La vie au club

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Début juin, quelques mois après leur première sortie en peaux de phoque, Laurie, un week-end au club de Weinheim, soumit au groupe un projet très personnel. Elle venait d'apprendre que Maud, une amie intime de ses parents, était sur le point de décéder dans une clinique à Paris. Elle estimait que son devoir l'appelait à son chevet. Elle insista pour demander publiquement à Pierre de venir avec elle et d'assister lui aussi la mourante. Laurie rappela les pouvoirs de Pierre. Il avait communiqué avec son père et Maud avait écouté la cassette audio tout comme la mère de Laurie. Pierre devait tenter de renouer le contact avec le père de Laurie pour que celui-ci garantisse qu'il prendrait bien soin d'aider Maud à traverser le puits de lumière et à rentrer chez elle ! Le chic avec Laurie, c'était que tout était toujours très clair, comme sa silhouette lorsqu'elle se promenait nue et que les rayons du soleil semblaient ne jamais la brûler !

 

Laurie assura que ce séjour à Paris n'allait pas grever lourdement le budget du club. Elle expliqua que Pierre et elle logeraient dans l'ancien appartement de ses parents que la nièce de Maud et son époux, tous deux grands amis du père de Laurie, avaient repris lors du départ de sa famille pour Philadelphie. Elle allait réoccuper la chambre de bonne sous les toits où, adolescente, elle avait installé le quartier de ses rêves ! Sandra l'interrogea pour savoir pourquoi elle parlait du budget du club et non pas de son budget personnel puisqu'il s'agissait d'une question privée. Laurie surmonta sa confusion première. Il s'agissait pour elle de bien plus qu'une affaire privée. Elle emmenait Pierre avec elle pour qu'à deux, ils réussissent un nouveau contact avec le surnaturel, que ce soit avec le père de Laurie, avec d'autres défunts, avec la présence de ces êtres de lumière qui nous protègent et pourquoi ne pas le dire, avec Dieu si possible ! Tout cela n'était-il pas une question relevant de l'avenir même de leur entreprise ? Pierre ne disait rien. Frantz et Anke manifestaient ouvertement leurs réticences. En quoi cette initiative allait-elle conforter leur club ? Quelles preuves de ces contacts surnaturels allaient-ils rapporter ? Une autre cassette audio ? La cinquantaine de couples, en habitués des lieux, comprit qu'il se passait quelque chose et l'animation cessa. Ils se regroupèrent autour de la table de Laurie et de Pierre. Frantz leur exposa la question posée par Laurie puis il entreprit de tracer un bilan de ces derniers mois de la vie de leur club. Au vu de ce bilan, Frantz s'interrogeait publiquement sur la nécessité ou non de suivre l'initiative de Laurie.

 

L'aide d'Arnim et de la société de protection avait été bénéfique car la présence des maîtres-chiens dissuada les éventuels trouble-fêtes. Par contre, à l'extérieur du club, une jeune fille turc, membre active du club, fut étranglée par son frère et son cousin à la lisière d'un bois, en présence de ses parents distants de quelques dix mètres et qui avaient ordonné ce meurtre punitif. Un groupe de jeunes du club au courant des menaces qui pesaient sur leur amie, ne la voyant pas paraître le samedi après-midi, entreprit de la rechercher et leur enquête aboutit à faire arrêter les parents et les deux meurtriers. La gravité de ces faits poussa Dan et Frantz à cacher des armes au club de manière préventive. Ces faits annoncés par Arnim rendirent superflu toute discussion dans le groupe sur la poursuite ou non des relations avec Arnim et le groupe des anciens. Mais ce sujet restait en suspens et ne pouvait dissimuler la présence d'un certain malaise parmi eux. Sur un plan plus réjouissant, d'autres sorties en peaux de phoque furent organisées avec le matériel acheté par Anke. Tour à tour, Frantz et Anke, Dan, Laurie et Pierre encadrèrent avec le couple d'amis de Frantz et Anke, les groupes au cours des sorties dans la Silvretta et les refuges du Deutscher Alpenverein. Les glaciers spacieux, faiblement crevassés de cette région, constitue un cadre idéal pour l'initiation au ski de randonnée. Le franc succès de ces sorties conforta davantage la cohésion du groupe. Arnim, faut-il le préciser, fut de toutes ces randonnées et servit de guide compétent et dévoué. De son côté, Sepp et Werner faisaient tourner leurs boîtes aux lettres sur l'application E-mail et se connectaient sur les autres applications d'Internet dont CUSeeMe. La construction du site Web présentant le club et leur mouvement avançait à grands pas. La proximité du centre fournisseur de connexions de Darmstadt offrit des coûts de liaison téléphonique intéressants. Quelques couples s'étaient regroupés autour d'eux pour assurer une vacation quotidienne sur ces réseaux. Ainsi le club était quasiment ouvert jour et nuit, toute la semaine durant. C'était plus qu'un cybercafé et le public qui pénétrait dans ce lieux avait vite conscience d'appartenir à un mouvement nouveau à la portée phénoménale. Les messages de soutien au club commençaient à affluer du monde entier et les news diffusées par le comité de rédaction du club étaient de plus en plus lues. Laurie fournissait des informations brutes et régulières sur le vécu des victimes des conflits dans les Balkans, sur l'action du groupe des femmes serbes, bosniaques et croates pour la paix et Arnim divulguait peu à peu ses histoires liées à la deuxième guerre mondiale et à la survie des groupes d'anciens nazis. Il s'était connecté à Internet depuis son village de Bavière et communiquait journellement quelques minutes avec le club pour transférer les fichiers contenant ses messages et ses histoires. Arnim n'avait pas tenu à utiliser l'E-mail habituel et préférait se servir des liaisons cryptées disponibles sur l'Internet et utilisées pour les informations confidentielles entre les membres du club. Une fois par semaine Arnim communiquait avec le club en vidéo conférence sur le réflecteur utilisé par leur entreprise. Frantz surveillait la correspondance pour faire en sorte que toutes les explications soient données sur le sens de leur démarche collective. Au fil des réponses données par les membres du club, se dégagèrent les raisons de leur différence antinomique avec l'organisation d'une secte. La plupart des correspondants avaient admis l'hypothèse qu'ils étaient devenus sur leurs machines électroniques, le pendant de ces moines du moyen-âge qui dans leurs abbayes avaient construit pour le monde occidental un nouveau corps de savoir tiré des cultures passées que l'histoire venait alors de juxtaposer, avant de semer ce savoir naissant au cœur d'un nouveau monde malheureusement bien vite brûlé pour des raisons trop politiques et la défense de l'absolutisme royal.

 

Frantz présenta ensuite les projets retenus pour l'été. Les recettes n'étaient pas mirifiques car la plupart des clients, en dernier, ne payaient plus qu'une entrée par semaine alors que beaucoup passaient quatre à cinq fois au local. Par contre, ils acceptaient de donner davantage de temps et de leur travail pour le développement de leur entreprise. Une mise au point avait eu lieu publiquement entre Frantz et Pierre et le poète avait démontré que leur public le plus fidèle allait être des individus de conditions modestes, aux emplois précaires qui allaient trouver dans l'entreprise une alternative sérieuse au fait habituel de réclamer davantage d'autocratie pour éliminer les antagonismes et les injustices sociales dont ils souffraient. Le poète avait cité une anecdote connue sur le thème de la communication en entreprise et celle-ci avait été affichée sur les panneaux du club : au moyen-âge, sur un chantier de bâtisseurs de cathédrales, trois hommes transportent une lourde pierre. Un curieux leur pose la question : que faites-vous actuellement ? Le premier répond : je transporte une lourde pierre. Le second réplique : je gagne mon pain avec mon travail. Quant au troisième, il dit : je bâtis une cathédrale ! Pierre leur indiqua que les membres de leur mouvement devaient se comparer à ce troisième ouvrier. Certes, celui-ci était alors probablement un compagnon de Salomon. Pour le moment dans leur entreprise, ils n'avaient pas été déjà jusqu'à donner un nom à ce groupe de bâtisseurs qui se rassemblaient autour d'eux mais l'approche restait la même et comme ce troisième ouvrier, ils devaient savoir qu'ils avaient au milieu d'eux des architectes qui connaissent la loi des nombres et les mathématiques de l'Égypte antique. Des architectes qui savaient communiquer pour leur décrire l'image de cette construction nouvelle qu'ils assemblaient lourdes pierres après lourdes pierres.

 

Sandra avait obtenu un permis pour rouvrir une ancienne carrière de gré des Vosges située près de Bad-Bergzabern. Un groupe de jeunes mécaniciens s'était organisé pour remettre en marche un vieux camion de terrassement ainsi qu'un vieux bus Mercedes. Le camion allait servir à acheminer les pierres jusqu'à la scierie pour la construction du club et le bus chercherait les nouveaux groupes qui allaient être recrutés sur Karlsruhe, Strasbourg et qui viendraient rejoindre celui de Francfort-Weinheim. Sandra, toujours elle, cherchait à s'adjoindre d'autres compétences : des cuisiniers, hommes du bâtiment, un médecin, quelques parapsychologues, des musiciens. Arnim et Laurie l'aidaient dans ce genre de recrutement. Les membres facilitaient l'obtention de ces nouvelles adhésions en organisant chaque week-end une manifestation-rencontre soit dans de vieux hangars abandonnés sur des friches industrielles, soit depuis l'été, dans des clairières. Ces rencontres portaient sur une diversité totale de thèmes selon la capacité des animateurs présents parmi eux. Le projet du club de Patrick était achevé et l'ouverture se ferait à l'automne. Il fonctionnerait selon le modèle classique des clubs de rencontres pour couples et servirait de lieu de recrutement en envoyant certains couples sympathisants vers celui de Baden-Baden. Toute cette activité avait permis à des leaders ponctuels de se manifester et le groupe des 14 s'était dilué parmi l'assemblée des membres sans que quiconque ne trouve rien à redire. Et voilà que Laurie revenait avec un sujet presque oublié : leur recherche spirituelle et leur quête pour trouver Dieu et affirmer avec une foi indestructible leurs espérances de vie infinie après la mort de leurs corps.

 

Frantz essaya de formuler l'avis de l'assistance. Laurie ne pouvait-elle pas attendre encore un peu ? N'y avait-il pas lieu de laisser cette formidable entreprise de réseaux, de solidarité et de fraternité se développer davantage jusqu'à devenir une réelle alternative à l'organisation actuelle de notre société ? Frantz disait qu'il souhaitait reprendre cette question lorsque leur club serait achevé et qu'ils disposeraient d'un nouveau lieu de prière oecuménique dans lequel, tous ensemble, ils pourraient alors suivre pas à pas et Laurie et Pierre ! Frantz voulut conclure mais Anke lui souffla la parole pour poser à Laurie la question que la plupart des quatorze pouvaient formuler : Laurie et Pierre étaient-ils prêts pour cette nouvelle expérience ? Avaient-ils travaillé ensemble ces derniers temps pour réussir cette ambition déraisonnée ? Personne ne les avait vu prier ensemble, étudier, se concerter ; n'était-ce pas là une entreprise pleine d'illusion dont l'échec pouvait fort mal à propos déstabiliser la cohésion merveilleuse de leur club ? Laurie ne voulait-elle pas en faire trop ?

 

Dominique prit la parole pour porter le débat sur un plan plus intellectuel. N'était-il pas prématuré de partir à la recherche de nouvelles expériences spirituelles et extrasensorielles alors qu'avec Gérard, elle venait juste d'arriver à faire réagir les correspondants d'Internet sur les fondements heuristiques de leur entreprise ? Gérard et elle avaient rédigé et structuré les divers propos de Pierre, de Frantz et des autres en une démarche intellectuelle cohérente capable de soutenir l'action de leur entreprise. Dominique mettait de côté les propos sur Rimbaud qu'elle avait répétés à ses élèves au lycée pour bien insister sur le double apport de la poésie. Premier apport : la méthode du travail poétique sur les trois niveaux d'accès à la connaissance : le mystère, sa traduction indicible dans les arts, la prescription des règles sociales et religieuses à partir des enseignements tirés sur les deux niveaux précédents et condensés dans le principe d'Amour. Deuxième apport : l'organisation de la libre expression de la parole et du désir qui ose dire l'indicible et faire la part du rêve pour qu'à travers la réalité de son partage puisse grandir le bonheur de vivre cette existence humaine. Dominique rappela la coordination des deux contrats interpersonnels, la justification des ordres, des réseaux ou groupements de personnes liées par la parole indicible. Gérard conclut que ces trois niveaux de travail sur le savoir correspondent aux trois voies retenues pour le développement de leur entreprise lors de leur premier week-end à Baden-Baden. Action et réflexion étaient maintenant suffisamment précisées pour accroître le rythme de développement de leur entreprise. Les histoires de Rimbaud et des autres poètes, celle de Christophe Colomb ou de Jeanne d'Arc avaient intéressé les correspondants et les membres de l'entreprise. Quels rapports allaient-ils entretenir avec des états dont ils ne reconnaissaient plus l'acuité et la pertinence dans leurs organisations du pouvoir ? Comment développer une nouvelle économie quaternaire, un nouveau secteur d'activité source de richesses individuelles mieux réparties ? Comment défendre leur entreprise ? Comment faire passer le sabre sous la garde de la puissance de l'esprit ? Gérard s'empressa de répondre que tous les adhérents avaient compris la portée de leur entreprise et qu'ils admettaient que l'exemple ancien de l'ordre des Templiers pouvait le plus l'évoquer. Mais il fallait répondre à ces questions avant de développer plus encore l'action sur le troisième niveau. Alors qu'allaient-ils encore chercher d'autre, Laurie et Pierre, sur les deux premiers niveaux ?

 

Laurie se leva et chercha à rassembler ses mots avant de répondre à Anke. Non, elle n'avait pas l'intention ce soir de leur avouer qu'elle était la première chevalier de leur ordre depuis cette sortie au Grand Saint Bernard ! Pourtant elle voulut leur faire prendre acte de la foi nouvelle avec laquelle elle agissait et avec laquelle elle irait veiller les derniers instants de Maud. Le silence se prolongea et chacun perçu que Laurie cherchait à se faire comprendre du mieux possible. Pierre songea que la dernière fois que Laurie lui avait dit une parole importante, ce fut au Grand-Saint-Bernard, dans la nuit étoilée, lorsqu'elle lui cita un extrait de l'évangile de Saint Luc sur le dialogue entre Jésus et Abraham. Qu'allait-elle dire ce soir dans la grande salle emplie de monde ? Les autres attendaient avec patience que Laurie parle. Tous avaient appris à la connaître, tantôt joyeuse et fraîche lorsqu'elle faisait danser nue son corps et qu'avec Anke, elle rendait mal à l'aise tous les hommes qui prenaient le risque alors de croiser son regard sensuel et captivant, tantôt exaltée et rebelle lorsqu'elle se révoltait avec juste raison contre les misères et les horreurs qui détruisaient les personnes qu'elle soignait. Souvent à ses retours de Zagreb, les couples se rassemblaient autour d'elle et elle leur faisait partager la peine qui avait fini par l'envahir. Invariablement, lorsqu'elle estimait en avoir assez dit, elle prenait un homme ou une femme par le bras et s'élançait sur la piste de danse en réclamant de la musique forte et entraînante. Laurie les appelait incidemment à la révolte, à la lutte, à la sortie des sentiers battus pour conquérir de nouveaux espaces de liberté même contre les horreurs les plus indicibles... elle symbolisait la réponse même à leur besoin d'accomplissement, à leur besoin de dépassement. Laurie gagnait, soignait, aimait, leur parlait et ce soir là, tous comprirent que cette attraction exercée sur eux par cette jeune femme allait se terminer par leur acceptation plus officielle de l'autorité qui rayonnait d'elle. Ils gardaient dans leur tête cette image puissante de cette femme nue qui pleine d'amour venait se coucher sur eux pour les réchauffer, les protéger, les aimer. A travers cette protection filiale, ils reconnaissaient la légitimité de l'autorité de la jeune femme mais cette reconnaissance les troublait car s'ils acceptaient la part de mystère, de distanciation qui entourait Laurie, ils ne pouvaient admettre une quelconque hiérarchie entre elle et eux. Elle ne cherchait pas à utiliser son autorité pour les commander mais plutôt pour être plus proche d'eux, pour partager leur intimité. Ils savaient qu'elle ne cherchait pas à être leur chef mais ils ne pouvaient s'empêcher de la considérer comme tel. Elle les regarda attentivement et comprit qu'avant même qu'elle ne leur parle, ils allaient accepter sa parole.

 

Laurie présenta également un bilan. Elle s'excusa auprès de la salle car elle n'allait parler que des quatorze membres fondateurs de l'entreprise. Elle rappela la présentation des sept couples sous forme de mapping lors de leur premier week-end à Baden-Baden. 

Comment avaient évolué ces personnes ? En fine psychologue marchant sans complexe sur les terrains de la psychiatrie ou de la sociologie, elle releva les principaux antagonismes présents initialement dans le groupe des quatorze : Sandra l'hyper organisatrice dynamique et Barbara la dévouée conseillère prudente et diligente qui formaient un couple moteur s'attachant à surmonter toutes difficultés matérielles. Laurie tint à les féliciter pour tant de réalisations accomplies, pour le fait qu'elles étaient capable de négocier, de ne pas imposer leurs idées et leur perfectionnisme. Dans la même veine, il y avait Sepp et Werner, le bouillant et narquois électronicien spatial et le calme et posé chimiste érudit à souhait et aux interventions conservatrices capables de réguler l'énergie du groupe. Eux aussi avaient développé leurs individualités au service de la collectivité et leur complicité au sein du projet informatique faisait plaisir à voir. Laurie se tourna ensuite vers Frantz et Dan. L'intrépide gestionnaire et serviteur de l'ésotérisme le plus pur s'était allié à l'officier sérieux et pragmatique et tous deux se chargeaient de mettre en sécurité et les personnes et les idées véhiculées dans leur groupe. Ils n'imposaient pas leurs décisions mais apportaient des méthodes pour résoudre les problèmes, pour organiser les débats et rassembler les idées émises. Ce couple poussait le groupe à s'engager dans une perspective politique et le savoir précieux de l'officier sur la manière de vaincre les rapports de force venait donner à cette démarche une crédibilité incontestable. Il suffisait de le voir sauter de l'un des Huey, l'arme à la main pour comprendre qu'avec lui, il leur était possible de délivrer les prisonniers avant qu'ils ne deviennent victimes et malades soignés par Laurie. L'esprit et le glaive se côtoyaient intimement dans ce couple et cette réunion préfigurait de grandes et belles choses pour l'avenir. Patrick et Dominique dans leur association représentaient les deux pôles d'une même raison : la raison du savoir que la professeur dominait largement et la raison du cœur que Patrick faisait sympathiquement partagé en ouvrant les portes de sa maison, de ses armoires pleines de treillis. Ce couple toujours fidèlement engagé dans la vie du groupe lui apportait la constance de sa logistique, ses ressources en arguments simples et en méthodologie praticable pour savoir faire. Laurie les félicita à leur tour. Karine et Gérard pouvaient associer leurs individualités. Il n'existait pas d'antagonisme manifeste au départ entre eux. Ils restaient eux-mêmes et n'intervenaient qu'à titre individuel. Laurie regretta que Gérard ne prenne pas davantage sa place dans le groupe. Il ne devait pas trop rester dans l'ombre de Frantz sur les questions politiques et économiques. Mais Gérard ne cachait-il pas en quelque sorte son jeu ? N'avait-il pas des idées personnelles sur le développement de leur entreprise qui n'attendaient que le moment venu pour s'exprimer ? Chaque membre du groupe des quatorze connaissait le potentiel de ce binôme, les services précieux que l'infirmière pouvait rendre en plus de ses massages affectionnés, les analyses réfléchies et les convictions toutes intellectuelles du professeur d'économie gestion. Laurie s'adressa ensuite à Anke et Françoise pour dire comment ces deux-là avec elle formaient un trio plein de vie cherchant toujours à innover pour mieux rassembler, faire tomber les tabous, obliger les autres à s'aimer davantage sous le regard de tous. Laurie cita Marcuse pour rappeler le rôle salvateur qu'il conférait à la femme : moins éprouvée par la civilisation aliénante du travail industriel, celle-ci devait manifester davantage ses qualités intrinsèquement féminines pour changer les valeurs matérialistes et égoïstes de la société industrielle capitaliste ou communiste. Leur trio était un hymne à la féminité la plus libérée, la plus provocante. Si Anke et Françoise étaient rompues au langage des corps, elle, Laurie, cherchait à donner autre chose avec son corps : un amour plus profond, proche du mystère de la vie et capable de sauver de la mort. Tous ces antagonismes, ces forces s'étaient mêlés dans un consensus durable et robuste et leur groupe avait été capable sur la base de ces valeurs et de cette organisation, de s'adjoindre de nouveaux couples. Laurie ne voulut pas oublier la place qu'Arnim avait prise parmi eux. Le vieux soldat isolé était venu chercher refuge dans leur groupe. La conviction de ses jeunes années dans le combat nécessaire pour faire triompher des valeurs sociales et populaires contre les puissances industrielles ou la tyrannie communiste, était aujourd'hui toujours présente même si elle avait depuis rectifiée le champ de ses croyances. Arnim cherchait aujourd'hui dans l'éclat de la neige toujours pareil depuis son enfance et dans l'azur incomparable des cimes, l'oubli de tant de sang versé, de tant de vies gâchées.

 

Laurie semblait en avoir fini de son discours mais la plupart avait compris qu'elle n'avait pas parlé de Pierre. Pierre avait compris son heure et s'était recroquevillé sur sa chaise. Laurie ne chercha pas à le regarder. Elle poursuivit en face de l'assistance. Avec qui Pierre pouvait-il se trouver en antagonisme constructif ? N'était-ce pas avec le groupe tout entier, lui le poète toujours ailleurs entre ciel et terre ? Laurie et lui n'étaient pas en opposition constructive, elle suivait le poète pour le pousser à aller jusqu'au bout de son chemin ! Elle était Shakti qui réveille Shiva ! Anke avait raison : ces derniers mois, ils n'avaient plus fait le moindre pas ensemble sur ce chemin. Pierre s'était dissimulé parmi les membres du club, laissant Françoise avec Anke et Laurie, venant ces derniers temps rôder autour des ordinateurs de Sepp et de Werner. Quand avait-il fait l'amour avec une femme ici présente ? Personne ne pouvait le dire ! Laurie appuya sa sentence : le loup des steppes avait regagné sa tanière, il vivait furtivement parmi la ville, muet et craintif en ressassant sans fin sa violence coutumière contre l'oppression d'un monde qui viole à toute heure son territoire ! Et ce loup tout penaud sous les regards de la foule était allé jusqu'à se prendre pour un autre animal, probablement pour un de ces tigres de Sibérie que les chasseurs vont attraper à mains nues lorsque paralysé par la peur au fond de sa tanière, il se laisse enfermer dans le filet des hommes. Pauvre loup ! Serait-il encore capable de conduire dans l'obscurité la meute vers les remparts de la ville pour de ses cris déchirants, faire tressaillir le peuple derrière ses murs et lui rappeler les forces qui vivent dans la forêt ? Serait-il encore capable de prendre dans sa gueule l'enfant nouveau-né abandonné abominablement par ses parents miséreux au bord du chemin et le porter à sa louve pour que cette dernière l'élève jusqu'à son âge d'homme et que ce fils donne naissance ensuite à toute une civilisation ? Pauvre loup ! Laurie dit ne pas vouloir lui apprendre à se battre avec les armes des hommes, ni avec le fox-trot ou le boston ni avec les cours de bourse. Elle voulait qu'il sorte la nuit pour courir, pour qu'il s'entraîne, qu'il parte à nouveau sur son vélo et rêve parmi la campagne, qu'il monte sur des sommets et dans le vent, la nuit et les étoiles lâche ses mots de poète pour dessiner le cœur d'un monde nouveau.

 

Elle savait certes que Pierre se complaisait sur ce chapitre à citer les mots de Rimbaud. Après l'illumination, il savait maintenant saluer la beauté et voulait s'en tenir là, suffisamment meurtri par l'expérience déraisonnée qu'il avait du s'imposer pour en arriver à ce stade et tout satisfait d'être devenu lui aussi réellement un homme d'outre-tombe ! Mais Laurie disait connaître elle aussi la vie de ces poètes et aucun n'a pu rester chez lui à méditer. Tous sont repartis dans une quelconque action, sur une route la plus lointaine possible. Pierre devait sortir de sa tanière et agir, reprendre la route. La psychologue ne put s'empêcher d'utiliser son savoir savant. Elle se remémora le Faust de Goethe, elle cita la conclusion de Totem et Tabou de Freud " au commencement était l'action ". Aujourd'hui, comme d'autres penseurs, elle affirmait que cette action correspond à l'intrusion dans l'esprit de celui qui vit et anime l'âme. Deux moments dévoilent cette action : un moment impalpable par l'individu lui même lors de la naissance et que seul des proches initiés peuvent furtivement observer, un moment pleinement perçu par l'individu lors de la première rencontre avec celui qui anime son âme. C'est cette action qui détermine le poète, c'est elle qui nous conduit sur le chemin de notre passion. Ensuite viennent le rêve, le fantasme, le désir le plus libre de perpétuer cette action originelle. Elle répéta le mot d'ordre appris auprès de Frantz et de Pierre : si la réalité du rêve est le partage et la réalité du partage le bonheur, rêve-partage et bonheur n'étaient qu'une autre transcription de ce principe : fantasme-action-verbe. Posséder le verbe et exprimer son bonheur ne faisaient qu'un à travers l'utilisation des langages. Pierre devait se remettre à rêver, agir à partir de ses rêves et enfin décrire aux autres les dimensions nouvelles des limites qu'il avait atteintes pour donner un nouveau champ de liberté aux façons heureuses de vivre. C'est pour tout cela qu'elle emmenait Pierre avec elle à Paris.

 

Mais Laurie n'en avait pas fini de son bilan après avoir fait le tour des membres fondateurs du club. Elle regarda la salle puis se tourna vers Frantz. Pouvait-on encore penser que ce groupe de jeunes allait se ranger dans le cadre des premiers objectifs définis la première fois à Baden-Baden ? Ces jeunes qui acceptaient de travailler davantage au profit de leur entreprise se contenteraient-ils de bâtir un club huppé capable d'accueillir une centaine de couples payant chacun 100 euros ? Et ainsi devenir des agents, un personnel faisant tourner une entreprise pour la satisfaction de tels clients et dans l'optique de gagner le plus d'argent possible ? Laurie déclara que pour elle, nous étions très loin de ces objectifs initiaux. Certes le night-club était devenu trop petit et incommode, il fallait s'agrandir ! Mais quel était la caractéristique de leur groupe ? Des gens en phase de refus, des individus à la recherche d'autres choses que ce qu'ils pouvaient trouver dans leur société ! Ils n'étaient pas un repaire de marginaux mais si leur groupe avait un avenir magnifique devant lui, comment le voyaient-ils ? Sur d'elle, elle laissa se prolonger un moment de silence, une pause inquisitrice. Assise sur une table, elle laissa davantage ses bras et ses mains épouser sa diction. Laurie voyait devant elle au moins deux à trois générations d'hommes et de femmes qui avaient refusé depuis leur adolescence les règles de la société des adultes. Quelles règles ? Celles découlant de la lutte que se livrent sur la planète entière le principe d'Autorité et le principe d'Efficacité. Laurie voyait dans cette salle la génération de ceux qui ont refusé le fordisme et sa société de consommation de masse qui assure aux gens une progression lente et régulière de leur confort et aux industriels la possibilité d'une mondialisation de leurs affaires ainsi qu'à travers leurs multinationales, la conquête du pouvoir économique et bientôt politique. Laurie voyait aussi des générations plus jeunes qui à travers la télévision, les médias s'étaient abreuvées d'informations, de technologies de consommation de masse, de valeurs antinomiques qui ne peuvent que susciter le rejet face à un choix incohérent et absurde. Le groupe souhaitait développer une autre alternative et Laurie affirmait qu'elle avait espoir dans l'intervention de forces nouvelles qui apparaissent inévitablement avec les nouvelles technologies de communication. Elle cita la force nouvelle des communications électroniques et l'influence sur le groupe du recours à une communication avec le reste du monde grâce à Internet. Leur mouvement pouvait se caractériser par cette opposition entre ces deux mots clés : consommation - communication. Ils avaient déjà commencé à matérialiser les moyens de leur espoir politique mais comment continuer dans cette voie ?

 

Laurie indiqua qu'elle était d'accord pour admettre une tâche immédiate prioritaire par rapport à une démarche mystique et oecuménique. Ils devaient se resocialiser, ne pas se laisser aller dans une exclusion imposée par la société actuelle mais bien mettre en place de nouvelles organisations sociales porteuses de leur espoir. Un monde adulte s'enfermait sous leurs yeux dans les perspectives inhumaines d'un compromis impossible entre les principes d'Autorité et d'Efficacité, entre la suprématie du capital au détriment du travail. Eux devaient remettre sur pied une société organisée sur des valeurs à nouveau spirituelles capable de rendre solidaires les revenus du capital et ceux du travail dans un développement durable de l'humanité ! Laurie regarda Dominique et Gérard. Elle insista pour dire que dans ce but, il est nécessaire d'entreprendre immédiatement des études sur de nouvelles et différentes expériences pédagogiques en cours dans plusieurs pays, dans plusieurs cultures. Ces propos avaient quelque peu assombri l'ambiance. Laurie en prit acte et dans un élan plus positif, elle poursuivit. Toute révolution pédagogique doit prendre en considération cette tendance à l'échec du révolutionnaire qui retourne contre soi-même l'agressivité qu'il vit inconsciemment et qui tend ensuite à réparer les conséquences de son action en reconstituant l'Autorité traditionnelle. La tragédie de l'homme tient à ce qu'il ressent dans son inconscient son développement comme une action agressive dirigée d'abord contre la mère puis contre le père, contre les aînés qui pourtant ont tout fait pour le nourrir et l'éduquer et contre lesquels maintenant il doit lutter et s'opposer pour faire prévaloir son évolution. D'où une culpabilité résiduelle même dans la meilleure des sociétés. Laurie insista pour demander au groupe d'organiser une structuration de cette culpabilité et pour la canaliser vers des sujets servant la cause de leur entreprise. La lutte contre les criminels de guerre qu'ils soient sur le terrain ou dans leurs bureaux, devait à ses yeux constituer la principale manière d'assumer et d'assouvir cette libéralisation de leur culpabilité. Ce domaine faisait intégralement partie de leur entreprise au même titre que l'édification des nouvelles organisations sociales car leur entreprise se situait dans un espace régit par une autorité, d'où l'intérêt d'en régler les conséquences. Ils n'étaient pas des explorateurs allant à la conquête de terres vierges et inhabitées. Ils devaient défendre leur raison de vivre et fonder une société nouvelle sans complexe et sans anxiété. Laurie décida de s'arrêter, d'attendre la réaction du groupe. Au bout d'un moment, une jeune femme lui demanda quand elle réfléchissait à tout cela. Laurie aimablement lui répondit que c'était toujours dans l'avion en destination pour Zagreb ! Comment soigner des victimes de telles horreurs guerrières pour les replacer sous la coupe d'un principe d'Autorité traditionnel au profit d'une minorité de riches dirigeants ou d'un principe d'Efficacité industrielle ? Ils avaient besoin d'une autre raison de survivre... tout comme la psy !...tout comme un poète.

 

Laurie alla se placer bien droite au milieu de l'assistance. Non, elle n'allait pas leur dire qu'un jour, eux aussi allaient faire le serment du chevalier. Ce soir, elle voulut seulement leur parler de ses nouveaux pouvoirs d'initiée. Elle préféra leur parler de la manière dont récemment elle s'était prise pour soigner à Zagreb, un homme de Bosnie brisé par les horreurs de la guerre. Il était arrivé dans le centre de soin géré par l'association dont elle faisait partie et où elle s'impliquait à côté de son travail dans l'armée. Il s'agissait d'un homme de quarante ans qui avait vu périr devant lui sa famille. Cet homme torturé et brisé puis échangé contre des prisonniers ennemis était par miracle arrivé jusqu'à elle. Il ne parlait plus, sa prostration par moments laissait place à des sursauts de panique incompréhensible et les psychiatres de Zagreb souhaitaient l'évacuer en Allemagne. Au fil des jours, il devint évident que l'homme se laissait mourir et un exil en Allemagne allait lui être fatal. Il n'était pas capable de dire s'il avait des flash répétitifs, des visions incessantes de cadavres, de sang et qui seraient devenues chez lui obsessionnelles; s'il avait un sentiment d'être poursuivi par ses bourreaux, de devoir payer la fois prochaine pour y avoir échappé, s'il avait perdu toute confiance, s'il paniquait, s'il avait un comportement infantilisant. Il ne disait rien et n'avait aucun regard. Ce ne fut qu'au cours d'une dernière rencontre alors que tout espoir de le voir guérir était perdu, que Laurie se résolu à tenter une dernière approche. Elle recourut à son expérience de surogate et à ses connaissances sur les rites tantriques.

 

Elle installa l'homme dans une chambre et le laissa dans l'obscurité. Elle lui parla longuement puis après s'être dénudée, elle vint se coller contre lui pour lui retirer ses vêtements. Elle se coucha en silence sur lui et ne bougea plus. Puis lorsque ce contact avait été accepté par la peau de l'homme, elle s'assit à califourchon sur son dos. Elle traça un diagramme sur le dos de Jasko puis à l'aide d'une prière, elle projeta sa force vitale dans le corps de l'homme afin de le ranimer. Elle raconta qu'elle ne savait plus combien de temps l'homme avait mis pour forcer sa tête à se tourner vers elle et lui parler. Il plaça ses bras pour venir entourer le corps de la femme. Laurie affirmait qu'il allait le faire, qu'il ne pouvait que le faire.. .faire à nouveau un geste d'amour. Il avait gardé immobile ses mains sur elle puis doucement, il avait pleuré. Laurie avait pris les mains de l'homme pour qu'elles essuient les larmes sur le visage puis avec ses mains à elle, elle avait guidé les mains de l'homme sur son corps de femme pour qu'il étale aussi ses larmes sur sa peau offerte. Lorsque l'homme eut accepté de suivre les mains de Laurie partout où elle le voulait, partout où il pouvait se souvenir des plaisirs amoureux qu'un corps féminin donne, elle l'avait embrassé tendrement et après être restée près de lui jusqu'à ce qu'il s'endorme paisiblement, vaincu par cette lutte gagnée contre la main mise sur lui de l'horreur, elle était sortie en silence de la chambre. Le lendemain, elle l'avait obligé à recommencer et devant son refus, elle lui avait soumis une thèse hasardeuse sur le parallélisme des formes et qu'une violence toute positive se devait chez lui de chasser les restes d'une violence négative insoutenable. Il avait succombé à ces arguments et à la fin de la séance, Laurie avait pu entrouvrir les volets et dans la pénombre, ils avaient pu enfin se regarder nus à se donner des caresses bienfaisantes et à se masser longuement l'un l'autre. Enfin Jasko avait consenti à lui dire merci. Après un moment de silence, Dan poursuivit en racontant que lui aussi aidait Jasko à guérir au plus vite et ce dernier se mêlait de plus en plus à leur couple. Il avoua que récemment tous deux avaient fait l'amour à Laurie et Jasko avait admis qu'il était presque guéri tout comme Dan l'avait été après sa première rencontre avec la surogate. Dan déclara que Jasko allait venir cet été en Allemagne et qu'il serait introduit parmi les membres du club.

 

Laurie reprit la parole pour expliquer le sens de ses agissements car le public probablement ne connaissait pas le tantrisme. Ce qu'elle avait fait avec Jasko, était en fait le déroulement d'un rite hindou destiné à faire vaincre la peur chez le héros, cet être humain en marche vers son initiation. Le rite s'appelle Shavâsana, ce mot provient d'asâna : le cadavre. Ce rite se déroule dans un cimetière, un lieu éloigné, une maison abandonnée. Le yogin, héros en marche vers une initiation supérieure, s'assoit à califourchon sur le dos du cadavre. Il y trace un diagramme puis à l'aide de mantra[1] appropriées, il projette sa force vitale dans le corps du défunt afin de le ranimer momentanément. Si le rite réussit, la tête du cadavre tourne et parle au yogin. Ce dernier peut ainsi interroger la présence qui anime le cadavre et ce, dans un but divinatoire ou autre. La difficulté de ce rite provient du fait qu'il est impératif que le yogin impose immédiatement sa volonté à l'esprit qui a pris possession du cadavre. Dans le cas contraire, le yogin risque de se voir posséder par l'esprit et il tombera alors dans la folie, voire la mort. Laurie fit comprendre au public que la transposition de ce rite au cas de Jasko n'avait pas soulevé ces risques mortels et que ce rite ne pouvait que réussir à redonner au malade les forces de vie qui lui manquaient.

 

Par contre, Laurie avait du se débarrasser par la suite des idées obsessionnelles que toutes ces horreurs avaient fait naître dans son esprit. Dernièrement, un après-midi, elle avait escaladé un bloc de grès rouge dans la forêt des Vosges du nord près de chez elle et elle avait recouru à un autre rite, cette fois-ci tibétain pour chasser ses démons. Ce rite himalayen et tibétain s'appelle gcod. Il consiste à offrir sa propre chair à consommer aux démons. Laurie n'avait pas eu besoin des sons des tambours faits de crânes humains ni de trompettes taillées dans des fémurs. Elle avait fait une danse pour symboliser la lutte du yogin contre les démons puis elle les avait invité à festoyer. Elle avait visualisé la scène dans laquelle elle avait appelé une shakti, une divinité féminine, qui, accompagnée d'une troupe hurlante de dâkini et de fauves, sabre au clair, était venu lui couper la tête. Les dâkini et les fauves s'étaient jeté sur son corps pour le dépecer, manger sa chair et boire son sang. L'esprit de Laurie encourageait les démones et les fauves dans leur travail de destruction de son corps et ceci pour expier ses fautes, pour avoir laissé entrer dans son esprit le mal, les oeuvres des démons qui s'étaient incrustées partout dans son corps. Lorsque l'auto sacrifice fut consommé, Laurie se visualisa comme un petit tas de cendres entouré de boue. A travers ce tas de cendre, elle prit conscience que son corps n'avait pas été dévoré lors du sacrifice mais qu'il avait ressuscité après cette destruction pour finir ses jours jusqu'à l'heure de sa crémation. Comme l'initié, Laurie prit conscience qu'elle n'avait rien donné aux démons puisqu'elle n'était rien, que son corps et son esprit n'étaient rien, que seul l'âme lorsqu'elle a investi l'esprit peut le prendre avec elle lorsqu'elle se retire de son enveloppe charnelle. Dans son exercice de visualisation, le yogin crée d'abord l'union entre l'âme et son esprit, la destruction du corps par les démons ne peut pas provoquer ensuite la mort sauf si le yogin oublie que son esprit est sous la gouverne de l'âme, qu'il prend peur pour donner foi à sa visualisation. Alors la folie s'empare de lui et il peut réellement détruire son corps habité encore par l'esprit. Celui-ci ne sera pas emporté par l'âme et sera bien détruit en même temps que le corps. Pierre lut dans le sourire paisible de Laurie que cette dernière était maintenant passé maître dans l'art d'unifier l'esprit avec l'âme. L'esprit totalement investi par l'âme, elle savait créer un dialogue de l'âme pour l'âme. Le poète fut très fier de la réussite de sa compagne de route. C'était peut-être là, la manière que cette diablesse de Laurie prenait pour indirectement mais publiquement lui dire qu'elle était prête pour leur transfiguration.

 

Voilà quelques exercices que Laurie venait de réussir pour sauver Jasko et se purifier elle même des démons ! Auprès de Maud, elle assura le public qu'il n'était pas question pour elle de faire Shavâsana sur le cadavre de la défunte. Elle n'avait plus besoin d'éprouver sa peur face aux esprits capables de faire revivre momentanément un cadavre. Non, elle suivrait simplement ce qu'allait faire Pierre pour conduire Maud jusqu'à notre demeure éternelle... mais elle devait aller jusqu'à forcer Pierre à le faire. C'était sa mission : faire sortir le loup de sa tanière, faire agir le poète dans son dialogue de l'âme pour l'âme ! Il n'y avait aucune raison d'attendre que le club soit solidement établi. Laurie estima que la circonstance ne se prêtait pas à expliquer au public ce qu'était la voie d'Abraham et de Moïse et la voie de Jésus qui a désobéi à Abraham et à Moïse. Elle lança un regard à Pierre et il comprit que c'était à lui de jouer...

 

Pierre intervint pour dire qu'il suivrait Laurie et qu'il aiderait Maud à franchir la mort. Dans son sourire, le public réalisa que ce n'était pas une tâche difficile mais bien plutôt un devoir naturel pour celui qui a déjà franchi cette limite de la mort de notre enveloppe charnelle et qui connaît le chemin. La Shakti avait raison : sur le chemin de l'évolution, c'était bien à elle de pousser l'initié pour qu'il emmène ses frères avec lui jusqu'au bout du chemin, par delà la séparation ou la mort du corps. Seul, il avait compris qu'à la suite de ses rencontres extra sensorielles, ces pouvoirs appartenaient au domaine du possible. Mais seul, jamais il n'aurait pu entrevoir une occasion de mettre en oeuvre le moindre de ces pouvoirs. En présence de leur communauté, en association intime avec Laurie, il possédait les raisons humaines qui lui permettrait de poursuivre sa recherche dans la maîtrise de ses pouvoirs surnaturels. De tout temps, de l'Égypte antique au siècle des abbayes, l'organisation communautaire, le mouvement cénobite a permis de créer les conditions favorables à de tels développements spirituels, à de telles rencontres initiatiques, à de tels contacts avec le mystère source de tout savoir terrestre. Le poète savait ce qu'il cherchait à ramener sur notre orange bleue. Il remettrait en cause sa vie humaine parce que leur communauté pour prospérer en avait besoin. Il lui rendrait ce service. Frantz ne put s'opposer à cette prise de position du poète. Dan et Françoise lui firent signe qu'ils acceptaient de laisser partir leurs conjoints pour cette démarche spirituelle. Frantz donna son accord pour prendre en charge les notes de frais.

 


[1] prières spécifiques capables d'interpeller une divinité, une shakti, une force primaire qui ainsi agira dans le sens de la prière reçue.

 

      

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