de sa poésie toujours vivante les contours du passage vers la rencontre suprême... tiens ! un passage lumineux et scintillant comme cet après-midi en montant vers la fenêtre de Ferret ! Et en posant leurs regards sur le visage songeur du poète, ils comprirent soudain le rêve captivant qui l'avait poussé magnifiquement jusqu'au col devant eux, dans le bleu du ciel jusqu'à le faire se détacher de leur groupe pour entrer dans l'azur !...

 

Laurie accepta cette interprétation donnée par le poète à son silence. Elle lui sourit tendrement. Elle se doutait bien depuis le début qu'il n'avait jamais cessé sa relation avec sa source poétique et elle était satisfaite de le voir être arrivé au point ultime de sa poésie. Frantz profita du silence de Pierre pour clôturer l'entretien. Il se tourna vers Arnim. Son groupe au complet devait donner un accord sur la suite de leur relation mais Frantz assura Arnim que tout cela était en bonne voie. Le vieil officier renouvela son offre d'aide financière. Laurie parla à l'oreille de Pierre pour lui rappeler que l'argent proposé par Arnim allait pouvoir compenser le manque de rentrées financières causé par le développement d'une clientèle plus jeune et aux revenus plus modestes que celle prévue lors du premier week-end à Baden-Baden. Pierre fit signe à Frantz qu'il était prêt à accepter l'offre d'Arnim et Frantz lui répondit que cette offre avait de bonne chance d'être acceptée. Ensemble, ils se confièrent que finalement cette soirée avait bien été utile. Bon nombre parmi eux redoutaient le moment où il leur faudrait ouvrir le débat sur la seconde guerre mondiale et le nazisme, le fascisme. Cette étape inévitable devait éliminer les préjugés tirés de leurs histoires différentes. Eh bien, grâce à l'intervention d'Arnim, cet échange avait eu lieu et ces paroles échangées ouvraient plus grand encore une perspective enrichissante pour leur groupe. Ils osaient se parler ouvertement et même si ce n'était pas de la poésie, tous acceptaient de considérer ces échanges comme une production de liens sacrés capables de souder davantage encore leur foi commune.

 

Dernier point et non des moindres, Frantz leur fit remarquer l'importance de l'apport d'Arnim quant à son expérience parmi les Wandervögel. A travers lui, ils pouvaient comparer et positionner leur entreprise par rapport à ce mouvement pour la réforme de la vie et tous pourraient demain mieux comprendre la différence entre leur club et cette colonie de Monte Verita. Tous pourraient également mieux situer leur entreprise, constater qu'elle n'était pas le fruit de la fantaisie de ses fondateurs mais qu'elle s'inscrivait de plein pied dans une démarche historique vers un mieux vivre sur le plan individuel et social. Par exemple, les activités gymniques et naturistes, les danses autour d'un feu de joie faisaient partie intégrante des activités de leur entreprise sur la première voie, celle du dépassement de soi et de ses limites charnelles à travers l'exercice corporel. Par contre, leur entreprise était bien plus explicite et organisée sur les deuxième et troisième voies. Frantz connaissait un peu l'histoire de ces mouvements de jeunesse allemands vers 1900-1920-1930 et il promit d'entreprendre des recherches pour faire une conférence sur ce sujet car leur entreprise ne devait pas subir le même sort que ce mouvement de la réforme de la vie et être étouffé sous les griffes d'une tyrannie. Laurie demanda à Pierre de ne pas aller au dortoir mais de rester près d'elle. Les autres partis, elle prit l'initiative de descendre à la cave pour enfiler leurs chaussures de randonnée et sortir dans la nuit. Ils eurent du mal à s'éloigner de l'hospice car la neige leur arrivait par endroit à la ceinture. Le ciel était sans nuage, les étoiles brillaient et leur clarté faisait ressortir les contours des sommets environnants ainsi que leurs versants enneigés. Partout la neige pure reflétait la lumière céleste et ils pouvaient se déplacer à la seule luminosité de cette nuit. Le vent n'était pas fort ; il se renforcerait au lever du jour pour nettoyer l'espace à l'arrivée des premiers rayons de soleil mais ce moment était encore bien lointain.

 

[1] voir l'histoire des 65ème ou 101ème bataillon de Police en Pologne dans l'extermination des juifs.

[2] Rimbaud

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