Troisième Partie : l'EVOLUTION

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Des chevaliers au travail

 

 

Laurie était en retard. Pierre faisait les cent pas dans les jardins devant le château d'Heidelberg. Le froid et la grisaille de cette matinée pluvieuse qui approchait de midi n'inspirait pas le poète. Certes, c'étaient bien les Français qui avaient détruit la grosse tour en face de lui. Certes, l'endroit, le château étaient magnifiques. Certes, recruter ne lui posait pas de problème. Son expérience professionnelle plaidait sa cause : il avait recruté des ouvriers turcs ne parlant que l'allemand et des ingénieurs X Télécom,  Supelec, des Mines, de Centrale, de Physique Chimie Paris, des docteurs en chimie avec Phd, des informaticiens spécialisés en dialogue homme machine, en intégration de systèmes, en génie logiciel, des spécialistes d'algorithmes, des actuaires, des HEC... Dans le domaine hyper développé qui était celui de leur groupe, il avait recruté avec Laurie, Romain et Claudine et c'était une pleine réussite ! En fait, ce qui n'allait pas ce matin, c'était l'absence de Laurie... Sans elle, il n'avait plus envie de faire un pas en avant, d'entreprendre quoi que ce soit. Il ne sentait plus rien... Sans elle, il avait envie de se laisser aller, de se mêler au fracas de l'explosion qui avait détruite cette tour, de prendre la tête d'une armée de Louis XIV, d'une armée de la République, d'être à côté d'Arnim en train de combattre les soldats de Sibérie dans les neiges de Russie, d'ouvrir la porte du garage et de libérer ses camarades F.F.I. pour hâter la libération de Paris, de marcher à côté de son grand père autour du four crématoire encore chaud parmi les traces de sang séché et l'odeur dégoûtante de graillon... il avait envie de se laisser recouvrir par la folie des hommes et de s'y blottir pour s'y laisser mourir, là-bas parmi ses frères, dans les ténèbres comme un loup au fond de sa tanière. Peut-être arriverait-il malgré tout à réveiller ses proches, à conduire leur révolte et les guider sur le chemin de leur libération et du retour chez nous ?...L'avenir était incertain. Il était prêt à entreprendre le combat et diriger le sens de la bataille à l'aide de ses pouvoirs nouveaux. Il n'avait pas besoin de penser à Ramsès II à la bataille de Kadesh. Il se sentait prêt, assis sur la tourelle d'un char, à foncer à travers les avenues des villes, à sauter d'un hélicoptère pistolet-mitrailleur au poing à côté d'un officier sorti dernièrement de West Point ou d'un ancien officier bavarois des Gebirgsjäger, en compagnie certainement aussi de quelques blondes à la foi et au dynamisme renversants, portants tous la croix rouge que l'on coud sur l'épaule gauche du manteau blanc... Pour conjurer le sort et faire venir enfin cette blonde de Laurie, il se planta sous le réverbère le plus proche de l'entrée. Ce château d'Heidelberg valait bien une caserne et le serment de la chanson de Pirmasens tenait toujours bon !

 Ravi de son inspiration, il n'eut pas le temps de faire défiler dans sa tête les couplets de la chanson, qu'il reconnut venir vers lui la voiture de Laurie. Elle s'arrêta à sa hauteur, baissa la vitre. Dans son sourire éternel après avoir remonté ses lunettes noires espiègles sur ses cheveux blonds, elle le dévisagea d'un air amusé. Pierre comprit qu'elle reconnaissait là le poète un peu gauche, un peu maladroit, à l'air et à la touche spéciale et indéfinissable. Il n'avait jamais été play-boy ou cherché à adopter un style plus intellectuel. Jamais il n'avait porté intérêt à ces questions. Il restait simple et de temps en temps affectionnait de passer plusieurs jours, voire semaines, en montagne pendant lesquels il vivait jour et nuit dans les mêmes habits, la barbe vive en attendant le meilleur soleil pour se persuader qu'il était enfin temps de se précipiter nu dans le torrent et se refaire un visage plus sociable. A l'inverse, Laurie n'avait aucun effort à faire pour démontrer sa prestance, sa beauté rayonnante. Si Françoise faisait rarement des efforts pour se mettre en valeur et les résultats en étaient d'autant plus surprenants et heureux, Laurie se maquillait discrètement tous les jours. Elle savait attirer les hommes dès qu'elle le voulait et ce n'était pas pour rien qu'elle avait eu du succès comme surogate. Aujourd'hui, Laurie lui sortait le grand jeu. Etait-ce la parisienne ressourcée de fraîche date ou la nouvelle propriétaire de la Côte d'Azur qui défendait son rang en province et plus particulièrement ici, sur les bords du Neckar ?

 

- ne me regarde pas comme un idiot et va chercher ta voiture !

Pierre admit qu'entre eux, il n'était peut-être plus nécessaire de se dire bonjour, de se saluer communément ou de se faire des bisous maniérés et qu'il valait infiniment mieux entrer de suite dans le vif du sujet !

 Ils s'installèrent pour la semaine dans un hôtel sur les bords du fleuve réservé par Frantz et ils aménagèrent leur salon du rez-de-chaussée en bureau de recrutement. Laurie ramenait le matériel vidéo, une cassette de présentation des activités de leur entreprise avec un organigramme de la future holding et de ses filiales, elle rangea deux panoplies complètes de Templiers, la pile des tests de recrutement à la définition desquels tous deux avaient travaillé un week-end avant d'aller à Paris. Ils déballèrent les différentes affiches et annonces qu'ils allaient durant l'après-midi poser sur les tableaux d'affichage des cafétérias ou des halls des écoles supérieures de la ville. Le travail réalisé avec un professionnalisme certain par d'autres au club de Baden-Baden leur donna du coeur à l'ouvrage. Ils coopéraient à une entreprise dont la portée qu'ils avaient choisie, de suite les dépassait et les entraînait sans possibilité de retour dans une aventure humaine et sociale extrêmement motivante. Ils s'arrêtèrent davantage sur l'affiche qui annonçait leur conférence publique pour le lendemain soir dans le salon de l'hôtel qui leur était loué. Ils savaient que ce genre d'annonce risquait d'amener tout un public de curieux, des gens mal dans leur peau, peut-être quelques provocateurs fascistes. Leur objectif était de rencontrer des personnes déjà conscientes de la nécessité d'effectuer ce voyage chez eux, des personnes qui cherchaient leur point de départ pour dialoguer avec leur âme, des gens qui pratiquaient l'une des trois voies porteuses de l'activité de leur entreprise : le dépassement de soi au grand air dans la nature sauvage, le dépassement de soi dans une pratique amoureuse intense et libre du langage des corps charnels, la sortie des limites de l'esprit et du corps charnel à l'aide d'exercices spirituels à la dimension mystique de leur passion. Carte de la ville en main, ils passèrent la soirée à repérer la sortie des cours, les lieux de rencontre de la jeunesse, les cités universitaires, les endroits des prochaines manifestations culturelles estudiantines, les heures des offices religieux où les jeunes iraient se recueillir, les endroits où certains faisaient leur footing et leur carte se transforma vite en carte d'état-major décrivant la stratégie de la campagne qu'ils allaient mener à bien. Laurie savait que ce recrutement pouvait poser problème car il intervenait tout de même un peu tôt. Elle, pas plus que les autres, n'avait toutes les réponses aux questions qu'inévitablement les candidats leur poseraient. Quel rapport leur mouvement entretenait avec la culture du new age ? Comment était financé leur entreprise puisque cette école d'amour était quasiment gratuite ? En réalité qu'est-ce que cela cachait ? Quelle serait la contrepartie des élèves ?....une forme édulcorée de prostitution, d'animation de club de rencontres, de sectes ?...

 Le mercredi matin, ils avaient jeté leur dévolu sur une demi-douzaine de filles et sur un même nombre de garçons de 18 à 20 ans. La veille, la soirée d'information s'était achevée tard après une longue discussion avec Martha et Josip. Martha était étudiante en théologie et se destinait à devenir pasteur de l'église luthérienne. Josip qui ne connaissait pas Martha, était un étudiant venant de Croatie et réfugié en R.F.A. pour échapper au service militaire dans une armée qui ne lâchait ses moeurs communistes et dictatoriales que pour adopter une cause fasciste et nationaliste. Ses convictions n'étaient pas assurées et il voyageait avec une même aisance de l'anarchie la plus folle au mysticisme le plus complet. Tous deux avaient compris le sens de la passion humaine dont Laurie et Pierre avaient parlé et ils avaient souscrit à une organisation sociale fondée sur le principe d'Amour. Les activités sportives ne les rebutaient pas... non, ils n'avaient jamais fumé, ils ne buvaient pas, ils n'étaient pas sous une accoutumance de médicaments ni de drogue. Se mettre nu, partager des moments d'intimité amoureuse ne les choquaient pas si les autres en faisaient autant avec la même sincérité et humilité. Ils passeraient le test de dépistage du sida et dans le groupe feraient voeu de ne plus prendre d'autres partenaires que parmi les membres du mouvement. Josip fort d'une expérience douloureuse avait tranché cette question d'une manière péremptoire : mieux vaut se montrer nu de son vivant et s'aimer ensemble avec le langage de son corps plutôt qu'offrir à ses bourreaux la vision de son cadavre nu pour qu'ils le jettent dans la fosse commune ! Martha avait précisé qu'elle était vierge, Josip l'était tout autant et tous deux se réservaient pour un moment particulier qu'ils n'avaient pas fini de rêver. Maintenant ils admettaient que leurs rêves pouvaient se conjuguer avec ces moments dont Laurie et Pierre leur avaient parlé. Ils s'étaient quittés sur la promesse de Laurie qu'ils auraient une réponse définitive sur leurs engagements le jeudi suivant après un dernier entretien où, en échange de la gratuité des séances au club, ils accepteraient par la suite de devenir momentanément animateurs d'activités dans l'entreprise.

Le recrutement se heurtait à une question qui freinait l'adhésion des candidats les plus intéressants. Suivre gratuitement une école d'amour dont la finalité était une préparation à des activités de la troisième voie, d'accord !...mais comment le groupe allait-il financer le développement de l'entreprise ? Chaque équipe de recrutement rencontrait ces questions et dès les premiers entretiens. A partir du lundi après-midi, ils se mirent à communiquer entre eux sur l'Internet, par téléphone. Pierre rédigea une note que corrigea Frantz à Bâle mais Werner à Nancy n'était pas d'accord sur tout. Evelyne à Strasbourg dans son bureau du Parlement européen, régla rapidement une question d'interprétation dans la traduction imparfaite entre Pierre et Frantz. Comment pouvaient-ils poser un discours cohérent sur les recettes futures de leur entreprise et évacuer ces préjugés qui provenaient de l'exemple de certaines sectes qui prospéraient en commençant par dépouiller leurs adeptes puis en les faisant travailler gratuitement ? Sepp organisa le recours à la vidéo-conférence et réserva un réflecteur capable de les accueillir durant la pause du mardi midi. Le fait de se voir n'arrangea pas fondamentalement les choses et le temps imparti pour les liaisons fut bien trop court pour un sujet qu'il n'avait pas encore bien approfondi. Dan suggéra une rencontre au sommet dans l'hôtel de Strasbourg pour la soirée et la nuit du mercredi. Evelyne leur répondit qu'elle venait de retenir au Parlement une salle de réunion avec le matériel de traduction disponible et qu'ils pourraient y travailler toute la nuit. Elle avait pu s'arranger avec une responsable de ces questions au Parlement. Ils confirmèrent leur rendez-vous pour 19 heures en face de l'entrée du bâtiment, dans le jardin de l'Orangerie.

 

 

  

      

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