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La réunion de Strasbourg (3)

 

suite de la réunion de travail du groupe au Parlement européen de Strasbourg

 

III  LES ALTERNATIVES

 

Le compte-rendu de notre réunion de travail à Strasbourg dans les locaux du Parlement européen reprend ici les documents utilisés par chacun des intervenants pour soutenir les solutions qu’il ou elle propose d’inscrire au programme des actions développées par le mouvement. Ces réalisations menées par d'autres organisations anciennes ou contemporaines, peuvent servir de pistes pour construire dans leur mouvement, des entreprises capables de concilier le travail source de rémunérations et les activités pour réussir une involution puis une évolution personnelle.

 

LA CONCILIATION VIE PRIVÉE - VIE PROFESSIONNELLE

 

Les membres du groupe des fondateurs du mouvement surent se rappeler que, lors de leur deuxième rencontre chez Amadeus et Regina, la proposition de Frantz de créer leur propre club porta justement sur la réalisation d'un nouveau mode de vie conciliant travail rémunéré et vie privée.

Les performances économiques requièrent un investissement plus important des personnels pour maîtriser et développer les nouvelles technologies dans des environnements changeants et des cultures d'équipe de travail sans cesse en évolution. L'adoption d'un management participatif créateur d'une culture de groupe instaurant l'adhésion la plus forte aux objectifs de l'équipe de travail ne peut créer à elle seule de nouvelles valeurs chez l'être humain et qui seraient différentes de celles pratiquées dans sa vie privée. Au contraire, ce sont les valeurs personnelles qui permettent à chacun de réussir à établir ses premiers contrats sociaux, les valeurs de la vie privée qui sont sollicitées pour cimenter et dynamiser la culture des équipes de travail. La suppression des niveaux hiérarchiques, la réorganisation du travail pour faciliter l'autonomie et l'exercice des responsabilités aménagent cette intrusion nécessaire des valeurs de la vie privée. L’exemple de cet équipementier automobile qui se veut être l’usine la plus performante du monde est significatif. Située en Lorraine près de la frontière allemande, la direction dès la mise en route de l’établissement, a affiché sa volonté de responsabiliser le personnel, de le considérer comme des adultes et de lui demander d’établir lui-même les normes de vie en groupe de travail et les normes de qualité totale. Les 450 salariés sont organisés en une trentaine de groupes autonomes qui assurent eux-mêmes leur recrutement sur la base de la recherche chez les candidats s’ils ont l’esprit d’équipe et sont capables d’initiatives. Les signes hiérarchiques sont exclus, tous se tutoient, mangent au même restaurant d’entreprise, etc. La culture de cette usine a une dimension familiale. Or la famille reste quasiment la seule organisation en réseau de notre société, quand elle n’a pas éclaté ! Organisation en réseau familial et usine la plus performante font donc ainsi bon ménage. Reste à savoir si l’ensemble du groupe Général Motors va adopter cette organisation en réseau et afficher jusqu’à ses actionnaires ce souci de responsabiliser ses personnels ou si ce n’est qu’un effet d’aubaine de plus, les salariés d’un établissement ne pouvant pas diffuser leur culture vers le reste de la hiérarchie du système de pouvoir de leur multinationale.

Appliquer les vieilles règles du droit du travail devient donc totalement inopérant car les décisions et les événements qui viennent justement trahir la mise à disposition par les salariés de leurs valeurs de vie privée, ne sont pas reconnus par le droit social actuel. La généralisation de la méfiance, de la démotivation, du stress, du mobbing, de l'absentéisme sont la conséquence de cette non reconnaissance des valeurs de la vie privée dans le monde du travail qui aujourd'hui, les réclame pour ses performances. Solliciter une motivation et une disponibilité plus forte dans les équipes de travail sans abandonner une organisation du pouvoir fondée sur l'exclusion n'est alors qu'un abus de pouvoir inconséquent et révoltant. Les salariés sous la pression économique et leur obligation d'obtenir et de préserver leur source de revenus sont rejetés dans la passivité. Ils doivent se soumettre contre leur gré mais cette attitude se résout pour un être humain de deux manières. Soit, il ne supporte plus cette passivité et il déclenche une agressivité pour tenter de redevenir lui-même, il entre dans la spirale de la violence dont il risque de ne pas sortir vainqueur mais au contraire brisé, broyé par l'appareil répressif du pouvoir. Soit, il se mure dans sa passivité et somatise dans son corps sa détresse. L'accumulation des frustrations, du stress ronge sa santé et il peut dépérir malgré le recours à la profusion des médicaments. Carine fit noter au groupe que la France est le pays le plus centralisé d'Europe, celui qui a le moins remis en cause son organisation politique du pouvoir sous le principe d'Autorité et qui est aussi celui dont la population consomme le plus de calmants et d'antidépresseurs. Une relation de cause à effet peut être établie entre ces deux phénomènes.

Dominique souligna que leur mouvement entend poser ce débat et contribuer à une meilleure prise en compte des valeurs de vie privée apportée par les salariés afin de faire régresser le gaspillage actuel des ressources humaines. Leur mouvement se devait d'être exemplaire sur ce point. Pierre lui fit noter que cette position rejoignait la théorie Y de Carl Rogers dans laquelle l'être humain est considéré comme une unité indissociable qui ne peut se scinder entre des comportements différents selon qu'il travaille ou qu'il est chez lui. La même valeur de temps unifie ces deux situations : voler ou gâcher du temps de travail, c'est aussi inévitablement voler ou gâcher du temps de vie privée. Le temps, c'est ma vie. Le temps passé dans leur mouvement sera un temps fort pour réussir sa vie sous ses trois dimensions physiques, intellectuelles, spirituelles. Les membres du mouvement doivent donc partager ces mêmes valeurs, avoir cette même vision des choses afin de respecter entre eux ces valeurs.

 

LES CONDITIONS DE TRAVAIL

 

Pour concilier vie privée et vie au travail, leur mouvement tenait à mettre en place une organisation capable d'intéresser également les salariés d'autres entreprises. Anke rapporta l'exemple d'une organisation permettant de concilier vie familiale et vie professionnelle. 

Recruter et former une jeune femme qui restera plus tard à la maison pour élever ses enfants et ne sera plus qualifiée lorsqu'elle voudra revenir au travail, entraîne des coûts perdus pour l'entreprise ( environ 120 000 F pour la perte d'une salariée ). Les entreprises hésitent à recruter ces jeunes femmes sachant bien qu'en moyenne, elles sont plus diplômées que les jeunes hommes. Celles qui ont été recrutées pour des postes à haut potentiel, notamment en Allemagne, préfèrent souvent le célibat pour conserver leurs chances professionnelles ou tout au moins se résolvent au divorce en cas de difficultés. Ce choix n'est pas logique et ne dépend en fait que d'une absence de réponse de la collectivité pour une prise en charge correcte de cet obstacle. Il en va de même lorsque le couple a des enfants. Le père rejoint de plus en plus la mère devant cet obstacle de la vie familial à la réussite professionnelle. Selon une étude américaine ( National Study of Changing Workforce ), les parents délivrés de soucis familiaux arrivent détendus au bureau. Ils sont moins stressés et donc plus productifs. Ils risquent moins de s'absenter... Proposer ces services aux entreprises comme aux membres de leur mouvement procure donc une minimisation des craintes, des remords et des peurs liés à une mauvaise conciliation entre vie familiale et professionnelle. C'est un axe de résolution de la violence diffuse dans le monde du travail.

Anke exposa le cas d'une société[1] crée en 1992 à Munich qui possède en 1998, 12 filiales en Allemagne, CA 1997 : 12,73 M de F. Elle cherche pour les parents des nourrices, crèches, jardins d'enfants après définition des besoins avec les parents. L'entreprise prend en charge les coûts de médiation ( de 3 000 à 5 000 F ). Autre exemple de service rendu : chercher des aides-soignants pour les personnes âgées ( cas de la belle-mère dont les belles-filles ne veulent pas s'occuper, d'où la demande de ce service en majorité par les hommes ). L'allongement de la durée de vie multiplie ces situations et le cadre supérieur affairé dans son entreprise ne peut se culpabiliser de délaisser ses parents dans l'isolement et le besoin matériel ou psychologique.

 

L'aménagement des horaires représente un deuxième axe de progrès sur le plan des conditions de travail. Sepp exposa le cas d'une entreprise américaine[2] travaillant sur des logiciels complexes qui a fait le choix d'organiser de très bonnes conditions de travail pour libérer ses salariés de tous soucis : l'entreprise est organisée en campus avec une école pour les enfants du personnel, un restaurant ouvert au personnel et à sa famille, des salles de sports et de détente et le temps contractuel de travail est de 35 heures avec un contrôle des horaires par badgeage. Ces conditions de travail sont destinées à attirer et fidéliser les meilleurs. Cette entreprise évalue que la réduction de son turn-over, au départ entre 17 à 25% ( pour la moyenne des entreprises de la branche professionnelle ) à 4%, lui permettait d'économiser 280 millions de francs par an en coûts de formation et de recrutement de nouveaux venus. Sans parler des gains obtenus en qualité de travail et productivité du facteur travail.

Tout comme les membres du mouvement vont s'échanger ces services, leur organisation peut aussi prendre en charge d'autres personnes. Il s'agit bien là d'une alternative à la peur, la crainte, la violence, le rejet. Les services rendus procurent une richesse, une satisfaction des besoins économiques et sociaux et améliorent la qualité de vie. Leur mouvement, en satisfaisant ces besoins, pouvait trouver une source de financement en monnaies courantes à coté d'autres activités réglées dans la monnaie symbolique du mouvement.

 

L'APPRENTISSAGE DE NOUVELLES RESPONSABILITÉS

 

Pierre présenta les exemples de grandes sociétés qui pratiquent l'investissement " éthique "[3]. Elles proposent à leurs salariés de s'investir dans des missions à caractère écologique ou humanitaire pour faire émerger chez eux de nouvelles compétences, développer leur employabilité, favoriser leur épanouissement, les sortir de la routine du travail, leur redonner confiance, sachant qu'un salarié heureux devient plus productif.

Gérard et Frantz leur firent remarquer que leur mouvement allait se bâtir sur cet apprentissage. L'exemple de leur club de Weinheim en faisait foi. En quelques semaines, des clients avaient pris la direction des affaires, rendant possibles d'autres activités, d'autres responsabilités, d'autres partages. Frantz ajouta que cet apprentissage ne s'envisageait pas comme une gestion des compétences cherchant, comme pour l'accumulation du capital technique, à accumuler au juste niveau les compétences et savoir-faire nécessaires à l'optimisation du facteur travail, sachant celles à garder en interne et celles à externaliser. Le groupe ne souhaita pas écouter un exposé sur la synarchie mais admit les relations de leur démarche avec ce courant de pensée. Pierre intervint pour leur faire admettre qu'il devait inscrire au programme de discussions futures, la présentation des responsabilités à développer sur le plan de la dimension spirituelle. Le poète insista pour déclarer qu'il voyait là, les plus hautes responsabilités accessibles à un être humain et tout le travail d'initiation porté à son niveau le plus élevé permet de les maîtriser.

 

VERS UNE SOCIÉTÉ D'ENTREPRENEURS INDIVIDUELS

 

Gérard fit observer une tendance actuelle vers une société d'entrepreneurs individuels dans laquelle le consommateur décidera de faire par lui-même ou d'acheter à d'autres. Il arbitrera entre ce qu'il fera pour lui et ce qu'il fera pour les autres, entre ce qu'il fait contre rémunération et ce qu'il fait bénévolement. Le groupe accepta cette perspective. Leur mouvement n'allait pas recréer une minorité au pouvoir et un groupe d'exécutants ou de suiveurs. Responsable et autonome, informé, exigeant, tout en ayant la capacité de rester relié aux autres en permanence, telles sont les caractéristiques d’un adhérent. Sepp prit bonne note que leurs intranets serviraient à connecter des entrepreneurs individuels ainsi que des groupes de projets, des communautés entrepreneuriales. Ces entrepreneurs échangeraient leurs productions matérielles ou immatérielles grâce à une bourse dont les logiciels évalueraient aussi la contribution de chacun à la production collective de richesses.

 

L'ÉCONOMIE QUATERNAIRE

 

Gérard et Frantz s'étaient concertés pour échanger leur point de vue sur une nouvelle économie. Dominique nota suite à leur intervention que leur mouvement n'allait pas être une initiative particulière, originale voire iconoclaste. Bien au contraire, il s'inscrivait dans la transformation d'une société, dans l'entrée d'une nouvelle phase de l'histoire du monde. La phrase de Keynes devenait réalité : de moins en moins de travailleurs sont nécessaires pour produire les biens et les services destinés à la population de la planète. La société industrielle a atteint les limites de sa productivité technique. Automatiser davantage l'outil de production requiert maintenant des connaissances techniques du niveau de l'expertise et expose l'outil à la merci des pannes plus difficiles à maîtriser dans cette complexité. De plus, les salariés doivent augmenter leurs compétences alors qu'elles ne serviront qu'en cas de pannes et aucunement lorsque l'équipement fonctionne comme prévu. Face à cette économie technicisée qui dévore l'emploi, leur mouvement s'inscrit dans cette transition vers une civilisation post-marchande.

Cette nouvelle économie est d'autant plus indispensable à mettre en place que le phénomène du déversement social ne va plus jouer à l'avenir. Les emplois perdus dans le secteur industriel ont été compensés largement par les créations dans le secteur tertiaire. La suppression des emplois intermédiaires dans le tertiaire provoqués par l'emploi des logiciels automatisant les processus administratifs, les workflow de production, ne peut se résumer par un accroissement du chômage, accroissement limité en réalité par la démographie et l'arrivée sur le marché du travail de classes d'âge plus réduites. L'économie capitaliste ne propose pas d'alternatives crédibles. Le développement de nouveaux produits ou de nouveaux secteurs d'activité va créer peu d'emplois et des emplois hautement qualifiés, ils ne suffisent pas à absorber les emplois supprimés dans le tertiaire. La logique historique dans le cas du maintient du système capitaliste veut qu'il se reproduise ce qu'il s'est déjà passé lors de la première révolution industrielle. Pour distribuer les énormes gains de productivité entraînés par la révolution technologique, les salariés se sont constitués en syndicats et ont fait pression sur les employeurs pour obtenir de meilleurs salaires et un temps de travail moindre. Ce mouvement peut se répéter et faire en sorte de réduire le temps de travail hebdomadaire à 20-25 heures. Cette perspective va déjà dans le sens d'une disponibilité meilleure de l'individu pour développer sa personnalité sur le plan physique, intellectuel, spirituel. Il n'en reste pas moins que ceci suppose le développement d'activités d'involution et d'évolution de l'être humain.

Le groupe préféra pronostiquer l'investissement croissant des gens dans le monde associatif et les réseaux d'échange et d'entraide. L'insertion sociale ne passe alors plus essentiellement par le travail mais par un engagement plus grand dans la vie de la cité. Gérard rappela qu'un Français sur deux fait déjà partie d'une association. Le développement de leur mouvement était donc une réponse politique, économique et sociale à ce besoin de mettre en place une nouvelle économie non marchande capable de créer les emplois et activités supprimés ou qui ne sont plus créés dans le tertiaire. Le groupe fut satisfait de se découvrir une telle légitimité. Dans la mesure du possible, toutes ces solutions pouvaient s'inscrire dans le cadre du développement des activités de leur mouvement. Il restait cependant à aborder les risques d'une telle entreprise.

 

IV LA MESURE DES RISQUES

 le groupe évalua les risques suivants dans le développement de son mouvement.

 

SUR LE PLAN JURIDIQUE 

 

LES SYSTÈMES D'ÉCHANGES LOCAUX

 

Gérard estima que, pour le moment, les activités de gestion des échanges pouvaient se voire condamner par la justice française. Il fallait d'ores et déjà tenir compte des réactions des Chambres de métiers et du bâtiment, de la justice, du fisc qui condamneraient bien évidemment ce que ces derniers appellent du travail au noir, du travail clandestin. A ce stade, cela deviendrait intéressant d'affirmer publiquement la finalité de leur mouvement contre la société actuelle. Gérard expliqua que récemment une dame vivant seule, au chômage à quelques années de sa retraite, venait d'être condamnée en première instance par un tribunal correctionnel français pour s'être fait aider par deux hommes de son âge, membres comme elle du même S.E.L.[4]. et qui étaient venus lui réparer son toit avant l'automne. Gérard précisa qu'un de ses voisins l'avait dénoncée à la gendarmerie et le syndicat du bâtiment avait porté plainte pour travail clandestin. Le Procureur de la république retint quant à lui l'emploi de travailleurs clandestins et le travail dissimulé. Voilà un devoir de chevalier moderne ! Défendre la brave dame qui n'a pas le sou pour réparer son toit et que l'on traîne devant la bonne vieille justice française ! Comme au temps de Guizot, le procureur l'a-t-il sommée de s'enrichir immédiatement pour ne plus recourir à ce type de délit et la brave dame a-t-elle compris qu'il ne lui restait plus qu'à briguer le titre de miss Mamie et à faire le spectacle pour gagner quelques sous ou pire encore, se remémorant quelques connaissances de jeunesse, sachant que la prostitution n'est pas elle un délit, a-t-elle compris qu'elle devait vendre son corps pour que la pluie ne lui tombe plus dessus dans son logis ? Gérard sous ce genre de boutade féroce cachait mal son désarroi et sa révolte... Il rapporta qu'en l'espèce, le jugement du tribunal correctionnel avait été clément et s'était surtout attaché à poser une interdiction de principe sur la gestion de tels échanges de service car, indiquait-il, la généralisation de telles pratiques étaient de nature à mettre à mal l'organisation économique actuelle[5]. En appel, les prévenus furent relaxés mais la justice ne trancha pas la question de savoir si l’organisation des SEL telle que pratiquée était légale ou représentait du travail clandestin. 

 Gérard releva l'argument majeur du juge : le code civil ne prévoit l'échange que sur un plan bilatéral, qu'entre deux personnalités juridiques. Lorsque l'échange est organisé sur un plan multilatéral comme le font les S.E.L., alors l'état se voit menacer dans son pouvoir et doit prononcer une interdiction tant il est évident que cette mutualisation et ce caractère multilatéral de la solidarité humaine peuvent rapidement supplanter l'organisation du commerce et les règles capitalistes ou socialistes. Le pouvoir politique a fait le ménage entre son organisation centralisée et les citoyens. Il n'y a pas place pour une organisation intermédiaire parce que celle-ci représente le risque potentiel de grandir et de devenir une minorité de blocage dont ne peut souffrir un pouvoir organisé soit sous le principe d'autorité soit sous le principe d'efficacité. En droit civil, les membres de la famille n'ont été longtemps représentés juridiquement qu'à travers le pouvoir du chef de famille, du bon père de famille, le seul à exercer les droits de la personnalité juridique. Même les épouses, les mères ont du patienter un certain temps avant de voir se reconnaître le bénéficie de l'autorité conjointe. Pareil pour les entreprises : le droit ne connaît qu'une seule personne morale représentée par le président du conseil d'administration et cette personne morale n'est jamais la somme des intérêts de chacun de ses membres. Le pouvoir recense le nombre de personnalités juridiques mais ne leur confère pas des droits et obligations différentes selon leur puissances économiques et sociales respectives. Surtout pas ! La fiction de l'égalité entre les personnalités juridiques empêche de reconnaître aux plus puissantes un pouvoir particulier susceptible de rivaliser avec le pouvoir politique. Que dans la réalité, les lobbies viennent interférer largement dans les débats politiques n'est pas de nature à faire sourciller les défenseurs des fictions républicaines qui confortent le pouvoir actuel. Pierre insista pour bien montrer que leur entreprise enfonce un coin important dans cet édifice. En exigeant d'être reconnue comme une communauté dotée d'une puissance économique et sociale sans entraves, ils plaçaient leur entreprise sur un échelon intermédiaire entre l'état et les citoyens, échelon suffisamment conséquent pour affaiblir, remplacer, supprimer tout ou partie des fondements actuels du pouvoir politique, économique et social. Dans ce rapport de force, il est clair que les communautés politiques, économiques et sociales doivent se défendre contre les résistances au changement du pouvoir centralisé en se dotant de la protection d'ordres chevaliers, en mettant l'épée sous la garde du sacré, sous la puissance de l'esprit, en ôtant ainsi les dernières sources de légitimité aux pouvoirs étatiques. 

 

LA QUESTION DES IMPÔTS 

 

Une fois abordée la question de la production des richesses par les membres du mouvement, celle relative au paiement de l'impôt se posa. L'enrichissement individuel est garanti par le fonctionnement des échanges dans le mouvement mais comment payer en monnaie étatique un impôt alors que les richesses ont été échangées en monnaie symbolique dans le cadre des S.E.L. ?

Pierre rentra dans cette difficulté. A quoi servent les impôts ? 

Dans leur entreprise, cette question pouvait se régler simplement : les échanges entre sexes et âges ne seraient pas convertis en monnaies étatiques. Un enfant qui aurait étudié jusqu'à un certain niveau, devrait plus tard donner de son temps pour former ou participer à la formation d'autres enfants jusqu'à ce niveau. Au passage, il pourrait réactualiser ses connaissances et pourquoi pas progresser encore d'une manière quasi autonome pour satisfaire son besoin d'accomplissement ou de réalisation de soi. Au terme de sa vie, le solde éducation reçue, éducation donnée devant être quasi nul pour une personne sinon excédentaire au profit de la communauté. A quoi servent encore les impôts ? 

 Leur entreprise avait de quoi répondre sur ce plan. Les machines appartenant à l'entreprise et les membres bâtisseurs étaient en mesure de répondre à des projets précis : construire une route, participer à la construction d'une voie ferrée, d'une église, d'une école, d'une piscine.... Sur un moyen terme, l'entreprise pouvait spécialiser des équipes dans des travaux de génie civil pour s'acquitter d'une partie de sa contribution à la société ou réaliser d'autres projets d'intérêts généraux. Sur ce plan, il n'y avait pas trop de problèmes. A quoi servent encore les impôts ?

Ici, la réponse de leur entreprise ne pouvait pas être plus claire. Elle entendait assurer elle-même pour ses membres et pour la paix publique la mission d'autorité qui tient toute dans la minimisation de la violence ! L'entreprise financerait elle même surtout grâce à la disponibilité de ses membres cet effort d'organisation pour mettre le sabre sous la garde du sacré. Pierre rappela que si déjà dans les " gated communities " dont Dan avait parlé, cette évacuation de la violence a été réalisée, a fortiori dans leur entreprise fondée sur les trois niveaux de travail humain, cet objectif serait atteint en réalisant le mariage des cultures ! Donc, aucune contribution autre ne sera versé par l'entreprise à ce titre. L'entreprise cherchera bien entendu à s'allier à d'autres réseaux sociaux pour s'attaquer sur un plan mondial aux individus qui provoquent la violence et pour organiser en commun des équipes de soldats capables de neutraliser les fauteurs de violence. Le seul conseil que leur entreprise pourra donner aux états est d'arrêter de financer des armées internationales incapables d'arrêter des criminels de guerre pour au contraire participer au financement des expéditions des nouveaux chevaliers qui eux ramèneront ces criminels pour les juger. A quoi peuvent encore servir les impôts ? 

Pour Pierre, il en était hors de question. L'entreprise devait d'abord financer ses communications et ses relations publiques. Quoi d'autre ? Ah ! 

Oui mais justement dans leur entreprise, il y aurait moins de nécessiteux et la rémunération à vie dès la conception de l'enfant remplacerait avantageusement ces prestations sociales ! Alors ? La question n'était donc pas de savoir s'il fallait ou non payer des impôts à un état car de toute manière les besoins publiques devaient être satisfaits et leur entreprise se proposait d'y répondre avec moins d'argent et plus d'efficacité, sans gabegie ni scandales. 

 

La question consistait plutôt à savoir qui pouvait affranchir de l'impôt leur entreprise. Au moyen-âge, les rois et empereurs affranchissaient des villes en échange d'autres services et cela avait été loin de nuire à la prospérité des royaumes ou des empires. Les villes de la vallée du Rhin en fournissent de nombreux exemples. Pour protéger la frontière de son empire avec la France, l'empereur du Saint Empire romain germanique a eu le choix : soit entretenir coûteusement une armée sur cette frontière soit déléguer cette mission aux villes situées près de cette frontière. En échange de l'entretien d'une garde municipale, de l'entretien de remparts et des systèmes de défense, la ville était exonérée d'impôts. Ce dernier système fut bien plus efficace en faisant surveiller la frontière par les gens du pays qui connaissaient les moindres recoins du territoire et fut bien plus économe en fonds publiques. De plus, les villes libres d'Alsace se regroupèrent en réseau dans la Décapole et connurent un développement économique et social florissant. De même, un ordre monastique et chevalier comme l'ordre du Temple dut sa rapide expansion à l'affranchissement de l'impôt royal et papal. Cet ordre put ainsi véhiculer librement des sommes considérables, introduire des pièces de monnaies en argent venu des mines d'Amérique du Sud et la France vécut le temps des cathédrales ! Pierre se contenta de cette prise de position. 

 

LE REFERENDUM D'INITIATIVES POPULAIRES 

 

A ce stade le groupe avait déjà compris que leur réflexion allait les entraîner tôt ou tard à entrer en conflit avec les états actuels. Plusieurs cherchèrent à trouver une solution pour atténuer ce conflit et imaginer la possibilité de réaliser une révolution de velours. Pierre regretta seulement qu'un référendum d'initiative populaire pour réviser la constitution ne soit toujours pas possible en France et que les hommes politiques aient préféré ne pas aménager une porte de sortie à la constitution de 1958 pour garder leur prééminence dans la conduite du pays. De ce fait, la constitution de 1958 repose toujours sur ce fait historique qu'en France, il n'est toujours pas possible de changer d'organisation politique sans passer par des révolutions ou des troubles civils et militaires car le jeu constitutionnel est bloqué et pas uniquement par le recours à l'article 16. Pierre estima que leur entreprise ne pouvait pas compter sur le jeu démocratique : fonder un parti et le financer par leur entreprise ne posait pas problème ni même pourquoi pas gagner rapidement des élections locales. Le problème tenait au calendrier électoral : arriver à rassembler une majorité parlementaire pour former un gouvernement n'était pas suffisant pour entreprendre les réformes permettant l'essor de leur entreprise, il fallait aussi faire élire un Président de la République favorable au but de leur entreprise. Cette tâche était irréaliste. Même sur un laps de temps d'une dizaine d'années, ils n'étaient pas certains d'y arriver. Jamais leur entreprise ne pourrait voir le jour s'ils devaient respecter de telles contraintes.... un référendum d'initiative populaire, à la rigueur pour quitter les principes d'Autorité et d'Efficacité et mettre en place une assemblée constituante. 

Barbara et Werner proposèrent de fonder un groupe dans leur pays, celui-ci pourrait le moment venu demander une votation et créer ainsi un précédent susceptible d'être repris dans les autres pays européens. Le groupe estima que l'absence de ce référendum d'initiative populaire ne pouvait pas lui être opposable. Certes si dans les années 1980, ce référendum avait été adopté, les premiers à l'utiliser auraient probablement été les cinq millions de chômeurs et d'exclus et cette initiative populaire aurait eu de quoi déstabiliser plus d'un pouvoir. Comme leur mouvement ne comprenait pas d'exclusion, ce risque n'existait pas.

En dernier lieu, en cas de menace de conflit avec les pouvoirs publics, Pierre suggéra d'utiliser en France l'article 2 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 qui indique que la résistance à l'oppression est un droit naturel et imprescriptible de l'homme. Utiliser l'article 21 de la Déclaration des droits de l'homme de 1946 est déjà plus délicat. Il stipule que la résistance sous toutes ses formes est le plus sacré des devoirs et le plus impérieux des devoirs quand le gouvernement viole les libertés et les droits garantis par la constitution. Il est clair que la constitution a affermi un pouvoir centralisé et qu'y découvrir les moyens d'instaurer une économie en réseau mettant fin à ce pouvoir centralisé serait une réelle aubaine. Le texte de 1789 plus général peut supporter le constat que le pouvoir centralisé dans son immobilisme et son inefficacité causés par la non remise en cause des valeurs de l'ère industrielle capitaliste, opprime les citoyens en les empêchant de s'organiser en réseaux d'entraide, en faisant obstacle à l'émergence d'une économie quaternaire non marchande. Le jugement condamnant le SEL apportant la preuve juridique de cette oppression. L'emploi de cet article 2 de la Déclaration de 1789 serait un palliatif à cette absence de référendum d'initiatives populaires. Pierre écarta l'article 15 de la Déclaration de 1946 et son droit à adresser une pétition aux pouvoirs publics, mesure sans portée véritable pour réaliser le changement envisagé par leur mouvement. Mais cette argutie ne pouvait occulter pour le groupe, la nécessité de prévoir des moyens de résistance politique et militaire aux réactions des états.

 

[1] " Familienservice "

[2]SAS Institute, 2700 salariés.

[3] par exemple Air France, les 3 Suisses, Marks & Spencer...

[4] Système d'Echanges Local

[5] Jugement du 6 janvier 1998 du Tribunal correctionnel de Foix, Ariège. Voir  articles du Monde des 18 et 20 novembre 1997, 7 janvier 1998.

 

      

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