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La réunion de Strasbourg (5 et fin)

 

suite de la réunion de travail du groupe au Parlement européen de Strasbourg

 

V LES DÉCISIONS ADOPTÉES

 LA MUTUELLE

Doter leur mouvement de cette mutuelle pour piloter les échanges, garantir la répartition dans le temps des productions et des gains de productivité, assurer l'interface financière avec l'économie traditionnelle, fut une décision empreinte d'évidence tout comme la désignation de son siège à Bâle, résidence de Barbara et Werner. Barbara proposa de louer un ensemble de bureaux appartenant à sa compagnie d'assurance et disponible actuellement. Barbara suggéra de contacter quelques jeunes actuaires de sa compagnie d'assurances pour les sensibiliser au but de leur entreprise et les inviter à réfléchir sur la répartition idéale des risques parmi leurs futurs adhérents. Elle inviterait ces jeunes hommes à une soirée au club de Weinheim près de Francfort et si toutes les femmes ici présentes voulaient l'aider à satisfaire un premier niveau de besoin chez ces jeunes cadres dynamiques, la suite pouvait se présenter favorablement... eh ! il fallait bien respecter leur processus classique d'adhésion : d'abord une mise en confiance la plus totale puis seulement après le boulot ! D'abord une initiation puis après une évolution ! Si ces jeunes actuaires étaient capables de faire l’amour en groupe et de partager le plaisir amoureux et sexuel, ils satisferaient de suite la condition d’entrée dans leur mouvement. Autant ne pas perdre de temps au départ !

 L'assistance marqua sa satisfaction devant le travail réalisé par Barbara. Elle indiqua qu'elle avait été aidée par quelques jeunes actuaires et ingénieurs financiers du siège social de sa compagnie qu'elle avait amadoués en leur avouant que son bronzage parfait était intégral et qu'elle aimait faire du naturisme sauvage. Ceux-ci, une fois perdue leur habitude à rougir de confusion face à une femme inconnue que leurs équations et formules mathématiques n’arrivaient à solutionner, avaient découvert le travail de Sepp et de son équipe sur l'Internet et le suivaient quotidiennement. Ils étaient prêts à s'investir dans un projet innovateur qui pouvait suppléer aux carences et lourdeurs du système financier actuel. Les révélations sur le rôle des banques et assurances suisses dans le soutien à Hitler et le recyclage des pillages nazis avaient ébranlé leurs motivations professionnelles et les avaient préparés à étudier l'idée d'une autre organisation plus humaine. Barbara avoua qu'elle avait pris la liberté de leur parler de l'entreprise sans l'autorisation du groupe. Elle était sûre d'elle. Elle leur avait déjà communiqué une parcelle de sa foi. Elle était prête pour les inviter à Weinheim ou dans leur club non encore aménagé proche de Baden-Baden. Le groupe lui fut signe de la tête que cette invitation était acceptée. En quelques minutes, le projet de la banque-assurance passa du stade de simple document à celui d'un groupe constitué d'experts volontaires. Elle assura Sepp que ces jeunes collègues de travail allaient être ravis de plancher maintenant sur un système de paiement en ligne de dimension européenne pour lequel l'ingénieur allait leur donner accès dès demain. Était-elle capable dans quelques temps de diriger une telle mutuelle ? Pierre coupa court à l'interrogation commune. Chaque membre pouvait acquérir cette compétence avec l'aide du groupe et des moyens matériels de leur entreprise. Il n'y avait pas d'obstacle pour faire échouer Barbara si elle voulait s'investir dans cette mutuelle. Leur mouvement n’allait pas monter un système de pouvoir qui allait créer un parcours sélectif pour dégager une élite experte mais soumise qui recevrait ensuite le statut de dirigeant dans ce système de pouvoir. Barbara n’avait pas à franchir des examens intellectuels pour diriger et légitimer un pouvoir de direction. Elle ne prendrait aucun pouvoir, elle allait assurer la responsabilité de répondre de l’activité de la bancassurance face à leur mouvement. Elle et son groupe de jeunes actuaires seraient parmi les premiers à se voir proposer un contrat de travail mais ils prirent de suite la mesure d'un délai : d'ici un an, au printemps prochain lorsque toutes les études préparatoires seraient achevées. Barbara le voulait et tous en prirent acte. Sepp demanda à ce que l'on recrute alors d'autres informaticiens et que l'on achète un matériel plus puissant. Ces points furent notés, Frantz en reparlerait avec Klaus qui ferait l'investissement. Werner demanda à Pierre de réfléchir au contrat de travail que l'entreprise allait proposer à tous, les membres fondateurs y compris. Sur les feuilles du paper-board, les initiatives et leurs solutions défilaient et les murs en étaient tout recouverts. L'efficacité du travail de leur groupe était encore plus manifeste cette nuit que lors de leur premier week-end à Baden-Baden. Evelyne, dans ses traductions, avait du mal à suivre le rythme imposé par les échanges. 

LE FONCTIONNEMENT DE LA MUTUELLE

 

Barbara prit l'exemple d'un incendie : au niveau du travail de prévention, mis à part les travaux de sécurisation d'installations non conformes mais il devait y en avoir très peu, l'essentiel de l'activité reposerait sur la recherche de solution en cas de sinistre. Grâce au réseau informatique, ils devraient mettre en relation au niveau local des adhérents pour régler les questions d'hébergement, de prêt de meubles, de voiture de manière à ce que les sinistrés soient le moins pénalisés. Le service rendu dès l'acceptation de la promesse serait rémunéré par des unités de compte du S.E.L. Une organisation locale pouvait faire en sorte que la balance comptable entre les membres soient nulle, c'est à dire que les échanges s'équilibrent tous, que le S.E.L. n'ait pas besoin de mettre en circulation des unités de compte pour l'un ou l'autre membre. Lors d'un sinistre, les membres sinistrés avaient l'assurance de pouvoir être hébergés gratuitement par d'autres membres puis ils verraient des membres de l'entreprise venir reconstruire leur maison. Ces ouvriers seraient payés directement par la mutuelle ainsi que les matériaux et au tarif versé aux autres membres qui auraient réalisés qui les briques, la maçonnerie, les tuiles, la charpente, les planches etc... Dans ce cas de solidarité, aucune marge bénéficiaire ne serait prélevée tout au long de la chaîne économique, seule la valeur ajoutée serait notée, le profit final consistant à ne pas appauvrir injustement les réserves de la mutuelle et les profits intermédiaires étant réalisés par les sinistrés et les membres qui auront été payés pour reconstruire la maison avec des normes anti-incendie plus drastiques. 

 La valeur ajoutée serait exprimée en monnaie étatique pour pouvoir dialoguer avec l'état et elle serait aussi exprimée :

-        en possibilité de continuer à vivre dans ce système non aliénant 

-        et en possibilité de temps pour un cheminement spirituel.

 La valeur ajoutée se calculerait en possibilité maintenue de vivre comme avant dans le mouvement sans devoir en sortir pour gagner de l'argent dans le système économique classique. L'autre base fondamentale de la valeur ajoutée serait de donner une compétence nouvelle à chaque membre de manière à ce qu'il puisse évoluer dans une organisation de la gestion des compétences et prendre des responsabilités supérieures génératrices de productivité et donc de gains meilleurs, donc de possibilités d'acquisition de biens matériels supplémentaires. Barbara indiqua que cet objectif allait atténuer les conséquences fâcheuses de la spécialisation du travail et conforter la tendance actuelle qui voit se répandre le désir de faire soi-même la plupart des travaux de bricolage ou d'entretien de la maison ( sans que la qualité du travail soit malheureusement au rendez-vous, leur mouvement garantirait l’obtention de cette qualité qui fait défaut actuellement ). Comme ce poste budgétaire occupe la moitié des revenus des ménages, l'activité de leur entreprise serait focalisée dans un premier temps dans ce domaine. L'objectif de l'entreprise tenait dans la mise en oeuvre d'une organisation de bâtisseurs qui après avoir bâti le club près de Baden-Baden, allait poursuivre son activité en construisant des maisons pour les membres de l'entreprise sur la base de l'exemple des maisons templières installées jadis à travers toute l'Europe. De la lutte contre l'incendie, leur entreprise n'allait pas construire des sociétés industrielles de taille mondiale mais elle construirait des réseaux d'échanges mondiaux fondés sur des maisons communes dans lesquelles l'éducation, la formation à un élargissement horizontal des compétences et le développement personnel feraient reculer la violence, croître la confiance et l'amour dans le travail sur les trois niveaux fait en commun grâce aux réseaux informatiques. Laurie susurra à l'oreille de Pierre qu'il devait se débrouiller pour mettre au programme de ces bâtisseurs la reconstruction selon les plans originaux de Cluny, de Cîteaux et de Clairvaux... et probablement d’Orval et d’autres ruines. Pierre lui sourit pour lui avouer qu'il venait d'y penser lui aussi. Barbara conclut que l'exemple des risques incendie était transposable pour tous les autres biens et valeurs assurés traditionnellement

 

A partir de gains réalisés sur le terrain de la prévention et lors de la gestion des sinistres, la mutuelle serait chargée de gérer l'accumulation du capital technique et matériel ainsi que la valorisation des échanges immatériels. L'objectif étant de pouvoir dresser un bilan et une comptabilisation des valeurs ajoutées dans un produit intérieur brut. Gérard et Frantz indiquèrent que cette comptabilisation additionnerait toutes les valeurs positives et bénéfiques et soustrairait les valeurs néfastes à la qualité de vie : les pollutions, risques de maladie, d'accident, menaces sur l'environnement. Ceci afin d'instaurer un indicateur fiable d'un réel progrès en qualité de vie. Le travail des chevaliers est alors d'imposer d'une manière ou d'une autre cette organisation de la production, répartition et consommation de richesses aux administrations étatiques, notamment fiscales.

 

LES SERVICES D'ÉCHANGES LOCAUX

 LES DOMAINES D'INTERVENTION

 

Frantz, à travers son exemple de l'éducation et de sa référence aux indigènes des îles Tobriands,  venait de dresser les perspectives des relations humaines qui n'étaient pas concernées par un échange évalué par une unité monétaire. La production de biens et services économiques résultant du travail et de la transformation de la nature devait quant à elle faire l'objet d'un échange fondé sur une unité de mesure. Mais Frantz présenta un nouveau classement de ces biens et services. Il estima que l'état actuel des sciences et des technologies permet de distinguer les biens et services de consommation courante pour manger, boire, se vêtir et avoir de quoi se loger, des autres biens et services correspondants davantage à des besoins d'appartenance, d'estime ou d'accomplissement de soi. Frantz alluma le rétroprojecteur et présenta le schéma familier pour le groupe de la pyramide des besoins individuels de Maslow. Pour ces besoins sociaux ou personnels, Frantz assura que les réponses, les satisfactions procurées par les activités d'éducation allaient déjà bien les combler. Une gestion des compétences à travers l'évolution sur une échelle de niveaux de responsabilités est de même de nature à répondre positivement à ces besoins sociaux. 

Pour Frantz, le développement qualitatif des rapports sociaux dans leur mouvement, était de nature à faire diminuer le besoin d'acquérir des biens matériels de substitution pour satisfaire ses besoins sociaux. Exemple : le besoin d'acquérir une voiture sportive ou de haut de gamme pour montrer que l'on est quelqu'un qui réussit dans la vie, qui a donc une " bonne " place dans la société et que donc l'on a réussi à satisfaire ses besoins d'appartenance et d'estime. Frantz arrêta là ses exemples. Il n'était pas par contre question de minimiser ces besoins matériels en obligeant les gens à porter par exemple les mêmes vêtements que ceux du groupe, à abandonner son désir de singulariser et de se valoriser à titre personnel en vivant la même règle de pauvreté et d'humilité. Non, il était seulement question d'assurer une production matérielle destinée à la satisfaction minimale des besoins sociaux de manière à respecter la dignité et le libre choix de chacun, chacun pouvant chercher un degré de satisfaction dans un domaine différemment des autres. Frantz relia ces besoins matériels fondamentaux au fameux mot de Keynes qui en 1930 déclara qu'en l'an 2000, 3 à 4 heures de travail par jour et une quinzaine d'heures par semaine suffirait pour obtenir les revenus nécessaires à la satisfaction de ces besoins fondamentaux. Chercher à en remontrer à ses voisins sur la richesse de son patrimoine étant bien entendu hors de propos dans leur entreprise. Frantz expliqua que leur entreprise n'avait pas pour objectif premier de produire des biens matériels pour satisfaire les besoins sociaux mais bien pour satisfaire les besoins physiologiques et les besoins de sécurité de tous les membres sans exception. Les membres qui le souhaiteraient iraient acheter ces biens sociaux de singularisation, dans le système économique classique. Dans leur mouvement la satisfaction des besoins sociaux se produira par la prise de responsabilités, par la prise d’initiatives et de créativité pour développer des rencontres, des contrats interpersonnels et familiers, des contrats de groupe. L’enrichissement personnel et social sera acquis à travers la production et la répartition de droits extra-patrimoniaux relatifs à des biens ou des services qui n’ont pas de prix, ne sont pas évaluables en monnaie étatique. Seule l’organisation sociale en réseau permet cette dynamique de groupes restreints puis de groupes sociaux élargis à l’ensemble du village planétaire. Cette dynamique est le moteur du développement durable de l’humanité. A l’inverse, nos systèmes de pouvoirs en figeant un modèle de fonctionnement comportant de nombreuses utopies pour atteindre un niveau de crédibilité démocratiquement acceptable par une majorité, nous assignent à résidence et limitent la satisfaction de nos besoins sociaux à des comportements de consommateurs servant la maximisation des profits de certains puis à terme, en principe, une croissance économique. Prendre des responsabilités dans nos systèmes de pouvoirs va de paire avec une allégeance plus forte aux dirigeants de ces systèmes. Cette prise de conscience actuellement génère une vague sans précédente de démotivation y compris des cadres et des membres de direction générale dans nos organisations aussi bien privées que publiques car tous comprennent que les dirigeants de nos systèmes économiques peuvent à loisir maximiser leurs profits particuliers sans conduire le système à plus de croissance susceptible d’être répartie entre tous.

Dès ce soir, leur groupe pouvait se fixer deux buts :

 

Créer, racheter, convertir des entreprises à leur logique économique sera un objectif majeur dans les prochaines années. Le but sera de monter des filières de production complémentaires dont les échanges arriveront à se compenser. Frantz assura que l'entreprise de Klaus et d'autres appartenant au groupe des anciens constitueront le point de départ. Lui et Arnim se chargeraient de préparer ces décideurs industriels à modifier leurs organisations pour les relier d'ici un an à leur mutuelle de Bâle.

 Frantz appuya son propos par deux exemples pratiques : pour satisfaire les besoins alimentaires des membres, une production agricole et maraîchère, de préférence biologique était à organiser à partir de membres agriculteurs ou jardiniers ou de personnes sans travail qui souhaiteraient s'y investir. Mais Frantz pensait surtout à tous les travaux de la maison, secteur d'activité à plus forte valeur ajoutée et dont l'organisation dans leur entreprise pouvait apporter de plus grandes économies aux membres. Il y avait dans ce domaine un marché considérable sur lequel leur mouvement pouvait peser rapidement de tout son poids. Frantz cita quelques chiffres que Gérard lui avait communiqués. En France, une étude de l'INSEE[1] après le recensement de 1982, montre que deux-tiers des logements ne sont pas conformes aux normes de qualité de 1982, souvent pour des questions de superficie trop petite vu le nombre d'occupants, d'isolation, d'absences de salle de bain aux normes. Cette étude montre que pourtant les français dépensent la moitié de leur revenu disponible dans leur patrimoine immobilier. Dépenser tant pour une si piètre qualité indique que tout est à faire dans ce domaine. Ce problème après 1982 n'a fait que s'aggraver à travers les populations de sans-logis et la dégradation de certaines banlieues. Bien entendu le problème de l'habitat urbain et de ses contraintes sur le logement explique grandement cette situation. Raison de plus, d'après Frantz, pour s'y attaquer ! En premier lieu, sur le plan des idées, leur entreprise devait détruire une fois pour toute le vieux mythe de la société industrielle qui dans sa prétention naïve avait considéré que bâtir des cités-dortoirs allait être sans conséquences sociales car leurs habitants passeraient la plus grande partie de leur temps à l'usine ou dans les bureaux exceptés les enfants qui eux seraient à l'école. Rien d'autre n'avait été prévu dans ces banlieues qui constituent aujourd'hui la marque la plus terrible de la faillite de la prétention industrielle. Il conseilla au groupe de préparer le recrutement d'ouvriers qualifiés dans le bâtiment en retraite ou en situation précaire chez des employeurs peu fiables, le recrutement d'artisans en difficulté économique pour monter des formations au bricolage, à la construction et à l'entretien des maisons, à la construction de maisons communes faites pour la vie en communauté, les repas, les loisirs, l'apprentissage de sa sexualité, de la relation amoureuse, de savoir-faire techniques pour la satisfaction des besoins individuels physiologiques, de sécurité et de réalisation de soi. Leur entreprise organisera la gestion en coopérative du matériel technique et les membres de l'entreprise pourraient ainsi à moindre coût entretenir ou améliorer leur logement. Aider les jeunes à construire leur maison ou à reprendre de vieilles bâtisses sera également au programme. L’outil à la base de la création de ces entreprises reste la tontine.

 

 LA LOGISTIQUE

 Le groupe adopta les objectifs définis par Frantz. Werner avait fait préciser que leur système de production utiliserait bien toutes les nouvelles technologies et les nouvelles organisations les plus productives. Il n'était pas question de se priver de l'intelligence mise dans les machines et les procédés mais il s'agissait maintenant de mettre cette intelligence face à de nouvelles priorités plus sociales et humaines. Gérard le reprit : parmi ces nouvelles technologies, leur entreprise allait en développer une à partir des ressources informatiques : la prévision de ce qu'il faudrait produire en fonction des besoins des membres. Bon nombre de produits et services peuvent être servis moyennant un délai de commande de trois jours à une semaine. Si chaque client fait l'effort de prévoir ses besoins quelques jours à l'avance, la production peut être optimisée à moindre coût. 

Les sociétés commerciales font un grand nombre d'efforts pour mieux connaître leurs clients mais se heurtent au fait que la connaissance de la consommation à court terme d'un produit n'est jamais très précise et demande une solide logistique informatisée. Leur entreprise pouvait faire l'économie de cette logistique en responsabilisant davantage ses membres. Saisir sur le réseau ses courses pour la fin de semaine permet une production et une distribution à domicile ou dans des centres de proximité, sans gaspillage et ceci est parfaitement possible pour les biens de consommation les plus courants ainsi que pour ceux dont l'achat est moins fréquent : électroménager, automobile, équipements de la maison, etc... A partir de cette connaissance des besoins internes, les entreprises de leur mouvement pourront aussi produire plus profitablement pour le circuit économique externe et par là, faire rentrer des monnaies étatiques dans la trésorerie de l'entreprise. Le bénéfice servira donc à assurer l'ouverture de l'entreprise sur le monde. En cas de difficulté, l'entreprise se limiterait à l'auto suffisance. 

 

Chaque membre en participant au bénéfice de son équipe de production s'assurerait ainsi des possibilités d'ouverture sur le monde pour s'offrir d'autres biens matériels non produits par l'entreprise ou pour quitter le cas échéant l'entreprise s'il n'a plus besoin d'aide et s'il préfère retrouver une vie plus individualiste ou capitaliste. Le profit ne serait plus évalué uniquement en solde financier, il pourrait se dégager d'économie, de non-gaspillage, de suppression de dysfonctionnements, de risques évités, de tranquillité assurée. Le calcul du produit intérieur brut de l'entreprise sera communiqué sur l'Internet et envoyé aux institutions étatiques pour prouver la bonne foi de leur mouvement. Un solde entre le nouveau système et l'ancien pourra être calculé pour démontrer l'utilité de leur entreprise et la nécessité de l'affranchir des règles fiscales étatiques puisque le mieux être social sera davantage assuré par le mouvement que par l'état. Le groupe entérina ce mode de fonctionnement.

 

LA GESTION DES ACHATS ET LA NOTION DE PROPRIÉTÉ

 

Sandra s'immisça dans la discussion. Elle rappela que dans son agence immobilière, elle avait connu bon nombre de personnes devenues subitement chômeurs et qui ne pouvaient plus payer leurs loyers ou qui devaient vendre leur maison parce qu'elles ne pouvaient plus rembourser leurs emprunts. Venir les aider était certes possible mais aujourd'hui, tout est la propriété de quelqu'un. Comment allaient-ils faire ? Voler la propriété d'autrui pour installer les membres de leur entreprise ?...En fonction du principe bien connu que la propriété est le vol, qu'il est donc normal pour un révolutionnaire de prendre ces propriétés pour les redistribuer ou les organiser au profit de la collectivité ? Même rien qu'une parcelle de terrain pour construire une maison commune allait leur coûter de l'argent.... de l'argent du système financier actuel ! Sandra conclut qu'ils ne pouvaient pas de suite fonder leur entreprise sur d'autres unités d'échanges comme le faisaient les SEL. A qui prendraient-ils l'argent nécessaire pour démarrer leur entreprise ? Mise à part l'opportunité offerte par Arnim, d'ailleurs trop limitée pour satisfaire les besoins de plusieurs centaines de membres, iraient-ils jusqu'à dévaliser des banques ? Faire du terrorisme révolutionnaire à la Robin des bois ?... En utilisant les Huey de Dan ? En dérobant du matériel comme Dan l'avait fait pour aller à Chamonix ? Sandra reconnut certes que loger des centaines de gens en maisons communes ne coûtait pas cher. Elle prit l'exemple de la Chine communiste où il n'y avait pas d'hôtel mais pour les gens de passage, de grands dortoirs de plus d'une centaine de lits dans les quartiers des hommes comme dans celui des femmes. Sandra ne voulut pas poursuivre davantage son intervention. Pour elle, la détermination du coeur de cible de la clientèle n'était pas claire. Sans dire nettement qui ils voulaient prendre comme membres, leur entreprise ne pouvait avancer.

Dominique intervint pour recentrer la discussion : le fondement de leur entreprise était une démarche de conciliation....et non pas de purification. Qui allaient-ils concilier ? Des riches et des moins riches, des gens instruits et des illettrés dont le nombre ne cessait d'augmenter, des malades et des sportifs accomplis, des personnes de cultures et de religion différentes, des jeunes et des vieux, des hommes et des femmes, des personnes entreprenantes et des personnes désireuses de travailler pour la réussite d'une entreprise, des personnes soucieuses de rester dans une vie familiale ou de couple et d'autres désireuses de s'épanouir seule ou en couple dans une communauté. Pour Dominique, l'avenir était tout tracé et rempli de promesses de réussite à la seule condition qu'ils réussissent ces conciliations, qu'ils s'enrichissent de leurs différences ! Concilier les êtres humains entre eux, avec leur environnement, leurs rêves et leur espoir : oui ! Concilier des théories, des idéologies : non sauf à prendre le meilleur de chacune d'elles pour, dans leur mariage avec les rêves et l'espoir, fonder de nouvelles valeurs culturelles ! 

Sandra ne connaissait-elle pas un nombre important de fermes, de maisons de village sans repreneurs ? Les maisons communes comme autrefois celles des templiers allaient s'établir à la campagne et seraient reliées par Internet. Ce serait un retour au monachisme justifié par la fuite devant les pollutions des villes sinon par des considérations plus spirituelles. D’ailleurs, en France, la notion de régions devenues des refuges pour cadres, est connue et a fait l’objet de quelques articles de presse. La connexion des campagnes avec les villes grâce au TGV explique en grande partie cette évolution de la société. Tous travailleront sur les mêmes bases de données, les mêmes logiciels de construction ou d'aménagements de bâtiments, les mêmes logiciels d'évaluation de temps de travail, de rémunération. Les membres commenceraient par les activités des deux premiers niveaux puis se décideraient à s'investir davantage dans l'entreprise. Cela prendra du temps et chacun donnera de son temps, son temps qui est sa vie ! Chacun pourrait connaître le nombre d'unités de crédits disponibles pour son interlocuteur et proportionnel à son implication dans le mouvement. Tout était possible et en souriant, elle se tourna vers Sepp : il fallait renforcer l'équipe d'informaticiens que Sepp dirigeait... Au départ, c'était à eux de travailler d'arrache-pied ! Werner approuva et se tournant vers son ami, il lui demanda de développer sur l'intranet de leur communauté un workflow de production... mais sans tomber dans le piège d'en faire un " Big Brother " ! Sepp accepta avec le sourire cette remarque mais il tint de suite à se réserver le droit de s'installer dans cette maison forte templière, à côté d'un gué sur l'Ardèche, au fond des gorges. Il restaurerait les murs et le toit de la bâtisse en bon bâtisseur avec ou sans un S.E.L., y poserait ses antennes satellites, ferait de l'électricité avec l'énergie hydraulique et solaire pour alimenter ses ordinateurs et pourrait y vivre nu comme les touristes du camp naturiste juste de l'autre côté du gué ! Werner, Barbara et Sandra sourirent en se remémorant les bons moments passés là-bas. Les autres comprirent que ces deux couples n'avaient cessé d'écumer tous les camps naturistes du sud de la France comme ceux d'Europe.

 

Qui payerait les micro ordinateurs ? Gérard vint plus sérieusement à la rescousse de sa femme : le matériel serait loué et installé dans les maisons communes, c'est à dire dans un premier temps chez des membres qui accepteraient de laisser une pièce de leur domicile à disposition des autres membres locaux moyennant une rémunération dans leur S.E.L. Pour le professeur de gestion, l'investissement en matériel n'était pas rédhibitoire, le plus important était de former les gens et de les rendre disponible, de leur donner du temps, de les libérer des rythmes époustouflants de leur travail actuel. Gérard, soutenu par Frantz et Werner, proposa que l'achat en monnaies étatiques du matériel informatique s'amortisse sur 2 ans, comme dans les entreprises allemandes, dans les entreprises ou services de leur mouvement qui avaient un impérieux besoin de ce matériel dernier cri des technologies, comme par exemple les équipes de Sepp ou de Barbara. Ensuite, la valeur comptable de ce matériel devenue nulle après deux ans, ce matériel sera cédé aux centres de formations, aux maisons communes puis deux ans plus tard, aux membres eux-mêmes pour leurs besoins privatifs. Tous les cinq ans au plus, l'ensemble du parc de matériel serait ainsi remplacé. Ce délai n'a rien de choquant lorsque l'on se rapporte au cas de la France où les règles fiscales imposent un amortissement d'office sur la base de 5 années, ceci pour minimiser les amortissements annuels et maximiser les profits imposables et donc le système étatique de redistribution des richesses. Gérard insista sur le fait qu'ils ne devaient lancer leur entreprise de production qu'après avoir identifié un groupe de volontaires et que ce groupe ait déjà accepté d'adhérer à la mutuelle. Proposer une couverture des sinistres plus avantageuse que celle des mutuelles ou des compagnies d'assurances n'était pas bien difficile à réaliser surtout si tous s'engageaient à réduire leurs niveaux de risques. Avec les premiers bénéfices de cette mutuelle, leur entreprise pourrait investir dans des moyens de production de biens et de services. L'enchaînement des opérations sembla logique. 

 

Gérard s’engagea à ouvrir dès demain un projet dans son lycée pour munir les élèves gratuitement d’un ordinateur. Son lycée était un lycée pilote sur le plan de la mise en place des NTIC. Il disposait d’un intranet et d’un site web mais pas encore d’un extranet qui aurait permis aux élèves de travailler chez eux ou en dehors de leur classes sur les questions abordées en cours. La direction de son lycée n’était pas prête à réclamer un extranet car cette possibilité allait accentuer les inégalités entre les familles et creuser la fracture sociale. Sauf si chaque élève pouvait se voir prêter un micro ordinateur durant ses études au lycée. Comme la région n'avait pas de budget, la direction du lycée se gardait bien d'intervenir, préférant justifier sa passivité derrière le souci de ne pas creuser des inégalités supplémentaires et la fracture numérique. Gérard et Pierre se mirent d’accord pour monter un projet afin de transformer dans un premier temps la taxe d’apprentissage et faire en sorte que les entreprises utilisant l’informatique paient en nature, avec des micro ordinateurs, cette taxe d’apprentissage. Pour garantir ensuite l’obtention de micros assez récents, il s’agissait de négocier avec le Ministère des Impôts un amortissement sur deux ans de ce matériel informatique pour les entreprises participant au projet. Une fois cette rotation de matériel enclenchée, les micros de 4 à 5 ans d’âge que le lycée rendrait, pouvaient aller équiper des établissement scolaires dans des pays en développement. Certains professeurs et groupes d’élèves ou d’anciens élèves gèreraient alors une organisation non gouvernementale de développement économique et social dans le cadre d’un développement durable. Gérard décida de constituer des groupes d’élèves dans ses classes sur ce projet et de contacter rapidement les décideurs politiques économiques et sociaux de sa région, en prévenant simplement sa hiérarchie mais en se passant d'une quelconque autorisation administrative.

 

Quant à la question primordiale de la composition des membres de leur entreprise, Gérard convint qu'au départ, ils devaient faire attention pour équilibrer cette composition en prenant en compte les critères sociaux démographiques et les tables statistiques appliquées à ces populations par les assureurs. En utilisant la méthode des quotas pour construire en fait leur échantillon de départ, ils garderaient la maîtrise des résultats. Par des actions de communication interne et externe, il ne sembla pas difficile à Gérard d'expliquer à leurs membres et au public la nécessité de cette sélection. Les activités du club seraient ouvertes à tous ainsi que les échanges dans les SEL, par contre le statut d'associé dans leur entreprise de production de biens et services ne serait attribué qu'en fonction des règles d'équilibre du groupe car les associés travailleraient à temps plein ou à temps partiel pour l'entreprise et tous leurs revenus directs et indirects seraient fournis par l'entreprise sans que celle-ci ne s'appauvrisse. Gérard expliqua que cette difficulté pouvait être surmontée si les candidats au statut d'associé apprenaient à se regrouper en sous-groupe respectant les quotas et ce, en dialoguant sur l'Internet. Une fois un sous-groupe de candidats constitués, ceux-ci, en bloc, pourraient venir accroître le nombre des adhérents : la répartition des risques et donc les chances de réussite n'ayant pas varié ou étant momentanément passé d'un niveau de risque à un autre, d'un sigma à un autre sigma...

Le groupe adopta ce processus d'organisation. Dans un premier temps, auprès de la mutuelle, les adhérents réaliseraient des gains de productivité financiers qui les enrichiraient personnellement. La mutuelle grâce aux versements des adhérents se constituerait les réserves financières pour assurer les investissements nécessaires au démarrage des SEL et à l'équipement informatique et aux lancements des intranets. Ensuite, une fois la pompe amorcée, les gains de productivité seraient redistribués dans une gestion participative et de démocratie directe. Sandra tint à faire une précision. Il était hors de question de recommencer l'exemple de ces groupements de particuliers qui s'entraidèrent pour construire à chacun sa maison et une fois qu'un certain nombre furent construites, les derniers ne trouvèrent plus personne pour les aider. La garantie de la mutuelle devait aller jusqu'à une gestion des contrats et la mise en place de sanctions judiciaires appliquées par les chevaliers. Laurie tempéra les remarques de Sandra. Tout nouvel adhérent devait commencer son cheminement personnel en suivant les activités de l'école d'amour. Comme cela avait été le cas pour leur groupe, c'est nu et en partageant leur intimité sexuelle voire amoureuse que les nouveaux adhérents apprendraient à se présenter et à partager. Cette condition pouvait changer les choses. Cette condition avait été remplie sous une certaine forme dans le mouvement Mormons, une des colonies les plus dynamiques et donc une des plus riches de la côte est de l’Amérique du Nord au point qu’elle suscita jalousie et persécution de la part des puritains. La responsable de leur école d’amour ne manqua pas ce devoir de mémoire !

 

LA GESTION DES RÉMUNÉRATIONS

 

Le plan économique devenait plus clair mais pour achever ce thème, il restait une question en suspens : la rémunération des adhérents, leur statut par rapport aux simples membres utilisateurs des activités de l'entreprise et qui pouvaient payer en monnaies étatiques s'ils n'avaient pas à échanger une partie de leur temps de travail. Frantz demanda à Pierre d'intervenir car après tout c'était aussi son domaine de compétence professionnel et le poète avait du une fois tout de même se poser ce genre de question entre deux rêveries. Pierre relut les notes accrochées aux murs. La différence entre les simples membres et les adhérents proviendrait du temps mis à la disposition de l'entreprise et donc du degré de séparation avec le système économique traditionnel. La description des postes de cette organisation ne poserait aucun problème. Une fois le niveau de responsabilités connu, la détermination du salaire compte tenu du niveau des salaires pratiqués sur le marché classique du travail ne poserait pas plus de problème. Pierre disposait de plusieurs enquêtes de salaires nationales et européennes.

Il voyait par contre deux sortes de nouveaux problèmes . Le premier portait sur la notion de revenu disponible. Plus que d'un salaire, chaque mois, la feuille de rémunération allait servir à faire le point sur le travail fourni et les échanges consommés dans l'entreprise. Bref, tous les faits et gestes d'un adhérent pouvaient être suivis à la trace : combien de kilos de légumes il a mangé lui et sa famille, combien de fois il a été au sauna, chez telle masseuse, est venu au club pour faire l'amour, etc. C'est bien là le piège d'un workflow de production relié à un système de gestion de bases de données : suivre tous les agissements d'un individu à la trace comme un Big Brother et ce, bien mieux que dans le système bancaire actuel. Pierre rappela que longtemps après l'obligation de verser les salaires sous formes de chèques ou de virements bancaires, certaines personnes s'empressaient d'aller retirer tout leur salaire à la banque justement pour que personne, entre autres le personnel de la banque proche de leur domicile, ne sachent comment ils dépensaient leur argent, s'ils allaient au restaurant et où, dans des endroits peu fréquentables et chez qui, etc. Cas extrêmes peut-être mais que leur entreprise allait propager. La rémunération devait laisser toute liberté d'utilisation et la confiance humaine avait des limites à ne pas sous estimer.

 

Pierre n'avait pas de réponse toute faite. Il indiqua que cette question devait être résolue lors d'une phase d'études préalables au lancement de leur entreprise. Des gestionnaires organisés en communauté et ayant fait voeux de silence comme une communauté monastique, pouvait le cas échéant s'envisager. Un conseil financier de leur part n'était de loin pas saugrenu à imaginer surtout que périodiquement la comptabilité de cette communauté sera débattue en public. Et le recours à une telle communauté s'inscrit bien dans le cadre des contrats communautaires du deuxième niveau. Tout membre pouvait à un moment donné faire partie de ce genre de communauté et être le gestionnaire de cette protection de l'intimité et de ce respect de la vie privée. Un passage dans ce type d'organisation pouvait être requis avant de pouvoir postuler à des responsabilités collectives et sociales supérieures. Tout ceci s'inscrit dans la perspective d'instaurer une synarchie originelle ouverte à tous et non pas emmurée dans un cadre élitiste reposant sur des idéaux pernicieux relayés par des fictions sclérosantes. Mais il était trop tôt pour décider quoi que ce soit ! Le groupe prit acte de cette proposition. Il retint le recours à une communauté dont l'activité serait de suivre dans le silence et le respect de la vie privée, le déroulement des échanges et l'élaboration des rémunérations des adhérents. Tous comprirent que le poète rêvait du collège des grands prêtres du temple de Dendérah. Certaines données pouvaient être traitées avec des sécurités renforcées, d'autres encore éliminées de suite ou leurs libellés transcodés de manière indéchiffrable. Tous admirent que leur mouvement pouvait avoir les ressources humaines d'une telle qualité pour gérer cette difficulté. Il n'était pas forcément question de généraliser dans leur mouvement des règlements intérieurs aussi drastiques que ceux des " gated communities " mais leur mouvement pouvait proposer à ses adhérents une confidentialité, un respect de la vie privée, un ordre collectif bien supérieur à ce que propose les états à leurs citoyens. Il y avait là, incontestablement, un avantage concurrentiel en faveur de leur mouvement. Dominique rappela le conseil de Descartes «  larvatus proedo », j’avance caché… mais j’avance !

Le deuxième problème venait des impôts. Pierre accepta l'idée de voir les cotisations sociales gérées par leur mutuelle. Pour la couverture des risques maladie, aucune difficulté, au contraire, il y avait la garantie de voir cette mutualisation dégager des excédents. Pour la retraite, Pierre fut d'avis de ne pas recourir à des cotisations retraite mais à garantir dans leur entreprise une rémunération à vie dont le niveau varierait selon l'implication de la personne. Une personne âgée pouvait toujours compléter une rémunération minimale en mettant à la disposition des autres membres une partie de son patrimoine ou en rendant quelques services. L'exemple fourni par Dan à travers l'organisation de cette ville des seniors en Arizona corroborait cette formule. Cette rémunération à vie serait versée dès la naissance des nouveaux membres et cette gestion simplifiée ferait l'économie de tout ce système bureaucratique des prestations sociales. Toutes les rubriques de la feuille de paie pouvaient être réglées sauf celle concernant les impôts mais Pierre venait précédemment de répondre sur ce point. Encore fallait-il que leur mouvement puisse négocier voire imposer cette manière d'organiser une collectivité aux pouvoirs publics. Sur ce point, il fallait régler concomitamment la question des moyens militaires et l'implication réelle de l'ordre chevalier.

 

LA GESTION DU SAVOIR

 

Les moyens militaires protégeraient aussi le bon fonctionnement de leurs travaux pour l'actualisation du savoir global qui va conforter la primauté de la place accordée à l'être humain dans l'organisation de leur mouvement. Gérard soutint qu'il fallait, grâce notamment aux forums et aux forums experts sur leurs intranets, rassembler les multiples initiatives locales existantes pour travailler ensemble dans une université libre. Le travail de synthèse pouvait être facilité par la même perception des faits puis viendra le temps de la mise en évidence des causes et des conséquences des dysfonctionnements actuels, particulièrement sur le plan économique en relevant la portée des décisions prises sous l'emprise de crainte, de peur, de volonté altière de ne rien céder sur le droit de la propriété à maximiser son profit personnel contre l'intérêt collectif. Les alternatives étaient pour la plupart connues, encore fallait-il démonter certains tabous, changer les habitudes prises devant les postes de télévision et qui génèrent de l'illettrisme. Tous avaient bien compris que le fondement de ce travail sur le savoir global, outre l'actualisation ou la remise en cause des tabous, résidait dans le mariage des cultures sur les connaissances relatives aux trois dimensions de l'être humain. Pierre ajouta que le développement spirituel change l'ordre des priorités et des exigences et que cette différenciation par rapport au savoir actuel ne peut mener à l'exclusion des adhérents de leur mouvement. Le poète entrevoyait une réelle guerre du savoir. La plume tiendrait sa place mais le sabre devait être rangé par des soldats sous la garde du sacré. Le poète et le soldat, le chercheur scientifique travaillant sur les nouvelles armes devaient travailler main dans la main. Pierre arrêta net son propos comme mû par un pressentiment, celui de rejoindre bientôt ceux qui mettaient au point ces nouveaux armements.

 

Laurie tint à souligner que le travail sur le savoir passe par un point obligé, une frontière que le savoir humain doit prendre en compte et tenter de décrire : la frontière entre ce qu’il est possible de connaître de la vie même après la vie humaine et ce qui nous est permis de connaître seulement lorsque la décision est prise de ne plus nous faire revenir dans notre condition humaine et dont nous ne pouvons rien connaître de ce côté-ci de cette frontière. Cette frontière lorsque l’initié la rencontre le renvoi cependant vers une perception nouvelle de notre espace de vie qui ne se limite pas à la condition humaine vécue sur la planète Terre mais qui comprend d’autres formes de vie qui elles aussi se retrouvent comme nous devant cette frontière de la vie, devant la même source de vie et les mêmes mystères. Dominique assura à Laurie qu’elle mentionnerait dans son compte-rendu le lien entre cette question et les légendes des peuples anciens des Andes sur l’origine de l’humanité, légendes qui contredisent la Genèse de la Bible.

 

L'ORDRE CHEVALIER

 

Tous dans le groupe se souvenaient du propos du poète lors de sa conférence. Le travail des compagnons bâtisseurs, paysans, marins, ouvriers et artisans n'avait pu réaliser le temps des cathédrales à travers l'Europe que sous la protection et grâce à l'aide des ordres chevaliers, dont celui de l'ordre templier. Le groupe savait qu'il comptait déjà trois chevaliers : Pierre, Laurie et Maud, que tous allaient recevoir bientôt l'adoubement de chevalier, que c'était un point incontournable pour avancer vers leur initiation puis leur évolution d'êtres humains dans le cadre de ce mouvement. Mais fallait-il aller en Bosnie délivrer les compagnons de Jasko puis s'engager dans d'autres combats de ce genre ?

Laurie lui répliqua que c'était trop tôt pour décider une telle expédition. Aujourd'hui, ils devaient répondre à des jeunes gens et à des jeunes filles candidats à leur école d'amour. Tous ces jeunes ont compris les buts de l'école d'amour et sont enthousiastes pour prolonger cette expérience dans un plus vaste partage éducatif entre les sexes et les âges, le tout sur fond de tantrisme. Laurie était d'accord avec les perspectives de Frantz de réaménagement de la société patriarcale en une société davantage humaniste. Laurie acceptait la réforme dans l’utilisation des trois formes de propriété mais des conférences sur l’utilisation des trois formes de propriété ne pouvaient pas être le point de départ de leur mouvement. Laurie militait pour que ce départ ait lieu dans l’école d’amour. 

Les personnes recrutées dans l'école d'amour poursuivraient leur engagement dans l'entreprise pour tout au moins devenir de futurs professeurs d'amour sinon des couples résolus à vivre dans un temps retrouvé et non plus aliéné à la société industrielle. Oui, ils restaient dans une continuation du mouvement de la réforme de la vie. Laurie considérait qu'il fallait que ces élèves soient de suite avertis de l'objet de leur entreprise, qu'ils distinguent correctement les deux plans sur lesquels l'entreprise se construisait : le plan de l'éducation globale qui soutient la progression de la démarche spirituelle et le plan de l'organisation économique de leur mouvement pour que chaque membre y trouve les satisfactions à ses besoins individuels et collectifs nécessaires à sa vie d'être humain dans tout le respect de sa dignité. Laurie était d'accord pour concevoir que cette première promotion de l'école d'amour ne lui rapporterait pas une rémunération habituelle, qu'elle devrait attendre les premiers bénéfices de la mutuelle pour être rémunérée correctement. Mais elle était de l'avis de Dominique. Tous ces projets même mis en oeuvre, ne seraient crédibles pour l'opinion publique que s'ils avaient l'accord des pouvoirs publics. Obtenir cet accord alors que le mouvement correspond bien à une remise en cause radicale de nos sociétés ne peut se concevoir raisonnablement que si leur mouvement instaure un rapport de force en sa faveur. Le développement de leur ordre chevalier avec tout l'armement moderne, principalement de guerre électronique, représenta pour le groupe la seule possibilité sérieuse de ne pas voir leur mouvement attaqué et détruit par les intérêts contraires des dirigeants des pouvoirs publics actuels.

 

Frantz intervint pour réclamer qu'une partie de leurs activités, principalement celles relatives à l'ordre chevalier, soit protégée par le secret et une totale discrétion, du moins dans un premier temps. Ensuite grâce à leurs intranets, ils dévoileraient en fonction des circonstances leurs activités. Ils devaient tout de même vivre caché ! Barbara réagit. Elle ne voulait pas entendre parler de confréries secrètes, d'une bande de disciples courant la campagne à élever des chèvres ou vivant en marginaux, taxés de composer avec des sicaires toujours le couteau à la main pour voler votre bourse. Pour elle, le temps des hippies et de ses vingt ans était révolu. Elle était prête à changer de système économique, politique et social et elle tenait à y mettre les moyens ! L'épée a aussi besoin de lumière pour étinceler et être brandie face aux autres.

 

LA CLÔTURE DE LA RÉUNION

 

Vers 4 heures du matin, ils décidèrent de se séparer en deux groupes : l'un rédigerait un texte résumant leurs décisions et l'autre réaliserait une vidéo d'une vingtaine de minutes maximum expliquant ces décisions. Evelyne alla s'assurer qu'un studio servant aux interviews des parlementaires était disponible ainsi que la matériel de prise de vue et le banc de montage. Pierre se proposa pour filmer et aider au montage. Il utilisait aussi la vidéo dans son entreprise pour la communication interne ou la formation et il avait suivi des stages de formation sur la réalisation et le montage d'une vidéo. Les autres se regroupèrent par affinités, Dominique se proposa pour assurer le secrétariat du groupe qui rédigeait le texte directement sur traitement de texte.

 

Gérard synthétisa leur position en utilisant son vocabulaire de professeur d'économie et de gestion. Leur mouvement ne porte pas sur l'expansion, la croissance du système de production capitaliste, ni sur un développement politique, économique et social modifiant profondément l'organisation des sociétés fondées sur l'économie libérale capitaliste. Leur mouvement porte sur un réel progrès, c'est à dire sur changement profond des objectifs fondamentaux de nos sociétés. Il s'agit de remplacer des systèmes d'organisation sociale reposant sur les principes d'autorité et/ou d'efficacité par une organisation non organisée en système mais en réseaux ouverts de communautés, de peuples qui négocient, échangent entre elles pour réaliser un mariage des cultures et la primauté de la place de l'être humain dans l'organisation collective. Ce progrès politique, économique et social n'a plus rien à voir avec la défense de l'intérêt public défini par la minorité au pouvoir dans un système politique républicain. Ce n'est même plus un changement de paradigme dans l'ordre du savoir car ce changement n'est pas de nature conceptuel, intellectuel. Il n'est pas limité par un savoir officiel et par des tabous qu'il ne faut pas transgresser sous peine d'exclusion. Ce changement repose sur une réalité incontournable dans l'existence humaine : la rencontre avec le surnaturel, avec celui qui vit en nous. Le point de départ tient dans une démarche d'ordre spirituel, en général dans une démarche amoureuse et ce dès la naissance dans notre condition humaine. La forme de ce changement réside dans les conditions de vie laissées aux gens pour, à un moment donné de leur existence terrestre, commencer une démarche spirituelle vers l'involution puis un partage de celle-ci dans une évolution humaine réelle et efficiente, partage qui se généralise, se mondialise grâce au mariage des cultures. Les états sont actuellement des obstacles majeurs à ce mariage des culture, comme déjà au haut moyen-âge, à l'époque des ordres chevaliers lorsque le roi de France supprima le plus puissant de ces ordres pour développer son pouvoir. Ce changement ne repose donc pas sur des dogmes ni religieux ni éthiques, philosophiques ou moraux élaborés par des minorités au pouvoir. Les moyens pour réaliser ce changement reposent en grande partie sur la pratique d'une économie non marchande autre que le bénévolat et le monopole du service public géré par un état. Cette économie non marchande satisfait plus de la moitié des besoins humains, notamment les besoins vitaux et sociaux qui n'ont pas de prix. Les besoins en relations humaines sont sans limites plus assurément que les besoins matériels ! L'économie marchande actuelle devient donc minoritaire dans la satisfaction des besoins humains. Ce changement n'a donc rien à voir avec une collectivisation des moyens de production dans un système de production industriel. Notre mouvement se situe après l'ère industrielle et le système capitaliste. Même s'il peut paraître extravagant de défendre ce progrès alors que les spéculations en Bourse n'ont jamais apportés d'aussi énormes profits avant de les détruire dans un krach, l'économie capitaliste ne peut plus se détourner des énormes moyens de financement nécessaires pour lutter contre le dérèglement des climats, les luttes contre les pollutions, les dérèglements de la santé, les inégalité sociales à travers le monde. L'argent de tous les salariés, épargné pour préparer leurs retraites et placer par les institutions financières, ne suffirait pas. Le progrès, un développement durable, passe par un changement radical des objectifs mêmes de nos sociétés. 

 

Frantz ajouta pour conclure que si l'investissement est bien le moteur de la croissance économique, leur mouvement reposait sur l'investissement immatériel par excellence : l'involution, la rencontre surnaturelle, l'illumination poétique. L'investissement économique est limité par la surproduction qu'il génère et donc, le ralentissement économique qui en découle. L'entrepreneur capitaliste ne se résout à l'investissement que lorsqu'il comprend que son capital technique est devenu obsolète et qu'il se trouve ainsi à la merci des concurrents qui s'apprêtent à utiliser de nouvelles technologies plus performantes. Dans ce contexte de concurrence, la guerre aux renseignements, l'intelligence économique devient primordiale. Frantz précisa qu'il était hors de question de vendre aux entrepreneurs du secteur marchand capitaliste, les renseignements que leur mouvement obtenait grâce à ses propres moyens de renseignements. Leur mouvement présente une organisation complète : l'investissement immatériel est primordial comme dans l'économie marchande capitaliste. Il aboutit bien à l'élaboration d'un savoir global garantissant la place centrale pour l'être humain. Cet investissement n'est par contre pas limité par une quelconque surproduction matérielle car il répartit bien plus équitablement les richesses matérielles et immatérielles. Comme pour l'économie capitaliste, cet investissement, dans leur mouvement, est protégé et défendu par une intelligence économique et des moyens de renseignements aussi puissants que ceux utilisés par le groupe de riches qui maîtrisent l'activité de la NSA et de la C.I.A.

 

A cinq heures du matin, ils avaient dégrossi l'organisation de leur mutuelle et son mode de fonctionnement. Sepp, Werner, Françoise et Sandra avaient fait quelques simulations sur deux micro-ordinateurs portables et Sepp, avec son modem avait consulté la base de données du club et en avait extrait les personnes qui s'étaient signalées pour vouloir travailler dans l'entreprise. Barbara lui avait donné ses mots de passe et il avait réussi à trouver sur le système informatique de la compagnie d'assurance, les probabilités retenues pour les différents sinistres couverts ainsi que les coûts standards d'indemnisation. Il avait également récupéré les tables d'actualisation financières. De temps à autre, Frantz venait leur donner un coup de main puis il reprenait part aux discussions sur la rédaction du texte. Dès qu'une partie était finalisée, il la transmettait à l'équipe vidéo. Laurie et Carine étaient les présentatrices aidées ponctuellement par Gérard. Patrick faisait le preneur de son et Pierre filmait tandis qu'Evelyne contrôlait sur un moniteur vidéo les images de la caméra. La première version était en allemand. Evelyne se chargerait d'une bande son en français et anglais pour réaliser les trois versions originelles qui seraient ensuite dupliquer en fonction des besoins. Ils s'accordèrent une dernière heure de travail de six heures à sept heures pour achever la présentation des quelques pages qu'ils donneraient aux nouveaux recrutés. Ils photocopièrent les pages en noir et blanc, les pages en couleur seraient photocopiées en ville car Evelyne n'avait pas la clé d'accès à ce matériel puis ils regagnèrent le domicile de Pierre non sans avoir une fois de plus remercier Evelyne pour son aide efficace. Vers midi, après un léger sommeil et une séance de sophrologie animée par Laurie, ils se séparèrent pour rejoindre leurs lieux de travail et poursuivre durant l'après-midi leurs recrutements. Ils mangèrent leurs sandwichs au cours du voyage de retour. Ils savaient dorénavant que leur mouvement correspondait à l'émergence d'une nouvelle économie, qu'ils avaient suffisamment d'exemples, de données pour bien positionner leurs objectifs. Chacun, en âme et conscience devina aussi au fond de lui que leur mouvement ne s'arrêterait plus, qu'ils prendraient au jour les armes pour briser les derniers obstacles et ouvrir grandes les portes d'un nouveau monde.

 

Dominique acheva la relecture de sa transcription des débats survenus cette nuit là. Satisfaite, elle esquissa un sourire en songeant à celui qui, voulant relire ce document, chercherait à compléter son information en lisant les reportages ou les livres, les articles de presse dont il avait été question. Au total, ce lecteur en aurait aussi pour près d'une nuit... autre partage probablement propice lui aussi à une certaine évolution... Elle classa son travail puis le mit au coffre.

 


[1]Institut National de la Statistique et des Études Économiques

 

      

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