La mort de Maud et la transfiguration de Laurie et Pierre

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Le lendemain était un mercredi et vers 9 heures, ils prirent le petit déjeuner dans leur chambre avec Romain et Claudine. Ces deux jeunes resplendissaient de bonheur. Laurie leur faisait tous leurs devoirs d'anglais. Impatients de foncer dans la vie pour vivre plus librement l'amour qu'ils s'étaient trouvé, un peu à la manière de ce couple d'amants du pays de Bade dont les témoignages et les récits les captivaient. Eux aussi avaient hâte de rencontrer Maud, de s'associer plus intimement à cette histoire extraordinaire dont ils étaient devenus acteurs. Leur mission avait été éclaircie : ils allaient garder la chambre, le temps que Laurie et Pierre reviennent dans leurs corps. Cette mission de suite leur parut naturelle tant elle s'inscrivait dans le cours logique de l'histoire de Laurie et Pierre que maintenant ils connaissaient presque par cœur. Pour meubler le temps disponible jusqu'au début de l'après-midi, ils décidèrent de retourner dans la crypte de l'Osiris pour méditer dans la pénombre d'où ressortait l'image sculptée par les hommes il y a une dizaine de milliers d'années. Ensuite ils se rendirent au chêne du Bois de Boulogne pour y déposer quelques fleurs en souvenir de ce lieutenant des F.F.I., chef des derniers résistants fusillés par les nazis peu de temps avant la libération de Paris... en souvenir de cet homme dont enfant, Pierre avait tenté de dresser le portrait héroïque en déchiffrant le regard sobre et digne de cette veuve qui vivait quelques maisons à côté de lui... en souvenir de tous ces hommes, ces femmes, ces enfants qui à travers le monde et de tous temps, n'avaient pas choisi leur façon de mourir et qui avaient du trouver leur chemin à travers les horreurs les plus atroces, en souvenir des petits enfants empalés vifs sous les yeux de Jasko... Puis ils revinrent sur Auteuil.

 

Maud les attendait. Elle fut soulagée de voir finir son attente solitaire et elle leur sourit à tous quatre avec une vitalité transperçante. Ses valises étaient rangées dans l'armoire ; tout était en ordre. Maud, tout comme Laurie et Pierre, n'était pas adepte de l'euthanasie. Elle comprenait que dans la misère spirituelle de cette société matérialiste, les progrès scientifiques de la médecine qui prolongent la vie, la vie même définitivement perdue, interpellent les gens. Cette société qui avait volé le temps de leur spiritualité en les obligeant à suivre les règles draconiennes de l'institution industrielle organisée sous le principe d'Efficacité ne pouvait maintenant atténuer leurs dernières souffrances qu'à travers le recours à l'euthanasie, la mort douce dans le sommeil artificiel. La science devait prendre ses ultimes responsabilités et conduire seule, sans l'aide du surnaturel, les derniers moments d'agonies les plus terribles ! Maud, quant à elle, admettait qu'elle était capable de suivre la voie naturelle de l'être humain en partance chez lui. Elle n'avait pas perdu sa vie spirituelle au cours d'études ou d'une vie professionnelle matérialistes. Elle n'avait pas sombré corps et âme dans les problèmes concrets de la gestion de cette société industrielle. Aujourd'hui elle n'aurait pas besoin des expédients de la science pour arrêter le cours de ses souffrances. Elle avait beaucoup appris à côté des mourants qu'elle avait connus sous toutes les latitudes. Elle voulait choisir l'instant de son départ, les personnes qui seraient là autour d'elle, le moment où elle serait encore lucide pour prier intensément toute seule, établir le contact avec son âme, se confier toute entière à son âme pour qu'elle l'emporte dans sa vraie vie. Ce n'était pas pour elle une question de prolonger son existence de quelques jours ou quelques semaines. Elle savait qu'elle allait rejoindre son éternité et que si elle se débrouillait bien avec le Verbe qui ordonne l'éternité, peut-être pourrait-elle revenir auprès des êtres chers encore sur terre pour les aider. C'était cela son avenir immédiat et non plus l'aggravation de sa maladie, la généralisation de ses souffrances.

 

D'ailleurs, depuis ce matin, elle assurait qu'elle n'avait plus mal. L'amour rayonnait sur tout son visage. Romain et Claudine comprirent un peu plus que Maud n'allait pas mourir, qu'elle était impatiente de partir et que ces derniers moments n'étaient qu'attente superflue. Claudine en femme déjà avisée, fit le décompte de tout l'amour que Laurie leur avait donné, elle calcula tout l'amour qu'un poète comme Pierre pouvait donner et c'était bien plus que la meilleure des femmes non poétesses. Elle additionna toutes ces amours de Maud, de Laurie et de Pierre et elle admit que le compte devait y être, qu'ils avaient droit au bonus ! Elle se remémora la leçon de Laurie sur la création du bonheur. Elle ne savait pas encore trop quoi partager et modestement, elle prit acte de son jeune âge pour faire ce qu'il lui était seulement possible de faire : rêver ! Elle n'irait pas avec Maud, Laurie et Pierre mais en rêve, elle serait avec eux tout au long du voyage. Romain lut sur les lèvres de sa compagne le message et comprit ce qu'il devait faire lui aussi : rêver, chercher à capter l'irréel, l'autre réalité qui allait se produire devant eux.

 

La deuxième chevalier de leur mouvement

  

- Maud, tu es prête au départ. Parce que j'ai fait parler le père de Laurie, celui qui fut probablement le seul que tu as autant aimé, tu me fais confiance pour t'aider à franchir la mort de ton corps et accéder à ta vraie vie. Mais qu'attends-tu de moi ? Des prières ? As-tu prié pour quelqu'un dans ta vie et ta prière a-t-elle été exaucée ?

- Oui, j'ai souvent prié et tôt ou tard mes prières ont toujours été exaucées.

- Qui répond à nos prières ? Des esprits défunts, des anges, Dieu ou une présence qui vit en nous ?

- Dès la fin de ma prière, une présence vivant en moi m'a à chaque fois assurée que ma demande serait entendue. Après, il se peut que des intermédiaires soient intervenus mais cette présence avait les moyens de tout faire elle-même.

- Dans notre existence terrestre, comment pouvons nous nommer cette présence ?

- Pour moi, j'ai toujours su que c'était mon âme. Dans ma vie, j'ai utilisé mon corps et mon esprit pour parler à mon âme et c'est elle qui est en relation avec les présences surnaturelles.

- Ton âme ne vit pas seule avec ton corps et ton esprit ?

- Non, je suis croyante, je crois que mon âme est une parcelle divine toujours reliée à Dieu

- As-tu rencontré Dieu ? As-tu eu des expériences extrasensorielles, des décorporations ?

- Non, pas moi-même mais des personnes m'ont confié qu'elles avaient connues ce que tu dis.

- Dans ta foi, comment expliques-tu que Dieu soit Trinité ?

- Pierre tu ne vas pas me dire que si je te récite mal mon catéchisme, je ne vais pas avoir droit au paradis... après tout ce que j'ai vécu !

- Tu as raison, excuse moi ! Si tu m'as choisi comme guide pour franchir ce passage, tu attends peut-être de moi que je partage mon expérience de poète sur ce point. Tu n'es pas obligée de me croire. Lorsque notre corps est en danger mortel, l'âme se prépare à le quitter pour se mettre en sécurité. L'esprit reçoit le message que l'âme va partir. S'il réagit correctement, il demande à l'âme de s'unir à lui pour partir avec elle. L'âme ne peut jamais refuser et tous deux traversent le puits de lumière pour quitter notre univers. Si l'esprit est frappé de stupeur devant la perspective de la mort du corps, il reste seul et une présence qui jamais ne dit rien l'emporte dans les ténèbres. Une fois le puits de lumière franchi, une autre présence filtre notre arrivée. Si rien ne nous retient sur terre, elle nous permet d'aller plus loin à la rencontre d'une troisième présence dans laquelle pour l'éternité nous nous retrouvons, image de notre dernière existence terrestre présente et fondue dans l'immensité de ce que nous appelons Dieu. Nous découvrons que l'âme qui fut la nôtre a porté d'innombrables existences terrestres avec lesquelles nous sommes en harmonie bienheureuse. C'est ce constat des trois présences bien perceptibles à un moment donné de ce voyage qui a fait que les initiés, dans toutes les religions, ont décrit Dieu sous forme de Trinité. C'est le Verbe, celui qui ordonne notre passage, que l'on appelle aussi le Saint-Esprit parce qu'il lit instantanément dans nos vies pour y relever nos raisons de mourir et d'accéder à la vraie vie. Celui qui vit dans notre âme et la dirige, répond à nos prières, qui est unique et pourtant vit dans l'âme de chaque être humain, c'est celui qui nous fait ressusciter de la mort, c'est le Christ, la parcelle divine fait homme. C'est le fils de Dieu. Certains l'appellent Christ-Roi car c'est bien lui qui gouverne notre existence terrestre si du moins par nos prières, nous lui demandons conseil. Et lorsque nous unifions notre esprit avec notre âme pour nous laisser guider par le Christ, nous accédons à une existence terrestre de fils de Dieu. Maud, je ne vais pas te demander si tu crois être aujourd'hui une fille de Dieu. Cela n'a plus d'importance !

- L'essentiel, c'est qu'à l'instant de ma mort, par mon esprit, je demande au Christ qui me répond lorsque je m'adresse à lui dans mes prières, de me prendre avec lui lorsqu'il s'en retourne vers notre père, vers Dieu et si ma demande est confiante, d'avance je suis assurée qu'il me prendra avec lui et que je ne tomberai pas dans les ténèbres.

- Une dernière chose. Comment penses-tu que Laurie et moi pouvons le mieux t'accompagner dans ce voyage pour dire à tous que tu es bien ressuscitée à ta vraie vie ? Peux-tu dire si le père de Laurie est bien ressuscité à sa vraie vie ou bien s'il est encore en attente d'accéder à cette vraie vie ? Un esprit qui nous parle, est-il resté proche de nous ? Est-il rentré ou non au paradis ? Qui va le savoir ?

- je te comprends mais où veux-tu en venir ?

- Nous allons t'accompagner, Laurie et moi, à travers ce voyage. Rassure-toi, nous n'allons pas prendre ta place ou te gêner, être un poids qui ralentira ce voyage. Laurie sait se décorporer comme moi. Ce voyage chacun de nous trois le vivra séparément. Chacun devra fusionner son esprit avec son âme lors du départ mais ce que tous trois nous pourrions faire, si tu es d'accord, Maud, c'est de ne pas nous limiter à cette seule demande de l'esprit. Pour toi, l'âme va comprendre qu'il est légitime de laisser maintenant ce corps aller à sa mort. Si par contre tu lui demandes d'entreprendre cette traversée du puits de lumière en compagnie de nos deux âmes à nous et ceci dans un témoignage d'amour magnifique, à mon avis, elle ne pourra pas refuser et nous attendra. Si nos trois âmes fusionnent pour traverser ce puits de lumière, alors nous te quitteront au paradis et nous seront certains que tu es bien dans ta vraie vie. Regarde ! Toutes tes prières ont été exaucées ! Pourquoi pas celle-ci ? Laurie et moi feront la même prière à nos âmes respectives ! Cela ne peut que marcher ! Ah !, il reste une dernière question : dans quel but nous arrogeons nous le droit de faire cette prière pour partir avec toi ? Nous t'avons expliqué ce que nous faisons dans notre entreprise. Tu comprends que pour mener à bien une telle évolution, nous devons être des fils de Dieu capables de surmonter les obstacles que nos sociétés vont nous opposer. Pour avoir cette force et ne pas décevoir ceux qui auront créé avec nous du sacré, nous avons le droit et le devoir de la chercher auprès de Dieu. A ce stade, prier devient insuffisant. Je dois utiliser toutes les connaissances que celui que nous nommons Dieu m'a données à travers ce dialogue de l'âme pour l'âme que j'ai établi, pour me présenter devant lui en toute humilité et confiance et lui demander ce pouvoir de ne pas faillir. Comment me présenter à lui ? Tout seul ? Comme un aventurier perdu ? En lui récitant une centaine d'alexandrins à sa gloire ? Ne crois-tu pas Maud que je doive me présenter devant lui en lui apportant un formidable témoignage d'amour ? En lui démontrant que je sais dialoguer avec mon âme et avec le Verbe ? Que je sais partager ce voyage de mon âme, cette passion avec d'autres personnes : une personne qui franchit la mort pour renaître à sa vraie vie et une personne qui comme moi, s'en retournera sur terre pour témoigner de cet amour divin et du partage de cette passion, de la communion des vivants ?. Nous serons trois... comme à son image et partageant un amour humain déjà enrichi par l'amour divin ! Ce projet n'est-il pas des plus raisonnables ? Ai-je un autre choix maintenant que j'ai connu Laurie, son père, les amis de notre mouvement, maintenant que je te connais, Maud, toi qui fais partie de ceux que j'aime ? Crois-tu que je vais te laisser quitter ton corps comme cela, simplement avec quelques prières et encore que je ne composerais même pas... que je lirais dans un missel ?

- Si j'oublie de le demander ?

- Ce ne sera pas grave ! Nous demanderons à nos âmes de nous unir à la tienne et si nous découvrons que la tienne n'a pas fusionné avec ton esprit, alors je demanderai à nos deux âmes d'arrêter le voyage et de partir aider ton âme à retrouver ton esprit. Si tu as fusionné avec ton âme et que tu as oublié de nous attendre, nos deux âmes sauront bien te rattraper... Remarque que tu aurais intérêt à te présenter devant le Verbe comme faisant partie de ce trio uni par un amour humain des plus exceptionnels... sur une carte de visite, à l'entrée du paradis, tu ne peux pas rêver d'un meilleur sésame !

 

Maud sourit, contente et vaincue par les propos de son poète de guide. Elle se tourna vers Laurie pour lui dire combien elle sera heureuse de ne plus revenir dans son corps après ce voyage, combien elle priera pour Laurie, pour qu'elle supporte encore longtemps de partager la vie d'un tel poète. Maud finit par admettre que vivre constamment entre ciel et terre n'était pas fait pour elle. Dans ces histoires de voyage pour remonter au ciel avant de revenir de plus bel sur terre, il lui suffisait d'une fois... d'une seule et définitive ! Ils parlèrent des dernières questions liées à leurs familles. Maud insista pour que Laurie lors de l'enterrement dise ceci et encore ceci à tel ou tel. Bien entendu, elle leur avait écrit ou leur laissait un dernier mot chez son notaire mais sa foi et sa joie étaient si fortes qu'elle n'arrivait pas à s'imposer une limite dans le désir qu'elle avait de les communiquer. La fatigue gagnait Maud et elle passa aux dernières recommandations. Elle avait refait son testament et en souvenir du père de Laurie, maintenant qu'elle avait eu enfin le loisir de mieux connaître celle qu'elle avait vu de loin grandir, en souvenir de la fille qu'elle n'a jamais eue mais qu'un moment, elle aurait tant aimée avoir du père de Laurie, elle lui léguait en nue-propriété son mas de Biot. Sa nièce et Laurie se partageraient l'usufruit et plus tard Laurie pourrait transmettre à ses enfants et la maison et le souvenir de cet amour. Épuisée par tous ces propos, elle fit silence puis se remit à parler. Elle avait laissé dans le tiroir de sa table de nuit un mot pour préciser qu'elle souhaitait être inhumée dans sa tenue blanche d'infirmière. Elle demanda à Laurie de vérifier dans l'armoire si cette tenue était présentable. Elle abandonnait sans regret ce corps qui avait hébergé son existence terrestre mais elle tenait tout de même à ce que ses proches lui rendent un dernier honneur en mémoire de la présence qui l'avait habité. Laurie s'exécuta. Tout était parfait. Maud demanda si ce n'était pas prétentieux de sa part d'être inhumée en blanc : elle n'avait pas fait que du bien durant sa vie, outre le fait d'avoir tué un homme au Tibet, elle avait combattu durant la dernière guerre et elle avait été quelque peu égoïste dans ses amours. Elle aurait peut-être du tout quitter pour suivre le père de Laurie ?...Maud ne pouvait se détacher du regard de Laurie.

 

- Laurie, ma fille que je n'ai jamais eue, qu'allez-vous devenir ? En suivant ton poète, tu ne vas pas avoir la vie facile. Je comprends l'évolution que vous voulez réaliser mais vous devrez vous battre ! Ne vous laissez pas prendre aux pièges de cette société... combattez ! Luttez bien mieux que je ne l'ai fait dans les maquis du Jura et des Alpes. De là-haut, j'essaierai de vous aider. Pierre, pardonne cette question, sais-tu où te mène ton engagement de poète ?

- Oui, Maud... j'ai rêvé ce combat et ici et maintenant, avec toi, Laurie, Claudine et Romain, je continue à le partager un peu plus.

 

Pierre la rassura. Il dit qu'il ne manquait qu'une seule chose : une croix rouge qui se porte sur l'épaule gauche d'une tenue blanche. Pierre lui demanda si elle avait dans ses affaires un bout de tissu rouge. Maud lui indiqua où le trouver. Pierre prit une paire de ciseaux et découpa une croix pattée à la façon des templiers. Avec des aiguilles de nourrice, il l'accrocha à l'épaule gauche de la blouse. Plus tard, Laurie la coudra sur la tenue blanche. Laurie la déposa sur le lit comme pour en habiller Maud.

 

- Maud, tu as combattu avec la foi de ta jeunesse et tu as su choisir le bon camp, la lutte contre le nazisme et le fascisme. Depuis la fin de cette guerre, as-tu modifié ou non cette foi dans cet engagement ? ( Pierre poursuivit l'entretien ).

- Tu veux parler de toutes ces informations que les historiens ont révélées sur la manière dont a été conduite cette guerre alors que la grande majorité des combattants ne savaient pas ce qui se passait dans la conduite de cette guerre secrète qui fut pourtant la principale cause de notre victoire.

- oui

- oh, nous n'allons pas refaire l'histoire et tu ne vas pas m'achever maintenant avec des remords que je n'ai pas sur cette période de ma jeunesse. Poète, que cherches-tu encore ?

- je cherche dans ce combat la présence d'un poète. Je crois qu'il n'y a eu que des criminels de guerre, les uns un peu plus présentables que les autres. En tous cas, des dirigeants qui sans complexe, pour des raisons qui ne sont pas des raisons humaines, envoyèrent à la mort ou laissèrent mourir des millions de gens au nom de leur stratégie, en raison de leurs accords secrets et machiavéliques pour sortir de cette guerre comme la puissance économique et politique mondiale la plus forte. Un poète, un illuminé combat autrement !

- Pierre, je sais quel combat ont mené les grands initiés, les maîtres spirituels, les illuminés. Même Jésus a dit qu'il fallait porter l'épée, l'épée de justice.

- Partager l'indicible rend nécessaire la protection du contrat du premier niveau, le contrat sacré entre deux personnes. Ce travail de traduction n'est pas achevé en quelques jours, ce peut-être l'œuvre de toute une vie. De plus, ce travail ne peut être compris des autres si eux mêmes ne suivent pas un cheminement identique. Ce travail se heurte au savoir défini par la minorité au pouvoir, savoir qui est présenté comme cohérent, complet, logique et capable d'organiser une société de paix et d'égalité. Ce savoir là élaboré et imposé par le pouvoir social ne sert à rien lorsque des groupes s'entendent pour se faire la guerre ou voler les richesses des autres, perpétrer des génocides. Les maîtres spirituels, les disciples de Jésus ont toujours organisé l'élaboration d'un autre savoir, plus humain et universel. Cette élaboration passe par la constitution d'un contrat du deuxième niveau, le contrat communautaire.

- C'est le mouvement cénobite, les communautés qui s'installent dans le désert, à l'écart de la société pour travailler cette traduction humaine de l'indicible, de ce contact avec le surnaturel. La majeure partie de ce travail reste un travail spirituel qui a besoin de cette organisation communautaire pour réaliser l'extension du partage de la parole issue du contact avec les mystères et le surnaturel. Ensuite seulement, de cette traduction humaine seront tirées les règles de vie politiques, économiques et sociales. ( Laurie vint soutenir les propos de Pierre ).

- ce mouvement a été organisé depuis les prêtres des temples de l'Égypte antique et dans notre civilisation européenne, cette organisation a été poursuivie par les chrétiens, en particulier par les monastères et abbayes bénédictines. Cluny marque l'apparition dans la société de ce renouveau, la sortie du désert de ces communautés, l'essor de cet ordre monastique qui vers l'an 500, au Mont Cassin, créa le lien entre les communautés présentes dans les déserts d'Égypte et du Moyen-Orient et l'Europe. Notre mouvement s'inscrit dans cette continuité et dans cette contestation du savoir trafiqué et imposé par les pouvoirs politiques. Maud, tu l'as dit : l'illuminé sait que son message ne peut pas être transmis de suite sans ces travaux sur les trois niveaux. Mais ces travaux ne peuvent pas être interdits, stoppés sous prétexte qu'ils condamnent l'enrichissement sans fin d'une minorité au pouvoir. L'ordre bénédictin tout comme avant lui, les prêtres d'Égypte ont organisé la protection militaire de ces travaux sur les trois niveaux, la protection de leur organisation sociale. La raison d'être du pharaon, la raison d'être du chevalier n'est pas tant la protection de la veuve et de l'orphelin mais c'est avant tout la protection des ordres cénobites, la protection du savoir fondé sur la traduction des mystères. Ce savoir est pétri d'humanité, d'amour, de tolérance. Son but politique est le mariage des cultures. C'est ce qui fut réalisé à Cluny puis à Cîteaux et à Clairvaux. C'est ce but qui est au cœur de notre mouvement et ceci comprend un ordre chevalier qui militairement défend le corps de savoir que nous allons restaurer et faire évoluer. Maud, nous allons partir à la rencontre de cette illumination. Pour Laurie et moi, pour tout être humain qui trouve cette rencontre, elle porte un nom précis : c'est la transfiguration. La possibilité de nous montrer aux autres dans notre corps céleste. Cette étape permet à l'illuminé d'apprendre à utiliser les pouvoirs surnaturels qu'il obtient lors de cette rencontre avec la présence divine.

- Laurie, Pierre me fait peur ! Je crois en la transfiguration de Jésus tout comme en celle du Bouddha, de Krishna qui vint se montrer au roi qui avait ordonné sa mise à mort. Cette transfiguration représente bien plus qu'une épée mais vous le savez tous deux : celui qui utilise l'épée meurt par l'épée.

- Non, Maud, celui qui utilise la transfiguration et les pouvoirs surnaturels est tué autrement que par l'épée. C'est une mort plus horrible réservée aux derniers de la société : la mise en croix. C'est une mort plus sournoise et pleine de traîtrise : des flèches vous transpercent le dos et vous ne les voyez même pas venir. L'épée, les criminels de guerre et les voleurs se la gardent pour eux. N'aie pas peur, Maud. Tu as choisi la plus belle mort. Aujourd'hui, pense à Devaki, à Isis,  à Moïse, Jésus, à Marie, Mohammed et à tant d'autres. C'est ce chemin qu'un poète a rêvé pour toi. C'est ce départ que nos prières vont demander. C'est cette permission que j'irai ensemble demander pour nous au Christ et au Verbe. Ils ne peuvent pas refuser l'amour de notre partage, l'amour de notre foi. Mais demain, il faudra défendre cette expérience ainsi que notre message.

- De là-haut, je vous protégerai et je demanderai l'intercession des êtres chers afin qu'ils veillent sur vous. Et je m'enhardirai un peu pour intervenir parmi vous comme une bodhisattva, si Dieu veut bien me le permettre.

- c'est peut-être moins ambitieux mais accepterais-tu, Maud, d'être ordonnée chevalier de notre mouvement ?

 

Maud accepta la proposition du poète. Pierre prononça quelques paroles puis Laurie fit répéter à Maud la devise des Templiers : " non nobis domine, non nobis,  sed nomini tuo da gloriam " . Romain sortit un appareil photo de sa poche et prit les clichés qui témoigneraient de cette ordination. Maud regretta de n'avoir pas été faite chevalier en même temps que Laurie au Grand Saint Bernard mais tout de même satisfaite, elle conclu qu'ils seraient les trois premiers nouveaux chevaliers de leur mouvement à se présenter ensemble au ciel pour demander la bénédiction de leur ordre. Puis elle sollicita doucement Pierre pour se mettre en route. Elle avait décidé de se laisser mourir, de maîtriser sa respiration, de brûler sa dernière énergie pour libérer son âme de ce corps qui ne pouvait plus rien lui apporter. Elle avait vu mourir en Asie des hommes miséreux comme cela, de leur simple volonté, avec les dernières forces de leur cerveau comme si celui-ci pouvait sécréter le poison capable de soudain les endormir paisiblement pour le repos éternel. Laurie posa une couverture de chaque côté du lit. Maud sortit de sa table de nuit un cierge que Pierre alluma. Pierre et Claudine s'agenouillèrent d'un côté et Laurie, Romain, de l'autre.

 

 

La transfiguration

 

En silence, tous prièrent et cherchèrent l'apaisement nécessaire pour discerner la dimension sans limites qui vit en eux. Maud, au bout d'un moment, murmura le " notre père " que Laurie et Pierre lui avaient appris. Après elle, les quatre le reprirent en chœur. Elle regagna sa prière intérieure et sa respiration se fit apaisée, imperceptible. Pierre vit que Maud se laissait partir. Il se concentra alors sur sa prière. Laurie le comprit et sans paniquer, se concentra également sur la sienne en cherchant le chemin de la décorporation en dosant subtilement ses connaissances tirées de la pratique du shamadi avec celles tirées de ses expériences menées à partir des enseignements de Pierre. Elle savait qu'elle ne devait pas appeler son père mais se lier intimement avec celui qui vit en elle et qui est le même que celui qui vit chez Pierre et chez Maud. Elle sentit que quelqu'un l'aidait efficacement dans sa démarche, que quelqu'un l'appelait et réceptive à cette voix intérieure, les limites s'estompèrent. Sa démarche mystique l'avait préparée à cette première fusion. Elle sut qu'elle pouvait se projeter dans l'espace qui se révélait à elle. Elle choisit de ne plus faire qu'un avec la partie d'elle qui se mouvait dans l'image qu'elle projetait. Elle voyagea soudain sur un océan d'azur calme et sans horizon. Elle appela Pierre et il ne vint pas à sa rencontre. Elle comprit qu'elle avait voulu trop hâtivement s'évader. Elle demanda à s'installer au-dessus de la chambre de Maud et instantanément elle vit l'image familière de la chambre et de ceux qui s'y trouvaient. Claudine avait allongé le corps de Pierre et Romain avait fait pareil avec le sien. Elle appela celui qui vit en Maud et personne ne répondit. La lumière se fit perceptible ; Laurie devait y aller !

 

Elle comprit qu'elle avait fait fausse route. Elle cherchait chez les autres alors qu'elle pouvait trouver Maud et Pierre en elle. Elle sélectionna quelques images d'eux, les images les plus évocatrices de leur parfaite communion. Elle demanda à celui qui vit dans Maud de la prendre avec dans son voyage. Elle ne pensa plus à Pierre mais au départ de Maud. Oui, même si Maud étaient déjà partie avec Pierre, cela n'avait aucune importance : le temps était unique et éternel, elle ne faisait que le percevoir différemment, c'était tout et de cela elle s'en moquait. Elle priait celui qui vit en Maud et elle se sentit envahie par la présence magnifique. Elle se donna immédiatement, toute entière et enfin elle partit dans la lumière. Elle s'éloignait à une vitesse stupéfiante et même l'image de la planète terre lui parut lointaine. Dans la facilité de sa course, elle voulut rien qu'un instant mesurer cette vitesse et un sentiment de trouble se dégagea en elle, elle commençait à se détacher de la présence qui l'emmenait ! Se souvenant alors de la leçon de Pierre, elle coupa court à cette idée de mesurer les choses et se cala dans la présence; elle déclara plus fortement sa foi. Sa vitesse subitement ralentit; la lumière n'était plus aveuglante. Elle baignait maintenant les moindres parcelles de sa présence comme elle éclairait les moindres éléments de son jugement. Cette clarté avec laquelle elle faisait corps la poussait vers le haut. Elle avança légèrement au dessus de la clarté vers la source de lumière douce et humaine et celui qui vit en elle se manifesta. Elle s'attendit à ce qu'il prononce le verbe qui allait décider de la suite de son existence. La crainte commençait à la gagner lorsqu'elle sentit fondre en elle deux présences distinctes. Elle accepta cette communion et fut profondément heureuse de découvrir que Pierre et Maud étaient venus la rejoindre. Avec eux, elle alla plus loin.

 

Comme eux, elle comprit que le puits de lumière étaient très loin d'eux, très en dessous d'eux, qu'ils avaient franchi la limite, qu'ils étaient chez eux, que la paix qui les baignait avait la force d'un roc insubmersible et qu'ils pouvaient se laisser à leur joie immense d'être à nouveau chez eux dans une dimension d'espace-temps qu'ils connaissaient depuis toujours, qu'il leur semblait simplement avoir oublié dans les dimensions trop petites de leurs enveloppes charnelles. Toutes les personnes qui se manifestaient à elle la poussaient dans des espaces toujours plus agréables. Elle préféra s'arrêter et chercher en elle ce qu'il y avait de nouveau. Elle disposait d'une force de communion incommensurable et nouvelle avec tout ce qui lui passait par la tête. Elle accueillit Maud et Pierre qui étaient en elle et qui pouvaient matérialiser leurs présences selon son bon vouloir et elle sut qu'il en était de même pour eux. Elle décida de se déplacer pour aller se fondre toute entière en Maud. Elle vit que celle-ci était affairée avec des présences qu'elle, Laurie, ne pouvait percevoir. Elle sentit qu'entre eux tous, il n'y avait pas le même niveau de communion et elle essaya de raisonner. Pierre vint alors se fondre en elle et lui demander de quitter Maud. Ils avaient à travailler ensemble et ils décidèrent de rester en communion étroite. Il lui expliqua qu'ils ne pouvaient pas voir les visages de ces présences autour d'eux car eux-mêmes n'avaient pas récupéré toutes les images composant leur identité éternelle car ils n'avaient pas accepté de quitter définitivement leurs corps. Laurie vit que Pierre avait rangé ses affaires, que chez lui tout était en ordre, qu'il n'attendait apparemment plus que l'image de sa dernière existence corporelle. Celle-ci devait venir prochainement et comme lui, elle rangerait la sienne dans son armoire avec beaucoup d'autres choses de même importance et qu'elle retrouvait maintenant qu'elle était chez elle.

 

Peu à peu, elle sentit une dimension identique à sa dimension humaine prendre place en elle. Elle n'avait pas simplement à sa disposition des références et des images provenant de sa vie terrestre, elle pouvait aussi ouvrir des tiroirs secrets contenant de toutes autres dimensions de vie et de savoir. Pierre n'était plus seulement une présence immatérielle qui vivait en elle comme elle vivait en lui. Elle percevait l'histoire d'éternité de son compagnon comme elle découvrait la sienne. Ce travail prenait un temps illimité. Un blocage s'instaura quand par hasard, elle essaya de relier certaines perceptions avec des éléments de sa dernière existence humaine. Elle ne les avait pas encore récupérés; le cordon avec son corps charnel n'avait pas été coupé et elle comprit que c'était à cause de cela que les autres présences ne voulaient pas montrer les formes de leurs identités éternelles. Laurie admit cette forme d'amour compatissant à son égard car elle aurait été incapable de maîtriser son envie d'obtenir de suite cette dimension et de taire sa déception puérile. Maintenant, elle savait qu'un jour, elle vivrait dans cette dimension... Pierre était arrivé au même point qu'elle; il avait commencé à s'installer chez lui et le lien avec son corps charnel lui avait également rappelé qu'ils devaient aller revoir le Verbe. Fort de sa première expérience, il sut qu'il pouvait utiliser ses pouvoirs nouveaux de communion pour dialoguer différemment cette fois-ci avec le Verbe. Il n'était plus, comme la première fois, l'identité toute secouée par son expérience nouvelle et bouleversante et qui ne pouvait cacher le reste d'une angoisse, d'une peur avec laquelle toute son existence humaine avait composé. Il ne pourrait pas s'opposer à la volonté du Verbe mais avant de regagner son corps, peut-être pourrait-il emporter d'autres expériences ?

 

Il demanda à ce que son apparence humaine même incomplète lui soit donnée ainsi qu'à Laurie et ils se virent dans leurs corps nimbés de lumière. Il admit que plus de la moitié de son apparence appartenait à sa dernière existence humaine et que le reste avait une similitude extraordinaire avec ce qu'il découvrait comme apparence chez Laurie. Ils se regardèrent longuement, se touchèrent, s'embrassèrent et les sensations étaient magnifiques, bien plus belles que lorsqu'en état de décorporation, ils pouvaient matérialisé leurs présences. La partie d'eux qu'ils ne connaissaient pas renfermaient une puissance énergétique phénoménale et ils cherchèrent en eux dans cette direction. La présence se révéla ouvertement avec une dimension de certitude époustouflante. Ce n'était plus un roc insubmersible mais un continent, une galaxie, des univers innombrables insubmersibles de savoir, de foi, de courage, de lucidité qui guidaient vos pas avec une précision et une détermination sans faille.

 

Laurie fut profondément heureuse de comprendre que cette présence vivait en elle depuis toujours et pour toujours. Elle n'eut pas le temps de lui demander pourquoi elle ne se manifestait pas plus souvent à elle, plus simplement, pourquoi il fallait arriver à ces moments-ci pour avoir d'elle de telles révélations. Elle n'eut pas le temps de raisonner pour savoir si cette présence était Dieu, si c'était le fils de Dieu, le Saint Esprit, un ange ou que sais-je d'autre encore. La présence s'anima et s'incorpora toute entière dans l'aspect matérialisé de Laurie. Elle comprit que cette présence en avait fait de même chez Pierre car elle le reconnut avec son visage qui n'avait quasiment plus rien de sa dernière existence humaine. Ils furent réunis et dans la présence de l'Éternel, ils virent leurs images devant eux avec la dimension de leur éternité. Ils se regardaient , couple encore entaché d'humanité face à leur couple comblé d'éternité. La présence n'avait pas l'air de vouloir les amener devant le Verbe. Elle se sépara d'eux pour aller s'unir en face d'eux à leurs images. Pierre et Laurie virent leurs corps célestes qui n'avaient plus qu'une vague ressemblance avec leurs identités humaines. Ils rayonnaient d'une vie intérieure sans limites comme si à chaque nanoseconde ils communiaient avec une composante d'eux-mêmes. La vitesse de toutes ces communions composait une image résultante indéchiffrable pour eux mais merveilleusement attirante. Ils comprirent que tous les autres qui s'étaient manifestés à eux, s'étaient en fait incarnés dans la présence de l'Éternel et vivaient maintenant dans l'image de leur couple. Ils étaient unis avec tous ceux qui les entouraient et eux tous avaient accepté de se montrer dans leurs corps nimbés de lumières. La question de savoir s'il s'agissait de milliers, de millions ou de milliards de personnes, ne leur vint pas à l'esprit. Leur unicité était totale et Laurie et Pierre comprirent que cette union pouvait aller encore plus loin en faisant en sorte qu'il n'y ait plus de couple mais une seule image fondue dans un seul bloc à l'aspect humain de leurs deux visages. Cette union démontrait qu'ils avaient le même visage d'éternité composé de la même chair indissociable, qu'ils étaient pareils, sur un même pied d'égalité. Leur amour était total, absolu. Cette incarnation célébrait leur amour humain comme une récompense pour la performance qu'ils avaient réussie dans leur foi à arriver jusqu'ici et ils comprirent que s'ils pouvaient montrer les visages de ce couple aux autres compagnons sur terre, ils pourraient immanquablement leur communiquer cette force nouvelle et prodigieuse capable de nourrir indéfiniment leur foi.

 

Laurie et Pierre scrutaient les deux visages célestes du couple. Leurs mémoires enregistraient les moindres traits d'une manière indélébile. Pierre comprit que cette manière de graver cette image signifiait qu'ils allaient avoir besoin de ce souvenir une fois revenus dans leurs corps charnels. Il se souvint tout à coup comme s'il était toujours sur terre, de l'histoire de Jésus et d'Abraham que Laurie lui avait raconté dans la nuit étoilée du Grand Saint-Bernard. Pouvait-il désobéir et ramener ces images avec eux parmi leurs proches ? C'était impossible de leur propre volonté ! Il se rendit compte que le moment était venu de faire eux-mêmes le choix : soit ils avanceraient vers cette image et accepteraient de se fondre dans la présence de l'Éternel, de continuer le travail d'acquisition des dernières images de leur récente vie humaine pour obtenir la possibilité de découvrir les aspects matérialisés des présences des êtres chers, soit ils acceptaient de quitter cette image transfigurée de leur couple pour reprendre leurs dimensions humaines sachant qu'ils auraient à transmettre cette image humaine emplie dorénavant des contours indélébiles de l'amour divin, à leurs proches, sachant qu'ils ne pourraient pas ne pas la montrer et que ce serait là leur raison essentielle de vivre. Pierre se souvint de la première fois, sa déconvenue avait été grande et ses craintes terribles de ne pas savoir comment transmettre ce poids de révélations. La présence se manifesta en Pierre pour lui montrer que maintenant il avait en face de lui la présence de Laurie. Laurie avait suivi la volonté de son compagnon et elle se sépara aussi de l'image illuminée du couple enlacé. Elle retrouva l'image de son visage corporel qui s'irradiait d'une foi formidable. Elle était magnifiquement prête au retour dans son corps charnel. La femme apparemment n'avait aucun scrupule pour parler de l'amour divin qu'ils venaient de partager. Elle était faite pour l'amour, elle était faite pour parler d'amour, pour partager l'amour avec n'importe qui , le premier qui le lui demanderait ! Laurie lui fit remarquer que lui aussi avait retrouvé son visage corporel et il constata que la présence de l'Éternel s'était retirée avec l'image de leur couple aux visages célestes. Le Verbe n'avait rien dit; il avait laissé s'exprimer la force d'Amour qu'ils étaient venus questionner. C'était Laurie qui avait décidé de l'appeler , mue par la présence dont elle n'était comme lui que l'instrument.

 

Ils ne cherchèrent pas à dire un dernier au revoir à Maud car ils n'étaient plus dans le même espace qu'elle et ces présences s'étaient retirées à des distances astronomiques. Maud veillerait sur eux et ils sauraient la retrouver et lui parler. Pierre sourit alors à sa superbe compagne céleste. Il voulut demander au Verbe le pouvoir de montrer à leurs compagnons sur terre ce visage-ci un peu moins transfiguré que celui qu'ils avaient pu contempler à satiété mais la réponse émana aussitôt de lui : Laurie et lui avaient ce pouvoir qu'ils conserveraient jusqu'à la mort de leurs corps. Il voulut aussi vérifier que, comme la fois dernière, ils allaient bien se mouvoir dans cet espace exactement comme ils le faisaient avec leurs corps mortels, à la seule différence qu'ils pouvaient franchir les distances et le temps présent avec une vitesse à peine moindre de celle qui les avaient faits traverser le puits de lumière. C'était le dernier cadeau que la présence leur laissait et Pierre se mit à espérer que cette faculté bien plus puissante que celle de se déplacer en état de décorporation, ne disparaîtrait pas. Ils avaient le moyen de franchir l'espace et le temps présent selon l'urgence des causes qu'ils démontreraient à la présence. Ce ne serait plus l'intensité de leurs prières, le degré d'approfondissement de leur préparation qui régleraient proportionnellement la puissance de la force qui les transporterait comme en état de décorporation. La puissance serait maintenant toujours maximale et constante. Pierre et Laurie en communiquant par la même pensée admirent que cette faculté impliquait pour eux une obligation précise : en user pour préparer leurs compagnons humains au retour chez eux. Cette faculté allait leur permettre également de déjouer les pièges de la mort de leurs corps capables d'abréger leur mission ou tout au moins transformer cette mort inévitable de leur corps en dernier signe manifeste de leur passion. Alors, sachant que ce cadeau ne leur avait pas été repris, il serra contre lui sa compagne, lui caressa les cheveux et en l'embrassant tendrement, il lui pelota les fesses. Laurie sourit enchantée de constater le même effet de ces caresses que celles perçues par son corps charnel. Pierre admit qu'il n'y avait aucune urgence à s'occuper de leurs corps charnels. Ils avaient ainsi le temps d'utiliser leurs pouvoirs nouveaux à l'inverse de la fois précédente. La distance pour regagner leurs corps leur parût énorme et inquiétante; la présence se manifesta une dernière fois aussi intimement et ils s'abandonnèrent à elle.

 

Quelques secondes plus tard, ils se retrouvèrent surplombant un paysage terrestre magnifique. Pierre reconnut le même paysage que la fois dernière et il fut profondément ému de ce dernier cadeaux somptueux. La présence se souvenait-elle également de la fois dernière, de la déception de Pierre d'avoir du regagner si vite son corps ensanglanté ? Cette fois-ci, ils allaient repartir du même point, tranquillement, librement avec le temps nécessaire pour rejoindre leurs enveloppes charnelles à Paris. A eux de choisir comment ils souhaiteraient apparaître aux autres. Pierre avait compris que sa pensée avait été saisie par Laurie mais celle-ci ne reconnaissait pas ces montagnes. Alors il se fit le guide de cette excursion. Face à eux, par dessus un court glacier, une ligne de dômes de neige montait comme en escalier vers la crête gauche du sommet. Peu avant le sommet, un petit plateau réunissait la ligne des dômes au sommet . Du côté droit du sommet, les falaises de rochers et de neige étaient imposantes. En face d'eux, au pied du versant, une aiguille plus grande que les autres se dressait délicatement en relief de l'imposante face de rochers. Sous leurs pieds, un vallon courait à la rencontre d'une vallée qui sur la gauche s'agrandissait vers une plaine de basses collines. Sous leurs pieds à gauche, des sommets de moindres hauteurs enchevêtraient leurs plaques de neige et leurs sombres masses de rochers. Sous leurs pieds à droite, une ligne de sommets à la neige fraîche formait comme une arrête dorsale qui prolongeait le bas du massif pour le relier à d'autres massifs un peu plus loin sur la droite ou derrière eux. Pierre lui avait montré le paysage mais il avait pris soin de ne pas citer les noms des montagnes. Il promit que très bientôt, tous deux reviendraient ici, sur l'un de ces petits sommets à droite sous leurs pieds et qu'il lui remontrerait ce paysage. Ils avaient le temps avant de regagner Paris, surtout que cela ne prendrait que quelques secondes ! Il entraîna Laurie dans le fond du vallon. Il voulait se montrer à d'autres personnes pour connaître par curiosité leurs réactions. Laurie fut convaincue de ses pouvoirs nouveaux à travers ce bref déplacement. Ils voulurent gaiement aller plus loin, se placer au détour d'un sentier et se montrer à un berger qui passait par là avec son troupeau. Mais ils sentirent la présence qui ne s'était pas séparée d'eux les appeler pour leur dire que leurs corps étaient en danger, qu'ils devaient le rejoindre tout de suite.

 

Pierre regretta cet incident fâcheux. Il avait pris soin de placer Romain et Claudine en sentinelle justement pour que rien n'arrive à leurs corps. Il leur avait fait lire des témoignages d'explorateurs ou d'officiers anglais qui rapportaient comment en Inde, des gourous se décorporaient en laissant leurs corps inertes sur le chemin devant le village pour protéger ce dernier contre les intrusions du tigre. L'animal sentant le mystère de cette présence charnelle sans vie, repartait et allait se chercher d'autres territoires moins étranges puis le gourou qu'on avait vu vivre à des centaines de kilomètres de là, revenait reprendre son corps et arrêtait là sa décorporation et sa bilocalisation. Pierre les avaient formés du mieux possible mais pourquoi leurs corps étaient-ils maintenant en danger ? Ils regagnèrent aussitôt la chambre de Maud. Elle était vide et des infirmières la rangeait. Ils écoutèrent ce qu'elles disaient et ils comprirent que leurs deux corps se trouvaient dans le bloc chirurgical où les médecins allaient tenter de les réanimer. Ils traversèrent les couloirs, toujours en voyant les lieux comme si le plafond, les murs n'existaient pas réellement car ils voyaient à travers et pouvaient à leur gré les traverser. Un moment donné, ils perçurent que quelqu'un cherchait à les appeler et ils allèrent vers ces appels. Ils trouvèrent dans le jardin de la clinique Romain et Claudine qui pleuraient. C'était Claudine qui priait intensément pour les retrouver. Pierre décida de matérialiser leurs présences et de s'avancer main dans la main avec Laurie vers les adolescents de manière à ce que ces derniers aient le temps de comprendre ce qu'ils vivaient. La rencontre s'opéra et Claudine n'eut pas peur de se lever et de se jeter dans les bras de Laurie. Le bonheur communicatif de Pierre et de Laurie l'apaisa. La jeune fille leur raconta comment des infirmières et un médecin étaient venus faire une tournée dans la chambre de Maud bien plus tôt que prévu et comment ils avaient réagis. Ils avaient vu que Maud était bien morte et ils ont compris que sous le choc, Pierre et Laurie s'étaient évanouis. Romain et Claudine s'étaient trouvés là en état d'hébétude, n'étant pas préparés à une irruption si soudaine du corps médical. Sans chercher à écouter les adolescent, ils avaient téléphoné pour mettre en branle toute la procédure hospitalière. Après réflexion et devant le cérémonial déployé autour du lit de la défunte, les médecins, après réflexion, avaient conclu à une sorte de suicide collectif organisé par une secte des plus suspecte. Romain et Claudine avaient préféré s'esquiver tout en étant certains de revoir Laurie et Pierre vivant. Laurie leur expliqua que Pierre savait ce qu'ils devaient faire pour retrouver leurs corps. Ils se séparèrent. Pierre et Laurie gagnèrent le bloc opératoire et constatèrent que leurs corps étaient mis sous contrôle médical. Le médecin ne comprenait pas ce qui se passait. Ce n'était pas un coma ordinaire, encore moins un évanouissement mais plutôt un profond et mystérieux sommeil. Tout était en ordre et aucune intervention médicale n'était nécessaire mais le personnel, incrédule, par bonne conscience, voulait agir d'une manière ou d'une autre pour solutionner le problème. Laurie décida de retrouver le corps de Maud et ils le virent dans une salle contiguë. Avant de dire quoi que ce soit, Laurie matérialisa sa présence. Elle se pencha sur le visage du corps de Maud pour lui caresser les joues, déposer un baiser sur le front. Elle se retourna vers la présence non matérialisée de Pierre qu'elle voyait, pour dans un sourire merveilleux lui montrer que maintenant leurs amours étaient égales, parfaitement au même niveau et que cet amour incommensurable, cet amour fou pour les autres, allait pouvoir être partagé sans fin sans jamais diminuer d'une moindre mesure mais au contraire qu'il allait grandir et se multiplier encore et encore à travers ces partages.

 

- elle est chez elle, chez nous !...nous avons été avec elle... c'est un voyage magnifique que je souhaite à tous !...Elle n'est pas morte, elle vit... elle n'a jamais vécu aussi magnifiquement !

 

Et puis Laurie se tut. Elle avait retrouvé son énergie humaine et toutes ses réactions habituelles. Il fallait en finir. Pierre demanda à Laurie de se dématérialiser. Ils revinrent dans le bloc opératoire. Ils entendirent le médecin demander aux infirmières de déshabiller les corps comme pour une opération. Laurie écouta une infirmière faire un commentaire sur ses dessous affriolants. Elle regarda Pierre et mue par un esprit de révolte, elle décida de rentrer dans son corps. Pierre préféra attendre. Laurie se releva et reprit vigoureusement ses habits sur la table pour les remettre. Elle demanda à ce que l'on débranche les appareils de contrôle et qu'on la libère des fils fixés sur ses bras. Déjà elle était debout. Les infirmières après une minute de stupeur reprirent leurs esprits et habituées à en voir d'autres, ceinturèrent Laurie pour la calmer. Assise sur une chaise, Laurie leur parla, elle leur répéta tout ce qu'elle avait vu et entendu dans cette pièce. Mais le médecin ne voulait pas départir de son principe : une personne ayant reçu un tel choc à la mort d'une parente pour entrer dans un coma, devait rester un à deux jours sous surveillance. D'ailleurs pourquoi Pierre ne reprenait pas lui aussi ses esprits ? Laurie ne voulut pas expliquer quoi que ce soit. Au contraire, elle s'entêta à vouloir prendre le corps du poète dans ses bras pour le ramener à la maison. Les autres conclurent aussitôt qu'elle était folle et décidèrent d'arrêter là toute discussion. Pierre décida de répondre à haute voix à cette prise de décision. Pourquoi pensaient-ils sans le lui dire qu'elle était folle ? Ils furent choqués de comprendre qu'un esprit invisible lisait toutes leurs pensées. La voix se déplaça parmi eux jusqu'à frôler leurs oreilles. Elle était tantôt au niveau du sol, tantôt au plafond, derrière la porte. La voix poursuivit le personnel médical et leur criait dans les oreilles. Pris de frayeur, le personnel se sauva de la salle et Pierre en profita pour reprendre possession de son corps. Aussitôt avec Laurie, ils s'en allèrent rejoindre dans le jardin les adolescents puis ils gagnèrent la rue et la première station de métro. Enfin tous quatre, ils pouvaient se mettre à rire de leurs mésaventures. Qui les croirait hormis Maud ? Pierre et Laurie vérifièrent qu'ils avaient bien tous leurs papiers sur eux. Les infirmières certaines d'avoir tout le temps devant elles pour songer aux formalités administratives ne s'étaient pas occuper de leurs identités. La seule piste pour les retrouver consistait à rechercher dans la famille ou les proches de Maud mais ce personnel aurait alors à s'expliquer sur les motifs de sa recherche. Il était certain qu'il allait préférer se taire et ne pas admettre la véracité des événements qu'il venait de vivre. Tous quatre trouvèrent que parfois la loi du silence peut avoir du bon. Laurie les reprit ; ce silence allait aussi compliquer leur compte-rendu aux membres de leur groupe. Comment leur prouver ces événements sans faire témoigner ce personnel médical ? Il était certes toujours possible de contacter individuellement ces infirmières et ce médecin pour discuter avec eux sur ce qu'ils venaient de vivre... Le soir avançait et les guidait vers le petit restaurant où tous quatre avaient soupé la première fois.

 

Ils mangèrent en silence. Plusieurs fois Laurie se crispa dans un accès de révolte. Pierre lui serrait les mains et yeux dans les yeux calmait le feu qui se ravivait dans le cœur de Laurie. Elle se fiait à l'expérience de son poète d'amant pour se jurer que jamais elle ne serait assez poète pour, après un tel voyage, rester tranquille dans son coin à attendre le prochain départ. Il n'y avait pas de déchirement, de douleur... simplement la primauté passagère d'une autre perception des choses. Alors pourquoi ne pas faire primer l'autre réalité ?...la meilleure des deux ? Pourquoi se taire ? Parce que les autres auraient du mal à comprendre et à croire ? Parce qu'il fallait prendre un temps fou, le temps d'une vie humaine pour leur apprendre rien qu'une partie de ce qu'ils venaient de vivre ? Et encore ! Laurie savait parfaitement qu'elle venait d'accéder à l'état de Bodhisattva, qu'elle pouvait avoir la prétention de se poser en grande instructrice et demander à Dieu le pouvoir de revenir dans un corps charnel tant que tous les êtres humains, même les plus incrédules ou les plus ignorants, n'auront pas atteint le stade de la révélation du mystère de leur vie immortelle, le stade nirvanique... Dieu avait-il projeté de telles difficultés ? Mais cet amour que ce soir, elle était capable de jeter là, sur la table, partout, les autres ne pourraient le refuser... l'amour ne se refuse pas ! Elle n'avait que faire de la force du silence et si Pierre tentait de la lui donner davantage, maintenant elle la refuserait ! Le poète lisait toutes ces pages dans l'esprit de sa compagne. Cette fausse querelle n'était pas de mise. Il prit à témoin les adolescents et s'adressa à Laurie.

 

- tu as bien compris qu'après avoir parcouru le chemin du mystère de notre passion, le plus important est de révéler ce mystère à nos compagnons de route ici, dans notre humanité. Laurie, ma toute belle Laurie, plus pure et plus aimée que jamais dans la lumière de notre éternité, tu sais maintenant où se trouve notre chez nous, qui vivent avec nous à travers notre non être. Nous ne sommes pas condamnés au silence... juste au retrait passager de ce monde pour que dans notre communauté, nous transmettions à nos compagnons notre message et qu'ensemble nous produisions un savoir moins hermétique, plus universel et humain. Ce savoir sera surtout une pratique de vie commune capable d'organiser la réalité de notre partage des valeurs sacrées produites par nos paroles, nos gestes, notre foi. Personne ne peut rien contre le message délivré par le Verbe ni les balles, ni les clous, ni la flèche et quand ils croiront nous avoir tués, nous reviendrons encore leur montrer que nous sommes vivants dans celui qui vit en nous et qui est le fils de l'Éternel. Quelque soit le sort que le Verbe nous réserve, nous serons vivants et de cela, nous ne pouvons plus en douter. Ce qui nous fait mal ce soir, c'est de devoir admettre la douloureuse réalité : l'impossibilité immédiate de changer le cours de la vie de nos proches, de tous les autres. Toi, tu as réussi à refaire parler Jasko. Moi j'ai fait parler ton père et j'ai tenu ma promesse : je t'ai conduise jusqu'à notre transfiguration. Nous avons maintenant trouvé nos raisons de vivre mais tu ne dois pas dès ce soir t'occuper de nos raisons de mourir... cela viendra et tu sais déjà que nos raisons de mourir sont intimement liées au fait que les autres ne peuvent pas comprendre notre message, qu'ils pourront seulement comprendre nos raisons de mourir pour les comparer à leurs raisons de mourir et que seulement à ce moment là, ils choisiront de changer leur vie pour se rapprocher de nos raisons, de celles que Dieu nous a données... Ces moments vécus sont gravés en nous, à nous de les conserver au cœur de nos certitudes dans un édifice inébranlable, un monument dont la base est d'une largesse gigantesque par rapport à son point le plus haut !

 

Laurie acquiesça. De ses beaux yeux bleus où perçait une profonde et douce lumière, elle dit à Pierre qu'elle reprenait sa place de compagne d'un poète vivant aujourd'hui plus encore que hier, entre ciel et terre. Les adolescents avaient prévenus leurs parents qu'ils dormaient chez Laurie. Dans la chaude soirée de juin, Laurie les entraîna sur les quais en bord de Seine. Ils s'assirent sur un banc. Pierre monta sur la rambarde en face d'eux et ils l'écoutèrent raconter comment il percevait ces moments particuliers après la rencontre, comment il avait appris à vivre cette déchirure. Il parla pour expliquer comment un poète derrière les barreaux de sa prison terrestre voit le monde environnant, sa vie et le ciel dont il est un malheureux exilé. Il voulait apprendre à sa compagne, à Claudine et à Romain, à voir le ciel par dessus le toit, si bleu, si calme comme ce lieu de vie fait pour eux, pour l'éternité de leurs amours. Pierre l'assurait à Laurie : le ciel par dessus le toit n'est si bleu, si calme que pour ceux qui savent qu'il faut le traverser pour revenir chez nous, pour ceux qui attendent le départ mais là-haut, une fois parti, le ciel n'est pas si bleu, si calme... Au contraire, vu de là-haut, c'est la terre qui est si bleue, si calme. De là-haut, la perception " fait l'abîme fleurant et bleu là dessous " et la planète terre est comme une orange bleue. Le ciel est plein de vie, de rencontres à Shambhala, de communions, de découvertes, de paix, d'assurance indestructible et venir dans cette vie humaine charnelle n'est pas une punition mais le moyen de ressourcer cet attachement indestructible à la présence de l'Éternel qui là-haut est si naturel que l'on ne s'en aperçoit même plus. Pour le poète qui vit entre ciel et terre, qu'il regarde la terre vu du ciel ou bien le ciel depuis la terre, il ne verra qu'une couleur azur et qu'un espace de calme. Est-ce la projection de son état intérieur depuis cette façon de vivre entre ciel et terre ?

 

Qu'il regarde en haut ou en bas, l'horizon à peu de choses près sera le même et les raisons d'aller vers l'un ou l'autre quasiment identiques. Le poète cita Camus : " les raisons de vivre sont les mêmes que celles de mourir ". Vivre n'a de raison que pour retrouver l'amour divin et pour magnifier ses amours humains à l'expérience de l'amour divin, pour démontrer ainsi à Dieu que nous sommes bien ses enfants, que nous vivons dans le même amour qu'il nous a donné à chacun de nous. La mort n'est rien qu'un passage entre deux états d'amour qui puisent à la même source divine. C'est là le point de départ à tous deux maintenant revenus sur terre, derrière les barreaux d'une prison humaine à regarder le ciel par dessus le toit, si bleu si calme... une prison construite par les hommes trop petits qui ne veulent pas savoir qu'il est possible de vivre entre ciel et terre et qui y enferment dans le silence de la mort et du néant, ceux qui déjà ont vécu de leur vivant un moment d'éternité... Il chantonna le poème que Verlaine composa dans sa prison bruxelloise après avoir tiré sur Rimbaud. Il répéta la mélodie qu'il avait trouvé à ce texte jusqu'à ce que les trois autres arrivent à le chantonner seul. Laurie goûtait ces vers, cette mélodie que son poète d'amant au cours de son adolescence avait su trouver pour épouser si bien l'expression que Verlaine avait donnée par delà les mots. Le poète se fit ensuite enjoué. Ce texte correspond à une belle journée vue depuis la cellule de prison. Pour les jours de pluie, Verlaine avait une autre chanson et Pierre la leur apprit également : " Il pleure dans mon cœur comme il pleut sur la ville... ". Il leur interpréta à nouveau le poème de Charles Baudelaire: " sois sage ô ma douleur et tiens toi plus tranquille..." Il poussa la voix à ses limites de déchirement quand il arriva au passage: "...va cueillir des remords dans la fête servile, ma douleur, viens par ici, loin d'eux..." Il fit hurler l'invocation " ma douleur" et se plia jusqu'à l'extinction de son souffle pour reprendre suppliant d'une petite voix plaintive " viens par ici, loin d'eux !" Il poursuivit le texte mélangeant d'une manière débridée, irréelle, les aiguës et les graves: " voir se pencher les défuntes années, sur les balcons du ciel en robes surannées, surgir du fond des eaux le regret souriant, le soleil moribond s'endormir sous une arche, et comme un long linceul traînant à l'orient, entend ma chère entend la douce nuit qui marche." Il reprit plusieurs fois toujours plus faiblement le dernier couplet: " entend ma chère entend la douce nuit qui marche "

 

Laurie le scrutait. La psychologue analysait, comprenait la force douloureuse qui de temps à autre avait animé son amant. Entre cette quête, cette promesse de moments de communion indicible avec le surnaturel, d'inspiration puissante et envoûtante, cette recherche au début, bien entendu, maladroite et vaine, cette révolte devant cette promesse qui se dérobe par maladresse et ces moments de profond bonheur lorsque la lumière vous transporte tout entier pour guider vos sensations, votre expression, votre bras, votre écriture, Laurie comprenait que son amant avait du composer avec la douleur, s'en faire une alliée. Que ce soit devant l'échec de la rencontre, que ce soit après la séparation une fois la rencontre achevée, la douleur est le passage obligé du poète. Laurie admettait la nécessité dans ces moments là de se raccrocher à une expérience passée. Le texte de Baudelaire représentait pour Pierre ce point d'ancrage, cette expérience antérieure et partageable capable d'atténuer sa solitude lors de ces déchirements en attendant la nuit et sa promesse de sommeil réparateur ou d'autres rêves plus inconscients et évanescents. Certes, une critique littéraire pouvait bien prétendre que cette douleur chez Baudelaire était liée au manque de drogue, d'absinthe et pas forcément à une déchirure après une rencontre surnaturelle. Laurie comprit aussi qu'entre ces expériences poétiques pleines de passion, d'ivresse mais aussi de douleur et le moment de rencontre surnaturelle qu'ils venaient de vivre ensemble, il y a une telle différence qu'un poète peut à juste raison arrêter d'écrire pour ne plus vivre que de l'indicible, que de choses sans prix qu'aucun mot, qu'aucun chant n'arrivera à transcrire, que seul un regard furtif plongeant au fond de votre cœur pourra véhiculer. Laurie aima ces moments où le poète de retour du ciel, enfin apaisé sur terre, se met à chantonner les poésies de ses frères, parce que , par pudeur, il n'ose pas chantonner les siennes.

 

Mais Pierre au bout d'un silence de plus de dix ans s'était remis en mouvement. Le serment fait chez Amadeus sous la grand chêne il y avait un an déjà, avait été tenu. Pierre l'avait emmenée au pays de leur éternité, sans grand tapage, avec une assurance et une simplicité déroutante et choisir d'accompagner le départ de Maud lui parût maintenant logique et évident. Pierre avait eu la délicatesse de puiser dans sa vie affective à elle l'occasion de cette initiation suprême comme un couronnement de ses raisons de vivre à elle. Laurie synthétisait la démarche de l'homme qui lui faisait face. Comme les artistes des temps anciens, il se voulait l'interprète des mystères de la vie des hommes. Il cherchait à participer à l'écriture nouvelle du mythe capable d'attester de ces mystères. Il avait la volonté politique d'inscrire dans l'organisation sociale et économique les marques de cette foi.  Il n'y avait pas de magie mais le courage, la perspicacité de tirer toutes les conséquences, toutes les forces, toutes les prières possibles pour un être humain afin d'établir solidement et clairement un dialogue de l'âme pour l'âme. Il avait appris à sa compagne comment elle devait couper ses liens de chair et pour prouver sa bonne foi, le poète était allé jusqu'à sortir un livre vénérable et empoussiéré de la bibliothèque nationale. Ses propos se voulaient les plus fidèles par rapport à la connaissance fondamentale accumulée à travers des milliers d'années par ceux qui avaient voué leur vie humaine à l'écoute de dieu et de l'univers. Cette connaissance de l'indicible sur laquelle générations après générations l'humanité se heurtait, se remettait en question, voilà que son poète d'amant, simplement après avoir aiguisé son regard sur les contours d'un sphinx et la lumière à jour frisant d'une crypte semblable à celle d'une double maison de vie d'un temple antique, en suivant une personne aimée qui s'en retournait chez elle, la lui avait fait découvrir, la lui avait donnée dans l'image indélébile et divine de leur couple éternellement amoureux. Laurie le regarda encore fixement. Elle posa dans son esprit les contours de son amour pour Dan et ceux de son amour filial et tendre pour Jasko mais elle du se rendre à la raison : il n'y avait pas de place dans son esprit pour les contours de ses amours avec Pierre. L'espace-temps de ces dernières dépassait tout ce qu'elle pouvait imaginer. Laurie sentit ses yeux s'embuer d'émotion.

 

Elle accepta la voix qui lui disait qu'elle ne pouvait pas se retirer avec Pierre et vivre dans le silence et la paix terrestre la fin de son existence charnelle avec le seul souvenir magnifique de ce bonheur trouvé là-haut. Elle allait repartir demain au bras de Dan pour reprendre sa place humaine et travailler à changer le monde autour d'elle comme Pierre l'avait déjà fait depuis sa première rencontre avec le Verbe. Il n'était pas utile de rassembler les lueurs réveillées de leurs âmes pour former un faisceau plus puissant que les autres auraient moins de peine à voir. Il fallait au contraire croire que ces lueurs maintenant ne s'éteindraient plus jamais même sous les pires bourrasques et il fallait les porter au milieu de la nuit pour tenter de transmettre la lumière à ceux qui l'appelleraient. Elle avait demandé cette lumière à Pierre et le poète la lui avait transmise sans discussion, sans négociation, sans rien réclamer. Oui, elle croyait que cet homme n'agissait pas ainsi qu'avec la seule force de son esprit humain mais qu'une voix soutenait son action, que cet homme avait trouvé la simplicité de dialoguer avec son âme, de se créer un langage de l'âme pour l'âme, un langage impropre à se déposer parmi des livres mais capable de demander à ceux qui animent son non être, capable d'agir sur les cœurs, d'agir parmi les membres de leur entreprise. Un instant, elle se mit à envier son poète d'amant : quel bonheur pour lui aujourd'hui dans ce partage de la transfiguration. Après sa première rencontre divine, même s'il avait mis dix ans pour s'en remettre, il avait trouvé Laurie et à travers ce partage, il avait accru encore son bonheur et rempli davantage sa mission. Laurie sut qu'elle ne devait pas attendre une autre rencontre, que son bonheur à elle commençait tout de suite, qu'elle était dispensée de ces dix ans de maturation pour suivre l'exemple de son amant.... que probablement Pierre et elle n'auraient plus dix ans avant d'atteindre l'échéance et la mort de leur corps. Elle admit que de ses forces incommensurables de transport, de fusion, d'identification qu'elle avait connues, elle garderait une trace qui allait accélérer le cours du reste de son existence humaine, qu'elle n'arriverait jamais à aller contre cette accélération, qu'elle devait garder foi dans l'appel qu'elle avait compris, là-haut, dans leur corps transfiguré.

 

Reconnaissante, Laurie se leva pour enserrer le poète par la taille et tourner leurs regards vers le fleuve. Elle avait relu sur les conseils de Pierre le livre de Hermann Hesse " Siddhârta " surtout depuis qu'Arnim leur en avait parlé au Grand Saint Bernard, et elle lui parla de tout ce qu'une rivière peut apprendre à un batelier vivant sur sa rive que même le plus sage des moines ne saura pas. Où devaient-ils vivre pour être le plus en paix avec cette connaissance nouvelle ? Dans la nature la plus profonde, la plus intacte, au bord d'un grand fleuve ? Pierre ne lui répondit pas. Laurie dut admettre qu'elle ne pouvait plus maintenant échapper aux autres, que depuis longtemps le poète avait répondu à cette question comme elle venait de le faire à l'instant, qu'elle irait donc comme le poète et quand le moment viendra où ils se mettront à parler jusqu'à ne plus pouvoir s'arrêter, elle sut que même la condamnation des autres, que leur exécution la plus criminelle n'arrêteraient pas le cours de leur action. Comme l'eau qui s'en allait sous leurs yeux pour probablement un jour même dans des milliers d'années, revenir ici passer sous les yeux de ceux qui voudront bien y noyer leurs regards, le fait de s'en aller de cette terre importait peu dorénavant pour Laurie. L'important, l'essentiel était de retourner là où avec Pierre, elle avait été. Ses raisons de vivre étaient les mêmes que ses raisons de mourir.

 

 

 

      

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