La rencontre de Maud à Paris

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Arrivés à Paris, ils allèrent à Auteuil. Laurie s'impatientait de revoir la maison, l'appartement, sa chambre de jeunesse dans laquelle, jamais, elle n'avait fait le rêve de ces moments qu'ils allaient y vivre. Marie et Jean tombèrent dans les bras de Laurie. Ils étaient heureux de la revoir, que ce fut elle qui fit la demande de les revoir. Marie lui donna des nouvelles de sa mère que le soir précédent, elle venait d'appeler au téléphone à Philadelphie. Puis elle prit par les épaules cet homme singulier qui était entré en contact avec le père de Laurie. Jean s'adressa à Pierre pour lui dire combien ces histoires secrètes lui rappelaient toutes les aventures menées avec le père de Laurie durant la guerre et après la guerre, leurs discussions farouches sur les articles de presse, les causes le plus souvent originales défendues par le père de Laurie. Il promit de leur raconter tout cela et bien des choses que Laurie n'avait jamais sues car, c'était décidé, ils souperaient tous ensemble au petit restaurant du quartier où à l'époque ils aimaient tant sortir. Laurie se rappela l'endroit. L'accueil des amis de ses parents dépassait toutes les espérances. Elle était comblée.

 

Un coup de pied appuyé de Laurie ramena Pierre à table. Elle lui souriait et le tançait du regard. Il n'avait pas le droit de gâcher cette soirée de retrouvailles en rêvant ailleurs. Le poète devait s'intégrer dans leur groupe et se mettre en phase d'écoute. Pour elle, cela en valait la peine car même Dan ne connaissait pas tout de la façon de vivre de ses parents et elle à Paris. Ce contact avec sa jeunesse et son adolescence constituait une faveur exceptionnelle que son poète d'amant n'avait pas le droit de dédaigner. Jean voulut savoir si Pierre était de leur trempe à lui et au père de Laurie. Laurie lui répondit que c'était pire encore !...Ils avaient en face d'eux un poète qui n'écrivait plus un sou mais qui marchait sur des routes spirituelles avec une inconscience rare, balayant tous les obstacles pour franchir la lumière et aller se reposer chez lui... chez nous, là où un jour nous irons tous, comme son père y était allé. Ce n'était plus de la résistance, de la guerre secrète comme à l'époque de Jean, c'était le mystère le plus total et cela marchait !...Laurie ne pouvait cacher son bouleversement et son profond bonheur. Jean sourit amusé pour déclarer qu'à leur époque, ils se contentaient de choses plus prosaïques. Laurie tenta de lui soutirer quelques confidences supplémentaires. Marie expliqua qu'après les horreurs de la guerre, ces hommes là préféraient s'occuper des femmes et de les emmener dans des aventures libertines à la dimension de ces baroudeurs hors pairs. Elle confia ses plaisirs de passer les dimanches après-midi au bord de l'eau ou dans l'eau avec ces messieurs qui ne disaient jamais où ils emmenaient leurs femmes de manière à ce qu'elles n'aient jamais leur maillot de bain avec elles et se baignent dans la tenue réglementaire de ces vieux soldats : à poil ! Laurie n'en croyait pas ses oreilles et Pierre la charria en lui révélant l'héritage que depuis elle faisait fructifier en tant que surogate. Jean n'en fut pas étonné, il avait gardé des photos de Laurie et de sa mère et sur une, elles posaient toutes deux nues. Laurie s'esclaffa. Elle se souvenait. Son père la taquinait pour qu'elle pose nue pour un de ses amis peintre à l'avenir prometteur et avant d'entreprendre quoi que ce soit, son père avait procédé à cette fameuse séance de photos. Maintenant qu'elle y pensait, Laurie devait s'avouer surprise de la facilité avec laquelle sa mère l'avait entraînée nue avec elle devant l'appareil de son père. L'homme tout à l'heure montrerait la photo. Quant au tableau, il était dans la chambre de sa mère à Philadelphie et l'artiste avait vu sa côte atteindre des sommets sur le plan mondial. Laurie se fit inquisitrice. Quelles étaient les femmes qu'avait connues son père avant d'épouser celle qui allait devenir sa mère ? Marie avoua qu'il n'en avait pas connues tellement. La seule qui ait vraiment compté pour son père et pour Jean fut Maud, la tante de Marie. Une fois Maud partie au quatre coins de la terre, elle restait seule au milieu de ces deux mâles avant que son père ne décide de ramener cette ancienne amie de Philadelphie qui de suite s'était mise au diapason de leurs mœurs. Marie se souvenait encore de leur première rencontre. Elle ne savait pas si elle était ou non prude en tant que descendante des quakers mais les trois avaient poussé un ouf de soulagement lorsque le dimanche suivant au bord de l'étang, elle s'était mise nue sans façon, la dernière certes mais nue tout de même et avec le sourire s'il vous plaît ! Laurie n'était pas satisfaite de la réponse et poursuivit son travail d'enquêtrice. 

 

Jean, ému par ces retrouvailles, se laissa aller volontiers à la confidence. Au départ de leur histoire commune, il y a Maud. Le père de Laurie l'avait connue dès son arrivée en France comme commando OSS et s'était caché un temps avec elle. Maud était la tante de sa femme et leur couple s'était formé grâce au père de Laurie et à Maud. Laurie savait que Maud avait toujours fait partie de sa famille mais elle était loin d'imaginer toute cette romance. Son père ne lui avait jamais parlé de sa période de guerre. Elle avait appris un peu de son histoire par des amis, par les articles des journaux lors de son décès.

 

Le couple ne souhaita pas raconter cette histoire. Maud était impatiente de revoir Laurie et c'est elle qui raconterait ses amours avec son père, avec la mère de Laurie aussi, car lorsqu'elle était en Europe et à Paris, bien entendu, elle participait comme autrefois aux déjeuners sur l'herbe et aux baignades naturistes de leur groupe. Maud avait été très belle et l'était restée mais elle était trop forte pour vivre avec un homme. C'est une femme d'aventures qui a parcouru le monde dans des régions reculées et misérables pour savoir jusqu'où il faudrait se montrer généreux afin de remplacer la misère par un espoir digne des êtres humains et donner ainsi un prolongement acceptable aux énormes sacrifices consentis durant la deuxième guerre mondiale. Le couple en lui rendant visite cet après-midi, juste avant d'aller les rejoindre au restaurant, l'avait prévenue de l'arrivée de Laurie et de son poète mystérieux. Elle les attendait demain après-midi et en riant, avait demandé au poète de se préparer à l'aider à faire le grand voyage par delà le sommet de la montagne !

 

De retour à l'appartement, Jean alla chercher les photos qui firent le tour de la table accompagnées de compliments flatteurs. Les visages expressifs exaltaient une joie franche, naturelle pleine de vie et d'enthousiasme. Laurie mit côte à côte deux photos. Respectivement Maud et sa mère embrassaient fougueusement son père. Elle dut se rendre à l'évidence : ce n'était pas elle, comme elle aimait à le croire depuis toute petite gamine, qui aimait le plus son père. Elle ne pouvait départager ces deux baisers et pour s'en consoler elle dit à Pierre de se constituer également une telle collection avec ses baisers à elle et les baisers de Françoise ! Pierre en réponse lui suggéra que c'était à cause de cet amour tant vécu que son père était encore après sa mort capable de donner à sa fille tant de preuves d'amour. L'amour est bien une voie initiatrice. Pierre, taquin, demanda s'il n'y avait pas de photos plus érotiques de Laurie. Le couple n'en avait pas et ne se souvenait pas de telles photos. Pierre regretta mais Laurie acheva cette conversation en lui disant qu'il avait assez d'images dans sa tête d'elle sous toutes les coutures ! Cette confidence ne troubla pas Marie et Jean. Elle correspondait à leurs raisons de vivre.

 

Dans leur chambre sous les toits, ils rangèrent le micro-ordinateur portable. Pierre brancha le modem sur la prise de téléphone et envoya leur numéro aux six autres couples. L'opération ne lui prit guère de temps, une macro-commande guidait le travail et il n'eut à rentrer au clavier que le mot bonjour pour que ce fut fait. Laurie mit sagement son pyjama comme autrefois et avant de s'abandonner au sommeil, elle voulut vérifier ce que Pierre pensait faire avec Maud.

 

Pierre bougon et n'insistant pas devant une Laurie qui n'allait pas de sitôt baisser les bras, fit un bref exposé de la méthode qu'il allait employer pour aider Maud à regagner sa demeure chez nous. Il parla à sa confidente des derniers visages perçus des proches de sa famille quelques moments avant leurs décès. Plusieurs savaient qu'il était poète; quelques uns avaient lu ses poèmes. Il se demandait si certains dans leurs derniers regards échangés ne l'avaient pas appelé à l'aide lui et ses connaissances particulières pour s'échapper de cette terre, de ce corps. Dans un cas l'appel avait été manifeste et rapporté par plusieurs témoins mais Pierre trop confiant dans la santé de cette personne n'était pas venu de suite et la personne était décédée. Cette non réponse l'avait profondément marqué et plus tard, dans ses moments de décorporation, il avait senti avec soulagement la présence de cet être cher dans son non moi. Maud serait donc la deuxième personne à le solliciter aussi ouvertement pour ce travail. Pierre expliqua à Laurie l'intérêt pour eux d'une telle démarche. Partir dans le puits de lumière n'est pas facile car cela requiert de pouvoir disposer d'une énergie considérable capable de franchir l'équivalent de milliards et de milliards de kilomètres en quelques nanosecondes. L'esprit n'en est pas capable par sa seule initiative et il est impossible que la raison commande une telle action à l'âme. Retombé du puits de lumière sans l'avoir traversé et avoir rencontré le Verbe est impensable. Lorsque l'âme se sépare de l'esprit et du corps sous la menace d'un danger mortel, elle traverse le puits de lumière avec son énergie vitale incommensurable avant que le Verbe ne décide du retour. Pierre n'avait connu cette traversée du puits de lumière qu'au cours d'accidents, d'accidents en cours de création poétique et d'accidents physiques aussi. Lorsqu'il avait été à l'écoute de sa voix, même en état de décorporation lorsque l'âme et l'esprit séparés du corps ne font plus qu'un, il n'y avait pas eu volonté de départ à travers le puits de lumière. Cela ne servait donc à rien que Laurie et lui s'entraîne à se réunir en état de décorporation pour traverser le puits de lumière. C'était par contre très utile pour être mieux à l'écoute de la voix et apprendre à connaître les présences qui constituent leur non être. Par contre, en état de décorporation, s'associer au départ d'un être cher qui dans l'amour qui vous réunit, vous prendra avec lui jusqu'à arriver devant le Verbe ?...C'était une des rares solutions jouables ! Dans l'histoire des grands maîtres spirituels, nous rencontrons plusieurs fois le cas où ceux-ci entrent en contact avec une personne qui vient de décéder et la ramènent momentanément à la vie charnelle. La résurrection de Lazare par Jésus  précède celle de Jésus lui-même. C'est une progression pédagogique logique dans la maîtrise des mystères de la vie. C'est à la suite de ces expériences qu'ils ont réussi à nous témoigner leur présence après la mort de leur enveloppe humaine. Une fois ce premier voyage réussi, le poète pensait pouvoir revenir avec des pouvoirs nouveaux qui eux allaient autoriser plus facilement les voyages suivants et ainsi au fil de ces échanges surnaturels, Laurie et lui pourraient accomplir leur mission au sein de leur mouvement, voire alors ramener à la vie certains de leurs proches. Ils n'avaient pas pour mission de ramener Maud à la vie. Mais ils pouvaient demander à l'âme de Maud d'accepter la compagnie de leurs âmes et esprits réunis pour faire cette traversée du puits de lumière. Le poète croyait en ce dialogue de l'âme pour l'âme, raison capitale pour qu'un poète jette son crayon et présente aux autres sa façade murée de silences tant ce travail leur est hors de portée.

 

Dans un premier temps, il fallait réussir la communion de celui qui vit en nous entre Maud, Laurie et Pierre. A partir de cette fusion des êtres, la mort de Maud ferait que celui qui vit en nous et dans lequel les trois seraient incarnés, partirait vers le Verbe qu'il franchirait automatiquement. A ce stade le Verbe filtrerait les choses, Maud passerait assurément chez nous mais Laurie et Pierre certainement pas avant de s'être expliqués avec le Verbe ! Réussir à témoigner autant d'amour entre trois personnes pour arriver jusque là, ce n'était pas rien et il y avait là de quoi faire fléchir le Verbe. Là-haut, Laurie et lui pourraient encore compter sur le soutien de Maud car le Verbe devrait rompre le lien d'amour qui les a amenés jusqu'à lui et cette rupture, c'est bien une négation de l'amour ! Le Verbe peut-il se contredire ? Ce serait nouveau, tiens ! Donc, il était quasiment clair que la séparation avec Maud se ferait chez nous, une fois le contrôle du Verbe passé et qu'alors, seuls ou fondus en un couple au statut transitoire, eux-mêmes solliciteraient une nouvelle rencontre avec le Verbe pour connaître leur sort définitif : rester et couper les liens avec leurs corps, revenir dans leurs corps munis de cette expérience surnaturelle. Sans jouer les devins, Pierre pencha fortement pour le retour dans leurs corps. Seulement, à ce moment là, auraient-ils à nouveau les pouvoirs surnaturels qu'il avait sentis en lui la fois dernière et dont il n'avait pu user ? Laurie saurait-elle rester collée à lui tout au long de ce voyage ? Il devait la prévenir. Il y avait des moments, des points critiques où il ne pourrait plus rien pour elle. C'était sa foi à elle, ses forces qui l'aideraient et personne d'autre, pas même son père ne pourrait plus rien pour elle ! Laurie ne répondit pas. Elle dormait couchée contre lui, le laissant seul à ce travail de poète qui consiste à travers son imagination et sa visualisation, à arracher à l'irréel des bribes de connaissances... Les joies de cette rencontre terrestre avec les amis de ses parents l'avaient vidée de ses forces. Cela inquiéta légèrement Pierre mais il se rassura : cette femme se donnait tellement pleinement, avec une telle passion que lorsqu'elle déciderait de partir avec Maud et lui, c'était à lui de faire attention pour ne pas trop traîner derrière elle !

 

Maud les attendait dans sa chambre individuelle. Elle portait un nom a particule, n'avait jamais été mariée. Avant la guerre, elle avait travaillé comme interprète dans un ministère à Paris puis avait accepté de travailler à Londres. C'est là-bas que la guerre l'avait surprise et qu'elle avait de suite continuer le combat. Les équipes américaines qui venaient d'arriver, cherchaient du personnel connaissant bien la France et elle avait été embauchée, jouant un jeu discret de renseignements avec ses amis français. Sportive et bonne skieuse, elle avait demandé à rejoindre les maquis des Alpes et du Jura et c'est ainsi que quelque temps après avoir été déposée par un Lysander dans la région de Saône et Loire, elle réceptionna sur les plateaux du haut-jura le commando du père de Laurie. Maud racontait avec le souci de léguer ses souvenirs à la fille qu'elle n'avait jamais eue de son compagnon d'armes et elle laissa aller ses sentiments. Elle raconta leur première nuit dans le foin de la grange, près de cette ferme du plateau du Retord au dessus de Nantua. Au lever du jour, elle l'avait entraîné à monter sur la crête pour voir le soleil se lever à côté du Cervin puis grimper au dessus du massif du Mont-Blanc qui leur faisait face. Elle raconta les soirées passées dans un chalet d'alpage du Beaufortain protégé par les résistants et Laurie avait fait avouer à Maud avec quelle vigueur et insouciance ils s'étaient aimés. A plusieurs reprises, elle avait pris avec lui le chemin des contrebandiers pour traverser les Dents blanches au dessus de Sixt, s'arrêter au pied du glacier du Ruant avant de descendre sur le Val d'Illiez en Suisse, la cantine de Barmaz,  et retrouver des agents secrets alliés et goûter aussi à quelques moments de liberté. Laurie savait que Maud avait été infirmière dans la Première Armée Française, qu'elle avait participé aux combats des Vosges de l'hiver 1944-1945 puis à la libération de Colmar. Maud raconta ses retrouvailles avec le père de Laurie à Colmar puis la longue permission passée en amoureux dans la région d'Obernai, du mont Sainte Odile, la visite avec son compagnon du camp d'extermination du Struthof où elle avait du confirmer l'identité de certains miliciens qui avaient traqué les maquis où elle avait servi. Pour répondre à la question de Pierre, oui, elle se souvint que le gendarme français qui les accompagnait était un alsacien de la vallée qui avait été incorporé de force dans les Waffen SS et avait fait les combats de Russie et de Normandie. Cela avait troublé Maud et le père de Laurie que de savoir qu'il côtoyait quelqu'un qui avait le tatouage SS et maintenant gardait les miliciens français dans un camp d'extermination nazi, juste au dessus de son village natal. A la fin de la guerre, elle s'était occupée du retour des soldats maghrébins dans leurs pays. De là était née sa vocation d'entrer comme infirmière à l'Organisation Mondiale de la Santé, l'O.M.S. et de travailler pour les peuples en voie de développement. Elle avait quitté l'armée et avait refusé de s'engager dans les guerres de décolonisation. Elle raconta ses quelques séjours à Genève, à New-York et bien entendu les retrouvailles à Paris entre vieux amis, vieux amants avec le père de Laurie et les survivants de leurs maquis. Un moment, elle avait hésité à s'installer au Kenya pour travailler avec une doctoresse originaire de Mulhouse et qui soignait les populations les plus retirées. Elle avait compris que cette jeune alsacienne brisée par la déportation à Ravensbrück, préféra se retirer du monde auprès de ces peuples les plus démunis. Maud alla revoir quelquefois Mama Daktari[1] mais elle préféra rester fidèle à son amour de guerre et de jeunesse. Elle parla aussi de la restauration de la vieille ferme de Biot où elle avait préparé sa retraite alors qu'il n'y avait pas encore tout cet engouement des masses pour la Riviera française. Aujourd'hui, elle pouvait avouer que pour garder un lien plus étroit avec le père de Laurie, elle avait présenté sa jeune nièce à l'ami inséparable de son père, qu'elle avait placé son espionne dans la bande avec mission de le chaperonner et elle souriait magnifiquement de sa roublardise d'alors. Sa nièce l'avait tenue au courant du mariage du père de Laurie et elle avait tenu à rapidement faire connaissance avec cette femme qu'elle imaginait bourgeoise, prude et snob. Elle avait été agréablement étonnée de voir que cette femme participait activement à toutes les activités de son mari, qu'elle se mettait nue parmi eux aussi naturellement qu'eux après tant d'années de complicité et d'amours endiablées, de tendresse confiée. Sur son lit d'hôpital, Maud comptabilisa devant eux tout cet amour échangé comme si entre cette main de Laurie qu'elle tenait chaudement et le premier baiser avec son père, son histoire d'amour avait été si généreuse, si entraînante, un rêve qui s'était réalisé et partagé. Laurie et Pierre se regardèrent. Les mêmes mots leur revinrent à l'esprit. Maud s'inquiéta de savoir ce qu'elle venait de dire de saugrenu. Laurie lui récita la leçon si bien apprise avec Frantz et Pierre.

 

- Maud, votre vie ainsi racontée confine pour nous au rêve. Ce rêve a été réalité parce que vous avez su trouver avec qui le partager. La réalité du rêve, c'est le partage et la réalité du partage, Maud, c'est quoi la réalité du partage ?

- le bonheur !....Laurie, le bonheur ! C'est ton poète qui t'apprend tout cela ? Je suis heureuse, mon enfant, de pouvoir encore te revoir et te parler de tout ceci avant mon départ. Ce partage là ajoute aussi à mon bonheur, revenez me voir chaque jour et nous parlerons de ce départ avec ton poète... et nous parlerons encore de ton père.

- je me souviens comme vous vous souteniez avec ma mère le jour de son enterrement !

- j'ai tenu à ranger moi-même ses plaques attestant de ses décorations françaises et américaines sur la pierre tombale... je l'avais attendu dans le petit matin là-haut dans la combe noire, je lui ai donné le premier baiser d'accueil d'une française libre sur le sol français... j'ai rangé ses plaques honorifiques comme pour refermer cette page d'histoire mais déjà je savais qu'un jour je le retrouverai comme tous mes amis connus à travers le monde.

Maud se tourna vers Pierre:

- j'ai bourlingué la plupart de ma vie à travers le monde, sur des chemins de fortune. Nous avons été la première équipe médicale à se rendre aux Seychelles pour vacciner la population contre les moustiques et les maladies qu'ils propageaient... toute l'équipe nous avons une fois fait l'amour sur le sable blanc, dans l'eau sublime. Nous étions au bout du monde mais jamais nous nous sommes privés d'amour, de faire rayonner le plaisir à travers nos bonnes vieilles carcasses... Mon corps est usé par tous ces soleils rencontrés, ces boues traversées, ces montagnes escaladées, ces étreintes passionnées mais j'ai encore la force de partir pour mon dernier voyage... je ne refuse pas la présence d'un guide, d'une aide...

Pierre la rassura sur sa forme et son aptitude au départ. Il lui récita quelques mots du Tao-tö king de Lao-Tseu :

-" Courbe-toi et tu demeureras droit. Vide-toi et tu demeureras plein. Use-toi et tu demeureras neuf " !

- Pierre, encore un petit secret... j'ai tout de même un peu d'inquiétude. Je crains de faire une mauvaise rencontre. Alors que je travaillais en Inde, j'ai demandé six mois de congés sans solde pour monter depuis Bénarès jusqu'au Sikkim. J'avais lu les livres d'Alexandra David Neel. J'ai été plus loin que Gangtok, jusqu'à Shigatzé au Tibet. C'était en 1958. Une rencontre sur le chemin du retour a failli gâcher le voyage. A une étape perdue, j'ai rencontré un moine qui dans sa jeunesse avait suivi une éducation anglaise. Après avoir sympathisé, il m'a présenté à un ami chinois qui disait chercher à approfondir ses connaissances sur le tantrisme. Il m'a proposé d'essayer avec lui et le chinois. J'avais confiance surtout dans le moine qui me paraissait savant, mais, dès que tous les trois nous avons été nus, le chinois a essayé de me violer et le moine laissa faire. En me défendant, j'ai attrapé un couteau qui traînait là et j'ai tué le chinois. Le moine a du cacher le corps car c'aurait été lui qui aurait été condamné à mort si la nouvelle s'était sue. Quant à moi, le moine m'a maudit et m'a dit qu'à l'instant de ma mort, il me retrouverait pour me punir. Il ne s'est jamais rien passé et j'ai regagné les Seychelles. Je n'ai plus voulu travailler par la suite en Inde... Ce chinois a eu une fin horrible avec tous les coups de couteau que je lui ai portés dans ma crise de nerf.... je n'aurais jamais du accepter cette proposition, c'est de ma faute ! Pierre, si tu pouvais m'aider, je serai sûr de ne pas être inquiétée par ce genre de sort !

 

Quelque peu interloqués par la fin de leur première rencontre avec Maud, Laurie et Pierre décidèrent de se changer les idées place Saint-Michel et dans le quartier environnant. Pierre emmena sa compagne dans une librairie ésotérique. Lors de ses séjours professionnels à Paris, il passait souvent à cette librairie. Au début, il y avait cherché la suite d'un ouvrage sur la vie de Pythagore. Après le récit de l'initiation de Pythagore dans les temples d'Égypte, Pierre était curieux de lire ce que l'auteur américain allait raconter sur le séjour de Pythagore à Babylone, les liens entre Pythagore et les celtes, les druides. Mais le libraire à la barbe de patriarche qui lui aussi, avait attendu la sortie de cet ouvrage, lui avait raconté que cet auteur était récemment décédé à la suite d'une mauvaise chute dans son escalier, mal qui frappe souvent les gens en pleine écriture ! Il n'y aurait donc pas de suite au premier récit. Depuis Pierre venait ici pour mesurer les tendances de l'édition d'ouvrages ésotériques. Il montra à Laurie les livres sur les récits des contacts avec l'au-delà, sur les théories du corps astral, sur les expériences parapsychologiques. Plus tard, au cours de leurs retraites, ils pourraient rédiger eux aussi leurs mémoires. Puis après avoir hésité à se rendre près de la place de la Bastille pour retrouver l'ambiance alsacienne des estampes de Hansi, ils allèrent souper à " l'Alsace à table ", place Saint-Michel. Laurie s'esclaffa en riant. Cela faisait à peine deux jours qu'il avait quitté Strasbourg et déjà, il avait besoin de retrouver sa soupe à l'oignon, sa choucroute, son munster au cumin, sa tarte aux myrtilles et son bock de bière ! Et il voulait l'emmener, elle, au ciel ?

 

Rentrés dans leur chambre d'étudiant, Laurie en psychologue avertie, poussa Pierre à s'exprimer sur cette première rencontre avec Maud. Pierre écarta de suite l'histoire du moine tibétain. Il avait recruté plusieurs fois des infirmières et connaissait bien leur profil, leur attachement aux détails, au respect des méthodes qui leur permettaient d'exercer efficacement leur art. Cette question tenait à des scrupules de personnes particulièrement méticuleuses et Maud en était une pour avoir si bien su traverser les périls de son existence. Non, ce qui interpellait Pierre, c'était la richesse de la vie de Maud. Cette richesse tenait beaucoup à la chance qu'elle avait eu de n'être pas fait prisonnière, de ne pas être tuée au front, de ne pas succomber à une épidémie qu'elle soignait. Le besoin de compenser la mort, de chasser les horreurs de la violence et de la barbarie avait libéré le don de soi-même et le besoin d'amour physique dans le langage des corps seul capable de révéler la vérité des êtres. Mais la génération de Laurie, de Pierre qu'allait-elle transmettre sur son lit de mort ? Les images de quelques prouesses techniques, le nombre de kilomètres parcourus en automobiles, en avion pour courir dix à douze heures par jour après le succès professionnel et de brèves vacances au soleil ? Pierre se souvenait des enfants de la génération de ces aînés, de la révolte de ces adolescents qui déjà avaient compris que la paix et la justice dans lesquelles leurs parents trouvaient refuge pour chasser l'obnubilation de leur passé, s'en allait au rythme des performances matérialistes que l'on demandait à chacun pour promouvoir une société de consommation, seule destinée d'un monde économique capitaliste qui savait maintenant pousser ses outils de production au-delà des capacités du marché pour créer de nouveaux besoins pour celles et ceux qui avaient de l'argent mais se refusait toujours à utiliser ses formidables capacités de production pour distribuer des biens et des services à celles et ceux qui avaient peu ou pas d'argent. Peace and love ! Pierre avait parcouru les foules de ces concerts géants où les jeunes tentaient de déchiffrer dans les musiques de ces nouveaux bardes, les mélodies de l'espoir, de la foi, du rêve prêt au partage et que tous voulaient saisir pour le partager et le rendre enfin réel... Pierre expliqua à Laurie comment ce rêve s'était brisé, comment l'accès à cette réalité s'était refermé sous les ordres d'anciens dirigeants incapables de prévoir les orientations de la civilisation, habiles seulement pour défendre l'ordre établi par les propriétaires de l'ordre économique. Alors, il avait écouté quelques conseils de professeurs, de chercheurs et plutôt que de choisir la carrière des armes pour se tenir prêt à régler les questions sociales et les orientations fondamentales de la civilisation, plutôt que d'entrer de suite dans la vie mystique pour utiliser les forces surnaturelles au secours des humains, Pierre avait choisi de lutter contre le dévoiement de la société en s'attaquant à la démystification du cœur de la société occidentale actuelle : l'institution industrielle.

 

Laurie, sans son pyjama, fit par geste et avec une moue expressive, comprendre à son poète d'amant qu'il devait passer sur le sujet. Elle pensait connaître par cœur le développement qui allait suivre et dont il avait déjà parlé lors de sa conférence. Mais avant de lui tendre les bras, elle admit que nous vivions dans une société où les raisons de vivre s'étaient perdues, du moins pour les personnes qui ne sortaient pas comme eux des sentiers battus et ne vivaient pas du partage de l'amour fou entre des tas et des tas de gens... Elle avoua que leur amour était à la base de leurs raisons de vivre. Pierre, corps tendu sur elle, avant de la prendre avec fougue, lui récita quelques vers de Paul Eluard pour lui certifier qu'elle avait raison :

" Nous n'irons pas au but un par un mais par deux

Nous connaissant par deux, nous nous connaîtrons tous

Nous nous aimerons tous et nos enfants riront

De la légende noire où pleure un solitaire "

Laurie fut pleinement satisfaite de voir que Pierre avait abandonné son statut de loup des steppes et de poète solitaire et maudit. Elle lui tendit les lèvres.

 

Le lendemain matin, après que Marie fut montée leur apporter le petit déjeuner, excuse qu'elle s'était trouvée pour discuter avec cette Laurie qu'elle considérait un peu comme sa fille mais avec laquelle elle pouvait se permettre des liberté d'échanges qu'elle ne se serait pas permise avec sa propre fille, Laurie commença son véritable travail d'enquête sur Pierre. Elle installa son bureau de lycéenne et d'étudiante en face du lit et Pierre, couché sur le lit, dut répondre à toutes ses questions.

 

Comment Pierre s'était-il découvert poète durant sa jeunesse ? Laurie nota que son patient dès l'âge de 4-5 ans avait eu des insomnies qui ne tardèrent pas à dégénérer en somnambulisme. Pierre expliqua qu'en fait, la nuit dans son sommeil, il était réveillé par des présences qui cherchaient à investir son esprit. Ces présences n'étaient pas pacifistes. Aujourd'hui, Pierre penchait pour dire qu'il s'agissait d'esprits qui n'avaient pas trouvé le repos éternel et qui savaient déjà qu'il était capable d'entrer en contact avec son âme et avec la présence divine qui vit en lui. Pour être tout à fait complet et ne rien cacher à sa psy, le poète mentionna les observations très fréquentes en France d'ovni autour des années 1954. Des rapports concordants mais secrets existent sur ce point. Était-ce lié à cet environnement extra terrestre ? Une de ces présences extra terrestre s'intéressait-elle plus particulièrement à lui ? Tout ceci était discutable. Il n'empêche : son esprit était réveillé la nuit par des présences insolites qui agitaient son cerveau. Pierre, fatigué par ces nuits d'insomnie, ne cessait de prier son ange gardien avant de s'endormir. Une image sainte montrant un ange gardien protégeant un enfant au bord d'un précipice se trouvait d'ailleurs au dessus de son petit lit. A partir de ce moment là, il ne se réveilla plus la nuit mais le matin, ses parents et lui devaient constater qu'il se trouvait couché à même le sol dans un autre endroit de la chambre. Par contre, il ne se souvenait plus de rien. A la longue, Pierre se trouva vexé d'ignorer maintenant ce qui se passait la nuit dans son esprit. Il avait comprit que l'ange gardien n'y était pas pour rien mais cela ne pouvait pas continuer ainsi ! Il fallait que Pierre prenne lui même son destin en main et fasse lui-même le ménage dans sa tête. Au même moment, ses parents l'envoyèrent consulter un médecin spécialiste à Strasbourg et devant les interrogations de ce vieux sage, Pierre se souvenait encore aujourd'hui, qu'il avait regardé avec pitié ce médecin qui était complètement à côté du sujet et bien incapable de comprendre cette lutte entre les esprits que lui, petit garçon, connaissait de mieux en mieux ! Bon, il avait bu des litres et des litres d'Atarax prescrit par ce médecin mais ce sirop n'avait servi à rien ! Avant de s'endormir, Pierre dialoguait maintenant avec les esprits mauvais ainsi qu'avec son ange gardien et il parvint à les visualiser tous. Ces esprits tourmentés se trouvaient être parmi les dernières victimes de la seconde guerre mondiale à ne pas avoir trouvé les chemins du ciel et de leur éternité. C'étaient des pauvres victimes totalement abandonnées mais qui, parce qu'elles avaient été en relation avec la région où il habitait, cherchaient une aide parmi les vivants de cette région. Pierre sut alors qu'il devait prier son ange gardien afin que ce dernier les aide. Ce qu'il fit et Pierre fut délivrer de son somnambulisme. Il avait environ 7 ans et lorsque peu de temps après, il fit sa première communion, il se prit à sourire devant le curé de son village qui bienveillant, lui certifiait que maintenant il venait de rentrer dans l'église de Dieu. Ce brave curé fut incapable de comprendre tout le retard de ses paroles par rapport à l'expérience déjà accumulée du jeune poète sur les questions spirituelles et surnaturelles ! Si Laurie voulait des preuves tangibles, elle pouvait chercher dans les archives de la Sécurité Sociale toutes les prescriptions d'Atarax qu'il avait eu durant son enfance... Il avoua à la psychologue que c'est de cette époque qu'est né son goût prononcé pour l'histoire et la géographie car de suite, il chercha à connaître les événements et les lieux qui avaient rendus si misérables les esprits qu'il venait de rencontrer et d'aider.

 

Mais une fois guéri, comment Pierre vers 11 ans se mit-il à écrire son premier poème ? Et d'ailleurs, ce poème indiqué comme le premier de l'auteur dans le premier recueil publié à Paris, est-il bien le premier ? Laurie, de mémoire, l'analysa. Certes, devant ce désir de refuser le cadre laborieux de cette vie pour lui préférer une autre vie connue antérieurement, vie antérieure qui peut être une existence avant la naissance dont l'auteur aurait toujours conscience mais aussi tout simplement vie antérieure qui peut être l'enfance heureuse qu'il vient de vivre dans son village et qu'il doit abandonner pour poursuivre des études et se préparer à travailler, Laurie vit bien sourdre une interrogation fondamentale sur les raisons de vivre. Elle en convint. Dans ce poème, il y a déjà ce malaise de l'enfant poète qui refusera tout au long de la plupart de ses textes d'enfance, de capituler devant les exigences sociales pour leur préférer un autre monde, un autre espoir, une autre réalité apparemment seule perceptible par un poète. Mais comment avait-il écrit ce poème et pourquoi ne pas l'avoir placé en premier dans son recueil ? Pierre raconta que le soir, à l'étude, lors de sa première année d'internat dans une institution religieuse, il se mit à tenir un journal, justement pour sonder un peu plus ce malaise entre une enfance enfin pacifiée et heureuse maintenant qu'il avait réglé le sort de ces esprits tourmentés et toutes les perspectives problématiques que la société adulte lui présentait. Ces heures d'études le soir, dans la chaleur humaine de la centaine de garçons, toute classe confondue de la huitième à la troisième, réunis dans la même grande salle, permirent à Pierre de reprendre un travail sur lui-même comme cela avait été le cas, quatre-cinq ans plus tôt, lorsque dans son lit, avant de s'endormir, il dialoguait avec les esprits et son ange gardien. Mais cette fois, le travail se fit par écrit.

 

Un soir, il fut surpris de sentir en lui comme un gros et puissant volume d'idées venir envahir son esprit. Lorsqu'il donna toute la place dans son esprit à cette imposante présence, il sentit naître en lui le rythme qui pulsait cette présence et sur ce rythme, il écrivit d'un seul jet les vers de ce premier poème. Il comprit que ce texte n'exprimait que faiblement ce qu'il avait ressenti dans son esprit. Toute cette présence imposante ne pouvait pas venir que pour un si faible message. Alors le jeune poète poursuivit son travail pour retrouver le rythme et la musicalité de cette présence. Il y eut d'autres poèmes jusqu'au soir, toujours dans cette étude, où subitement Pierre sentit qu'il venait de trouver une musicalité plus puissante et à travers elle, pour la première fois, l'esprit source de cette musicalité. Alors le jeune poète écrivit vingt vers d'une seule traite et sans ratures comme toujours mais lorsqu'il se mit vers les dix-huitième vers et jusqu'au vingtième vers, à vouloir décrire cet esprit, Pierre se rendit compte d'une part que son esprit était quasiment vidé de toute énergie après cette écriture et que d'autre part, l'esprit réclamait un travail de conscience et de visualisation bien trop approfondi pour l'immaturité du jeune poète novice. Au bout du vingtième vers, le poème achevé dans sa forme littéraire, le poète n'arriva plus à maîtriser cette présence qui avait envahi son esprit. Devant la rupture du contact causée par son inexpérience, Pierre confia à Laurie qu'il vécut un déchirement brutal et foudroyant, plus dommageable encore par le fait que son esprit se trouva vidé de toute force humaine. Ce fut la nuit absolue, son existence se trouva déconnectée de son énergie vitale. Le poète reconnut que ce moment indélébile reste dans sa vie comme le plus douloureux qu'il ait jusqu'ici vécu. Se sentir rejeter violemment de ce monde supérieur sur lequel nous n'avons pas de prises, c'est prendre conscience d'être chassé par sa faute du paradis, d'être condamné à devoir vivre dans les limites étriquées de cette vie terrestre insipide et monotone. La présence s'évacua vers le haut pour sortir de son esprit. C'est à ce moment là que Pierre se retrouva au fond de l'étude. Il vit parfaitement les moindres détails, tous ces dos tournés sur leurs pupitres, l'estrade du père qui surveillait l'étude et continuait sa lecture. Pierre se demanda ce qu'il faisait là et le souvenir de la déchirure se fit et il comprit. Il vit que son corps devait se trouver là dans cette rangée. Oui, c'était bien l'élève du fond de sa rangée qui était devant lui et qu'il pouvait toucher. Alors il s'avança dans la rangée, les élèves ne le voyaient pas et aujourd'hui encore, il se souvenait qu'il avait jeté un coup d'œil pour savoir ce que chacun faisait. Enfin il arriva à sa place. Il vit son corps penché sur le pupitre. C'était bien lui ! Alors délivré de ce lourd fardeau, il exprima le désir de reprendre le cours normal de son existence humaine et il regagna son corps. Il avait suffi qu'il exprime cette volonté pour qu'elle fut réalisée. Il sortit son corps de sa torpeur, il se retourna pour vérifier que les élèves derrière lui dans sa rangée étaient bien comme il venait de les voir. Tout correspondait. Alors seulement le poète comprit qu'il venait de vivre non plus une visualisation mais une décorporation. Pierre avoua avoir eu du mal à vaincre la peur qui avait résulté de cette expérience dramatique. Il n'avait pas vu ou senti la présence de son ange gardien. Il avait été seul face à la présence au pouvoir redoutable. Mais une leçon put être tirée : il avait sollicité le contact avec la présence qui venait en lui et elle s'était manifestée. Ensuite, après son départ, une autre présence avait pu guider calmement, sagement, son esprit pour le ramener dans son corps. Ce n'était pas son ange gardien ou un esprit qui l'avait aidé mais une présence demeurant infailliblement en lui et qui n'avait rien à voir avec les autres. Le jeune poète comprit que sa recherche poétique ne pouvait pas se limiter à un dialogue de son esprit avec sa source et d'ailleurs laquelle des deux ? Non, le chemin n'était pas celui qu'il avait imaginé, qu'il avait pu lire chez d'autres poètes et écrivains. A bien y réfléchir, pour maîtriser cette puissance qui avait submergé son esprit au point de l'arracher de son corps, le poète devait chercher à mieux connaître cette présence surnaturelle qui est attachée à demeure dans sa vie. Parce que celle-ci est de la même nature que l'autre qui était repartie, un dialogue entre elles pouvait s'établir plus calmement, avec moins de déchirures douloureuses. La seule solution, c'est le dialogue de l'âme demeurant en nous avec l'âme générique, l'âme source résidant dans un univers supérieur. Par contre, maintenant qu'il connaissait la puissance phénoménale de cette source, il se préparerait bien mieux pour l'accueillir.

 

Laurie comprit la raison pour laquelle Pierre avait tenu à ce que ce texte serve d'introduction à ce premier recueil de poésie. Elle se souvint de la volonté de Rimbaud de détruire ses premières poésies maintenant qu'il était devenu voyant. Pourquoi Pierre n'avait-il pas détruit lui aussi ses premières poésies puisqu'elles sont incapables de retracer l'expérience poétique vécue ? Le poète jeta un regard courroucé à cette psychologue qui ne faisait que l'embêter. Pourquoi ? Parce qu'il était évident que le poète dans sa recherche de sa source, par les propos qui s'échappaient de ses lèvres, par ses méditations ou ses rêveries, avait une façon de vivre et de penser qui ne pouvait que surprendre son entourage surtout s'il se mettait en tête de justifier ses propos en de longues diatribes ! Parce qu'en sixième, tous dans l'internat le surnommaient du quolibet trouvé par le professeur de français : l'imbécile heureux ! Et cela ne s'était pas limité à ce genre de comportement. Un jour, il fallut bien montrer à cet entourage qu'il était capable de choses que les autres ne pouvaient faire. Oui, s'il devait en dernier lieu se justifier, il pouvait démontrer qu'il était poète... en publiant alors ses poèmes, n'importe quel poème, surtout ceux où personne ne trouverait quelque chose à comprendre de cette expérience magnifique toujours inachevée ! Cela valait mieux que de ne pas pouvoir répondre à cette pression hostile inqualifiable d'un entourage stupide insensible rien qu'au dialogue de l'âme et de l'esprit ! Sans parler du dialogue de l'âme pour l'âme ! Et puis un peu plus tard, s'est posée la question de savoir comment dire à la fille que l'on aime et avec laquelle on veut vivre, que l'on est poète et que ce n'est pas parce que l'on se marie que l'on va arrêter de façonner sa vie aux dimensions de la poésie. Tous les jours nous sommes amenés à actualiser nos raisons de vivre et nos raisons de mourir ! Le mariage ne dispense pas un poète de ce travail qui lui appartient depuis sa naissance et aujourd'hui, il n'y a plus de raison pour un jeune poète de refuser de se marier ! Donc, pour se présenter en tant que poète, Pierre trouva plus simple, au bout d'un moment, de donner un des exemplaires de son premier recueil à Françoise. Si après l'avoir lu, elle était prête à revenir vers lui pour continuer à l'aimer, alors la partie serait gagnée. Françoise ne pouvait ensuite que s'engager à respecter le travail poétique de son mari même si ce travail le conduit un jour à connaître le sort tragique de certains poètes que des puissants ne supportèrent plus et firent mourir pour les faire taire. Ces raisons de garder les poèmes de sa jeunesse tiennent donc dans un pragmatisme affiché, une excuse toute faite, mais Laurie pouvait-elle lui en vouloir ?

 

Laurie fut satisfaite de ces premières réponses. Elle arrêta son interrogatoire tout en convenant avec son poète d'amant qu'il reprendrait le lendemain matin et les matins suivants, jusqu'à épuisement du sujet ! Pierre accepta le principe mais avant que Laurie ne s'habille, il tint à ponctuer son propos et à l'achever en lui chantant un poème de Charles Baudelaire en rapport direct avec cette douleur consécutive à ce déchirement que connaissent les poètes dans leurs relations avec leur source. Il chantonna le poème  " Recueillement " : " sois sage, ô ma douleur et tiens toi plus tranquille " et il mit toute son énergie pour traduire le désarroi, la supplique, la confiance, la révolte et enfin l'apaisement lorsque, comme un long linceul traînant à l'orient, le poète entend avec sa chère douleur, la douce nuit qui marche. Laurie écouta le poète déchirer sa voix lorsqu'il chanta " ma douleur... viens par ici... loin d'eux " ! Laurie apprécia que son amant se montre ainsi devant elle, tourmenté, fragile, soumis à cette douleur de l'exil du monde surnaturel, condamné à attendre la nuit, seul remède pour vaincre son énergie créatrice et contestataire et lui donner enfin la paix quand il se vêt de son linceul pour dormir sur cette terre tel l'endormi du monde céleste. Laurie fut satisfaite que le jeune poète désarçonné par cette première épreuve douloureuse, ait pu trouver dans la lecture des autres poètes matière à comprendre sa situation et panser ses plaies. Cette mélodie que Pierre avait trouvé pour reprendre à son compte l'expérience de Baudelaire en ce domaine fut bien le remède qui lui permit de poursuivre son expérience poétique et Laurie, en elle même, trouva que cette manière de chanter le texte était une illustration bien plus significative et belle de la poésie que ce que Pierre avait pu dire sur Rimbaud lors de sa conférence. Oui, c'est ainsi, sur ce lit, mal coiffé, à moitié nu, l'air penaud et tourmenté, qu'elle le préférait lorsqu'il se mettait à chanter la poésie, celle des autres inséparable de la sienne et Laurie se prit à imaginer qu'elle n'était pas uniquement la muse de ce poète-ci mais la muse de bien d'autres poètes.

 

Songeuse, assise sur le lit à côté de Pierre, elle s'imagina et chercha à qui elle pouvait se rattacher elle aussi. Elle ne serait pas Juliette, ni Yseult mais peut être bien Laure ! Oui, la belle avignonnaise aimée de Pétrarque, cette muse qui à travers la poésie d'amour de son amant avait déjà réussi à vivre avec lui sur terre ces moments de l'autre vie dans lesquels la fusion de l'âme soude les esprits et les personnalités dans une osmose bienheureuse. Laurie sentit qu'elle était à la veille de cette fusion et cela la remplit d'une chaleur vive et agréable.

 

Pierre décida d'emmener Laurie au Louvre voir le zodiaque de Dendérah. Il la conduisit au sous-sol le long des vestiges des remparts de Philippe-Auguste vers la crypte de l'Osiris qui se trouvait[2] dans une petite salle sombre sous l'aile orientale du vieux Louvre. Ils s'immobilisèrent devant un des deux sphinx de Tanis présents au musée. Dans la pénombre, l'on ne distinguait pas sa robe de marbre blanc et rose. Il se présentait tout noir, habillé du secret occulte dont ses formes témoignent. Pierre indiqua à Laurie, accrochée à la voûte et éclairée à jour frisant, la pierre du zodiaque de Dendérah, en fait la sixième copie fidèle sculptée par les descendants des survivants au temps des Ptolémée. Elle était éclairée comme dans son emplacement originel dans une petite chapelle sur le toit du temple. D'après la position des étoiles lors du dernier grand cataclysme reportée sur ce zodiaque, Pierre dit que les calculs astronomiques indiquent que dans mille ans la terre sera entrée dans une période de très forte probabilité où elle basculera à nouveau sur son axe pour chercher un nouveau centre de gravité après avoir éliminé la force de rétrocession qu'elle a emmagasinée dans sa course caractérisée par la précession des équinoxes. Laurie s'adossa au mur et elle aima cette atmosphère propice à la méditation. Le faible éclairage reproduisait l'ambiance d'une salle secrète de la double maison de vie de ce temple antique où les fondateurs de la civilisation égyptienne, les suivants d'Horus, déposèrent leurs connaissances des lois divines venues du continent englouti. Temple d'Hathor reconstruit selon les plans anciens par Kheops puis par le pharaon Pepi Ier vers 3000 avant J-christ, enfin par les Ptolémées et en dernier par l'empereur Auguste, toutes personnes initiées aux plus profonds mystères originels. Dans de tels lieux, parmi cette obscurité, des hommes pendant des milliers d'années ont entretenu la flamme attestant de la lumière divine qui nous conduit devant le Verbe et ils ont forgé dans la parole humaine, la connaissance fondamentale des lois divines et des mathématiques célestes. Ceux qui ont parlé aux peuples d'Europe et d'Asie, aux peuples tout autour de la Méditerranée pour les enseigner, sont passés dans de tels endroits : Moïse, Orphée, Thalès, Pythagore, Jésus, les représentants des deux branches juives et grecques qui transmirent une partie du savoir des temples de la Haute-Égypte. Pierre chuchota à l'oreille de Laurie. A travers cette ambiance, que fallait-il choisir comme mode de vie méditative : la vie solitaire d'un ermite vers qui le peuple dans le besoin s'adresse pour quémander l'aide des forces surnaturelles ou alors la vie monastique d'un groupe de prieurs initiés qui sait unir ses forces humaines et se construire de tels lieux de dialogue avec l'Éternel ? Devant la magnificence de ce décor dépouillé, la réponse était toute trouvée et Pierre rappela à sa disciple que c'est en face du temple de Dendérah que Pacôme établit avec une règle précise les premiers couvents qui devaient donner au monde chrétien le modèle de la vie cénobite, gage de leurs rayonnements séculaires dans la préservation des restes épars de la connaissance fondamentale, que ces règles cénobites ont été transcrites par Benoît de Nurcie au mont Cassin en 500 de notre ère pour fonder l'entreprise de l'ordre bénédictin, entreprise vieille aujourd'hui de 1400 ans, toujours prospère et certainement la plus vieille entreprise au monde. Laurie regarda plus attentivement encore le zodiaque de Dendérah....elle reprit en elle ce message pour parfaire son apprentissage à l'écoute du monde double, du monde surnaturel, à l'écoute de celui qui vit en elle pour la ramener, si elle voulait bien, chez elle, chez nous. Ces milliers d'hommes qui avaient formulé puis défendu le message, la connaissance fondamentale, Laurie avait envie de devenir leur fille, la mère des cadets qui feraient revivre ce comportement des hommes sur le chemin de leur retour chez eux et elle s'imagina en Isis du planisphère qui aide les groupes d'hommes à têtes d'éperviers à soutenir le médaillon, la connaissance de la destinée de la terre...

 

Pierre préférait baser sa réflexion sur les enseignements des anciens plutôt que sur les théories freudiennes dans lesquelles la relation des hommes avec Dieu est placée sur le plan du petit enfant face à une grande personne. Laurie s'impatienta. Elle n'avait pas envie de continuer ce bavardage savant. Elle n'avait pas envie d'aller trop vite, de sauter de Baudelaire aux grands prêtes du temple de Dendérah en passant par le mont Cassin et que sais-je encore... Elle comprenait que son poète d'amant pouvait trouver trop étroites les limites du savoir emmagasiné dans son esprit, qu'il préférait rechercher la connaissance des moments extra sensoriels dans lesquels il pouvait ne plus faire qu'un avec sa voix, sa source dans la fusion de l'âme. Dans la pénombre, elle s'écarta d'un pas pour mieux le regarder complètement captivé par la présence du sphinx et du zodiaque. Sans rechercher son savoir sur les mathématiques quantiques ou les phénomènes parapsychologiques, Laurie se convainquit qu'une partie des présences qui constituent le non être de son amant, se reconnaissaient comme des personnes qui ont été sur le toit du temple de Dendérah et y ont vécu des milliers d'années avant notre ère. Elle vit comme des frissons parcourir le visage du poète et instinctivement, elle se rapprocha de lui. Elle vit quelques gouttes de liquide oculaire couler sur ses joues et avec un doigt, elle les répandit tendrement sur le visage du poète. Elle savait que ce n'était pas des larmes, ni de peine ni de joie mais comme l'humidité de la vie d'un temps lointain toujours présent et qui venait de sourdre, source parmi les sources qui abreuvent le poète. De ses cheveux, elle lui caressa le visage en signe de profonde affection et de tendresse. Il avait besoin de se préparer à faire ce qu'il devait faire avec Maud et elle. Elle était heureuse et profondément touchée qu'il la laissa participer à cette communion intime avec ses sources millénaires dans lesquelles il puisait l'énergie capable de franchir les limites de la vie charnelle. Tous les trois avec Maud, ils prieraient Dieu mais avant de franchir le puits de lumière, d'arriver en haut de la montagne de lumière, ils devaient faire mousser en eux les rayons de lumière pour être capable de s'élever. Laurie n'avait pas oublié Rimbaud et elle avait compris que ces gouttes de liquide oculaire n'étaient que la conséquence de cette mousse de rayons de lumière que Pierre avait laissé se répandre en lui jusqu'à presser les parois de son enveloppe charnelle et faire sourdre ce trop plein de liquide. Elle savait maintenant aussi qu'elle devait laisser le poète se reposer quelque peu, qu'elle n'avait pas le droit de provoquer elle-même la déchirure avec ses moments de communion, que ce n'était pas à elle de provoquer la douleur du partir. Alors, muse fidèle, elle posa sa tête sur l'épaule de son poète et laissant se perdre son regard dans cette lumière à jour frisant sous les rues de Paris comme dans ce monde double, cette double maison de vie enfouie sous les sables près du temple de Dendérah, elle chercha en elle, parmi son non être, s'il n'y avait pas quelqu'un qui avait vécu lui aussi, il y a des milliers d'années, dans ce temple égyptien gardien du message des suivants d'Horus. Certaine de sa recherche, elle se douta bien qu'il en fut ainsi.

 

Une semaine s'était écoulée. Les journées bien remplies étaient rythmées par leur travail avec Maud ainsi que par leur propre travail. Journellement ils échangeaient les fruits de leurs discussions avec le reste du groupe et tard le soir, la messagerie leur livrait la réponse de leurs amis. Tous les trois jours, à l'aide de la webcam connectée à l'ordinateur, il avait été convenu qu'ils participassent à une vidéo-conférence avec le club et quelques correspondants spécialisés sur les questions abordées. Lors de leur première liaison sur le réflecteur, Sepp leur avait expliqué le phénomène de la précession des équinoxes avec des schémas et un correspondant spécialiste de la question avait été jusqu'à reprendre la définition de la précession écrite dans le Temple de la Dame du Ciel à Dendérah : " La précession est le mouvement presque invisible par lequel les équinoxes changent continuellement de place, allant d'orient en occident très insensiblement, faisant apparaître le Soleil toujours reculant au cours d'une Grande Année d'environ vingt-six mille ans, dans les constellations dites zodiacales, qui ceinturent l'équateur céleste[3]." Le correspondant leur indiqua que cette définition avait été fidèlement reproduite en 1820, à l'article " Précession " de " l'Encyclopédie Méthodique et Mathématique ". Frantz et Anke venaient d'amasser une documentation fournie sur les initiatives qui allaient dans le sens de leur entreprise, notamment aux U.S.A. où des agences de voyages menaient les clients dans des lieux symboles d'une haute spiritualité aussi bien en Asie qu'en Amérique du Sud. Ils parlaient aussi de l'ouverture d'universités libres enseignant les voies de la recherche spirituelle, de l'équilibre sexuel, de la connaissance des phénomènes parapsychologiques. Grâce à Internet, ils pouvaient voir des photos de ces centres de formation, les visages de certains formateurs, des extraits de leurs discours. Anke donnait à Laurie des adresses de sexologues ou de psy qui se posaient en véritable professeurs d'amour et donnaient des leçons pratiques de comportements sexuels. Laurie et Pierre souriaient, ils avaient montré la voie et les autres membres du club suivaient... mais qu'adviendrait-il lorsque ce bel élan rencontrerait inévitablement un obstacle posé par les dirigeants de cette société dont ils se démarquaient ouvertement ? Auraient-ils la force et le savoir-faire pour balayer l'obstacle et continuer leur chemin ? Ils étaient venus à Paris pour forger cette victoire et ils ne pouvaient pas oublier cette mission.

 

Un soir en rentrant de chez Maud avec laquelle ils discutaient de la vie de leur entreprise tant elle restait vive d'esprit malgré sa maladie et tant elle s'enthousiasmait pour un mouvement qui ne se contentait plus de soigner la misère mais qui voulait éradiquer les causes mêmes de cette misère, ils rencontrèrent un couple de lycéens qui s'embrassaient sous une porte cochère dans une demi-obscurité. Ils se rappelèrent l'histoire de Frantz et Anke. Ils allèrent vers les adolescents et sans les effaroucher, les firent monter dans leur chambre. Laurie leur offrit une boisson fraîche puis pour vaincre la chaleur accumulée durant la journée sous le toit, elle se déshabilla puis déshabilla en même temps Pierre et le garçon, enfin elle s'occupa de la fille. Laurie les poussa tour à tour dans la cabine de douche attenante pour les laver puis sur la couette à même le sol, elle dirigea l'échange. En maîtresse attentive elle conduisit les adolescents à la vérité de leur plaisir et de leurs émotions. Ses paroles envoûtantes canalisaient les gestes et les baisers sans aucune provocation dans un bien-être sensuel et lascif. Romain et Claudine avaient vite compris que chez ce couple d'amants, l'intensité du bonheur cherchait une régulation dans un partage et en voyant Pierre et Laurie s'aimer aussi tendrement et profondément devant eux, parler d'amour avec naturel et une connaissance si profonde et assurée, eux aussi s'étaient enlacés de plus en plus étroitement, les femmes mêlant leurs respirations puis les plaintes de leurs voix dans une communion enfin trouvée. Après avoir prévenu les parents respectifs des adolescents, il allèrent tous souper au restaurant puis remontèrent faire l'amour avant de se séparer en promettant de se revoir pour d'autres partages.

 

Une fin d'après-midi, Pierre ramena Laurie dans la crypte de l'Osiris au Louvre puis il l'invita dans sa promenade favorite à Paris. Après s'être recueilli dans la crypte de l'Osiris devant le sphinx et le zodiaque, il aimait traverser la cour du Palais-Royal puis par la galerie de Montpensier, le jardin du Palais-Royal. Elle le suivit, amusée de partager les habitudes parisiennes de son poète qu'elle aurait de prime à bord plutôt vu déambuler sur les trottoirs de Pigalle... quoiqu'en réfléchissant, elle se doutait que Pierre, fin connaisseur aussi en ce domaine là, préférât les clubs pour couples allemands face auxquels certes, Pigalle ne tenait pas la comparaison. Mais non, elle n'irait pas à Pigalle ! Elle traversa à son bras la galerie de Montpensier, il lui fit lire amusé la carte du " Grand Véfour " puis bras dessus bras dessus, dans leurs chamailleries d'amoureux, il la conduisit rue de Richelieu, à la Bibliothèque Nationale.

 

Tel un habitué des lieux, après avoir montré sa carte, il poussa Laurie dans la salle de lecture et ils s'installèrent à leurs places désignées. Pierre alluma la lampe de bureau et tandis que Laurie se perdait à dévisager tout à la fois la coupole de verre, les étagères en hémicycle, les autres lecteurs besogneux sous la lumière de leurs lampes de bureau, Pierre revint avec un livre de Chrétien de Troyes: " le chevalier de la charrette ". En préambule, il déclara qu'il avait pris ce livre non pas pour poursuivre la trace qui depuis Dendérah, Pacôme, les moines, Cluny, Cîteaux, Clairvaux arrivait à Troyes, au temps des Templiers, à Chrétien de Troyes dont les ouvrages pouvaient servir à retrouver les chemins secrets de la forêt d'Orient et quelques trésors !...non, il voulait lui parler d'une des épreuves qu'elle subirait lors de leur prochain voyage à travers le puits de lumière. Le livre au papier vieillot donnait une allure de haute vénérabilité et Laurie se fit attentive à la leçon de son maître... Elle se secoua pour bien vérifier son état d'éveil. Elle n'avait jamais pensé venir dans un tel endroit au cours de ces quatre semaines. Même étudiante, elle ne venait pas ici mais elle se rangea du côté de l'évidence : à l'époque, elle n'avait pas pris un poète comme amant ! Pierre lui résuma le début du livre puis l'ouvrit au chapitre " le pont de l'épée ". En silence, ils lurent le passage. Laurie crut comprendre qu'elle devait faire le lien entre le chevalier monté dans une charrette et le poète qui a pris le courage de sa lâcheté pour ne plus écrire mais aller étudier l'industrie. Tous deux pouvaient être couverts d'infamie mais tous deux avaient les moyens de racheter leur conduite. Elle réfléchit pour saisir le sens du comportement de Lancelot qui la concernerait : se mettre nue pour se traîner sur la lame d'une épée et franchir le défilé qui mène au royaume promis. Certes du point de vue de la sécurité, le sens est plausible ; plutôt que de périr parce que le métal de votre armure, le cuir de vos chaussures vous auraient fait glisser sur la lame, il valait mieux que votre chair s'entaille sur la lame et que vous arriviez sauf de l'autre côté. L'idée est bonne, mais il faut le faire ! Elle comprit que se mettre nue n'était pas pour elle la question... elle était prête à le faire même en plein milieu de la Bibliothèque Nationale où une muse nue peut avoir sa place à côté de son poète mais ce n'était pas le problème ! Avec effroi elle comprit deux choses : Pierre ne viendrait pas l'aider au cours de la traversée et en fait, il ne savait pas si la fusion des êtres qui est possible en état de décorporation résisterait à la course formidable menée par celui qui vit en nous, à travers le puits de lumière. C'était chacun pour soi, chaque parcelle de celui qui vit en eux trois passerait respectivement dans son propre puits de lumière, sur son propre pont de l'épée. La deuxième chose qu'elle comprit, c'est qu'elle devrait impérativement se détacher, se couper au sens littéral de toutes attaches avec sa vie corporelle. Elle serait soumise au doute, au regret de se séparer d'éléments vécus, à la peine de laisser des êtres chers et tout ceci pouvait faire échouer sa traversée, la précipiter au fond du ravin, dans les griffes de la présence qui jamais ne dit rien. Les attaches de son existence charnelle défileraient sur la lame d'une épée et elle devrait se décider à les trancher en pleine confiance sur la suite de sa passion. Pierre lui serra fort la main. Par transmission de pensée, il savait qu'elle avait vu juste. La seule issue consiste à couper et tailler encore dans sa propre chair ! Sous la coupole, elle fixa ses yeux embués de larmes secrètes dans le regard perçant de son maître et dans un murmure, elle lui jura de ne pas compter les gouttes de son sang, d'exacerber son courage pour vaincre la dernière de ses craintes et de ne se laisser vivre que par sa seule quête passionnée d'Amour. Elle relut un passage : " Mais d'Amour qui le guide, il reçoit baume et guérison. C'est pourquoi son martyre était pour lui délice ". Elle regarda tout autour d'elle. Dans ces rayonnages, quel livre pouvait lui enseigner ce qu'était cette force d'Amour ? Non, ce n'était pas la bonne direction, la force d'Amour se tenait cachée derrière les yeux bleus et lumineux de son poète d'amant. Ils s'aimaient mais ce soir, sous ces lumières, sous cette coupole, dans cette chaude intimité de la Bibliothèque Nationale, elle réalisa que leur amour était encore disproportionné, que seulement l'épreuve qui les attendait, allait les réunir à jamais sur un même plan d'égalité, dans la même unité qui vivait déjà par delà les limites de leurs corps, par delà la chaleur de leur sang, ce sang qu'ils avaient déjà mêlé dans un serment puéril un soir de juin sous le grand chêne, quelque part à la lisière de la forêt palatine.

 

- Laurie, tu as compris ce qu'il faudra faire. S'il n'y a qu'une leçon à retenir, c'est celle-ci : coupe immédiatement tous liens qui voudraient te retenir dans ta vie corporelle... Ta passion, c'est de laisser ton corps....Il ne sera pas encore forcément mort, le Verbe peut t'ordonner de revenir dans ton corps et il se remettra à fonctionner tout seul. Quant aux cadavres, ce ne sont que des histoires de fossoyeurs. Si tu parts avec celui qui vit en nous et qui est l'énergie d'Amour, alors tu n'auras aucun mal, ton sang coulera puis séchera et tu vivras ! Le reste ne dépend pas de toi et souviens toi toujours que la force d'amour ne te trahira jamais, qu'elle te fera toujours du bien, que tu ne ressentiras jamais rien dans ton corps, que tout se passe ailleurs, en dehors de ton enveloppe charnelle.

 

Laurie resta songeuse. Il alla ranger le livre et ils quittèrent la salle de lecture. Alors en lui souriant, elle l'entraîna dans les ruelles des quartiers de Paris qu'elle avait l'habitude de fréquenter. En fin de soirée, après un repas dans une petite auberge du quartier du Marais, devant une tasse de café, Pierre lui parla brièvement des lois divines et des mathématiques célestes et il rappela à Laurie leur première discussion chez Amadeus au sujet des mathématiques quantiques, du théorème de Bell, du monde double et de la non détermination du monde. Pierre pensait que Laurie verrait une source de contradiction entre ces deux apports de savoir mais elle le regarda avec des yeux ébahis. Non, elle n'avait pas cherché à faire ce rapprochement ! Dans un geste de mauvaise humeur, elle indiqua à son compagnon qu'elle en avait soupé de toutes ces leçons de choses. Puis aussitôt elle s'excusa. Elle savait que le voyage dont il était question, en dehors même de son cadre de folie familière, impose une préparation méticuleuse pour se constituer une foi inébranlable capable de soulever des montagnes, de faire mousser en son âme les rayons de la lumière divine pour se soulever plus haut que la montagne qui cerne le puits de lumière.

 

Pierre l'avait convaincue que leur projet avait déjà vécu dans des temps anciens, que des millions d'hommes avaient combattu pour le faire vivre et le défendre. Elle le laissa poursuivre. Les lois divines et les mathématiques célestes sont la traduction d'une écoute fidèle des mouvements de l'univers voulus par Dieu. L'homme est capable de les lire et de les comprendre s'il reste à l'écoute de Dieu en suivant les mouvements célestes qui nous renseignent sur l'évolution prochaine de notre terre. Il calculera alors à partir de ces signes le moment où un cataclysme surviendra. Une comète de métal et non plus de pierre et de glace peut venir tout à coup bouleverser le champ magnétique terrestre et inverser les pôles, nous en avons la preuve à travers les images fossiles du magnétisme de la terre figées dans des coulées de lave susceptibles de conserver la trace de ce magnétisme. Celui qui lira ces signes, sauvera ainsi les hommes qui se fieront à sa parole. La précession des équinoxes n'implique pas un déterminisme du déluge ou de la fin de l'humanité. Il n'est pas possible de savoir par un calcul scientifique si le basculement de l'axe de la terre élimine complètement la force de rétrocession emmagasinée par le globe. Il n'est pas possible de calculer si le nouveau centre de gravité de la terre tiendra 26 000 ans, 20 000 ans ou seulement 13 000 ans avant de basculer à nouveau. Il est impossible de prévoir quelle force sera libérée lors de ce basculement, quelle plaque tectonique sera la plus touchée, si des montagnes vont se soulever d'un mètre, de milliers de mètres ou au contraire s'effondrer. Bon nombre d'astéroïdes ne sont détectés que deux à trois jour avant leur passage à proximité de la terre. Il n'empêche que tous les soixante douze ans, lors de l'avancée d'un degré dans le mouvement de précession, cette force supplémentaire emmagasinée par le globe se libère partiellement par des séismes plus puissants. Ce cycle est connu et Pierre demanda à Laurie de le vérifier auprès de la population de Tokyo. En restant à l'écoute des lois divines et des mathématiques célestes, les hommes peuvent seulement enregistrer les signes des mouvements de la terre et de l'univers et petit à petit une prédiction plus fiable peut se faire jour mais elle n'aura jamais la force d'une démonstration scientifique. L'action aura bien lieu mais ses conséquences ne sont pas établies. Les hommes peuvent intervenir pour limiter sur eux les effets de ces mouvements célestes. C'est là où l'humanité échappe à un déterminisme. De l'imprécision des conséquences des mouvements célestes naît l'implication que toute l'humanité doive se préparer à surmonter le cataclysme et que n'importe lequel des croyants peut être sauvé s'il croit en la parole. Une barque de roseaux enduite de bitume et aux lignes effilées suffit à franchir les flots déchaînés. Le modèle de cette barque sacrée repose au pied de la grande pyramide. Une reproduction plus massive a été construite à Abousir. De même si l'âme regagne inévitablement son origine en Dieu lors de la mort du corps, elle n'emmène pas automatiquement et à chaque fois de la même manière notre visage humain rassemblant les traces de notre vie charnelle. L'individu peut intervenir sur le déroulement de sa passion par un apprentissage spirituel. Si l'action est voulue par Dieu et si l'homme ne peut s'y soustraire, rien ne conduit à une fatalité qui serait funeste pour lui, il peut s'en libérer et gagner son salut s'il est resté à l'écoute de Dieu. Personne ne peut lui interdire le choix des moyens pour y parvenir, aucune religion, aucun culte, aucun pouvoir car ce travail n'est pas du domaine du troisième niveau de connaissance mais bien des deux premiers. Pour que ce travail puisse exister en temps, en lieu et en moyens de vie, il est nécessaire que les règles sociales soient établies à partir des deux premiers niveaux de connaissance. Laurie avait fini son café. De mauvaise humeur, elle rassembla ses affaires et se leva. Dans la rue, comme pour évacuer sa rancœur d'avoir du subir une fois de plus les soliloques de son compagnon, elle se fit plus agressive :

 

- Pourquoi ne discutes-tu pas de tout ceci avec Maud, tu as peur d'elle ? Parce qu'elle en sait plus que toi ? Qu'elle ne s'est pas contentée de lire des bouquins mais parce qu'elle a été en discuter avec les gens, en Inde, au Tibet, en Afrique, avec des prêtres, des sorciers qui ont participé à la guérison de ses malades ? Pourquoi ne prépares-tu pas correctement Maud à son dernier voyage ? Tu ne cherches pas à savoir si elle maîtrise les états de décorporation, si elle a déjà traversé le puits de lumière ? Nous devons partir avec elle et elle ne sait même pas ce que nous voulons faire avec elle à l'instant de sa mort ! C'est un peu gros ! Tu parles, tu ne fais rien ! Je commence à en avoir marre de devoir toujours te pousser, c'est très fatiguant !...c'est même énervant !

- Maud n'a pas besoin de mes discussions, elle a fait son choix et sait très bien comment quitter dignement son enveloppe charnelle. Elle sait que nous l'accompagnerons et le moment venu, elle acceptera nos présences. Pour le moment, elle croit que ce sera à travers nos prières que nous l'accompagneront chez elle et elle n'a pas tort ! On ne peut pas apprendre des techniques pour traverser le puits de lumière, il suffit de le demander avec foi. Par contre, chez nous, nous devrons nous séparer d'elle car nous reviendrons sur terre dans nos corps. Seulement lorsqu'il s'agira de conduire notre relation avec la présence divine, c'est moi qui agira, c'est toi qui agira et Maud est incapable de m'apprendre quoi que ce soit sur ce point tout comme toi !...Tu devras me suivre coûte que coûte et si tu me perds et te débrouilles mal, tant pis pour toi, tu seras rejetée sur terre comme un débris d'épave et tu seras folle jusqu'à ta mort... je ne pourrai plus rien pour toi et je te quitterai. C'est impensable que là-haut tu te sépares de moi, ce serait le plus terrible crime qu'un être humain puisse commettre en la présence de Dieu. Tu as fait le choix de m'aimer, je te pardonne ton agressivité mais si tu veux partir avec Maud et moi, tu es condamnée à m'aimer comme peu d'êtres humains se sont aimés. Très peu de gens osent imaginer un tel lien d'amour capable de nous emporter, de nous faire vivre une passion surnaturelle une fois nos corps abandonnés. Aucun mot n'est capable de le décrire. C'est de l'indicible pur, du mystère totale qui te submerge complètement ! C'est face à cet indicible que le poète arrête d'écrire. Jamais tu ne devras chercher à savoir où est la terre, chercher à mesurer le temps pour le comparer au temps humain, chercher à connaître toutes les présences qui se révéleront faire partie de mon non être... tu ne t'occuperas que de ton non être. Il ne te restera qu'à avancer en totale confiance sans te poser de questions, sans aucun signe d'agressivité, de passivité ou de manipulation. Jamais tu n'auras été autant toi même avec des limites qui d'instant en instant reculeront vers l'infini. D'accord, je crois que nous avons scellé avec Maud le premier contrat inter personnel à base de sacré. J'admets que je fais de la sur qualité en peaufinant ce contrat. Maud est prête. Je lui poserais des questions et tu verras, elle a les réponses et maintenant laisse moi, j'ai besoin de retrouver mon silence !

 



[1] Anne Spoerry

[2] dans son ancienne présentation avant les travaux de réimplantation des collections égyptiennes

[3] sur Terre, nous constatons deux révolutions annuelles différentes l'une de l'autre. Celle de la Terre est une ellipse même si celle-ci est de très faible amplitude alors que la course apparente des étoiles est parfaitement circulaire et permet de placer les douze constellations zodiacales sur un équateur céleste exactement de 360 degrés. Lorsque le soleil aura accompli sa révolution annuelle, soit un tour complet de 360 degrés, la révolution terrestre se retrouvera en recul de cinquante secondes d'arc, recul appelé rétrogradation précessionnelle, mathématiquement irrattrapable dans l'espace. Les points équinoxiaux, sur le grand axe de l'orbite elliptique, sont soumis à l'influence des planètes qui les poussent en avant alors que l'influence de la terre les fait reculer. Cette oscillation des équinoxes se produit lors de la rupture des points d'équilibre quand la terre, en pivotant sur son axe invisible, reprend un nouveau centre de gravité.

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