La rencontre sur la montagne

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Le lendemain matin, vers 7 heures, ils descendirent chez Marie et Jean. Les adolescents furent admis de suite autour de la table. Laurie en rêvant sur son petit déjeuner, interpella Pierre :

- c'est quoi un édifice inébranlable dont la base est d'une largesse gigantesque par rapport à son point le plus haut ?

- réfléchis !...ces édifices existent et ils sont la seule merveille du monde antique qui nous soit parvenue préservée !

- oh toi !...toujours avec tes égyptiens !

- ils avaient la connaissance et une foi qu'ils portèrent à travers des milliers d'années jusqu'à nous. Ils ont construit les seuls édifices possibles pour témoigner de la dimension de leur foi et de leurs connaissances. Les quatre points cardinaux qu'indiquent chacune des arêtes de la pyramide attestent de l'époque où elles ont été construites, la nôtre, mais demain lorsque la terre basculera à nouveau sur son axe pour se rétablir sur un autre point de gravité, si ces monuments survivent au cataclysme, leurs arêtes indiqueront très certainement des points différents du lever et du coucher du soleil, du nord et du sud. Les survivants n'auront plus besoin du secret ésotérique du zodiaque de Dendérah. A travers nos témoignages et de ce qu'ils verront, de ce qu'ils mesureront au pied de la pyramide, ils comprendront de suite et liront de combien de degré d'angle l'axe de la terre a basculé. L'essentiel est de donner aux hommes des repères qui attestent de la dimension que leur foi doit avoir. En regardant la pyramide, chacun sait qu'elle monte dans le ciel et que le sens de cette direction est figé sur une assise irrenversable. Chacun peut comprendre que l'humanité doit être semblable à ce monument. Chacun à un moment donné de sa marche humaine arrive au sommet de la pyramide et devient le pont immatériel avec la présence éternelle qui a conçu les lois divines et les mathématiques célestes comme Maud, arrivée au sommet de sa vie terrestre, nous a servi de pont. Ce témoignage de foi a été conçu pour que tout un peuple le voit et que l'humanité entière vienne s'émerveiller devant lui. Seuls quelques initiés peuvent entrer dans le monument pour accomplir leurs rites initiatiques et avancer plus loin sur cette voie particulière qu'ils ont choisie. La pyramide n'est pas construite pour que des milliers de personnes viennent se réfugier en elle, le héros en quête d'initiation y vient seulement ébranler son corps aux résonances et au magnétisme de l'édifice pour sortir des limites charnelles. Chacun du dehors est à même de comprendre seul la direction à suivre, est à même d'espérer qu'un jour il arrive en son sommet avant d'aller plus haut encore chez nous. Regarde maintenant nos églises et nos temples, l'essentiel est d'y faire entrer le plus de monde possible même si des cours intérieures séparent les initiés des profanes. Mais est-il nécessaire de rassembler tout ce peuple en un même endroit, sous d'immenses voûtes propices à créer la méditation sur les mystères ? N'y a-t-il pas là le risque de nous retrouver dans la problématique de la salle de classe : un maître et des élèves, un dogme et des apprentis serviteurs du dogme, un système organisé strictement sur le principe d'Autorité ? Apprendre à répéter une connaissance élaborée par un pouvoir, c'est à dire une connaissance épurée de tout ce qui contrarie ce pouvoir et non pas découvrir soi même cette connaissance sans l'ombre d'une interférence d'un pouvoir externe ? L'église devient alors une salle d'attente où il fait bon se réunir pour se compter et entretenir le moral du marcheur vers Dieu derrière des guides à qui il faut fidèlement obéir sans discuter ! La cathédrale est certainement devenue une salle de classe où le pratiquant apprend à deviner les mathématiques célestes et les lois divines mais au départ, la volonté de ses bâtisseurs n'était-elle pas de démultiplier la salle initiatique du cœur de la pyramide pour que des milliers de fidèles y viennent par leurs cantiques faire résonner l'édifice et traverser leurs chairs d'ondes capables de leur faire prendre conscience d'autres limites, d'autres infinis, d'une autre réalité ? Le temps des cathédrales n'atteste-t-il pas de la divulgation des lois divines et des mathématiques célestes pour le plus grand profit social et spirituel ? La pyramide avait son temple du haut et son temple du bas. Ces édifices étaient des endroits pour se reposer avant d'aller plus haut. Nous avons de magnifiques salles d'attente, chaque jour nous construisons notre Temple au plus profond de nous mais il nous reste encore à construire au sein de nos cités le témoin architectural irrenversable de notre plus grande foi. Devons nous construire de nouveaux édifices qui survivront au prochain grand cataclysme et renseigneront les survivants ou bien notre humanité doit-elle ne compter que sur ces pyramides pour laisser une trace après le prochain grand cataclysme à la nouvelle humanité ?.. Souviens toi de Kheops, il rebâtit le temple de Dendérah et la double maison de vie gardant le cercle d'or d'après le plan datant des Serviteurs d'Horus qu'il avait retrouvé et il construisit ensuite grâce à ce savoir restauré, la plus belle des pyramides ! Que dirais-tu Laurie de gravir une pyramide de rocs, de neige et de glace ? Nous avons le temps avant l'enterrement de Maud dans quatre jours d'escalader cette pyramide là ! Le temps que les médecins finissent leur autopsie pour savoir si nous ne l'avons pas tuée et qu'ils essaient de comprendre comment Maud nous a quittés pour ranger leurs scrupules et accepter de se taire par rapport à ce que nous leur avons fait vivre, trois jours nous suffisent pour être de retour et si nous voulons, nous pourrons faire encore plus vite, je te promets que nous ne serons pas en retard pour l'enterrement ! Ce sont les premiers beaux jours de l'été. La haute-montagne est prête ! La neige ne s'est pas encore transformée en glace. Nous avons le temps ce matin de nous équiper et de prendre le T.G.V. pour Bourg-Saint-Maurice. Ce soir nous dormirons aux Chapieux ou à la Ville des Glaciers et demain matin nous monterons sur un sommet facile : le Tondu, de là-haut tu verras le paysage où nous étions hier : l'Aiguille des Glaciers, l'Aiguille de Tré-la-Tête, la Bérangère, les Dômes de Miage puis le Mont-Blanc ! Nous devons boucler notre merveilleux voyage et c'est là-haut, crois-moi, Laurie, que ce trouve la porte qui nous permettra d'en sortir... Allons-y ! Nous avons un grand besoin de retourner près de ce lieu magique où deux fois déjà je suis revenu de chez nous ...viens avec moi, j'ai besoin de toi !

 

Laurie céda devant l'inspiration de son poète. Pierre savait probablement qu'il leur fallait d'abord boucler le voyage d'hier qui pour elle effectivement avait toujours un goût d'inachevé... quelque chose lui manquait et si Pierre pensait trouver ce je ne sais quoi sur ce sommet au pied du Mont-Blanc, elle était prête comme toujours à le suivre. Elle gardait toujours précieusement dans sa mémoire le moment où après la halte, Pierre avait ouvert la trace en montant à la fenêtre de Ferret lors de leur randonnée au Grand Saint Bernard. Cette fois-ci, il ne pourrait pas s'échapper ainsi. Il devrait rester près d'elle et elle pourrait mieux partager l'exaltation et l'ivresse qui le saisirait. Marie et Jean donnèrent leur bénédiction au projet. Ils se chargeraient de prévenir la mère de Laurie sachant qu'elle viendrait naturellement pour l'enterrement de Maud. Pendant que Pierre réservait les places dans le T.G.V. en utilisant le Minitel et qu'il cherchait l'itinéraire à prendre en métro pour se rendre rue des Écoles dans quelques magasins de sports spécialisés pour la haute-montagne, Laurie se chargea de prévenir Dan en lui adressant un e-mail. La sécurité exigeait que leurs amis sachent, le cas échéant, les retrouver en montagne. Laurie avait en plus, une petite idée derrière la tête mais elle la garda pour elle. Claudine et Romain partirent à regret au lycée en indiquant qu'ils seraient présents à l'enterrement. Pierre mit par écrit l'itinéraire qu'ils allaient suivre de manière à ce que le couple d'amis sachent où ils allaient. Laurie comptabilisa l'argent qu'il leur restait. Comme Marie et Jean ne voulaient absolument pas entendre parler de loyer ou de frais d'hébergement, comme ils sortaient peu aux spectacles et rarement au restaurant, ils avaient conservé un joli pactole. Ils quittèrent leurs amis et allèrent s'équiper dans un magasin de sport. Ils achetèrent les vêtements, les chaussures, un bleuet et deux gamelles, louèrent le matériel de montagne et la tente, les sacs de couchage, deux sacs à dos puis arrivèrent vers 11 heures à prendre le T.G.V. 

Vers 16 heures, ils étaient à Bourg-Saint-Maurice. Laurie insista pour qu'il ne loue un taxi que pour l'aller. Un sourire enjoué fit comprendre à Pierre qu'elle avait mis son grain de sel dans l'organisation. Il prit le temps de dévisager sa compagne de cordée. Laurie exultait. Tous ces événements la grisait et elle avait hâte d'être rien qu'avec Pierre au cœur de la montagne où elle sentait qu'elle allait revivre une fois encore très précisément ce moment d'éternité qui la comblait de bonheur. A défaut de se retirer jusqu'à la fin de leurs jours dans la paix de la nature la plus vierge, à défaut d'aller vivre au bord d'un grand fleuve près d'un batelier, Laurie tenait tout de même quelques jours de retraite pour retravailler cette expérience merveilleuse et se l'approprier davantage à côté de son poète d'amant. Son équipement était impeccable : elle avait déjà mis ses guêtres sur ses chaussettes. Son minois emmitouflé sous son bonnet rouge se penchait constamment vers sa main droite qui tenait le piolet, instrument de ses exploits futurs bien plus imposant qu'un bâton de ski et qu'elle contemplait magiquement. Dans son sac, il y avait une paire de crampons à glace et sur le sac, le casque de montagne. Pierre songea que Laurie n'avait pas l'expérience d'Anke et qu'il avait bien charge d'âme. Dans un soupir, il lui dit d'enlever cet équipement superflu et de le ranger dans le sac. Elle aurait trop chaud avec tous ces vêtements sur le corps. Puis il regarda la montagne dans la direction de leur randonnée. Ils remontaient là où hier ils avaient été, là où plusieurs années auparavant il était monté en escalade et où quelques jours plus tard il s'était retrouvé en état de décorporation en revenant de chez lui.

 Le soir tombait lorsque le taxi les déposa aux Chapieux, près du pont du torrent, à côté des baraques des chasseurs alpins du 7ème BCA. Pierre préféra entamer de suite la marche d'approche et bivouaquer dans les ruines d'une bergerie un peu plus loin que la Ville des Glaciers. Laurie se cala dans les pas de son guide, adaptant l'équilibre de son sac à dos à sa démarche régulière et ferme. Puis le souvenir obsédant de ce paysage dans lequel, hier, elle se mouvait avec ses sensations corporelles revint la hanter. Pierre avait raison, elle devait savoir si tout cela n'était qu'un rêve, qu'une sensation induite par Pierre. Il dressa la tente sur un carré d'herbe et alluma une bougie. Tous deux regardèrent les parois abruptes de ce fond de vallon puis Laurie préféra se calfeutrer dans son sac de couchage et attendre la soupe que son amant d'alpiniste poète était en train de faire chauffer avec de l'eau du torrent voisin. Après le repas à la bougie, Laurie sollicita un brin de conversation avant de s'endormir. Pierre était également troublé par le mystère de cette coïncidence : revenir la deuxième fois avec Laurie plus de dix ans après la première fois, au même endroit ! Déjà la première fois, Pierre s'était demandé où était la frontière entre le rêve et la réalité. Pourquoi ne pas avoir connu des paysages jusque là ignorés, des choses dont jamais auparavant il n'avait entendu parler. Pourquoi revenir à ce souvenir le plus fort vécu quelques jours auparavant dans l'escalade de ce sommet. Certes il y avait la sensation magique de se déplacer dans ce paysage et qui avait été hier beaucoup plus forte que la première fois car hier, avec Laurie, ils avaient bien fait plus de dix kilomètres pour s'approcher de ce berger sans compter la distance pour rejoindre Paris qui elle avait été parcourue autrement, bien plus mystérieusement. Pourquoi ne lui avoir donné que des sensations étranges, indicibles et non pas une connaissance nouvelle avec laquelle il aurait épaté les autres et prouvé son expérience surnaturelle ? Pierre et Laurie durent convenir qu'un savoir nouveau leur avait tout de même été donné mais qu'il était intraduisible, qu'il n'avait pas de prix. Ils se turent. Bientôt, ils ne firent plus attention au grondement du torrent et ils s'endormirent.

Pierre fut le premier levé. Il chercha de l'eau au torrent pour le thé. Dans ce fond de vallée encaissée, il ne fallait pas attendre la pleine clarté du jour pour grimper. Pierre scruta le versant qu'ils allaient gravir. Il n'avait pas beaucoup neigé en altitude, du moins la face n'était pas encombrée de neige. Au dessus des névés, parmi la barre rocheuse, la grande fissure oblique qui leur servirait de fil conducteur apparaissait même dans la pénombre. Il appela Laurie pour la lui montrer. A la sortie de la fissure, le col est à une portée de main vue d'en bas. En fait, c'était le seul passage délicat dans leur ascension. Ensuite, ils n'avaient qu'à gravir le névé jusqu'au sommet. Avec un peu de chance, ils n'auraient pas à chausser les crampons si les chaussures tapaient bien dans la croûte de neige. Après leur petit déjeuner, ils rangèrent le matériel dans leurs sacs. Pierre sortit les baudriers et la corde. Ils s'équipèrent et mirent leurs casques. Avant de marcher jusqu'au pied du versant, Pierre lui désigna les sommets qui se dégageaient plus distinctement dans la lumière de ce ciel bleu. Ils montèrent en silence le névé qui les amena à mi-hauteur. Au pied de la barre rocheuse, il constata que la corniche de neige ne surplombait plus la voie. Une partie avait déjà du se casser mais la muraille de neige restait imposante même vue d'en bas. Au printemps, elle inondait la face de toute l'eau qu'elle rendait et il fallait calculer le moment où trop gonflée d'eau, sous l'action du soleil qui fragilisait le lien qui la réunissait au glacier de l'autre versant, elle se casserait. Il fallait éviter ce moment mais aujourd'hui, elle ne présentait aucun danger sinon encore des cascades d'eau une fois passé midi. Pierre fit répéter l'itinéraire à sa camarade de cordée puis s'élança pour rejoindre le bas de la cassure oblique. Les prises étaient larges et la paroi exposée au soleil de midi était humide sans plus. Il fit monter Laurie à ce premier relais et lui montra comment il s'assurait sur un vieux piton solide. La voie servait à des courses de débutants et c'est tout juste s'il n'y avait pas des cordes fixes laissées en permanence. Lorsqu'il se serait assuré sur un relais plus haut, elle prendrait la corde et le mousqueton avec elle pour les ramener à Pierre. Elle arriva, souriante, étonnée de la facilité avec laquelle elle grimpait. Ils firent une petite pause à la fin de la fissure. Les prises bien en vues pour les mains et les pieds attestaient qu'il s'agit d'une course pour débutants. L'intérêt de l'itinéraire consiste à s'habituer à la haute-montagne en coordonnant ses gestes et la marche d'une cordée sous un vide qui au col, va atteindre près de mille mètres même si la pente n'est pas des plus raides. A partir du col, les trois cent derniers mètres sur le névé donnent ensuite une toute autre sensation car vous passez du rocher empoigné à pleine main à la neige fuyante sous vos pieds et à la seule sécurité du piolet planté profondément dans la neige. Ce n'est pas une marche tranquille sur la neige ferme ou la glace d'un glacier. Laurie regarda le chemin droit au dessus d'eux pour rejoindre le col. La distance était beaucoup plus grande que vue d'en bas. Pierre hésita un instant car cela faisait plus de dix ans qu'il n'avait pas fait ce genre d'escalade. Il se rappela le mot de Laurie : le loup devait sortir de sa tanière et hanter les forêts ou gravir les sommets. Pierre s'élança méthodiquement. Un peu avant le col, sentant que la longueur de corde diminuait, il demanda à Laurie de s'engager également dans la voie. Il se relaya sur un piton puis repartit pour atteindre le col près de 2900 m d'altitude. Des cordées précédentes avaient déjà taillé un couloir dans le reste de la corniche et la sortie de la voie ne posait plus de problème. En tirant sur la corde, il aida sa camarade à se hisser jusqu'à lui. Le jour était plein et le soleil commençait à dépasser le Mont-Blanc. Ils étaient partis de bonne heure car Pierre savait qu'ils monteraient lentement et il fallait penser à la descente au plus tard aux heures de midi. Laurie ne se souciait pas de la descente et Pierre mettait cela sur le compte de l'inexpérience en haute-montagne de sa compagne de cordée. Pierre décrivit le panorama depuis leur point de départ. Au dessus du petit glacier qui ferme le vallon d'où ils étaient venus, l'Aiguille des Glaciers sert de point de repère pour mesurer la face derrière elle du Mont-Blanc. En face d'eux, par delà le col de la Seigne, il y a l'Italie et le Val Veny. Ils se tournèrent pour contempler le glacier de Tré-la-Tête et au dessus de lui, le sommet de la Bérangère puis les Dômes de Miage qui remontent vers le Dôme du Goûter et le sommet du Mont-Blanc. Pierre chercha le refuge des conscrits, il vit bien le mamelon mais le refuge comme d'habitude devait être encore enfoui sous la neige[1]. Il sourit en estimant que le bivouac sous la tente avait été bien plus agréable qu'une nuit dans l'humidité ambiante du refuge malgré l'excellent bœuf carotte qu'il y avait déjà goûté. La neige fraîche partout encore présente rendait la montagne magnifique sous sa dernière parure de printemps.

- nous étions là-haut !

 Et du doigt Laurie montra dans le ciel, l'endroit où avant-hier, ils s'étaient retrouvés. Son esprit faisait de la télémétrie entre l'endroit où ils se trouvaient et le point du ciel qui correspondait à leurs plus présents souvenirs. Ils avaient leur réponse ! Laurie était abasourdie par cette constatation. Tout correspondait exactement et l'éclairage du paysage était presque le même. Pierre, étreint lui aussi par cette confirmation qu'il avait tant recherchée, ne lui laissa pas davantage de temps et il secoua fiévreusement la corde pour commencer l'ascension du névé. La pente était raide et ne portait pas de traces. Les derniers alpinistes qui étaient passés par ici devaient être des skieurs car au printemps, ce sommet représente une course fréquentée et les randonneurs montent depuis le glacier de Tré-la-Tête dans la large combe de ce versant jusqu'au sommet. La neige tenait bien sous les pieds et ils ne mirent pas leurs crampons à glace. Une fois engagé dans la pente, vous êtes poussé à monter rapidement car c'est la seule solution au problème d'instabilité. Pour Laurie, la montée était plus facile car elle prenait la trace de son guide. L'arête de pierres est plus loin et il n'y a que le mur de neige pour canaliser vos efforts...

 Au sommet, ils s'assirent pour savourer l'instant. Ils se placèrent face au Mont-Blanc, le soleil à côté d'eux sur la droite leur donnait quelques chauds rayons. Ils enlevèrent un moment leurs lunettes de glacier. Le vent n'était pas violent mais leur soudaine immobilité renforça sa présence. Ils mirent leurs capuchons d'anorak sur leurs bonnets puis se regardèrent avec des yeux d'enfants heureux de s'arrêter dans leurs escapades au milieu d'un monde nouveau rien qu'à eux, quelque peu inquiets pour le chemin du retour et pour la divulgation de ce secret face aux autres. Après avoir avalé les premiers morceaux de leurs casse-croûte, Pierre parla. Il accepta cet endroit qui pour lui portait un mystère. A l'époque, ce paysage constituait le dernier souvenir très fort qu'il avait emmagasiné avant que le lendemain, il n'ait cet accident stupide de montagne. Au même endroit qu'avant hier, là, à ce point qu'avait montré du doigt sa compagne, il était revenu dans le double matérialisé de son corps charnel. Là-haut, il avait compris que ses copains portaient son corps inanimé et plein de sang vers la route en contrebas des rochers d'escalade. Il avait vu qu'ils le portaient comme s'il était déjà mort et leur maladresse allait rompre le lien qui l'unissait encore à ce corps charnel. Alors il avait plongé dans son corps. Il montra la limite aval visible du glacier et derrière, l'on devinait, aux prés d'altitude de son versant opposé, la présence d'un vallon. C'était là en bas. Une heure plus tard, avec un bandeau sur la tête, il avait quitté le camp de base et en Jeep, à côté du chauffeur était monté à Chamonix pour se faire soigner à l'hôpital. Il avait du négocier pour que les médecins le garde une nuit car ils ne tenaient pas à être responsable de son cas, préférant l'évacuer de suite sur Lyon et le confier à des services hospitaliers capables de le soigner. Il avait eu besoin de repos pour digérer les événements liés à sa rencontre surnaturelle, ici parmi la haute montagne et non pas là-bas, dans la plaine. Il n'avait jamais eu mal et à ce moment là, il savait, à cause du Verbe rencontré, qu'il n'aurait jamais mal des suites de cet accident. Mais il avait besoin de calme pour vérifier que tout avait bien été imprimé dans sa tête. Le lendemain à la première heure, il avait été évacué sur Lyon et avait tenu à faire le voyage assis à côté du chauffeur. Ils avaient discuté tout du long. Les médecins épouvantés l'avaient mis de suite au centre des urgences et des soins intensifs et il y avait passé le week-end avec un interne qui tremblait lorsqu'il devait le toucher... Plus tard le médecin lui avait avoué que le miracle avait eu lieu et Pierre s'était caché pour garder son sourire. Lorsqu'il revint parmi ses camarades, ces derniers lui manifestèrent des sentiments de rejet : l'un d'eux lui dit qu'il avait trop bien su profiter de cette chute de pierres pour tirer au flanc et se payer trois mois d'arrêts maladie. Sa comédie pour faire le mort avait été très mal prise, il n'était qu'un manipulateur qui avait exagéré ses blessures au point de berner tout le monde sauf maintenant eux, ses anciens camarades qui ne voulaient plus de relations avec lui. Pierre n'insista pas, il se réfugia dans le silence et changea ses relations, retrouva ses camarades de peloton lors de courses cyclistes l'été et l'hiver ses camarades de ski de fond qui n'avaient rien su de cet accident. A l'époque, Pierre pour se raisonner, avait admis l'hypothèse que lors de sa sortie de l'évanouissement, son esprit avait repris le cours de ses pensées en se remémorant ces derniers souvenirs magnifiques de l'arrivée sur ce sommet la veille de l'accident. C'était l'explication la plus plausible et elle venait atténuer fortement le constat d'une expérience de mort immédiate et d'une rencontre surnaturelle. Avant hier, le fait de revenir en état de décorporation non pas à Paris près de leurs corps mais ici, à l'endroit exact du premier retour, accréditait la connaissance que cet endroit avait été voulu par le Verbe et que Pierre et Laurie ne pouvaient plus avoir le moindre doute sur ce point tout comme sur le pouvoir de se déplacer et de matérialiser leurs présences qui leur avait été donné. Cet endroit pour eux était magnifique. Il représentait la porte tangible par où ils étaient ressortis de chez eux pour revenir en ce monde-ci. Cette preuve accréditait aussi pour Pierre, ce qui s'était passé ici, il y avait dix ans déjà. Ce n'était pas un rêve mais bel et bien une réalité, un partage avec le surnaturel.

Pierre se préoccupa du retour. La corniche allait rendre son eau et pouvait encore se casser. De plus, aucun taxi ne les attendait. Il avait besoin de savoir ce que Laurie avait trafiqué. L'humour sournois de celle-ci démontrait qu'elle avait bien préparé son coup. Alors ?

 

- on dirait que tu attends quelqu'un ?

- oui !

Elle lui montra toutes ses dents dans un sourire éclatant et comme elle avait remis ses lunettes de glaciers, Pierre ne put décoder l'expression de ses yeux.

- qui ?

- ben à part toi, qui puis-je attendre ?

- je ne sais pas, quelqu'un d'autre !

- bon, je n'ai tout de même pas cent trente six amants ; à part toi et Jasko, j'ai mon mari et je l'attends !

- Dan ?

- eh quoi ! je n'ai pas changé de mari ces derniers temps !

 

Pierre réfléchit. Dan... mais oui ! il allait venir en hélicoptère ! Était-ce possible ? Il n'osa pas insister davantage. Il devait la croire. Il convint que si Dan et quelques autres du groupe venaient, ils avaient l'occasion, ici sur ce sommet, au cœur de ce paysage magnifique, d'un partage royal de ce qu'il venait de vivre avec Laurie et Maud et qui propulsait leur entreprise dans des horizons humains incalculables. Plutôt que de raconter leur saga au coin du feu dans leur club, que d'écrire les détails de leur rencontre surnaturelle, il valait mieux que quelques uns viennent de suite ici où quelques mots, quelques émotions facilitées par cet environnement suffisaient à transmettre le message et dans ce partage, leur bonheur serait encore décuplé ! Ceux qui allaient venir verraient le lieu de leur retour sur terre et ils croiraient à leur passion, au voyage de leur âme. Ils partageraient la parole indicible et noueraient entre eux plus fortement encore les deux contrats qui cimentaient la base de leur entreprise. Il voulut embrasser cette Laurie qui voyait plus loin que lui dans toutes ces questions de partage et d'amour humain, elle qui n'avait pas son côté un peu ours des montagnes, son côté de poète solitaire qui préfère la nature sauvage à la froide compagnie des hommes. Il profita comme sa compagne des derniers instants de silence sur ce sommet dans le bleu du ciel où tous deux revoyaient la trace de leur chemin mystérieux mais si plein de vie...

 

Le silence pour méditer, faire le calme, rêver les autres comme ils ne seront probablement jamais mais rêver tout de même pour faire naître le besoin de partage... Depuis ce jour où enfant, il avait découvert son don de poser au delà des frontières de son esprit, des questions que les autres ne savaient ou ne voulaient pas poser... depuis ce jour où il avait apprivoisé sa mélodie intérieure pour la marier à la musique céleste qu'il captait, les yeux fouillant les territoires derrière les horizons qu'il effaçait avec la puissance de sa science imaginative et intuitive et qu'il les couchait sur du papier... depuis cette première fois où il était venu à Paris signer son premier contrat d'édition avec un autre poète, un poète connu qui avec d'autres passionnés de poésie l'avait aidé à publier ses premiers poèmes de jeunesse... depuis ce jour où dans une cafétéria près de la faculté de droit de Strasbourg, il avait remis à Françoise un exemplaire de son recueil de poèmes pour qu'elle sache véritablement qui il était et que si elle accepte de vivre avec lui, elle le laisse libre sur sa route, sur le chemin des rencontres avec celui qui vit en lui... depuis ces quelques jours de vérité apparente où il avait été pleinement lui parmi les autres, il était arrivé aujourd'hui à revenir deux fois à sa source de vie. Il avait bu deux fois à la coupe de l'amour absolu. La deuxième fois avait eu pour témoin cette femme qui était arrivée toute nue dans sa vie et dont l'amour vrai les avait amenés, eux deux ne faisant plus qu'un, dans l'amour humain le plus pur, le plus profond, dans un amour qui toujours allait battre au rythme de celui qui vit en eux et qui s'était incarné tout entier dans leur romance.   

Cette nuit, à la Croix des Gardes, Pierre se remémora ce premier regard qu'il jeta à travers le ciel azuréen, au-dessus de la Madone de Fenestre, au sommet de l'Agnelière, première ballade qu'il fit en arrivant à Sophia-Antipolis. Ce jour là, enfin, il put jeter son regard dans la profondeur d'un azur merveilleux, cette profondeur qui n'existait pas sur le littoral. A travers la nuit étoilée, il juxtaposa les deux images du ciel du Mont-Blanc et de ce ciel d'azur au dessus de la Vésubie et il prit acte du hasard qui l'avait amené ici. Même si son travail l'avait momentanément séparé de Laurie, il lui avait permis, en venant à Cannes, de parfaire sur les belvédères de l'arrière-pays ou du Mercantour, le balisage du parcours humain de leur passion. Dans ces paysages captivants avec cette profondeur de l'azur, cet éclat souverain du soleil, le rêve parachevait ses couleurs avec une intensité, un contraste, une profondeur du champ qu'il n'avait osé espérer et qui pourtant lui avait été donné. 

Il revit plein les pupilles, le rouge de l'Esterel, le rouge d'un soleil couchant de Méditerranée avec lequel cette nuit avait commencé. Ces soleils qui brillaient dans sa tête, cet azur profond qui donne envie de partir sur le chemin de notre retour, Pierre décida d'aller les rencontrer dans cette aube promise. Ici, ce n'était pas l'endroit. Il ne voulut pas se résoudre à revivre ces moments de bonheur intense lors de l'arrivée de Dan et des autres sur ce sommet du massif du Mont-Blanc, ici, au milieu de cette agitation nocturne. Pierre éprouva le besoin de communier davantage avec ces souvenirs pour y retrouver les éléments dont il aurait besoin dans les jours à venir au cours de leur rassemblement. Il décida d'aller dans un endroit de calme parfait et vu l'heure, il pouvait arriver dans ce lieu au moment de l'aurore, là-bas, sur le chemin des amis qui allaient venir. Avant de les accueillir au poste frontière de Vintimille, il avait encore le temps d'assister au lever du jour sur un sommet côté italien près du col du Vei del Bouc, une des portes d'entrée du parc de l'Argentera qu'il avait franchie avec ses copains du club alpin de Nice. Il avait le temps d'aller au dessus de Tende, de monter à pied le vallon de Caramagne, passer sous la cime du Sabion pour arriver au col. Là, il y a un rocher bien dégagé. De ce promontoire, l'on surplombe le paysage qui domine les sommets qui s'affaissent plus loin dans la plaine vers l'orient et l'on peut admirer la courbure de l'arc alpin pratiquement de la mer jusqu'au confins de l'Autriche et de la frontière slovène. L'endroit est peu fréquenté et a un aspect désertique avec cependant une verdure abondante du fait des pluies que ces versants reçoivent et ils contrastent ainsi avec les versants français plus rocailleux par delà les cimes de l'Agnel, du mont Clapier ou du Gélas. Ce quasi désert répondait cette nuit à l'attente du poète. Il passa à la maison prendre ses chaussures, son sac, des provisions, la frontale. Oui, c'était dans cette tenue qu'il voulait les revoir car les montagnes sont bien les seuls endroits donnés aux humains pour se tenir quelque peu sur leur deux pieds entre ciel et terre... et lui venait toujours de là-haut ou était prêt à y partir s'il n'y était déjà ! Ensuite avec Laurie, ils les conduiraient dans la grande maison de Biot dont elle lui avait confié les clés. Puis ils se retrouveraient sur la Croisette avant d'aller manger une glace chez Vilfeu, rue des États-Unis dans l'attente du train de Romain et de Claudine. Tout au long du trajet vers le vallon de Caramagne, il fit revivre dans sa mémoire l'arrivée de Dan, ce jour là, au sommet du Tondu.

Pierre avait montré à Laurie le paysage du Beaufortain. Dans un des chalets d'un de ces vallons, le père de Laurie et Maud s'étaient découverts leurs amours passionnées. Laurie était contente d'être au milieu de ce paysage qui rassemblait son bonheur présent, ses amours d'hier et de demain, son père, Maud, Pierre, Dan, les origines charnelles de son bonheur et le lieu originel de son bonheur spirituel. Pierre jugea opportun de commencer la descente. Laurie le suppliait de rester : elle était persuadé que Dan viendrait, qu'il prendrait tous les risques pour arriver à ce rendez-vous exceptionnel ! Elle lui disait qu'il avait fait des missions plus difficiles... tiens dernièrement au Kurdistan, chez les kurdes d'Irak ! Il avait été formel au téléphone lorsqu'il avait répondu de suite au message de Laurie : il viendrait et c'était le plus bel appel de sa femme car il avait compris aux premières intonations de sa voix qu'elle avait réussi, qu'elle avait fait le voyage dont elle lui avait tant parlé et que le temps était au partage, qu'il était parmi les premiers sur sa liste d'attente ! Laurie regardait les vallées. Le doute l'envahissait. Et s'il avait du rebrousser chemin ? Une journée avait-elle suffi pour monter l'opération, pour obtenir les permis de vol ? Vers treize heures, alors qu'il était plus que temps de redescendre et que le froid les glaçait, ils aperçurent un point bouger dans le ciel sur la ligne de crête en face d'eux. Au dessus du désert de Platé, un hélicoptère venait droit vers eux. C'était assurément Dan ! Pierre estima son parcours. Il avait coupé au plus court au dessus des montagnes. Le pilote n'avait pas peur du gaz sous l'appareil. Il avait du remonter la vallée d'Abondance, passer le col de la Golèse et pousser jusqu'à Sixt et en remontant le col d'Anterne, il avait pris de l'altitude pour passer au dessus du désert de Platé. Laurie se dit que Dan avait cherché Steve, un pilote de chasse mais aussi excellent pilote d'hélicoptère, pour les conduire. Ils bouclèrent précipitamment leurs affaires et debout, commencèrent à faire des grands signes à l'hélicoptère qui ne déviait pas de sa route. Les minutes se faisaient des siècles. L'appareil dans son vol de translation avançait à un peu plus de 150 km/h. Il disparut derrière les Dômes de Miage puis réapparut à côté de la Bérangère. Il contourna ce sommet puis il vint droit sur eux. Il ne prenait pas de hauteur mais de la vitesse et Pierre et Laurie voyaient la forte inclinaison de la pale avant. La forme de l'appareil était bien celle d'un Huey UH-1D avec sa cabine plus longue permettant de recevoir une douzaine d'hommes et avec son nez arrondi et ses deux grandes vitres frontales. Sur la carlingue, de chaque côté derrière la porte coulissante latérale, une grande croix rouge des Templiers avait été peinte sur un carré blanc. C'était bien Dan ! L'appareil réduisit sa vitesse pour garder de la puissance en réserve et il s'aventura pour longer la crête du côté du névé. Le soleil gênait le pilote et il préféra virer et revenir se placer avec le soleil dans le dos de l'autre côté où le vallon de la Ville des glaciers est plus profond. La porte latérale s'ouvrit et tandis que l'appareil s'était mis en vol stationnaire dans un courant ascendant favorable et se rapprochait du sommet sans encore soulever la neige fraîche, ils aperçurent la blonde Anke, Frantz et un homme plus âgé en qui ils reconnurent Arnim le montagnard. Laurie scruta à travers les verrières. Deux hommes étaient au commande et l'un lui fit signe de la main. C'était Dan. Le pilote se rapprocha encore mais les turbulences crées par les pales soulevèrent trop violemment la neige fraîche et le pilote s'éloigna de nouveau. Pierre vit les skis fixés aux patins de l'hélicoptère et il leur fit signe de se poser dans la combe enneigée qui donne sur le col. La montée à pied ne serait pas longue. Anke leur montra son piolet, sa corde : ils étaient équipés pour monter les rejoindre. Ils suivirent les manœuvres d'atterrissage. Pierre crut un instant que l'appareil allait se poser sur le glacier de Tré la Tête mais il constata que le pilote avait remarqué que sur le versant du Tondu, au dessus du goulet qui mène du glacier au névé supérieur, un mamelon au bord du versant forme comme une plate-forme. Le Huey s'en approcha. Après s'être mis en vol stationnaire, l'hélicoptère descendit de telle manière qu'au moment où la visibilité horizontale se détériore pour le pilote, sa visibilité verticale soit suffisante jusqu'à la prise de contact avec le sol. Le froid vif augmentait la performance du moteur et du rotor; la manœuvre en était rendue un peu plus facile. Après quelques minutes, ils virent la cordée monter vers eux. Ils devinèrent que c'était Anke qui ouvrait la marche. 

Pierre et Laurie ne disaient mots, leurs mouvements les avaient réchauffés. Devant eux, un véritable commando s'approchait, un groupe de chevaliers des temps modernes qui avait repris pour lui l'espoir brûlé sept cent ans plus tôt... espoir brûlé mais jamais consumé. Pierre lui demanda qui avait eu l'idée de peindre sur la carlingue la croix des Templiers. Laurie songeuse pensa de suite à Frantz. Il lui avait dit que lors de la ballade au Grand Saint Bernard, à force d'écouter le poète, il lui avait semblé voir cette croix dans le ciel ! Laurie plaisantait, elle ne voulut pas de suite lui avouer qu'elle avait constamment été en liaison avec le club. Pierre reconnut que Frantz et les autres avaient raison. Ce symbole était bien le leur : ils étaient les gardiens du temple, les protecteurs du sacré. Ils venaient protéger le message que leur couple allait partager. La coordination de la cordée était parfaite et Arnim tenait correctement sa place. Le souffle coupé par l'effort violent qu'ils avaient fait pour hâter leur rencontre, Anke se précipita la première dans les bras de Laurie pour la féliciter. Cette tenue d'alpiniste, ce sac, ces cordes signaient leur exploit, non pas celui d'avoir escaladé le sommet mais l'exploit de s'être élevé de leur condition humaine pour oser volontairement gravir le puits de lumière et aller rencontrer le Verbe pour obtenir le droit d'aller plus loin, plus haut, chez nous. Les images des deux ascensions alpines et spirituelles se confondaient sur le visage de Laurie pour dépasser l'expression habituellement profondément heureuse de l'alpiniste qui savoure les instants au sommet de la montagne qu'il a escaladé aux limites de ses forces et de son courage. Le bonheur du partage de ces moments vécus d'éternité irradiait Laurie et elle laissa exploser sa joie de retrouver ses amis, ses amis fidèles qui l'avaient crue. Anke saisie par cette profusion de bonheur n'hésita pas pour puiser son lot et calmant les embrassades de Laurie, elle lui serra des deux mains la tête pour l'immobiliser, la pencher et prendre les lèvres de son amie pour nourrir le partage d'un long baiser amoureux. Laurie comprit la demande d'Anke et elle répondit intensément dans ce baiser. Ce n'était pas la première fois qu'elles s'embrassaient. Elles aimaient faire régulièrement l'amour ensemble au milieu des autres et personne n'en était choqué mais ce baiser là avait une autre portée entre elles....il marqua un degré nouveau dans leur communion spirituelle. Souriantes, toutes les deux firent face au reste de la cordée. Laurie n'avait pas épuisé sa joie. Après que Dan eut goûté au même baiser qu'elle avait partagé avec Anke, Laurie promit aux autres une distribution de ce même baiser et ils s'approchèrent d'elle pour goûter à cet élan amoureux. Anke consola Pierre pour l'absence de Françoise. Frantz félicita Pierre et Laurie pour la réussite de leur expérience, la manière dont il mit fin à sa phrase révéla qu'il avait bien d'autres choses encore à leur demander mais que ce serait pour plus tard. Arnim leur dit son admiration pour la magnifique idée de choisir ce décor pour le premier partage de ces moments de révélation du mystère. Le calme revenu, ils s'assirent tous face au Mont-Blanc. Il y a plus de 1500 mètres de dénivelé entre le sommet où ils étaient et celui du Mont-Blanc et malgré la distance, le sommet en face d'eux en imposait toujours. Les Thermos de thé circulèrent de mains en mains. Les cinq nouveaux arrivants prenaient le temps de s'imprégner eux aussi de ce paysage. A une question de Pierre, Dan présenta le pilote, un officier d'active dans la chasse américaine stationnée en R.F.A. qui, passionné d'hélicoptères, faisait partie du club de collectionneurs près d'Aix la Chapelle. Il avait amené hier soir le Huey au club près de Baden-Baden et ils étaient partis à la lueur de l'aube, ce matin. Ils n'avaient plus beaucoup d'essence et avaient réservé un plein de carburant à l'héliport de Chamonix pour pouvoir repartir. Ils avaient prévu de faire une halte pour la nuit à Annecy et ils retourneraient au club demain matin. Puisqu'ils avaient toute l'après-midi, la soirée et la nuit pour se parler, Laurie prit les devants et de sa main leur demanda de bien retenir l'endroit du ciel qu'elle leur montrait. C'était là-haut, à ce point dans le ciel, qu'avant-hier, ils étaient revenus de leur voyage et elle leur raconta succinctement leur histoire. Frantz lui dit de la résumer car ils avaient déjà tous lu et relu le compte-rendu qu'elle en avait fait sur l'Internet, la nuit même des événements. Pierre regarda Laurie d'un air grognon mais bon, si elle avait déjà commencé à en parler, il estima qu'elle avait fait le plus dur et il lui pardonna dans un sourire généreux. Il eut plus de mal à pardonner à Laurie le fait qu'il fut le seul à être privé de son baiser mais il se raisonna : il gardait pour toujours dans sa tête l'image fantastique du couple débordant d'amour qu'il avait formé avec elle et qu'il avait pu contempler à loisir, comme elle, en se dédoublant de l'image de ce couple qui était resté à jamais uni au ciel...

Ils descendirent rejoindre le Huey. Arnim en bas de la pente s'exerça à quelques dizaines de mètres de descente en ramasse, joyeux comme aux plus beaux jours de sa jeunesse bavaroise. Pierre s'extasia devant la peinture de la croix des Templiers et Dan lui expliqua qu'elle datait de la veille. Au vu du compte-rendu de Laurie et de sa narration de l'ordination de Maud, Frantz avait décidé de demander le consentement du groupe des quatorze pour conclure un accord avec le club des collectionneurs et cet appareil était dédié depuis ce matin aux activités de leur entreprise. Françoise, hier soir, avait même déjà imputé les dépenses de carburants dans les budgets prévisionnels ! Pierre leur dit son émerveillement devant une organisation si rapide et parfaite mais connaissaient-ils les fonds et tréfonds de la mission d'un chevalier ? Arnim lui avoua leur fatigue car ils n'avaient pas beaucoup dormi de la nuit et le vrombissement dans la carlingue n'est pas très reposant malgré le port d'un casque antibruit. Laurie en profita pour bailler ouvertement plusieurs fois de suite, démontrant ainsi qu'elle payait maintenant son travail de nuit sur l'Internet. Laurie embrassa son poète sur la joue. C'était bien grâce à lui, à son enseignement qu'elle s'était levée durant la nuit pour écrire ce texte et l'envoyer de suite au correspondant qui veillait au club de Francfort-Weinheim. Ce dernier avait alerté toute l'équipe et le matin, lorsque Laurie s'était à nouveau connectée pour leur donner les indications relatives à leur randonnée alpine et leur avait demandé de venir les rejoindre sur le sommet du Tondu, Dan et Frantz purent prendre aussitôt leur décision et mettre l'opération en route avec leurs amis du club aérien. Arnim avait jeté son sac de montagne dans sa berline pour rejoindre la scierie proche de Baden-Baden d'où le départ avait être donné tôt le lendemain matin. Arnim prit Pierre par l'épaule. C'étaient des jours comme celui-ci qui faisaient avancer l'espoir au cœur des membres de leur entreprise. Le vieil homme avait décidé de ne plus en manquer un seul jusqu'à la fin de ses jours. Steve prit quelques dernières photos de leur groupe pour compléter les prises de vues sur le caméscope numérique. Sepp compacterait les images sur son micro-ordinateur et les enverrait accompagné d'un dossier à leurs correspondants Internet les plus fidèles.

Au décollage, le pilote mit le pas minimum et plein gaz pour disperser la poussière de neige puis l'appareil s'éleva rapidement pour laisser la neige derrière lui. Steve vérifia juste après le décollage la température du moteur, le nombre de tours/minute, le réglage du couple et il ne vit pas de signes indiquant un début de formation de glace. Par les portes latérales, ils regardèrent le paysage défiler devant eux. Peu avant la fin de l'après-midi, ils arrivèrent en vue d'Annecy. Une heure trente plus tard, ils se promenaient sur l'allée du Pâquier et devant l'embarcadère des bateaux de tourisme.

Au cours du repas du soir, Frantz  dit à Laurie et à Pierre qu'après l'enterrement de Maud, ils passeraient leur dernier week-end à Paris avec leurs conjoints respectifs puis que dès le lundi, ils travailleraient comme les autres durant la semaine à recruter les membres des premiers groupes d'adolescents qui suivraient leur école d'amour. Pierre utiliserait donc de cette manière sa dernière semaine de maladie. Laurie et Pierre s'occuperaient de ce recrutement à Heidelberg. Dan allait récupérer d'ici là le matériel dont ils auraient besoin : le matériel vidéo, les questionnaires de tests... Le recrutement aurait lieu en même temps à Karlsruhe, Strasbourg, Bâle, Nancy, Heidelberg. Chaque équipe devait recruter dans un premier temps 3 garçons et 3 filles selon des critères précis qui garantiraient la bonne cohésion du futur groupe. Ils devaient également constituer une liste d'attente d'une douzaine de noms pour chaque sexe. Pierre demanda qui s'occupait de Strasbourg; Anke lui répondit malicieusement que c'étaient Françoise et Sepp. Laurie fit remarquer à Frantz qu'à la fin juin, les étudiants avaient quasiment tous finis leurs examens et qu'ils étaient pour la plupart déjà en vacances. Ce recrutement se faisait donc à un mauvais moment. Frantz lui répondit que ce point avait été largement discuté. Ce que venait de dire Laurie était exacte mais certains étudiants restaient une semaine ou deux après leurs examens sur place pour chercher un travail d'été ou pour fêter leur réussite aux examens avant de rejoindre leurs familles. Si le nombre d'étudiants ou de lycéens était réduit, par contre leur disponibilité serait immédiate et totale pendant deux à trois mois. Dès début juillet, l'école d'amour pouvait fonctionner au club de Baden-Baden et à celui de Weinheim. Il fallait commencer de suite et l'été se prêtait très bien à des cours ou des séjours en pleine nature, ce qui correspondait bien à l'esprit de leur mouvement. Le deuxième point qu'ils abordèrent ce soir là, fut la question de savoir si leur démarche était ou non exceptionnelle. Ils conclurent ce débat copieux sur le constat que de tous temps, des personnes s'étaient engagées sur ce chemin et avaient parlé de leurs rencontres extrasensorielles avec plus ou moins de bonheur selon le degré d'écoute des sociétés dans lesquelles elles vivaient. Avant de se coucher, Frantz demanda discrètement à Laurie si maintenant elle se sentait davantage capable de tenir le rôle de médium, par exemple pour Maud ou quelqu'un d'autre...

La séparation le lendemain matin, ne fut pas facile à décider. Hier, le soleil, l'air pur des sommets, l'arrivée du groupe dans le Huey, leur marche sportive les uns vers les autres, piolet à la main, avaient donné à leur journée une connotation magique. Aujourd'hui, il ne restait plus que la croix rouge peinte sur son carré blanc là-bas sur l'hélicoptère près du hangar de l'aérodrome, pour leur rappeler que leur rêve, cette magie étaient tout de même quelque peu entrés dans leur vie quotidienne au vu de tous. Ils préférèrent se quitter devant la gare d'Annecy. Pierre et Laurie prirent le T.G.V. pour Paris et décidèrent de faire une halte entre deux trains à Mâcon. Ils louèrent une voiture puis Pierre décidant du parcours, ils foncèrent à Cluny.

Laurie se souvint : Cluny après Dendérah et Pacôme, après le Mont Cassin ! Cluny avant Cîteaux, Clairvaux et le voyage de Jérusalem, la fondation de l'ordre des Templiers, le temps des cathédrales, des navigateurs normands et des chevaliers Templiers aux Amériques, Cluny et le mariage des quatre rameaux : hébraïque, grec, musulman et celtique ! Pierre passa par les bâtiments de l'école d'ingénieurs pour pénétrer sous les dernières hautes voûtes de l'abbaye. Il n'avait pas besoin de guide pour pénétrer dans ce lieu qui faisait partie de son histoire inconsciente, non révélée. Ils étaient seuls et tous deux ne purent s'empêcher de faire le lien entre ces misérables vestiges et la crypte de l'Osiris au Louvre, le sphinx de Tanis, le zodiaque de Dendérah. Comment le symbole de ce lieu avait-il pu se perdre en quelques siècles pour autoriser cette destruction, ces ruines alors que les autres symboles avaient franchi des millénaires pour nous livrer leurs mystères rayonnants et leurs forces inspiratrices ? Parce qu'ils avaient traversé ces siècles d'obscurantisme enfouis sous l'un des meilleurs sables protecteurs du monde pour arriver à nos siècles un peu plus éclairés ? Mais le mystère est le même ! Pacôme n'a pas détruit le temple d'Hathor à Dendérah. La filiation des serviteurs du mystère est limpide alors pourquoi les dirigeants du monde chrétien ont-ils brisé le lien de ce mystère à travers les âges ? Pourquoi un évêque avait-il ordonné l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie, certes après l'époque de Pacôme mais pourquoi la force du Verbe transmise par Jésus n'avait pas été invincible ? Est-ce au nom de ce principe d'Autorité ? Laurie consolante, appuya sa tête sur l'épaule de son poète en mal de révolte.

- nous vivons dans l'oubli de nos métamorphoses ! 

Laurie citait un poème de Paul Eluard, un des poètes préférés de Pierre.

- non Laurie... pas dans l'oubli, tout est là depuis des siècles mais nous ne voulons plus voir !...nous avons la pyramide qui atteste de notre foi et à ses pieds, nous avons le sphinx mi-homme, mi-bête. Il est l'image même de cette conciliation entre le spirituel et l'animalité. Cette conciliation est au cœur de l'œuvre de Hermann Hesse et Arnim nous en a tant causé. Souviens-toi, l'auteur de ce loup des steppes, il y a un an, lors de notre première rencontre, tu m'en as parlé et ce fut l'un des premiers points communs que nous avons partagé... Sommes nous nés de la bête comme tout sur cette terre nous pousse à le croire ou avons nous été créés dès le début à l'image de Dieu ? Devons nous simplement accepter l'adaptation de notre identité éternelle aux conditions de cette existence humaine qui voudraient nous faire croire que nous sommes si différents les uns des autres, pas à cause de notre âme mais à cause de nos motivations matérialistes, de nos peurs animales et instinctives des autres... pire que celles qu'ont entre eux les loups ? Sommes nous pardonnables à cause d'une évolution trop longtemps contrariée ou sommes nous impardonnables d'ignorer la parcelle divine qui vit en nous ? Lorsque je te regarde, Laurie, c'est ton visage de là-haut que je vois maintenant. Ce visage là, je sens qu'il est encore incomplet, au fur et à mesure qu'il était plus parfait, il perdait les traces de notre humanité actuelle, il dépassait les formes de notre enveloppe charnelle pour les insérer dans une image plus globale où elles n'étaient plus qu'une composante très secondaire. Laurie, je crois que notre visage matérialisé le plus parfait n'a presque plus rien des formes de notre corps charnel... Notre cœur est semblable à celui d'autres animaux mais nos traits sont plus élaborés, plus achevés à travers une dimension spirituelle capable de nous relier à celui qui vit en nous mais nous sommes incapables de décrire les traits de notre identité éternelle. Souviens-toi comme elle changeait selon que Dieu ou toutes les autres présences s'incarnaient dans l'image de notre couple ! Le sphinx, c'est tout ce que pourrons jamais connaître de nous même : un corps mi-homme mi-bête et quelqu'un qui a voulu cela... Tout comme le grand sphinx représente l'alliance de la parcelle divine porteuse du visage humain avec le corps de bête, d'autres sphinx plus petits aux entrées des temples attestent à des degrés différents dans le règne animal, d'autres incarnations du mystère de la vie et leurs corps de lion portent des têtes de bélier ou d'autres animaux sacrés. Le sens de notre humanité tient dans cette diffusion de plus en plus vaste du mystère de notre identité divine. Le développement biologique de notre organisme et la maîtrise de notre intelligence correspondent à cette maturation de l'œuvre de la parcelle divine mais nous restons libre de nous disputer dans des préoccupations matérialistes ou de conforter notre développement spirituel. Dieu, à l'inverse de nous, n'oublie pas notre métamorphose parce qu'en fait, il n'y a pas eu métamorphose. La première espèce vivante a été crée ainsi de telle manière qu'avec l'aide des lois biologiques, elle puisse un jour arriver à une perfection plus grande dans sa raison d'être : celle de témoigner des lois divines. Cette finalité n'a subie aucune métamorphose... elle s'est accomplie, c'est tout ! Il y a eu conciliation et non pas purification d'une espèce animale par le souffle divin pour générer l'humanité. Demain nous pouvons imaginer ici ou sur une autre planète, une espèce vivante encore plus développée sur le plan de sa dimension spirituelle et ne pratiquant quasiment plus la destruction de ses espaces de vie et n'essayant plus de survivre dans une condition mortelle en tuant son prochain ou en le laissant dans la misère, en le laissant procréer un nombre inconsidéré d'enfants dans l'espoir puéril qu'avec un telle descendance, il sera plus riche de leur travail, plus en sécurité dans sa vieillesse et je passe sur tant d'autres spectacles misérables de notre condition humaine... Nos métamorphoses ne sont qu'illusions parce qu'un jour, certains, en déposant l'autorité dans l'homme et non plus dans les lois divines et les mathématiques célestes, ont voulu oublier notre côté venant de la bête, venant des lois de vie adaptée à notre planète, à notre environnement tel que nous le mesurons à travers nos craintes et notre besoin de sécurité. Ils ont voulu dissocier l'œuvre unique et hermétique du créateur pour donner un autre avenir à l'homme : celui de sa propre réussite dans sa condition humaine passagère. Ils ont voulu briser l'image du sphinx pour ne garder que le visage des hommes et ils ont perdu la trace de leur Créateur qui les a fait non pas homme, créature spéciale et intrinsèque de l'univers vivant dans une autonomie la plus grande, mais sphinx avec un corps semblable à d'autres créatures animales et vivant indissolublement avec une parcelle de la présence divine. Ils ont dessiné des hommes qu'ils ont cru beaux comme des anges, des dieux et ils ont oubliés de mettre dans leurs portraits des sphinx, des têtes d'éperviers, le corps constellé d'étoiles pour nous rappeler que notre chair n'est que poussière d'étoiles. Laurie, ici, dans ces lieux, des milliers d'hommes ont voué leur vie à la découverte du mystère de celui qui vit en nous, ont cherché. Tous n'ont pas trouvé ce que nous venons de vivre mais ils ont travaillé pour assembler les connaissances des peuples qui devaient dorénavant se côtoyer en paix dès lors que les limites de leur monde les englobaient. Depuis l'époque du mariage entre la bête et l'homme façonné aux traits de sa parcelle divine, du sphinx de l'Égypte antique, nous voici aujourd'hui, Laurie, dans ce lieux où nos anciens surent marier les connaissances spirituelles des mondes grecs et égyptiens, des mondes juifs, musulmans et celtiques . Depuis notre transfiguration, notre vie va se dérouler selon les lois divines et nous savons qu'aucun de nous deux ne va s'y opposer. Nous donnerons notre mort comme preuve de l'exactitude de ces lois divines, de ces mystères dont nous apprenons tant de choses pour améliorer notre existence humaine. Nous donnerons notre mort comme preuve de ce que nous avons vécu dans cet univers qui est encore bien plus que celui-ci, le nôtre. Répète après moi ces mots que des moines, ici, ont cherché et pour beaucoup n'ont pas trouvé même parmi les parchemins latins sauvés dès 500 après Jésus-Christ dans l'abbaye du Mont Cassin. Disons leur humblement que grâce à leur travail au service de la préservation des liens unissant les générations à travers le mystère, nous avons trouvé et nous pouvons les prononcer. Répète :

J'ai vécu un temps

un temps au delà de l'univers

je l'ai vécu au pied des neiges éternelles

qui montent dans le ciel.

Et Laurie répéta en revivant ce retour parmi les cimes enneigées, en remontant les neiges éternelles depuis le glacier jusqu'aux dômes de neige, jusqu'au sommet, jusqu'au ciel. 

Un groupe pénétra dans l'abbaye ou du moins dans ce qu'il en reste. Une dame qui devait être la guide vint vers eux pour leur demander leurs billets d'entrée. Pierre répondit qu'ils n'en avaient pas et qu'ils ignoraient que l'entrée dans ces ruines étaient payantes. Il expliqua comment ils étaient entrés et il apprit qu'il était interdit de pénétrer par les bâtiments de l'école d'ingénieurs. Pierre lui répondit qu'aucun panneau ne donnait ces consignes et qu'il était de bonne foi. La guide leur demanda de sortir et de chercher des billets. Pierre lui dit que leur visite était presque terminée et qu'ils allaient partir. La guide leur demanda de sortir sur le champ. Pierre s'emporta pour lui dire qu'il allait terminer calmement sa prière et sa méditation et qu'il n'avait rien à faire de ces marchands d'un temple scandaleusement dynamité pour un peu d'argent ! D'ailleurs, la guide n'avait-elle pas oublié de rapporter les quelques sculptures qui ornaient sa maison et qui provenaient de l'abbaye ? Comme la guide allait encore répliquer, il la prit par le col pour la pousser dix mètres plus loin. Il revint sur ses pas pour expliquer aux touristes ahuris que les ancêtres du guide ressortissants de la région n'avaient pas su s'opposer à la destruction de ce symbole de la chrétienté alors que ces ancêtres à lui, Pierre, avaient étudié ici et préparé le voyage pour la redécouverte de la connaissance fondamentale et des lois divines égyptiennes. Bref que la guide avait offensé l'âme de ses ancêtres à lui mais qu'aujourd'hui, c'était fini : ceux qui méditaient ou étudiaient ici n'allaient plus périr sur des bûchers allumés par des moines dominicains ignares au service du principe d'Autorité papal ou royal au lieu d'être au service du principe d'Amour ! Le groupe, en plein malaise, préféra s'esquiver et disparut avec la guide dans la petite chapelle attenante. Laurie regretta de n'avoir pas avec elle la cape et l'épée d'un chevalier templier. Elle poussa Pierre dehors pour qu'il retrouve plus rapidement son calme coutumier.

Déçu par cette visite, Pierre préféra quitter cet endroit où décidément la loi de l'argent primait toujours et où l'on ne respectait toujours pas le sacré. Pour se consoler, il voulut montrer la différence entre une abbaye comme Cluny et les campements hétéroclites d'un lieux comme Taizé où vient pourtant se recueillir la jeunesse croyante d'Europe : un cube de béton qui n'avait pas vu Le Corbusier et des baraques de campement scout amélioré. Quelle différence mais aussi quelle foi ! Le poète avait eu un peu de mal à se déchausser avant d'entrer dans le lieu de prières mais le confort destiné à favoriser de longues heures de méditation lui donna une justification pour cette pratique. Pierre en quittant Taizé se plaignit que ces jeunes passant ici n'avaient même pas le droit de remonter chacun une pierre pour rebâtir Cluny et faire en sorte que leurs enfants disposent à nouveau d'aussi magnifiques lieux de prière alors que la société avait grand besoin de tels lieux.

Pour définitivement se consoler, Pierre décida, avant de reprendre le T.G.V. pour Paris, d'aller boire un verre de vin rouge du pays. Il devint plus joyeux lorsqu'il retrouva la route de Saint-Amour qu'il avait déjà prise lors de courses cyclistes dans le coin. Galamment, il invita Laurie à boire un verre à la maison des vignerons au centre de ce village. Laurie subjuguée par l'attention de son amant, accepta sans façon un deuxième puis troisième verre que le vigneron s'empressait de lui servir. D'un air malicieux mais plein de gaieté, elle ne put contenir sa curiosité, mettant consciemment quelque peu à mal sa mission de muse qui guide un poète.

- quel est notre prochain voyage ? Y en a-t-il encore un de si formidable ?

- Curieuse, va ! Bien sûr, il y en a d'autres. Sur le premier niveau de travail, nous n'en connaîtrons pas de plus beaux sauf probablement après la mort de notre corps. Nous pourrons refaire ce voyage pour initier quelques amis à cette initiation.

- Claudine et Romain ?

- oui, nous n'allons pas les frustrer. Ils ont été les premiers témoins de nos corps transfigurés et ils n'ont pas eu peur. Ils ont crû en nos pouvoirs nouveaux. Mais il reste à parcourir un voyage sur le deuxième niveau de travail et un voyage sur le troisième niveau, sur le plan politique, économique et social. 

- Alors, où allons-nous ? Quand partons nous ?

- Le voyage sur le troisième niveau présentera le plus de risque de confusion dans les esprits. Notre mouvement prendra sa place parmi la société et notre ordre chevalier défendra le travail communautaire de traduction des règles de vie humaines et ces règles combattront la loi de l'argent, de la propriété sans limites, les valeurs du matérialisme aussi raisonné soit-il. Nos chevaliers combattront sur le plan militaire les oppositions militaires qu'ils rencontreront mais ce n'est pas là notre voyage. Nous montrerons par notre mort, qu'aucune mise à mort, aussi cruelle soit-elle, est capable de briser notre vie. Nous reviendrons après notre mise à mort. Ce sera notre dernier voyage. Notre transfiguration sera alors achevée.

- Et le voyage sur le deuxième niveau de travail ? Nous irons à la recherche des traductions qui ont déjà été réalisées ?

- oui et non.... nous n'avons plus à aller chercher des manuscrits oubliés ou des tombeaux de pharaons pour y lire les textes sacrés. Nous allons exercer nos nouveaux pouvoirs surnaturels pour restaurer l'alliance entre le monde des humains et la présence de la dimension divine. Cette alliance se célèbre à travers l'initiation.

- qui se célébrera où ?

- il n'est pas question de restaurer une nouvelle Jérusalem ni de rebâtir au pays de la Mérica, des temples lapis lazzuli à la mémoire des hommes au sang bleu venus de la planète bleue sur notre orange bleue. La force du christianisme est d'attester qu'à côté de l'initiation toujours possible, il y a la communion des vivants dans le Christ qui nous rapproche de Dieu. Cette communion est possible dès que quelques uns se rassemblent et répètent les paroles que Jésus nous a apprises et que d'autres prêtres avaient déjà prononcées.

- Comme celles prononcées lors de notre premier week-end à Baden ?

- Tu connais la controverse qui n'est pas réglée sur l'origine du texte racontant l'Apocalypse. Est-il de l'apôtre Jean ? Est-il le premier texte et probablement le seul de Jésus ? D'un Jésus qui vient d'achever son initiation dans un des trois temples égyptiens qui détiennent la connaissance fondamentale ? Répondre d'une manière ou d'une autre à cette question change totalement la perspective du christianisme. Aucune des deux ne me gêne. Jean, à la veille de sa mort, a pu comprendre que le message de Jésus s'inscrivait dans la racine du judaïsme provenant à travers Moïse et Ezéchiel des connaissances égyptiennes et babyloniennes et se rattachant ainsi à un savoir qui survécu au dernier grand cataclysme et qui depuis le pays de la Mérica, se retrouva en Egypte, en Grèce, en Asie, à Thulé et probablement ailleurs encore. Jean a très bien pu aussi livrer à la communauté chrétienne à la veille de sa mort, le texte écrit par Jésus qui atteste qu'il a reçu l'initiation égyptienne et il est tout aussi possible que Jésus lors de ses dernières apparitions ait dicté ce texte à Jean sur son île grecque. Jean comme Jésus a pu attester qu'il connaît les lois divines et les mathématiques célestes gardées au temple de Dendérah et qu'il sait que le cycle planétaire de la Terre à travers la répétition des grands cataclysmes dans lesquels l'axe de la terre bascule pour retrouver un nouveau centre de gravité et se libérer des forces de rétrocession qui entravent sa rotation. Ceci n'est pas une condamnation pour l'humanité à subir des désastres comme autant de punitions injustifiées infligées par le créateur de l'univers. L'Apocalypse reste fidèle à la légende égyptienne du dernier grand cataclysme inscrite sur les temples, elle reste fidèle à la barque de la grande pyramide, à la barque sacrée d'Abousir. Ceux qui croient les lois divines et les mathématiques célestes peuvent être sauvées. Ceux qui restent à l'écoute de dieux et de son univers, de sa nature sauront trouver les voies du salut. Quant à ceux qui périront, comme le reste de l'humanité à l'instant de la mort du corps charnel, ils iront se présenter au jugement du Verbe. Comment ne pas voir dans cet univers que découvrent nos télescopes, nos stations d'écoute : cet amas de galaxies, d'étoiles qui se dévorent, explosent, une image de cet enfer qui attend ceux qui ne franchiront pas les portes du paradis. C'est une image populaire qui veut à tout prix une réponse intelligible de ce qui attend l'esprit humain qui est refusé. L'initié a une réponse plausible pour répondre aux humains interloqués par ce dérèglement insensé du cours de notre Terre. Cette réponse vient conforter l'amour de Dieu chez chacun de nous. Cette initiation vient apporter un savoir sur lequel nous pouvons bâtir une foi irrenversable.

- une pyramide !

- peu importe la controverse sur ce texte. Il n'en reste pas moins que l'on ne construit rien sur l'ignorance. Nous pouvons comprendre les raisons des Pères de l'Eglise de trafiquer les textes originaux, les témoignages sur la vie de Jésus. Nous pouvons comprendre les remises en cause que des manuscrits oubliés retrouvés aujourd'hui peuvent provoquer. Le voyage sur le premier niveau de travail est un voyage purement initiatique. Cette initiation n'a pas la force d'une transfiguration mais elle se caractérise par sa portée. Elle peut concerner des assemblées nombreuses de fidèles tout comme des groupes plus restreints. L'initié utilise ses pouvoirs surnaturels pour les révéler aux postulants. Cette rencontre se situe sur le même niveau que l'illumination reçue par le jeune poète au départ de sa recherche, sur le même niveau qu'une expérience de mort immédiate. La différence est que cette rencontre est présentée d'abord comme faisant partie d'un rite extérieur aux postulants puis elle se produit dans le coeur même des fidèles.

- tu saurais conduire cette cérémonie ?

- toi aussi tu le sais. Tu possèdes ta transfiguration tout comme moi.

- d'autres l'ont-ils déjà pratiquée ?

- elle a été interdite vers 300 après Jésus-Christ sur décision des autorités chrétiennes et du pouvoir romain. Platon atteste l'avoir suivi sur les conseils de Socrate. Cette initiation s'est déroulée pendant des milliers d'années. La dernière a nous être connue se déroulait dans une grotte de la tranquille baie d'Eleusis, proche d'Athènes et ce rite, d'après la légende, provenait des temples les plus anciens de l'Egypte.

- nous y revoilà, une fois de plus.

- je souhaite que nous réussissions ce deuxième voyage. Ce voyage oublié mais aussi ce voyage interdit d'Eleusis à Dendérah.

- que veux-tu trouver à Dendérah ?

- l'initiation dans la double maison de vie enfouie sous terre et qui reste inviolée et introuvable depuis l'antiquité.

- qu'a-t-elle de si particulier ?

- elle n'est possible que pour ceux qui ont obtenu les pouvoirs de se déplacer et de matérialiser leur présence en état de décorporation, en laissant à un endroit, le tabernacle du saint des saints, leur enveloppe charnelle.

- pourquoi ?

- il n'y a aucune ouverture par laquelle un humain pourrait descendre dans cette double maison de vie. Il faut donc y pénétrer autrement, sans notre corps humain. Tu sais maintenant comment cela se passe. Vide ton verre.... que le vigneron nous en resserve un autre pour trinquer au succès de ce voyage d'Eleusis à Dendérah ! Mais garde ce projet pour toi. Pour le moment, il ne concerne que nous deux.

 

Confiante et reconnaissante envers son poète d'amant qui n'allait plus la laisser seule face au sphinx de Tanis et à la sixième copie du zodiaque de Dendérah dans l'obscurité à jour frisant de la crypte de l'Osiris sous les pavés de Paris mais qui venait de faire serment de l'emmener avec lui, elle trinqua avec une joie non dissimulée et toute guillerette. C'est avec un carton de six bouteilles dans le sac à dos de Pierre qu'ils débarquèrent gare de Lyon à Paris.

Ils retrouvèrent la mère de Laurie que Marie et Jean venaient de chercher à Roissy. Laurie en se serrant dans les bras de sa mère admit le pouvoir étrange que cette excursion alpestre avait produite sur elle. Elle ne savait plus placer dans un repère temporel correct la mort de Maud, la rencontre surnaturelle, l'arrivée au sommet, Dan qui lui faisait signe dans le Huey, Anke qui se précipitait la première dans ses bras au sommet pour l'embrasser passionnément. La réalité devenait rêve et ce rêve attestait du mystère. Contre le visage de sa mère, la réalité redevenait présente et pleurant d'émotion elle se confia à elle. Oui, Maud vivait, tout comme son père qui lui avait parlé ! Comme Laurie, ni elle ni d'autres devaient pleurer sur leur mort. Tous devaient croire qu'ils vivraient un jour eux aussi comme Maud.

L'enterrement fut plein de simplicité et de recueillement. Maud avait connu beaucoup de monde et personne ne l'avait oubliée. Ils étaient tous venus et la couleur de leur peau confirma le rayonnement mondial de l'oeuvre à laquelle Maud avait participé. Lors de la collation servie dans leur restaurant habituel, Laurie défendit l'héritage spirituel de Maud puis elle démontra qu'elle, Laurie avec ses compagnons, entendait poursuivre cette oeuvre d'une manière plus radicale, forte, cohérente et efficace. Elle leur raconta brièvement comment elle puis Maud étaient devenues chevalier, comment tous les invités présents ici pouvaient le devenir également. Elle insista pour que toutes les personnes prennent la documentation sur leur mouvement et leur entreprise, que tous notent bien les numéros de téléphone, fax et leur adresse Internet. Maud ne leur avait pas seulement apporter des soins médicaux, des réconforts amicaux. En quittant ce monde terrestre, elle les mettait aussi en relation avec un mouvement capable de leur apporter de puissantes raisons de vivre et de mourir utiles pour changer la vie. Le samedi suivant, Dan et Françoise vinrent chercher leur conjoint. La mère de Laurie passa la semaine avec Marie et Jean dans la maison de Maud à Biot. Laurie, après Heidelberg, avait prévu de les rejoindre pour leurs derniers jours là-bas sur la Côte. La séparation avec Romain et Claudine fut pleine de promesse et il était convenu que les adolescents séjournent une partie des vacances d'été à Baden-Baden.

 

[1]il s'agit de l'ancien refuge des Conscrits.

 

      

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