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La réunion de Strasbourg (4)

 

suite de la réunion de travail du groupe au Parlement européen de Strasbourg

 

IV  LA MESURE DES RISQUES ( suite )

 SUR LE PLAN ÉCONOMIQUE

 

LA MUTUELLE ET LA BANCASSURANCE

 Concevoir des réseaux d'échanges, des intranets et les activités d'entraides et de développement personnel est une chose. Reste la question récurrente des liens avec l'économie actuelle, la nécessaire gestion de monnaies étatiques afin de garder des possibilités d'échanges avec la société, afin de permettre aux membres du mouvement d'échanger avec d'autres, voire de quitter le mouvement en toute liberté pour rejoindre l'organisation sociale des systèmes de pouvoirs actuels. Le fond de cette question n'est pas nouveau. Tout comme l'économie traditionnelle capitaliste, leur mouvement va générer des gains de productivité et utiliser cette source principale de richesses. Le groupe l'avait compris : Sepp et son équipe utilisaient les plus récentes technologies de télécommunications et de multimédia sur les intranets qui allaient se développer dans leur mouvement pour permettre à chacun de rester en contact avec les autres dans un échange quotidien. Les gains de productivité du capital technique seraient utilisés mais, tous l'avaient maintenant compris, sans compromettre l'essor de la productivité et de la croissance du facteur travail. Barbara prit la parole pour exposer un type d'organisation qui pouvait convenir au développement économique de leur mouvement.

Leur mouvement n'allait pas gérer un système financier parallèle et de nature à se rendre indépendant du système de production mais bien une organisation financière toute soumise à l'essor du système de production de biens et de services marchands et non marchands. Et une fois ce développement de l'appareil de production obtenu, il y aurait mise en sommeil de l'organisation financière ou utilisation de cette organisation financière pour lancer de nouveaux secteurs de production ! Cette organisation financière trouve ses marques d'indépendance dans son but : assurer le système de production contre les sinistres, minimiser les risques. Si cette prévention rapporte des bénéfices, alors ceux-ci retournent au système de production sous forme de prêts à taux zéro et ce système tourne jusqu'à ce que le système de production ait atteint la taille suffisante pour s'auto entretenir à l'aide de ses amortissements et autres provisions comptables. Barbara en donna la recette en puisant dans l'exemple de la réussite de la Société industrielle de Mulhouse, sa ville natale, dont les fondateurs sont aussi à l'origine d'entreprises aux dimensions devenues mondiales.

 

L'assurance moderne en France est née à Mulhouse vers 1820. Les industriels du textile, de la construction mécanique de cette ville pour mieux soutenir la concurrence des villes comme Bâle, des villes allemandes et hollandaises le long du Rhin, décidèrent de s'associer en une mutuelle. A l'époque, le système d'assurance fonctionnait par répartition : à chaque fin de trimestre, un bilan se faisait entre le montant des sinistres à indemniser et le total des cotisations. La répartition était élémentaire. L'industriel ne pouvait pas se satisfaire de ce système et ceux de Mulhouse décidèrent ainsi de fonder leur propre mutuelle d'assurance. Dès le sinistre, l'indemnité était versée et de nouveaux ateliers étaient construits. L'objectif commun était bien d'avoir le moins d'incendie et régulièrement les mesures de prévention et de lutte contre ce sinistre étaient améliorées, un corps moderne de sapeurs-pompiers commun constitué. Bientôt, dans ces ateliers neufs aux risques d'incendie devenus minimes, les industriels purent investir les sommes mutualisées pour augmenter la productivité de leurs machines. L'assurance devenait en période de sécurité une banque d'investissement aux conditions fixées par les industriels eux-mêmes, c'est à dire avec un taux nul de crédit indépendant de toute politique monétaire, les frais de gestion étant déjà payés au niveau de l'assurance. A partir de 1861, moment où les industriels obtinrent à Biarritz, à force de ténacité, le décret de Napoléon III autorisant publiquement la Mulhousienne à exercer son commerce de banque-assurance, un deuxième phénomène vint amplifier le dynamisme de cette structure financière. Des industriels convaincus du bien fondé de ce système adhérèrent à la mutuelle depuis l'ensemble de l'Europe. Lorsqu'il y avait excédent de recettes sur les sinistres et ce système ne pouvait qu'aboutir à ce résultat car il ne rassemblait que des adhérents qui s'investissaient dans la lutte contre l'incendie, les sommes disponibles furent d'abord utilisées par les fondateurs à Mulhouse pour développer leurs industries. Depuis, et Barbara de les citer, ces industriels aux noms de Koechlin, Dollfus, Thierry Mieg, Schlumberger, Hartmann avaient donné une dimension nationale et mondiale à leurs activités. La société mutualiste quant à elle, n'avait pas atteint ce niveau de développement car ce n'était pas le but de cette société, but tourné vers l'expansion des entreprises industrielles et non pas vers le développement d'une organisation financière capable de se couper de sa source nourricière jusqu'à venir la diriger pour faire primer uniquement ses objectifs de rentabilité financière au détriment de l'avenir des industries ou du secteur tertiaire. Barbara voulait convaincre son auditoire : lorsqu'on présentait l'historique du premier groupe industriel français, qui trouvait-on comme fondateur ?... Koechlin ! C'est lui le fondateur de la SACM, berceau de ce qui fut la CGE; le plus grand groupe industriel privé français des années 1970. Le " Al" d'Alcatel ou d'Alsthom vient d'Alsacienne, de Mulhouse, là où en 1827 Koechlin fit construire la plus moderne et la plus grande fonderie de France pour construire des machines et des locomotives à vapeur, berceau de nos actuels TGV. 

 

Barbara avoua certes que si aujourd'hui de jeunes industriels s'associaient pour monter le même mécanisme financier, ils seraient assurément poursuivis et condamnés par le Ministère des Finances sous prétexte que ce système ne peut mener qu'à l'instauration de monopoles tant sa réussite économique est foudroyante et se passe de toute intervention d’un état. Mais qui les empêchait eux, de monter le même système financier ? S'ils voulaient sortir des limites imposées à cette société, s'ils devaient utiliser les mêmes monnaies, pourquoi ne pas reprendre à leur compte ce mécanisme qui ne peut que réussir et c'est bien pour cette raison que le monopole financier des banques et assurances institutionnalisées l'interdit afin d'éliminer toutes forces contraires incontrôlables. Leur entreprise devait se construire sur ce principe : la mutualisation des risques devait développer la prévention des risques et à travers les gains obtenus, être capable de redistribuer ces gains sous forme de prêts à taux d'intérêt nul de manière à accélérer le développement de leur mouvement et la satisfaction des besoins des membres tant par les moyens de l'économie marchande que par le développement massif des moyens de l'économie non marchande gérés non plus par des administrations plus ou moins publiques mais par les communautés elles-mêmes ! La satisfaction du besoin individuel et collectif de sécurité était bien à la source de toute capacité d'enrichissement pour leur entreprise et ses membres ! 

 Barbara explicita le choix : certes, ce monopole des institutions financières sous la coupe des états a un rôle de péréquation sociale, c'est bien là le discours des tenants du pouvoir lorsqu'ils justifient leur défense de l'autorité mais c'est un rôle statique, sclérosant et néfaste, qui fait perdre de l'argent à la collectivité et au public et déplace le pouvoir du plan politique au plan strictement financier. La péréquation sociale n'a de justification aujourd'hui que pour protéger un système politique étatique centralisateur qui se veut immuable dans l'exigence du profit économique qui lui revient pour assouvir ses ambitions et couvrir le coût exorbitant de ses fictions, payer sa part d’utopie stérile. Des sommes énormes sont collectées par les agents économiques pour se prémunir contre les risques et assurer leur avenir. Le malaise social engendre des taux d’épargne chez les ménages que les investissements n’arrivent pas à utiliser au point que ces excédents d’épargne doivent se placer dans d’autres économies alors que nos finances publiques creusent leurs déficits et freinent la croissance. Ce matelas financier sert plus à garantir la paix sociale et à faire le travail de l'autorité publique qu'à dynamiser une société dans ses entreprises de production au service de la satisfaction des besoins individuels et en créant de l'emploi. Le cas du chômage endémique en France analysé plus haut comme la conséquence d'un choix politique de ne rechercher que la productivité du capital technique au détriment de la croissance de l'emploi est bien là pour illustrer ce fait qu'il ne sert à rien de développer des administrations publiques et des associations de lutte contre la misère et le chômage si au départ la réflexion économique n'est pas conduite et tributaire d'une dimension sociale. Corriger ce choix économique des moyens de productivité permet ainsi de ne plus financer ces agents de redistribution des revenus et de supprimer une partie de ces administrations publiques. Le groupe admit que la mutuelle qu'ils allaient créer viendrait apporter la contradiction aux administrations publiques des états. Il n'y aurait pas privatisation de ces fonctions de solidarité et de redistribution des revenus mais bien communautarisation, mutualisation. Mieux encore, la création des gains de productivité et des richesses serait tout de suite mieux échangée, partagée sans créer ou respecter les inégalités de revenus en vigueur dans nos sociétés grâce à la gestion des échanges sur les intranets. Leur mouvement devait donc réfuter toute critique émise par les administrations publiques actuelles.

Aujourd'hui, en l'absence de sinistres mais comment pourrait-il en être autrement, ces fonds des institutions commerciales de banque-assurance qui doivent couvrir au moins deux fois la valeur totale des risques, ne servent qu'à générer des intérêts ou des plus-values et encore faut-il que la période économique se prête à un investissement productif d'intérêts ! En cas de perte de confiance sur les marchés financiers, en cas de mauvais placements immobiliers parce que trop spéculatifs, ces sommes en quelques heures peuvent perdre des dizaines de pour-cent de leurs valeurs alors que le niveau des risques souscrits n'a pas varié. Ces sommes sont sujettes à un ordre de décision différent de celui qui crée les emplois ou les entreprises, sans revenir sur ces fonds de pensions qui accélèrent la recherche de la rentabilité au détriment de l'emploi. Ces sommes sont également des proies toutes faites pour le premier spéculateur ou escroc venu. Les crises financières spéculatives démontrent les risques énormes de déstabilisation des économies mondiales provoqués par cette accumulation d'argent dans les systèmes de fonds de pension ou de fonds de placements. Les chiffres cités plus haut pour les fonds de pension américains sont une des clés de ce problème. Pourtant ces fonds appartiennent au départ à des agents qui ont intérêt à voir se développer l'emploi pour leurs proches et leurs enfants, élément majeur de leur sécurité matérielle, mais aujourd'hui cet argent ne sert plus leur désir sur ce point ou tout au moins ce désir s'est limité à un désir corporatiste : assurer l'emploi de mes enfants à moi dirigeant de cette société mais pas à ceux des autres !. Un monopole s'exerce sur eux et décide de leur utilisation d'une manière séparée et stérile et les emprunts forcés que les institutions financières doivent souscrire au profit de l'état ne sont pas de taille pour corriger cette antinomie. La gestion des risques doit servir l'action de suite, tant qu'elle se porte bien pour qu'elle croisse encore et encore et non pas alimenter une caisse de secours gérée par une organisation différente pour le cas où l'action ne serait plus possible car alors il est fortement probable que l'action ne repartira plus, que des concurrents auront pris notre place après des périodes transitoires pleines de misère pour tous.

 

Leur mouvement devait regrouper, comme au départ de toute initiative en assurance, celles et ceux qui souhaitent faire un effort pour ensemble réduire un risque précis. Le critère d'adhésion à leur entreprise, y compris déjà pour les candidats à l'école d'amour, reposerait sur la capacité à faire des efforts de prévention individuellement et collectivement, sur le plan de sa santé comme sur le plan de son patrimoine, ainsi que sur le plan de la minimisation de sa violence par une démarche de développement personnel et spirituel. Cela signifie, entre autre, que les membres participent aux efforts de prévention contre les dommages induits par ce risque tout comme contre les causes de ce risque. Le premier risque que cita Barbara fut le chômage et l'exclusion sociale. Elle développa le concept. Organisée sur les principes d'Autorité et/ou d'Efficacité, la société actuelle fonctionne sur un système d'exclusion : celui qui n'obéit pas ou dont la fonction disparaît sort du système, est exclu. Dans leur nouvelle organisation, en échange d'un travail de prévention, le membre reçoit une aide plus importante lors d'un sinistre et cet échange est possible par le fait que le travail préventif diminue le nombre des sinistres et accroît ainsi les richesses mises en commun dans la mutuelle en question. La valeur des actifs est bien plus solide. Lorsque le solde est positif en faveur de la mutuelle, le travail préventif, en plus de sa rémunération, peut ouvrir droit à une prime particulière différente de celle offerte à tous les mutualistes à condition bien entendu que ce travail ne soit pas une sur-protection à l'intérêt superfétatoire. La qualité totale : oui, la sur-qualité: non ! Donc allier prévention et réparation pouvait se concevoir aussi comme un système d'échanges. Plutôt que de stocker des sommes colossales de monnaie pour réparer et prévenir des risques, plutôt que de ponctionner le revenu brut des ménages par une sorte d'épargne forcée pour l'assurance à côté de l'épargne habituelle pour la consommation différée, l'on pouvait concevoir de remplacer cette monnaie par du temps de travail utilisé de suite à la prévention sinon aux réparations. Ce temps de travail serait rémunéré et pourrait servir de base à d'autres échanges. Ceci est réalisable s'il n'y a plus de frontières juridiques, fiscales, culturelles et sociales entre l'économie marchande et non marchande, si les interventions dans l'économie non marchande sont valorisées au même titre que les investissements immatériels de l'économie marchande. 

 

Werner, en professionnel de la gestion des risques dans la chimie vint aider son épouse pour définir le niveau de sécurité et de qualité : il précisa qu'il va s'agir à apprendre à travailler en mesurant les probabilités de survenance des risques et de choisir le niveau de risque à atteindre en fonction des coûts de sécurité. Il parla de sigma 1 pour caractériser le niveau qui rassemble au moins 65% de chance d'avoir zéro panne, de sigma 2 pour en avoir au moins 90%, de sigma 3 pour obtenir 99% de chance d'avoir zéro panne. Sepp et Frantz lui firent signe d'arrêter là son discours car ils l'avaient parfaitement compris et pour eux, il était clair que sur cette question, ils allaient travailler en calculant le meilleur rapport prévention-sécurité selon l'un des trois sigma comme dans une démarche de qualité totale et de risque zéro. Werner, un peu frustré, rangea dans le dossier de son épouse le fascicule présentant les tables statistiques sur lequel il voulait appuyer son intervention pour montrer comment il est simple de les utiliser dans la vie quotidienne : il suffit de savoir faire une addition !...et c'est à la portée de tous, une fois ce savoir démystifié et non plus réservé à ceux qui ont fait allégeance intellectuelle pour concourir à faire partie de l'élite au service du pouvoir actuel. 

 

Barbara poursuivit. Dans notre société, le travail préventif représente un volume gigantesque depuis que des décennies d'incurie ont laisser faire tout et n'importe quoi, souvent en dépit du bon sens. Elle cita en exemple sur le plan de la protection de la nature et de l'écologie, la question des inondations à répétition en cas de fortes pluies, l'entretien des berges, des digues laissées à l'abandon. La gestion des déchets, la lutte contre la pollution de l'air, de l'eau représentent des sommes colossales : plusieurs milliers de milliards de dollars par an rien que pour faire en sorte que la situation n'empire pas d'une année sur l'autre. Sans parler des besoins illimités de relations sociales et humaines à satisfaire ! Sans parler d’un développement énorme du capital humain pour répondre à nos raisons de vivre et de mourir ! L'économie capitaliste ne peut pas dégager ces sommes des richesses produites, de ses PIB nationaux. La part d’utopie de nos systèmes de pouvoir ne tient pas la route face à ces besoins s’ils ne doivent être financés qu’en monnaie étatique créée que par des revenus tirés de l’économie marchande.

 

Pour Barbara, leur mutuelle de bancassurance devait avoir pour objectif de protéger et d'aider matériellement les membres de leur entreprise qui s'étaient exclus ou avaient été exclus de la société matérialiste gouvernée par le compromis actuel entre les deux principes d'Autorité et d'Efficacité, et qui souhaitaient maintenant vivre sous le principe d'Amour. Barbara conclut son intervention sur cette remarque fondamentale : il n'était pas possible d'organiser leur entreprise sur la base de deux systèmes financiers, c'était l'un ou l'autre, tout ou rien ! Par contre il lui semblait évident que leur entreprise devait échanger avec le système économique actuel qui ne se serait pas encore transformé. Donc, leur entreprise devrait toujours avoir accès aux monnaies en vigueur :  euros, dollars, etc. Là résidait une réelle difficulté de gestion. Le profit de leur entreprise ne serait pas maximal, il serait minimisé par sa dépendance nécessaire au système économique actuel. Même en cas de réussite, une partie de ses réserves financières pouvaient être dévalorisée par un krach boursier. Le groupe valida la conclusion de Barbara : à travers cette mutuelle et la répartition plus juste des gains de productivité, leur mouvement pouvait s'engager efficacement dans la garantie d'un salaire à vie pour ses adhérents. Étape suivante dès le succès de leur mutuelle de banque assurance. Cette perspective avait l'intérêt de solutionner le problème du financement des retraites des adhérents sans recourir à un système financier indépendant de leur organisation économique.

 

GARANTIR LE SUCCÈS

 Revenir à ce qui fit le succès des milliardaires de l'ère industrielle n'est plus suffisant. La loi du succès est pourtant claire : 

 

Le groupe retint sur le plan de l'innovation le recours à une démarche politique, économique et sociale instaurant l'économie de réseaux à dominante quaternaire et non marchande dont le cœur n'est plus le marché mais la production du sacré à travers les trois niveaux de contrats interpersonnels puis collectifs. La deuxième innovation capable de conforter la première réside dans la mise en place du sabre sous la garde du sacré, en fait, dans la restauration d'une organisation politique mise en place dans l'antiquité en l'Égypte entre le pharaon et le grand prêtre, organisation qu'avait, semble-t-il à l'esprit, le jeune Bonaparte revenu de son initiation dans la grande pyramide en compagnie de son mentor en spiritualité : l’architecte et initié Kléber (qui avait lui aussi compris pourquoi la cathédrale de sa vielle natale n’avait qu’une seule flèche en vertu d’un serment toujours actuel des compagnons bâtisseurs). Pierre assura au groupe que ce point relevait du développement des responsabilités dans le domaine spirituel, que lui et Laurie allaient le développer pour garantir cette garde du sabre par le sacré, clé de la minimisation de la violence collective. Sur la question de la gestion des richesses produites, le groupe adopta le principe de la création de leur propre mutuelle. Frantz se frotta les mains. Ils allaient faire aussi bien que ces industriels devenus milliardaires mais ils n'allaient pas être victimes d'insomnie ou avoir peur de leurs collaborateurs. Rockefeller ne pouvait pas dormir la nuit à cause de sa hantise d'être volé. La plupart des gens comprennent tôt ou tard que l'argent ne fait pas le bonheur même s'ils savent parfaitement comprendre les mouvements de Bourse. Avant de mourir paisiblement en 1937, le milliardaire qui avait su épauler sa société, la Standard Oil, d'un bras droit financier : la Chase Manhattan Bank, cette fameuse recette à succès industrielle, avait bien compris en 1929 ce qui se passait. Il sauva sa fortune avant le krach en donnant cet ordre : " vendez tout ; puisque même les cireurs de chaussures investissent en bourse, c'est que la fin est proche ". Frantz se promit de faire mieux que cet habile transporteur de pétrole ! C'est ensemble qu'ils s'enrichiraient. Quant à eux, le groupe des fondateurs, s'ils travaillaient bien, il seraient parmi les premiers de leur mouvement à achever dans leur vie humaine leur évolution spirituelle, leur conciliation d'êtres humains, à vivre une somme d'amour dont maintenant ils savaient la source intarissable.

 

SUR LE PLAN SOCIAL

 

L'ORGANISATION ÉDUCATIVE ET FORMATRICE

 

Frantz voulut démontrer que toutes les activités de leur entreprise ne seraient pas concernées au même niveau par cette organisation financière. Sur certains points et non des moindres, les échanges devaient se suffire à eux-mêmes dans une gratuité ou plutôt une réciprocité qui ne supposait pas d'autres unités de mesure. Frantz pensait à toutes les activités liées à l'éducation. Il dit qu'une alternative était possible dans les manières de vivre en société si les activités d'éducation étaient repensées en termes d'échanges entre sexes et générations. Cette possibilité pratiquée par d'autres peuples nous montre aussi quelques unes des conséquences induites par l'aliénation au travail, industriel ou domanial que nos sociétés industrielles nous ont imposées. Leur mouvement ne pouvait que détruire les systèmes d’éducation et de formation engoncés dans des monopoles falsificateurs de savoirs pour mieux servir la minorité au pouvoir et rendre obéissant et passif les majorités des peuples.

 

Après avoir consulté sur ce point Laurie, il prit l'exemple des indigènes des îles Trobriand en Papouasie tel que l'a étudié Malinowski dans les années 1920 pour démontrer à Freud tout l'intérêt des sociétés matriarcales alors que ce dernier ne considérait que les seules sociétés patriarcales. Cet exemple ne nous ramène pas seulement au mythe de l'éternel retour dans le paradis perdu mais il nous montre aussi que l'histoire n'est pas linéaire dans son évolution : qu'aujourd'hui nous serions forcément plus intelligents, plus sociables, mieux organisés que nos ancêtres. Tout au contraire. Ces indigènes des îles Tobriands observés par Malinowski dans les années 1920 peuvent encore nous apprendre comment mieux organiser nos rapports sociaux, comment établir les contrats interpersonnels et comment bâtir sur ces premiers contrats, les règles de la communauté.

 

Les adolescents avant de devenir adultes devaient vivre dans les maisons communes au centre du village. Les familles ne les gardaient plus à la maison mais les invitaient à rejoindre ces maisons communes pour poursuivre leur éducation. S'ils étaient toujours nourris par leurs familles, ils devaient cependant vivre ensemble les moments principaux de la vie sociale : les repas, la nuit, la toilette, les jeux, l'apprentissage des métiers, etc. A travers leurs jeux, principalement à cet âge leurs jeux sexuels et Frantz rappela que la plénitude biologique sexuelle pour un homme se situe à dix-sept ans, une relation amoureuse pouvait naître entre un garçon et une fille qui se découvraient une particulière attirance. Un sorcier veillait sur l'élaboration de ces couples pour garantir que les unions s'établissaient bien sur le partage des meilleures ondes d'influence et une réelle complémentarité de caractères. Dans ces sociétés primitives de type matriarcal, un individu avait le temps et les moyens servis par la communauté pour réussir l'essentiel de sa vie : sa relation amoureuse toute enrichie de sa pleine sexualité ! Ensuite ces jeunes hommes et ces jeunes femmes étaient capables de diriger le patrimoine familial et de combattre vaillamment pour la survie du clan, de devenir des agents productifs connaissant parfaitement le sens de la satisfaction de leurs besoins individuels et collectifs. 

 

Frantz insista pour leur faire comprendre que dans ce genre de tribus, il ne peut plus y avoir après une telle éducation, des lâches, des pleutres, des voleurs, des fainéants ou des jean-foutres... Chercher à accaparer la femme de votre voisin n'a plus de sens car dans ces maisons communes vous aviez eu tout le loisir d'avoir une relation sexuelle et amoureuse avec elle surtout que la plupart du temps vous étiez nus et les règles tribales voulaient que vous viviez nus ensemble dans les maisons communes à l'âge de votre plénitude biologique sexuelle. Les naturistes savent que la nudité est un très bon moyen pour supprimer les tensions et pulsions sexuelles mineures et ne garder que les rêves érotiques dépassant la simple mise en scène de corps nus, comme catalyseur de l'union charnelle. Jeunes gens et jeunes femmes ne recevaient le pagne qu'au jour de leur mariage, jour également de leur entrée dans la société des adultes, une fois passée le cap de leur plus haute activité biologique sexuelle. Une fois cette intense activité sexuelle satisfaite et calmée dans les jeux, les jeunes couples formés à travers ces jeux pouvaient s'engager dans les responsabilités parentales et sociales. Frantz précisa que cette règle de la nudité n’existait déjà plus à l’arrivée de Malinowski, les prêtres missionnaires étant déjà passés par là !

 La vie se construit ainsi avec une logique humaine et sociale imparable : seulement une fois après avoir choisi pour la vie votre partenaire amoureux, vous pouvez accéder au dessus de ces responsabilités conjugales puis parentales, aux responsabilités sociales. Les unes après les autres dans le respect du temps de la vie identique pour chaque classe d'âge. Frantz martela sa conclusion. Leur entreprise devait reposer sur le même fondement : une responsabilité après l'autre mais tout faire pour que chacun puisse remplir le moment venu la responsabilité de son âge ! Si cela n'avait pas marché avec celle qui était devenue votre voisine, c'est que vous et elle aviez respectivement trouvé un conjoint avec lequel le courant, les ondes, l'amour et la confiance passaient mieux. Après avoir déjoué les pièges de la ressemblance et de la facilité momentanée, les adolescents avec l'aide des adultes et des sorciers cherchent le conjoint le plus complémentaire pour eux, celui avec lequel une communion sera la plus riche et la plus durable. Frantz interrogea le groupe : combien de couples se forment aujourd'hui sur le mode de la ressemblance, des mêmes goûts, du suivi des mêmes modes pour s'apercevoir quelques années plus tard que ces points communs ont changé, que les goûts ne sont plus les mêmes et que l'ennui s'installe sinon l'indifférence malgré la présence des enfants. Il conclut qu'à son avis dans leur entreprise, l'échange devait s'organiser au niveau des générations, entre les adultes et les adolescents, entre les personnes âgées et les enfants..., entre les parents qui entretenaient les maisons communes et les adolescents qui construisaient entre eux les liens profonds d'une nouvelle génération qui poursuivrait l'œuvre de la communauté. C'était comme cela que leur mouvement pouvait prendre en charge l'éducation et les termes de cet échange ne pouvait être que la gratuité : aucune monnaie ne devait y concourir, tout devait se payer par des choses qui n'ont pas de prix : la confiance, la disponibilité, l'écoute, l'amour, le partage de la sexualité, de la joie de vivre, l'approfondissement de ses raisons de vivre et de mourir, les services à rendre par les jeunes à leurs aînés devenus dépendants et en fin de vie. Toutes ces valeurs avaient un dénominateur commun : le temps, le temps de la vie. Elles avaient aussi un milieu favorable : la nature la plus intacte possible avec ses forêts et ses clairières, ses plages, ses cours d'eau, ses cascades et ses grottes, tous endroits où il fait bon s'aimer ou parler à celui qui vit en nous. 

 

L'ÉCOLE D'AMOUR

 

Frantz conclut en leur demandant de bien vouloir réajuster les dimensions des activités de leur deuxième niveau : les activités amoureuses à base de sexualité ne servaient pas uniquement à créer l'extase amoureuse, étape indispensable pour s'engager sur les activités du troisième niveau et davantage extra sensorielles. Ces activités amoureuses étaient aussi nécessaires comme étape préparatrice aux responsabilités familiales et sociales. Elles étaient au cœur de l'éducation aux raisons de vivre. Malinowski a eu raison de démontrer à Freud qu'une société ne peut pas se bâtir sur la répression de la sexualité mais qu'elle se construit sur une conciliation entre la sexualité et ses pulsions, et les raisons de vivre d'un être humain. Freud a d'ailleurs admis cette opinion au soir de sa vie. Laurie devait ajuster la finalité de son école d'amour dans ce sens ! Frantz poursuivi pour évoquer les modes de vie du peuple Moso en Chine du Sud-Ouest, un monde sans père ni mari. La vie sociale s’y est organisée pour préserver le développement des sentiments amoureux sans que les problèmes domestiques ne viennent affaiblir ces sentiments. Ces deux exemples devaient servir de cadre pour le développement des liens amoureux dans leur mouvement, voie principale pour la réalisation des premiers contrats interpersonnels et sacrés. D'un signe de la main, ils acceptèrent cette actualisation. Dominique en prit note ainsi que Laurie qui s'engagea à présenter rapidement un nouveau programme enrichi de ces deux exemples. 

Laurie pour le moment présenta à l’aide de son ordinateur portable et d’un vidéo projecteur des diapositives comprenant des photos trouvées sur Internet. A l’aide de ces photos, elle décrivit les grandes lignes des activités de l’école d’amour : les manifestations et fêtes capable de réunir le mouvement et de favoriser le développement de liens intimes. Frantz rappela que les femmes du peuple Moso peuvent avoir plus d’une centaine d’amants et que ce chiffre les valorise d’autant car elles ont ainsi œuvrés pour la solidité du groupe. Laurie présenta ensuite quelques photos pour décrire les premières leçons et travaux pratiques proposés aux élèves. Tout était loin d’être finalisé mais ces photos donnaient une idée. Laurie avait sélectionné des visages de femmes exprimant le plaisir. Elle indiqua que la plupart de ces photos venaient des USA. Ces jeunes femmes étaient probablement des modèles ou des salariées travaillant dans l’industrie du sexe, rêvant d’obtenir des milliers de dollars ou des oscars dans des vidéo pornographiques. Laurie souhaita toutefois pouvoir produire des photos encore plus captivante de vitalité et de plaisir à partir des groupes de son école d’amour. Le groupe adopta le principe d'un passage obligatoire par l'école d'amour pour tout nouvel adhérent. En fonction du niveau des pré requis, le postulant suivrait tout ou partie du programme de cette école d'amour. Tout adhérent devrait également au cours de sa vie dans le mouvement assurer un certain laps de temps le rôle de moniteur ou monitrice, ce service étant valorisé par la mutuelle pour l'accès à des responsabilités supérieures mais il ne donnerait pas droit à un échange avec d'autres services ou productions matérielles dans le cadre des SEL pilotés par la Mutuelle de bancassurance. Laurie répondit à Frantz que le développement de l’école d’amour passerait d’abord par des groupes de jeunes femmes ou de femmes pour tenter d’y trouver de futures monitrices. Ensuite des groupes d’hommes seraient présentés à ces groupes de femmes pour arriver à des réseaux complémentaires capables de progresser sur les trois niveaux de travail pour fonder de nouvelles cultures. La question des couples fut remise à plus tard. Pierre indiqua que l’exemple de leurs couples de fondateurs du mouvement ne devait pas servir systématiquement de référence. Ils formaient un réseau qui voulait donner naissance à d’autres réseaux et non pas à un nouveau système de pouvoir.

 

SUR LE PLAN DE LA SÉCURITÉ MILITAIRE

 

Le groupe avait déjà adopté l'emblème des chevaliers templiers, en mémoire de la dernière entreprise européenne qui avait organisé une économie en réseau et fait prospérer le temps des cathédrales. Les discussions précédentes avaient permis de relever les différents points sur lesquels leur mouvement allait s'opposer. Un conflit était inévitable tant certains pouvoirs s'étaient murés dans un conservatisme stérile et rigide et d’autres dans les folies prétentieuses d’un impérialisme saugrenu et cynique, cruel. Entre une révolution de velours et une révolution tout court, il fallait bien choisir comment adapter la société aux nouvelles révolutions technologiques et à la réaffirmation des besoins humains fondamentaux. Dan se chargea de dégager la position de leur groupe

Pour lui, c'était évident, leur entreprise devait surtout dans un premier temps se développer aux États-Unis et venir se greffer sur les mouvements existants depuis celui des " gated communities " jusqu'aux milices patriotiques, aux Promiss keepers et women of faith, pour les enrichir grâce à l'organisation de leur entreprise. Seules les valeurs de leur entreprise pouvaient donner une portée plus constructive et humaine à ces mouvements américains. Même l'influence des mouvements du new age au travers des médecines douces, des pratiques de relaxation et de développement personnel, d'après Dan, ne pouvait contrecarrer les effets néfastes des " gated communities " urbaines ou des milices patriotiques rurales. La libre entreprise, le libéralisme qui profite surtout aux promoteurs immobiliers soutenant ce mouvement urbain, ne pouvait aller jusqu'à menacer les progrès sociaux. Il était hors de question de se retrouver au moyen-âge avec une découpe du territoire en domaines ou fiefs capables à tout moment de se faire la guerre et tout au moins de s'exclure les uns les autres dans une volonté purificatrice. Là-bas, tout pouvait aller très vite pour leur entreprise car il y avait une liberté d'entreprendre sans égale en Europe et les gens bougeaient ! Ils devaient utiliser ces opportunités comme d'autres le faisaient alors qu'ici, leur entreprise devrait d'abord se protéger et s'armer pour surmonter toutes les attaques conservatrices des minorités au pouvoir, attaques relayées par les institutions étatiques qui ne toléreront que difficilement un tel sabordage des valeurs centralisatrices et prétendument égalisatrices. Les templiers avaient bien été finalement bâtir une civilisation plus belle que la nôtre aux Amériques. Eux devaient commencer tout de suite. L'Europe n'était pas prête à sortir de sa léthargie quoique Frantz et Pierre en disent. Tous comprirent que le soldat voulait combattre mais qu'il tenait à se choisir le meilleur champ de bataille, chez lui, dans son pays natal.

Le sentiment majoritaire dans le groupe, admit que l'analyse de Dan était correcte. Oui, il fallait aller aux États-Unis mais pas tout de suite. Leur entreprise développerait une société sœur là-bas mais l'action primordiale restait en Europe. Oui, les contraintes et les réactions des institutions européennes seraient plus dures et le combat plus âpre mais justement les américains présentaient un inconvénient : celui d'être déjà gagnés par la peur et la défiance. Les faire évoluer allait être beaucoup plus long et difficile alors que les européens n'en étaient pas encore à ce stade, qu'il suffisait de les tirer de leur conservatisme, de leur immobilisme, de leur passivité et de leur insuffler le courage de l'action. Les idées de leur entreprise s'inscrivaient dans un contexte européen de réfutation de la société industrielle. La culture de cette réfutation était née et avait grandi en Europe jusqu'à faire le tour du monde. C'était d'ici que leur entreprise allait rayonner ! Dan, questionné, accepta cette décision et s'engagea à travailler dans cette perspective. En soldat qu'il était, il fit remarquer à Laurie et aux autres, que cela signifiait qu'il acceptait de mourir sur le sol européen pour défendre la cause de leur entreprise. 

Dan  constata que leur entreprise prenait des risques avec sa sécurité et qu'il ne pouvait en être autrement. Avec Steve, ils avaient emprunté un matériel F.L.I.R[1] pour le vol de nuit afin d'équiper le Huey lors de cette expédition à Chamonix et au Tondu. Il avait pris des risques la semaine dernière pour rejoindre Laurie et Pierre en hélicoptère. La société américaine de surveillance de la base aérienne, c'était un secret de polichinelle, travaillait main dans la main pour la C.I.A. et la N.S.A. ( National Security Agency ), cette dernière étant la plus secrète des agences de renseignements américains. L’officier américain poursuivit. La N.S.A. dépend du Ministère américain de la Justice et gère toutes les communications et les activités électroniques du gouvernement américain. Son principal savoir-faire réside dans ses capacités à casser les codes pour espionner électroniquement les communications des pays étrangers et les individus. La NSA et la C.I.A. partagent les mêmes centres d'écoute. La C.I.A. gère les troupes spéciales et les moyens spéciaux d'interventions armées. Si Arnim avait pu se documenter d'une manière aussi précise sur leur entreprise, si les communications sur Internet s'étaient autant développées, aujourd'hui leurs activités étaient forcément connues des services de renseignements et a fortiori des meilleurs. 

Dan demanda à Sepp de vérifier que la plate-forme informatique de l'usine de Klaus et les AS400 de Darmstadt n'étaient pas reliés secrètement à une ligne téléphonique ou ne contenaient pas une puce[2] capable de renvoyer régulièrement les informations traitées à un satellite espion qui les expédierait à Fort Meade[3]. L'officier martela son propos : certes, ils n'avaient rien à cacher car le but de leur entreprise est louable même s'il consiste à changer radicalement d'organisation politique, économique et sociale. De toutes manières, ils devaient agir comme si le moindre de leur geste était espionné et il n'était peut-être pas saugrenu que le secrétaire de leur club envoie régulièrement avec une enveloppe affranchie pour le retour, un questionnaire à Fort Meade pour vérifier la bonne compréhension des idées émises dans l'entreprise car si en plus s'ajoutait de l'incompréhension !... Dan avait apprécié la remarque antérieure sur la maîtrise de l'incertain : ils devaient se préparer au pire pour l'éviter bien entendu et peut-être avoir un jour le meilleur. Oh, il n'y avait rien d'affolant ! D'ailleurs le nom de Pierre devait bien figurer sur certaines listes tant il a toujours été facile et rapide à une police d'arrêter les intellectuels et les poètes en période de troubles civils ! Il avait bien publié un bouquin de poésie ? Donc son nom est fiché. Si une police ou des services de renseignements ne tiennent plus une base de données avec les noms de tous les poètes déclarés, ces gens qui n'ont jamais peur de parler et qui ignorent le fait de se taire, où va le monde des puissants de nos sociétés ? Et il n'y a aucune paranoïa dans ce genre de considération ! Dan demanda à Sepp de se préparer à recevoir un logiciel de gestion de bases de données capable de chercher des informations dans n'importe quelles bases, quelles que soient leurs structures et leur langage. L'officier formé tant soit peu aux renseignements, souhaita développer cette activité en s'appuyant sur un réseau de sympathisants à leur entreprise que lui-même développait au sein de son armée selon le modèle des loges de la grande armée napoléonienne.

Dan précisa sa pensée : il croyait en la pertinence des propos échangés sur l'organisation économique de leur entreprise et présenter aux jeunes candidats cette perspective de ne pas s'arrêter à la seule construction du club de Baden-Baden mais aller jusqu'à construire de nombreuses maisons communes un peu selon l'exemple des maisons fortes et des commanderies templières, ne pouvait que démontrer la primauté du caractère oblatif de leurs motivations sur un aspect hédoniste. Pour crédibiliser la force de leur mouvement et démontrer sa capacité à vaincre les obstacles, pour assurer cette perspective de bouleverser la société actuelle en opérant de nouveau ce portage du sabre par les acteurs des deux premiers niveaux de travail et en l'interdisant aux gens du troisième niveau, de manière à restaurer une autorité défendant la primauté de l'homme au cœur de l'organisation sociale, il était évident pour Dan que la première mission du groupe des templiers en armes consistait à se rendre en Bosnie pour délivrer les prisonniers du camp dans lequel Jasko avait été supplicié. Laurie l'avait fait parler et Jasko avait retrouvé le goût de se battre contre ses bourreaux. Dan demanda à ce que des missions de reconnaissance soient programmées dans le cadre de l'activité de leur entreprise car là-bas, en Bosnie, les chevaliers pouvaient gagner les premières marques de leur prestige de soldat. L'argent d'Arnim suffisait largement pour financer de telles expéditions et la relation de ces faits sur l'Internet pouvait convaincre les gens d'adhérer à leur mouvement. L'officier rappela au banquier que le commerce repose indissolublement sur la confiance. Comment monter une organisation économique nécessitant la confiance si cette dernière n'a pas été établie par des faits indiscutables capables de satisfaire le besoin élémentaire de sécurité ? En ne développant que des techniques de communication interpersonnelle comme la programmation neurolinguistique, l'analyse transactionnelle ou la maîtrise des attitudes à travers l'assertivité ? Après de telles réalisations militaires, plus personne n'aurait de doutes sur les buts politiques de leur entreprise et monter une organisation économique de production de biens et de services garantissant la satisfaction des besoins alimentaires, de sécurité individuelle, ne poserait guère de problèmes. Leur économie non marchande y gagnerait son indépendance et ne serait plus sous la coupe de l'économie marchande, de la loi de l'argent.

Frantz accusa le coup publiquement et s'apprêta à réagir contre cette remise en cause trop appuyée de la situation actuelle de l'entreprise : il fallait d'abord en rester au plan économique et pas commencer par guerroyer par ci par là ! Laurie le stoppa dans sa tentative et le somma de choisir une attitude claire : ou il restait un obsédé du paraître et de la perfection de son image publique à travers de belles idées et de belles études ou il arrivait à vaincre son manque de confiance pour, sans état d'âme, la suivre elle et son mari ainsi que Pierre dans l'action. Anke vint à la rescousse de son époux. Elle avait vaincu sa peur depuis longtemps, depuis le jour où elle a accepté l'histoire de sa mère qui l'a mise au monde à l'âge de quarante ans tant elle avait souffert jusque là d'avoir été violée en 1945 par les Russes et tant elle avait été meurtrie d'avoir vu mourir sous ses yeux sa propre mère qui tentait de la protéger. Le courage d'Anke suffisait pour deux et dans leur couple, c'est elle qui décidait de faire ou non un pas en avant dans une direction. Elle était d'accord pour politiser davantage leur entreprise et elle était prête à prendre les armes comme Dan ou Arnim pour défendre en cas de besoin leur cause. Sandra prit la parole pour négocier les divergences du groupe. En mère nourricière, présente et rassurante, elle fit le constat que deux directions se manifestaient dans leur groupe. La première conduite par Pierre et Laurie cherche à établir la prééminence des valeurs spirituelles dans la société quel qu'en soit le prix immédiat et ce moyennant une lutte forcément armée contre les pouvoirs actuels qui refuseront d’abandonner leurs systèmes de domination. La seconde menée par Frantz et le groupe vise à monter une entreprise économiquement et socialement viable capable de les nourrir matériellement et de satisfaire leur désir d'une vie plus spirituelle sans aller forcément jusqu'au niveau de sagesse exprimé par Pierre et surtout sans s'exposer à un combat contre les pouvoirs actuels. 

Dominique tenta de calmer la discussion car aucune prise de décision pour choisir l'une de ces deux voies n'était encore possible. Comme d'habitude, avec Gérard, elle rédigeait le livre de bord de leur mouvement. Tout n'était pas encore écrit mais elle rappela que leur mouvement s'enracinait dans la réalisation d'une conciliation, son image étant d'ailleurs personnifiée par le sphinx égyptien. Leur groupe ne cherchait pas une purification source d'exclusion des impurs... une conciliation ! Deuxième point fondamental : leur mouvement s'inscrivait dans une suite historique de mouvements qui ont cherché le bien être individuel et collectif en dehors de la réglementation des pouvoirs centralisés et absolus, en dehors des principes d'Autorité et d'Efficacité. Il se situait comme une alternative aux organisations dépendantes de l'ère industrielle : organisations capitalistes ou organisations communistes qui entendent développer l'industrie à travers la propriété collective des moyens de production. A la suite de la veillée avec Arnim à l'hospice du Grand Saint Bernard, Dominique dans ses travaux écrits, avait montré l'intérêt dans l'histoire des idées, de recoudre un lien étroit entre les mouvements des années 1900 qui contestèrent la primauté de la société industrielle et leur propre mouvement. Les fascismes, nazisme ainsi que la consolidation de l'idéologie capitaliste après 1945, ont occulté ces mouvements du début du siècle contraires à l'idéologie industrielle. Pourtant face à Hitler et aux nazis, au départ, il y avait bien eu les membres de Monte Verita, les Wandervögel, d'autres prophètes tout aussi végétariens qu'Hitler mais pacifistes cette fois ! Pourtant l'histoire de cette idée de la conciliation de l'homme avec son environnement, avec la nature prenait bien son origine dans les civilisations antiques, elle avait resurgi au Mont Cassin puis à Cluny, puis dans le protestantisme avant d'être à nouveau étouffée sous le joug des pouvoirs absolus et centralisés. Dans ce contexte, promouvoir une organisation sociale sur les trois niveaux de travail définis par le poète pose la question de savoir à qui confier le pouvoir sur les armes et les moyens collectifs de violence. Dominique estima qu'il était inévitable que pour opérer ce changement, faire en sorte que les poètes ne soient plus assassinés derrière des chevaux de frises ou contraints au suicide après avoir écrit un dernier mot de leur propre sang, leur groupe de chevaliers portent les armes et sachent les employer car c'est bien à travers la démonstration de leur maîtrise des armes que la majorité silencieuse acceptera de voir confier ces armes à ceux qui travaillent sur les deux premiers niveaux et qui proposent autre chose que leur utilisation criminelle... Elle ne voyait pas d'autre solution aussi simple et évidente. Pour elle, organiser des tournois de chevaliers était passé d’époque. Elle suivrait la proposition de Dan d'aller en Bosnie délivrer les amis de Jasko. La réussite d'une telle opération ne pouvait que crédibiliser le but politique de leur entreprise et montrer qu'ils étaient capables de placer le sabre sous la garde du sacré. Une conciliation entre les valeurs humaines et la nature, entre les cultures et les générations : oui ! Un compromis avec les pouvoirs actuels et l'idéologie des principes d'autorité et d'efficacité : non !

Sepp calma la discussion. Il présenta les possibilités que son groupe d'informaticiens pouvait développer pour assurer la fiabilité de leurs intranets. Dan l'invita à étudier les possibilités de guerre électronique et l'acquisition de renseignements d'origine électro magnétique ( ROEM ). Ce point fut remis à une discussion ultérieure.

 

SUR LE PLAN SPIRITUEL

 

La mesure des risques sur ce plan n'était pas innocente. Elle était même primordiale. Comment répondre aux candidats en cours de recrutement pour l'école d'amour que leur mouvement n'était pas une secte et ne le deviendrait pas ? Pierre avait jusqu'ici peu parlé, l'heure avançait et sachant que les soliloques du poète pouvaient durer des nuits entières, avant de lui donner la parole, le groupe décida de se restaurer tout en écoutant le poète. Au moins, ils auraient la garantie de ne point perdre leur temps. Chacun avait compris la nécessité de tels échanges des heures durant et tous savaient que le moment crucial de leur nuit de travail se situait entre 4 et 5 heures du matin quand la fatigue inévitable les forcerait à conclure leurs débats et à extraire de tous ces échanges, les quelques idées nouvelles suffisamment fortes pour réaliser quelques pas de plus en avant dans le cheminement de leur mouvement, de leur évolution.

 Frantz avait demandé à Evelyne de commander des repas froids, des boissons et plusieurs Thermos de café fort. Pierre avait apporté le carton de vin de Saint-Amour. Par contre, Frantz avait jugé inutile de réserver des chambres d'hôtel. En jeunes cadres supérieurs expérimentés rompus aux négociations difficiles, il savait qu'ils allaient devoir utiliser toute la nuit pour aboutir. La climatisation de la salle les aiderait à ne pas se fatiguer prématurément. Tout était en ordre. Frantz sourit. Ils avaient décidé d'utiliser les meilleurs moyens matériels et les méthodes les plus performantes pour réussir. En disposant cette nuit des moyens matériels importants du Parlement européen, leur groupe se préparait à réussir à franchir une fois de plus une étape nouvelle. 

Il était près de deux heures du matin. La pause repas s'imposa. Evelyne alla dans la pièce d'à côté et d'une armoire réfrigérée, elle sortit les plateaux repas. Ils allèrent l'aider. Il s'agissait de plateaux repas " avion " dont la qualité était meilleure et moins chère que ce qu'un traiteur aurait pu leur préparer. Affamés, ils se jetèrent sur leur saumon fumé et leur macédoine de légumes puis sur leur cuisse de volaille. La petite bouteille de vin de Bordeaux trouva preneur après un échange avec la petite bouteille d'eau minérale mais toutes deux furent vite vidées lorsque Pierre ouvrit son carton de bouteilles de Saint-Amour. Le poète qui réclamait tant l'instauration du principe d'Amour tenait ses engagements en satisfaisant leur besoin physiologique de boire, par un vin placé sous la protection justement de Saint-Amour ! Pierre avec une voix quelque peu émue leur rappela que, à quelques jours près, ils fêtaient également le premier anniversaire de leur rencontre chez Amadeus et Regina. Ils perçurent cette émotion comme un message qui leur disait que l'avenir ne leur réservait pas de nombreuses et semblables années mais ce soir, ils voulurent oublier cette perspective. Cette année passée, c'était un bon début ! En attaquant leur mousse au chocolat, l'agitation les reprit. Sandra fut la plus prompte :

 

- Pierre ! je t'en supplie....tu pourras tout faire avec moi : me fouetter sur la croix de Saint-André, me violer, me donner la fessée si ce que je vais dire te déplaît mais pitié ! Sois bref ! Pas de voyage comme d'habitude à travers les âges et l'univers ! En montagne lorsqu'il s'agit de prendre le thé au soleil : d'accord ! Mais pas cette nuit ! 

- Pierre ! Viole la ! Comme cela tu passeras ton temps de parole et cela nous changera ! Depuis combien de temps ne l'a-t-on plus vu baiser une femme parmi nous ? 

Anke regarda ses consœurs pour guetter leur approbation.

- Laurie ! ...Nous n'avons pas vu ton compte-rendu sur vos activités sexuelles à Paris et là-haut, sur la montagne ! 

Sepp se branchait vite sur ce genre de forum. Laurie ne se dérangea nullement pour répliquer. Elle comprit la curiosité de ses amis.

- Mon petit Seppi, tu vas voir que bientôt nous allons avoir un petit groupe de moines qui nous entendra tous à confesse et toi en particulier. Même qu'il te faudra toute la ténacité d'une moniale pour t'enseigner la différence entre le sexe et l'amour et si tu n'as pas retenu la leçon, c'est toi qu'elle fessera cul nu !. Tu sais au moins que nous voulons vivre sous le principe d'Amour ? Tu sais ce que cela veut dire ? Comme déjà entre Pierre et moi, tu te détacheras de toutes ces questions liées à notre corps. Après avoir satisfait tes pulsions et exacerbé tes envies, tu iras vers l'ascèse, la chasteté la plus pure pour accroître encore ton bonheur... Non, ce n'est pas horrible ! Tu seras gagné par la félicité, la félicité céleste ! Ne fais pas la moue, il faudra un jour que l'on s'occupe sérieusement de ton initiation !

- il faut commencer par le mettre sur la croix en X et le chatouiller avec la gégène : lui électriser doucement les particules, c'est bon pour un physicien comme le grand Seppi ! 

Werner ne manquait jamais d'attention pour son ami et le chimiste voulut démontrer ses quelques connaissances même douteuses en physique appliquée. L'heure tardive et la fatigue de la semaine n'incitaient guère aux plaisanteries. Ils firent signe à Pierre de parler.

 - Pourquoi nous ne serons jamais une secte ? C'est très simple ! Si... si. Reprenons nos trois niveaux de travail humain.

- on les connaît, on ne veut plus les entendre ! 

Le cri fut quasi unanime. Cela ne décontenança pas l'orateur.

- Nous avons toujours dit que nous privilégierions l'initiation, le contact direct avec le surnaturel, l'expérience extra sensorielle et ce en parcourant trois voies plus une quatrième qui sert de terrain d'entraînement.

- on les connaît, on ne veut plus les entendre ! 

Le chœur suivait la partition.

- Cette initiation nous permet de découvrir en nous cette source d'amour absolu qui transforme notre regard sur les autres et notre environnement dans un sens bénéfique infini. Ensuite, à travers une expression artistique nous traduisons cet indicible pour utiliser ce savoir dans les règles d'organisation de nos sociétés.

- on les connaît, on ne veut plus les entendre ! 

- Que font les sectes ?

- on ne le sait pas, on veut l'entendre ! 

Pierre découvrit un soupçon de sincérité dans ce cri du cœur.

- Ben ! les sectes font tout sur le premier niveau. Le gourou, le maître, le grand initié...

- on ne le connaît pas, on ne veut pas l'entendre !

- Le gourou a eu peut-être un contact surnaturel mais il va chercher à décrire son expérience non pas en terme hermétique ou artistique mais en langage conventionnel capable d'être compris par tout un chacun. Ce faisant, il dit des choses qui ne peuvent pas correspondre à l'indicible et il va créer un corps de savoir particulier où la vérité de Dieu sera enfermée, une gnose, une connaissance qui contiendra l'ordre du monde selon la volonté divine. Les hommes ne pourront alors que respecter à la lettre ces règles de vie, en obéissant sous le plus ferme principe d'Autorité. Sans l'obéissance à la règle de la gnose, ils ne sont rien, n'ont pas de place dans le groupe social. De la sorte, ce dogme peut rapidement devenir un produit commercialisable tout comme peut l'être un service rendu à la personne. Un peu de patience, un bref rappel historique... Les égyptiens n'ont pas utilisé de gnose. Ils avaient les lois divines et les mathématiques célestes que leurs prêtres gardaient secrètement dans l'obscurité de la partie double de leurs maisons de vie, savoir tiré de l'enseignement originel qui avait pu être sauvé à travers le dernier grand cataclysme et conservé dans le cercle d'or de la plus ancienne double maison de vie située à Dendérah. Ils se servaient de ce savoir pour organiser la société et le pharaon, fils de Dieu, servait d'intermédiaire entre Dieu et l'humanité. Plus tard, une partie de ce savoir secret a été confié à des savants de pays étrangers, aux savants grecs particulièrement. Moïse l'a utilisé pour reformer le peuple élu de Dieu que la civilisation des survivants du dernier grand cataclysme ne représentait déjà plus 1 500 ans avant Jésus-Christ. A la fin de l'empire égyptien, lors de la conquête romaine, plus aucune autorité ne put défendre le cœur du savoir égyptien, pas même l'empereur Auguste lui même initié à ce savoir. Les gnoses se sont répandues, mélangeant les connaissances théosophiques, astrologiques, les cultures assyriennes, hindouistes, chaldéennes, égyptiennes, juives. Les gnoses ont apporté une philosophie orientale dans le monde méditerranéen et chacune s'évertua à décrire à qui mieux mieux la création du monde, le rôle des éons, la filiation entre les dieux et les hommes, entre les dieux et les prophètes, la place de Jésus dans ces puzzles ésotériques. Que ce soit la signature même d'Adam, de Seth ou d'autres, que ce soient des livres de révélation faites par les purs esprits à Judas, Dosithée et à tant d'autres, ces écrits en voulant imposer un savoir sont capables d'empêcher l'être humain d'aller vers son initiation et en cela, ils appauvrissent la spiritualité. Le christianisme qui n'est pas une gnose mais le témoignage de la vie de Jésus, dut réfuter point par point les gnoses de ces sectes. Néanmoins vers 500 après Jésus-Christ, il y avait eu un tel cafouillage dans l'élaboration de la doctrine chrétienne que même Saint Benoît de Nursie, au mont Cassin, dut sauver les manuscrits anciens que les papes détruisaient à Rome dans une folie purificatrice.

- on le connaît, Saint Benoît de Nursie, on ne veut plus l'entendre ! 

Le chœur était toujours à l'écoute de l'orateur... et dans la mesure !

- Quand on lit les Illuminations de Rimbaud...

- on le connaît, Arthur, on ne veut plus l'entendre ! 

- nous ne pouvons pas nous empêcher dans le texte " Mystique " de voir dans cette description du paradis, un travail gnostique et le poète a du se poser la question de savoir si rédiger une telle gnose pouvait être un prolongement de sa poésie. Il ne l'a pas fait... Nous n'irons pas plus loin.

- on le connaît pas, nounironpapluloin, on ne veut pas l'entendre !

- moi je la connais, nounironpapluloin, impossible de la baiser à fond !

- La ferme, Seppi ! Françoise eut tôt fait de ramener au silence l'impudent !

- Je l'ai essayé moi aussi, c'est lui qui sait pas baiser à fond !...même en levrette... et vous savez tous comment j'arrive à cambrer mes reins ! Laurie avait un peu plus de répondant.

- Dans une secte, tout est écrit ou tout sort de la parole du gourou. S'il faut aller sur Sirius, pas de problème, on se donne la mort et on va sur Sirius... si l'on a réussi à franchir le néant, si on n'est pas pris de stupeur devant le puits de lumière... C'est une ineptie totale : le don d'amour reçu lors de l'initiation vous enlève à jamais toute idée de suicide. Mourir pour résister à la violence des autres, pour ne pas abjurer sa foi : oui ! Mis à part la mort naturelle, c'est la seule façon de mourir pour celui qui a reçu le don d'amour car ses raisons de vivre sont les mêmes, parfaitement les mêmes que ses raisons de mourir. Non, ni Laurie ni moi nous vous dirons une description de ce que nous avons vécu après avoir accompagné Maud jusque chez elle, chez nous. Je pourrai dire qu'il y a une différence entre le Verbe qui sort de nôtre âme une fois passé le puits de lumière pour reprendre sa place éternelle et la présence divine qui nous accueille par la suite. Bien entendu, cette expérience humaine a toujours été traduite dans la notion de Trinité. Dieu ne peut être connu de nous autres humains mortels qu'en tant que Trinité parce que ce sont là les trois moments de notre rencontre intime avec lui. Mais il est inutile de continuer. Ce n'est pas la mission que nous recevons en revenant dans notre enveloppe charnelle et il ne faudrait pas croire que cette position découle d'une rencontre inachevée, maladroite qui ne nous aurait pas permis de trouver la bonne adresse, le bon esprit capable de nous instruire ! Nous avons connu notre transfiguration, notre corps céleste dont la lumière divine est indissociable de Dieu et il ne me semble pas imaginable de connaître une expérience plus achevée en tant que mortel. 

 Après ma mort, je retrouverai ce corps céleste en Dieu et j'accéderai à un univers de connaissance dont d'ailleurs je n'aurai plus besoin sinon pour accueillir d'autres défunts. Les esprits qui nous aident sont proches de nous dans notre univers double. Ils sont capables de nous aider mais ne peuvent pas nous révéler le paradis parce que notre condition de mortel ne possède pas les sens pour recevoir ce message et que cela ne répond pas au but de notre vie terrestre : réinventer un lien d'amour entre nous pour nous rapprocher et nous incarner dans notre parcelle divine qui nous ramènera au pays de notre éternité. Nous devons quitter notre corps pour être sensible à cette forme sublime de communication. Plutôt que de transposer en des mots les moindres perceptions que nous avons gardées de ce moment magnifique, nous vous le referons vivre et vous croirez ce que vous voudrez. Si nous avons la même foi, alors nous célébrerons le même rite en mémoire du fils de Dieu qui guide nos âmes et nous permet ces contacts surnaturels, en mémoire du Christ qui est présent en chacun de nous et nous conduira vers le Verbe. Nous ne recevons à travers ces contacts aucune connaissance nouvelle et parfaite sur la marche de l'univers, l'identité de Dieu, l'identité des présences bienfaitrices qui nous guident là-haut, sur notre destinée sur terre. Nous recevons à peine le pouvoir de mieux utiliser nos décorporations pour faire davantage de bien à ceux qui au loin nous appellent mais il n'y a pas là de quoi rédiger une gnose. Par contre, au retour, nous avons reçu l'impérieuse mission d'aller vers les autres pour leur parler de l'indicible, leur décrire notre rêve de Dieu et trouver avec qui le partager pour rendre réelles nos actions dans la foi en Dieu. La gnose décrit un idéal fermé qu'il faut imposer pour rendre intangible. La mission que Laurie et moi avons reçue parle de partage, d'amour toujours recommencé qui ne peut pas être imposé. Les mots que nous employons comme les mots des autres qui ont eu ce contact, ces mots sont à travailler dans un mariage des savoirs humains pour les sortir de leurs contextes culturels, les rapprocher dans un message plus universel, fraternel, absolument humain ! C'est ce qui a été fait et en dernier dans notre civilisation, à Cluny, Cîteaux, Clairvaux. Les mots que j'emploie devant vous sont des mots à la portée plus faible que ceux contenus dans mes poèmes lorsque la voix me les faisait vibrer sur le rythme de l'inspiration mais nous ne pouvons pas organiser une société sur des poèmes... à partir de poèmes : oui ! ...lorsque nous savons y retrouver le souffle extrasensoriel qui nous parle de l'amour absolu de Dieu, qui nous parle de cet absence de l'amour absolu rencontré et comme mis en exil ailleurs par les gens d'ici-bas... Je n'irai pas plus loin.... ( personne ne broncha ). Nous aurons aussi à réfuter les gnoses et à combattre les sectes en utilisant notre propre savoir sur la production du sacré mais nous devrons d'abord aller jusqu'au bout de notre chemin, vaincre les obstacles dont nous venons de parler cette nuit... C'est à Dan de prendre la parole, c'est au soldat de ranger son sabre à nouveau sous la garde du sacré et non plus au service de rois ou d'états qui ne tiennent pas à placer l'être humain au cœur de l'organisation sociale en lieu et place de leurs intérêts, de cette sacrée propriété fondement de la richesse des puissants de ce monde et qui jamais n'arrive à se répartir pour le mieux être de tous.

- Pierre ne veut pas aller plus loin ce soir dans son propos. Vous devez cependant savoir qu'avec lui, nous allons un jour refaire le chemin d'Éleusis à Dendérah. C'est le chemin de l'initiation que nos ancêtres ont tracé pour les meilleurs d'entre eux. C'est celui de Socrate, Thalès, Pythagore et de tant d'autres. C'est celui des illuminés d'Asie, d'Afrique et du Moyen-Orient qui vinrent au bord du fleuve sacré, au bord de ce fleuve qui garde le tracé que le dernier grand cataclysme lui a donné et sa force originelle pour traverser depuis les déserts du Soudan et d'Égypte. C'est le dernier chemin connu et dont nous a parlé Platon. Ce chemin oublié parce qu'interdit, nous le parcourrons au milieu de vous. Pierre le connaît et si j'essaie de le deviner cette nuit, mon rêve n'a pas la force d'un rêve de poète et je ne peux pas vous en parler davantage. Nous suivrons l'étoile de la Mérica, elle nous ramènera parmi les sables sous lesquels reste enfouie la double maison de vie du cercle d'or. Nous ne sommes pas fous, ignorants ou prétentieux. Le chemin spirituel que nous suivons se précise jour après jour. Ne retenez qu'une chose : nous allons célébrer à nouveau les mystères d'Éleusis. Cette célébration ne contredit pas une pratique chrétienne, judaïque, musulmane, bouddhiste ou autre encore. Il s'agit de célébrer les forces spirituelles et de les confronter aux limites humaines de nos esprits pour créer les conditions de notre alliance avec la présence divine qui vit en nous. Ne retenez qu'un itinéraire.... d'Éleusis à Dendérah et souvenez-vous de ces savants grecs qui, non satisfaits de célébrer les mystères à Éleusis, partirent vingt ans et plus, poursuivre leur formation dans les temples d'Égypte pour enfin oser se présenter à Dendérah et postuler à la plus haute initiation. Je soutiens Pierre dans cette démarche. Nous n'allons pas inventer une nouvelle manière d'organiser ces différents niveaux de rencontres humaines avec les mystères et la présence divine. Il s'agit de réinstaurer une continuité. La transfiguration que j'ai connue, comme celle de Pierre, celle de notre couple, je veux la partager parmi vous dans un rite communautaire. Ce travail sur le deuxième niveau, ce rite a vécu pendant des milliers d'années. Notre travail sur le premier niveau est quasiment achevé, il ne reste qu'à franchir l'étape de la mort charnelle. Cette nuit, nous travaillons toutes et tous à définir nos règles de vie dans notre organisation sociale. Dans ce matin qui va suivre, tout ne sera pas achevé. Notre évolution se poursuivra et tant mieux. Ainsi chaque nouveau membre pourra s'intégrer le moment venu dans notre mouvement et lorsque tous, nous aurons quitté cette terre, d'autres continueront l'évolution, celles d'être humains en quête de leur devenir après cette vie terrestre. Comme Pierre, je me tourne vers Dan. Ce chemin d'Éleusis est interdit depuis 300 environ après J.-C. Le chemin d'Éleusis à Dendérah est encore bien plus interdit et ce, par les grands prêtres de Dendérah eux-mêmes. C'est normal et, cette nuit, je pense savoir pourquoi. Mais la trace de ce chemin ne doit pas disparaître. Des chevaliers doivent garder le temple. La lumière ne doit pas s'éteindre sous les coups des ignorants et des adversaires de notre rencontre sacrée.

 

Le groupe admit qu'en suivant la voie de la conciliation des contraires et en refusant celle de la purification, leur mouvement écartait l'instauration d'un pouvoir autocratique et d'un dogme que les membres n'auraient pas le droit de discuter. Eux poursuivraient un cheminement spirituel et l'initiation qu'ils allaient rencontrer ne serait pas le résultat d'effets spéciaux ou de quelques tours de magie, le tout accompagné de pressions psychologiques diverses. Pierre avait finalement peu parlé. Laurie avait été bien plus précise et Werner décida qu'il était temps d'arriver à l'étape suivante dans leur processus de décision.

 

[1]FLIR (Forward Looking Infra-Red) : capteur infrarouge pointé vers l'avant, permettant de voir les objets selon leur température.

[2] comme la puce Smart ou la puce intelligente Petrie

[3] siège de la NSA, dans le Maryland, près de Washington.

 

      

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