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La poursuite du travail

 

Le jeudi soir, Pierre et Laurie retinrent une jeune fille qui débutait dans la vie comme professeur de musique, un jeune poète qui préparait son Abitur , une autre jeune fille sportive qui ressemblait à Anke et qui s'intéressait aux phénomènes étranges, un jeune homme qui n'avait pas trouvé de travail et qui préférait s'engager dans leur entreprise et sous l'habit des Templiers plutôt que de s'engager dans l'armée ou la gendarmerie. Enfin, ils acceptèrent Josip et Martha. Leur liste d'attente était complète et prometteuse. Laurie et Pierre passèrent une dernière soirée sur les bords du Neckar à Heidelberg puis dès le vendredi matin, ils regagnèrent le club de Baden-Baden. En attendant les autres, ils allèrent prendre un bain romain-irlandais au Friedrichsbad. Ils restèrent longtemps enlacés et silencieux dans le petit bassin à l'arrière de la piscine centrale, là où par intermittence l'eau chaude jaillit comme d'une source profonde.

 

Le lundi, la reprise du travail fut pénible, particulièrement pour Pierre. Un décalage s'était produit dans ses valeurs entre ses motivations et celles réclamées par l'équipe dans laquelle il travaillait. Il supportait mal les mesquineries de l'activité économique et sociale quotidienne. Son absence avait été mise à profit par certains collègues pour prendre des décisions avec lesquelles il n'était pas d'accord. Son directeur avait fini par être agacé de ne pas le voir revenir plus tôt de maladie. Le mois de juillet passa rapidement et Pierre prit ses vacances comme le reste du personnel en août lors de la fermeture de l'usine. Les enfants étant deux semaines chez leurs grands-parents, il alla avec Françoise rejoindre le groupe et les nouveaux membres dans leur club en plein chantier près de Baden-Baden. Une journée, Laurie et Anke présentèrent la première promotion de leur école d'amour. Les témoignages de ces jeunes gens et jeunes filles réconfortèrent la troupe des bâtisseurs. 

 

Devant l'ambiance ainsi crée et le bon avancement des travaux, Frantz et Anke décidèrent d'emmener dans la limite du matériel disponible tous ceux qui voulaient partir de suite faire une randonnée alpine et monter au sommet de la Weissmies au-dessus de Saas-Grund dans le Valais. Du hangar du club, ils sortirent des tentes, des chaussures, des crampons, des baudriers et des cordes, des lunettes de glacier pour équiper une cinquantaine de personnes. Une bonne partie du matériel avait été acheté par Arnim et provenait de stocks déclassés mais en bon état des troupes de montagne allemande, autrichienne et française. Le club avait de quoi équiper un car complet. Justement, ce car réparé en juillet n'avait jamais fait encore de grandes sorties. Ce fut l'occasion et le lendemain matin, Pierre et Françoise accompagnèrent le groupe dans son excursion. Arnim les rejoignit sur place avec son neveu officier dans les Gebirgsjäger, ce dernier accompagné de son épouse. Dan et cet officier s'encordèrent ensemble avec leurs épouses pour l'ascension.

 

Les cordées s'étaient rassemblées au col sommital et par vagues, elles cheminaient le long de l'arête pour parvenir au sommet. Un ralentissement se fit naturellement au pied du dernier monticule de neige, là où l'arête est la plus fine, pour permettre à chacun de prendre son temps de changer l'ordre de ses pas sans se mêler les crampons à glace dans les cordes et vaincre son appréhension du " gaz  " tout autour de lui, surtout à la descente. Pierre se retrouva au sommet dans un groupe avec Arnim. Il s'approcha de la corniche donnant sur le versant italien. Dans la vallée, là en bas, ils voyaient une partie du lac Majeur. Pierre demanda à Arnim de vérifier que dans cette direction, derrière cette ligne de crêtes, se trouvaient bien Ascona, Monte Verita et derrière une autre ligne de crêtes, le lac de Lugano et Montagnola. Arnim le lui confirma et Pierre perdit son regard dans cette direction. Non, il n'était pas un poète perdu sur terre, un imbécile heureux et notoire. Il tentait de faire vivre la même aventure humaine comme tant d'autres l'avaient fait et à côté de lui, se tenait un homme qui dans sa jeunesse avait connu Graeser, dansé sur les pas de Laban, lu les textes de Mühsam, les romans de Hesse. Lui, poète français, apportait les phrases de Malraux : " Le vingt et unième siècle sera spirituel ou ne sera pas. L'espoir des hommes, c'est leur raison de vivre et de mourir ". Et cette phrase de Malraux, le poète la complétait par une autre de Camus : " les raisons de vivre sont les mêmes que les raisons de mourir ". Face au paysage alpin, au-dessus du lac Majeur sur les bords duquel le rêve d'une nouvelle humanité s'était élaboré, il n'était pas inconvenant de prononcer une fois de plus ces phrases. C'est du mariage de toutes ces valeurs, de tous ces espoirs qu'allait croître leur entreprise et cette fois, celle-ci ne céderait plus devant les barbelés d'un camp de concentration. La fumée des bûchers s'était transformée en flammes sortant de la cheminée des crématoires pour briser le rêve élaboré sur ces rives du lac Majeur. Là en-bas, il n'y avait plus personne à Monte Verita ou a Montagnola mais ici et maintenant, au sommet de la Weissmies, le poète et le soldat de la dernière guerre se donnaient la main... pour vaincre... pas seulement une montagne ! Pierre se promit de demander à Frantz où habitait la bellissima des douches que Sepp avait rencontré au Grand Saint-Bernard... si elle habitait sur les bords du lac Majeur, près de Stresa ou de Belgirate ?...Arnim tendit la corde pour assurer Pierre et il lui cria de rester bien droit pour effectuer le changement de pas à quatre-vingt dix degré pour suivre l'arête de neige après avoir descendu la corniche sommitale. Pierre fit l'effort de poser son mental bien à l'aplomb de ses crampons et il laissa son esprit envahir l'espace comme pour y poser les points d'un balancier qui allait le stabiliser car ici, il fallait marcher droit et sans piolet. A un souffle du vent, il prit peur mais son esprit le rassura. Il dominait les éléments. De retour au col, Anke lui détailla les sommets en face d'eux depuis les dômes des Mischabel jusqu'au Mont Rose. Elle lui indiqua la Dufourspitze et la direction du refuge Margherita. Elle y avait passé de bons moments avec Frantz... Elle se souvint de leur baiser au col de Ferret lors de leur première sortie au Grand Saint-Bernard. Comme ils avaient fait du chemin ! Arnim s'était désencordé alors Anke prit la main du poète et rapprocha son épaule pour se raconter.

 

Elle aimait quitter le refuge vers deux heures du matin sans même penser à ce que la journée allait lui réserver, se remémorant seulement les détails du topo ou les photos des passages clés. Peu à peu lors de la marche de nuit à la frontale, lorsque le corps parvient enfin à être bien échauffé, elle aimait sentir cette chaleur et cette confiance la gagner. Dans la nuit, elle écoutait le bruit feutré des pas. Pas un geste inutile, pas une pierre qui glisse, le mouvement de leur colonne était assuré et sans faiblesse. Arrivée sur les névés, au pied des glaciers, elle s'encordait avec un entrain difficile à contenir puis le piolet solidement en main, le sac à dos bien calé sur les reins, elle partait à la rencontre de l'aube qui l'attendait là-haut au premier col. L'aube est le plus beau moment de la journée, surtout lorsqu'elle arrive lorsque vous êtes sur une arête de neige et que ses premiers rayons de lumière vous prennent de la tête au pied. Après le soleil devient vite pénible et la chaleur annonce souvent l'orage de la fin d'après-midi. Anke ne connaissait pas la lumière du puits de lumière dont Laurie et Pierre lui avaient parlé. Elle connaissait la lumière de l'aube sur une arête de neige à plus de quatre mille mètres d'altitude. L'autre lumière ne pouvait être guère plus belle que celle-ci. Anke s'excusa auprès de Pierre. Pour arriver à la crête sommitale de la Weissmies aux premières lueurs de l'aube, ils auraient du partir aux alentours de minuit. Avec leur voyage depuis Baden, ce n'était guère possible même si la montée au refuge avait été faite en téléphérique et puis ce versant était à l'ombre le matin... de l'autre côté de la vallée, en montant l'arête de neige du Nadelhorn par exemple, on peut trouver l'aube plus facilement...

 

Vers la fin des vacances, plusieurs sollicitèrent Pierre pour remonter à la clairière de la Hornisgrinde et entrer à nouveau en relation avec des défunts. Sandra et Barbara s'y essayèrent également sans succès. Pierre esquivait poliment les invitations. Laurie le tira de l'embarras. Elle et Dan, sans avertir le groupe, avait fait venir Jasko de Zagreb et l'avait cherché en gare de Karlsruhe. Jasko parlait un peu l'allemand et il put raconter comment Laurie l'avait sauvé. Anke l'entraîna dans la vie du club et sa présence ne provoqua plus guère un sentiment de malaise et de culpabilité. Mi-août, le gros oeuvre du bâtiment principal du club était achevé. La construction avait été prévue pour que la charpente puisse se démonter en sous-parties et que l'on puisse construire un premier étage sur les murs du rez-de-chaussée et la dalle du grenier actuel. Les terrassements des pelouses et du jardin d'agrément étaient aussi achevés. Le trou pour la piscine était également creusé dans la vaste pièce qui devait accueillir la salle d'eau et les bains ; restait l'ouverture dans le mur pour passer la coque du bassin. Ces travaux seraient finis pour la fin de l'année. De l'autre côté du Rhin, Patrick et son équipe de copains achevaient eux aussi la transformation de leur usine textile en club accueillant. Laurie n'avait pas dit grand chose de plus sur sa rencontre surnaturelle lors de la mort de Maud. Elle avait juste tenu à ce que Pierre et Françoise et leurs enfants viennent passer avec elle, Dan et Jasko leur dernière semaine de vacances à Biot, dans la maison de Maud. Pierre s'y rendit volontiers avec sa famille.

 

Maud avait fait construire une petite extension perpendiculairement à la maison et une terrasse agréable la couvrait. Elle devint rapidement leur quartier général et le fait qu'elle donne dans la principale chambre à coucher de la demeure ne gêna personne. Laurie en maîtresse de maison dirigea les occupations de ses invités. Dan et Pierre étudièrent les cartes du pays et le groupe se lança dans l'arrière pays à la recherche des lacs de montagne. Dan et Pierre, jusqu'ici avaient eu peu l'occasion d'être seul ensemble. Jasko s'attardait avec les femmes et surtout avec les enfants de Françoise et de Pierre dont il était devenu l'amuseur patenté. Au début de la semaine, il avait encore eu du mal à cacher ses poussées de sanglots en les tenant dans ses bras puis il était redevenu simplement joyeux. Il avait accepté la promesse de Dan de revenir au pays pour s'y battre, délivrer ses amis et retrouver ses tortionnaires. Pour l'instant, il tentait de prendre le plus de force de vie, le plus de dynamisme pour gagner ce combat difficile. La présence des enfants lui procurait une occasion de lâcher prise et de redevenir le père affectueux qu'il avait toujours été. Pierre avoua qu'il aurait préféré qu'Arnim soit également présent. Certes, un jour Dan allait commander à la troupe des templiers qui s'était constituée dans leur groupe mais Dan n'avait pas le recul, le vécu des choses de la vie d'un vieil officier comme Arnim. Comment inculquer chez Dan la signification du sacré sans lui faire vivre la même rencontre que celle vécue par Laurie ? 

 

Une journée, ils partirent tôt pour se rendre à Tende et se promener dans la vallée des Merveilles. Ils montèrent par le lac des Mesches. Au-dessus du lac long et du refuge du C.A.F., dans la vallée même des Merveilles, ils trouvèrent les gravures rupestres sur les grands rochers lisses. Cette curiosité attire les touristes en recherche de témoignage du passé. Laurie s'interrogea devant les gravures rupestres. Il n'en fallut pas plus pour que Pierre s'aventure encore plus loin dans le temps. Le groupe se souvint de l'autorisation donnée par Barbara et Sandra au poète de parler à loisir en montagne lors des pauses. Laurie et Françoise lui firent signe qu'il pouvait parler par delà l'azur.

 

Les témoignages des bergers gravés sur les rochers interpellaient le poète et l'invitaient à aller plus loin. Il y a onze mille ans environ, le peuple des survivants raconte la guerre civile qui a précédé l'exode sur les mandjits... la guerre entre ceux qui n'y croyaient pas et ceux qui y croyaient et déjà, ceux qui y croyaient ont du se défendre pour survivre selon leur foi en Dieu. A l'époque, ces faits devaient concerner des centaines de milliers de personnes, peut-être un million mais jamais une population telle que celle qui dans mille ans environ, sera concernée à son tour par ce rééquilibrage du globe sur un nouveau centre de gravité. Peut-on raisonnablement imaginer qu'une organisation politique fondée sur le principe d'Autorité puisse mettre en oeuvre les moyens de survie pour déplacer rapidement des milliards d'homme sur Terre ? Pierre le répétait : les anciens racontaient comment les navires en bois avaient sombré car trop lourds et prenant trop d'eau sous les vagues gigantesques. Seules les mandjits de roseaux et de bitume contenant une dizaine de personnes avaient résisté aux flots grâce à leurs deux extrémités effilées capables de fendre tant soit peu l'écume et grâce aussi au fait que l'eau embarquée sous la vague ne pouvait rester sur la barque trop étroite et donc ne pouvait par son poids couler l'embarcation, que les dix personnes pouvaient écoper toute l'eau très rapidement. Cela les grands prêtres qui possédaient les connaissances de leur époque l'avait dit et cela s'était vérifié. Mais demain, aura-t-on encore suffisamment de roseaux pour construire des centaines de millions de mandjits et où va-t-on planter ces roselières alors que l'on ne cesse de construire sur nos zones humides ? Combien de bitume restera-t-il pour ces embarcations alors que nous consommons et gaspillons le pétrole ? Cette tâche surhumaine est devenue impossible à cause de l'explosion démographique engendrée par la découverte de la misère, c'est à dire par la constatation chez certains peuples organisés d'un manque matériel par rapport au modèle d'une civilisation plus avancée dans le matérialisme et l'industrie. Le résultat immédiat reste une progression exponentielle de la misère tout court alors qu'au départ la civilisation non industrielle vivait selon une régulation bénéfique de ses besoins plus ou moins bien organisée selon les pouvoirs politiques en place. Que restera-t-il après le prochain grand cataclysme ? Et si notre humanité n'est plus capable de transmettre aux survivants le message de vie, les lois divines et les mathématiques célestes preuves de notre écoute des mystères de la création de Dieu ? S'il ne reste que des gravures rupestres sur des rochers lisses attestant que des bergers pour tromper leur ennui, se sont mis ainsi à faire des jeux.... s'il n'y a plus de pyramide pour résister au cataclysme et permettre la mesure de l'écart entre les quatre coins de la pyramide et les quatre points cardinaux afin de savoir de suite de combien de degré l'axe de la terre à basculer pour trouver son nouveau point d'équilibre ? Ah ! ces hommes plus petits que nature, perdus sous les étoiles à ne même plus savoir lire les significations de leurs courses, perdus dans la nature au point de devoir la supprimer pour arriver à y guider leurs pas...

 

Pierre ramena son regard sur ses amis et avec le sourire, il leur cita de mémoire un texte de Paul Eluard : sa critique de la poésie :

 

" c'est entendu, je hais le règne des bourgeois, le règne des flics et des prêtres.

Mais je hais encore plus l'homme qui ne le hait pas comme moi

de toutes ses forces

Je crache à l'homme plus petit que nature

qui à tous mes poèmes ne préfère pas cette critique de la poésie. "

 

Laurie pouffa de rire en se souvenant de la joie de Dominique de n'avoir pas à récurer le sol de la salle de conférence de son lycée de Nancy. Pierre lui jeta un regard méchant. Jasko demanda pourquoi parler de haine. Il avait envie de l'oublier surtout ici, parmi sa nouvelle famille. Pierre fit signe de la tête à Laurie pour répondre. La psy rappela que la soumission facile au principe d'Autorité procure en corollaire le bénéfice d'une certaine paix; d'une tranquillité artificielle par le fait que le pouvoir muni de l'autorité élimine un des deux termes du conflit. Lorsque cette autorité s'affaiblit ou est remise en cause, le conflit retrouve ses deux protagonistes. Le principe d'amour n'a pas vocation à éliminer par la contrainte la haine, il a seulement vocation à s'en protéger. Lorsqu'une société nie une organisation fondée sur l'amour, le poète peut en prendre acte et se servir lui aussi de la haine pour combattre cette haine. L'amour va toujours côtoyer la haine, l'essentiel étant que celui qui est touché par l'amour ne soit plus capable de haine et que cette non-violence arrive à désarmer l'autre, au moins jusqu'à sa mort ! Aucune autorité ne peut décréter le rejet de la haine, cette mesure sera toujours inefficace sur le plan social. C'est au niveau individuel qu'il s'agit de travailler puis au niveau du rassemblement de ceux qui ont réussit à la vaincre en eux ! Et Laurie rappela à Jasko les trois voies que leur entreprise développe pour arriver à l'amour de soi, des autres, de Dieu. Jasko, satisfait de la réponse prit Laurie par l'épaule et fit signe aux trois autres de se rapprocher pour se tenir les uns les autres par les épaules et s'unir avec la force de leurs bras. Puis il s'agenouilla face au paysage et pria à voix haute pour le repos éternel de sa femme et de ses enfants. Les autres reprirent à sa suite la prière. Après un moment de silence et de méditation, Jasko se leva pour se tourner vers Pierre et de ses yeux embués, il le remercia pour les paroles qu'il leur disait et qui dans sa tête à lui arrivaient petit à petit à chasser ces images répétitives de l'horreur subie. Laurie, touchée par le comportement de Jasko lui promit de l'aider et très bientôt mais son sourire ne lui en dit pas plus. Pierre chercha ses deux filles. Elles avaient grimpé le sentier jusqu'au prochain petit lac. Les adultes les retrouvèrent au bord de l'eau. Elles s'étaient mises nues et se baignaient. Les adultes en firent autant.

 

Sur le chemin du retour Pierre demanda discrètement à Dan de chercher avec Arnim à savoir qui, du côté des religions établies sous le principe d'Autorité, allaient se mettre à lutter contre leur entreprise. Jésus avait eu affaire aux pharisiens, les templiers au pape puis aux dominicains. Eux, qui allaient-ils trouver sur leur chemin ? Forcément, ils viendraient se pointer pour tenter de détruire leur mouvement ! Dan en prit bonne note et promit de chercher aussi dans cette direction. L'avant dernier soir de leur séjour à Biot, Laurie les réunit autour d'un guéridon qu'elle plaça au milieu du salon. Tous comprirent que la psy tenait à mettre en pratique ses nombreuses lectures et études sur le spiritisme. Pierre lui sourit amusé mais comme le principe veut que tous les membres présents offrent leur énergie spirituelle pour établir la communication avec les esprits, il se mit lui aussi autour de la table. Il avait foi dans les capacités de Laurie. Il se souvint de la magistrale danse de Shiva exécutée chez Amadeus, de sa connaissance du théorème de Bell, de la rencontre surnaturelle faite ensemble. En cas de difficulté, il pensait que Laurie était maintenant capable de se décorporer tout en restant immobile à table puis de revenir éveillée après être allée chercher les esprits en question. Pierre ne s'intéressait que modérément au spiritisme, il préférait ses expériences poétiques directes qui lui donnaient bien plus satisfaction même s'il convenait que c'était un point de vue parfaitement égoïste, du moins dans un premier temps.

 

 Laurie suivit une méthode bien précise pour trouver le contact avec les esprits. Elle avait disposé en demi cercle les 26 lettres de l'alphabet, chacune sur un bout de papier et en dessous d'elles les 10 chiffres. Elle colla sur la table les lettres et les chiffres puis elle les recouvrit d'un plastic transparent. Elle posa devant ces symboles un verre sur lequel elle avait dessiné une flèche. Tous tendirent un doit sur le verre puis Laurie se concentra pour interroger l'esprit qui voudrait bien se manifester. Tous aidèrent Laurie pour lui procurer le maximum d'énergie. Assez rapidement, le verre se déplaça pour indiquer les premières lettre. Chaque participant veilla à suivre de son doigt la course du verre. L'esprit répondit " oui " pour dire qu'il était bien là. Puis Laurie lui demanda qui il était. Le verre se mit à courir sur la table. Jasko nota tous les déplacements. Il assembla le puzzle et le montra stupéfait à l'assistance. Tous lurent le prénom de sa femme : " Svetlana ". D'un clignement des paupières, chacun fit signe à la médium qu'il souhaitait poursuivre le contact. Laurie se concentra et demanda à Svetlana si elle avait le pouvoir de leur répondre en utilisant sa voix humaine. Laurie reçut le message dans son esprit et elle demanda à l'assistance de reposer les mains, le contact était établi. Laurie demanda à Jasko de parler à sa femme et Svetlana à voix distincte lui répondit.

 

Elle et ses enfants avaient eu le bonheur d'apercevoir la lumière et de suite, se souvenant de l'exemple du prophète Mohamed lui aussi monté au ciel dans la lumière, elle avait compris qu'elle devait convaincre l'âme de ses enfants de partir avec elle dans la lumière. A présent tous trois étaient heureux chez eux. Svetlana fit dire bonjour à ses deux enfants qu'elle avait près d'elle et Jasko fut pris de tressaillements en les entendant. Pierre griffonna une question qu'il tendit à Laurie et elle demanda à Svetlana si elle et ses enfants étaient entrés définitivement chez eux au paradis. Svetlana comme Laurie comprit la nuance de la question et sa voix exprima un sourire de contentement en face de ce public d'initiés. Non, elle et ses enfants étaient restés ensemble, elle n'avait pas voulu abandonner le visage de sa dernière existence humaine. Au contraire, elle avait voulu l'attendre pour le voir même chargé de terribles souffrances car elle avait le pressentiment qu'elle était arrivée au stade où elle pouvait encore faire quelque chose pour éliminer ce masque d'horreur et son pressentiment s'était vérifié. Déjà elle avait reçu comme un cadeau magnifique la prière que Jasko et les autres avaient faite à son intention et à celle des enfants. Ce partage d'amour allait enlever toutes traces de souffrances sur leurs derniers visages d'humains. Svetlana raconta que la plupart des personnes dans le même cas ne faisait pas le choix d'abandonner leur dernier visage d'humain pour rentrer définitivement au paradis. Ils attendaient comme elle que des témoignages d'amour venus d'en-bas les aident à dissiper ces souvenirs fâcheux causés par la haine ou la méchanceté. La plupart gardaient foi dans leurs anciens compagnons d'humanité. Ces prières, si elles avaient peu d'intérêt quant à la disparition des souffrances car ces dernières s'éclipseraient immédiatement lors de l'entrée dans l'éternité, témoignaient que les proches restés sur terre croyaient eux aussi à l'éternité et ces témoignages étaient reçus par les défunts comme un soulagement leur permettant de les attendre plus sûrement au paradis. Mais si un défunt n'avait plus foi en eux, il était libre d'entrer directement au paradis et cela sans autre conséquence pour lui que de savoir ses proches restés sur terre encore très éloignés de leur salut. Le temps d'attente n'avait aucune importance, au contraire, elle et ses enfants avaient vu jour après jour comment Jasko avait guéri, ce qu'avait fait Laurie. Svetlana la remercia de tout son coeur pour l'amour qu'elle avait donné à son époux. Elle avoua avoir été présente dans la chambre lorsque Laurie se coucha nue sur Jasko et elle dit qu'elle n'avait jamais soupçonné de son vivant, la puissance d'amour qui pouvait sortir d'un corps féminin. Jasko lui demanda des nouvelles d'autres personnes et sa femme lui répondit. Il lui demanda si elle consentait qu'il retourne au pays pour tuer leurs bourreaux. Elle lui répondit que certains de ces bourreaux allaient devenir ses amis et qu'un jour ils mourraient ensemble du même côté et dans le même combat. Svetlana le rassura. Elle resterait présente près de lui pour l'attendre. Par contre, maintenant que les enfants avaient récupéré leurs visages sans traces d'horreur et qu'ils avaient parlé à leur père, elle se faisait fort de les envoyer définitivement chez eux au paradis. Pierre adressa à Laurie une dernière question écrite : Svetlana travaillait-elle avec d'autres esprits à sauver des gens ? Encore une fois, la voix se fit très douce et aimante. Oui, le poète voyait juste. Svetlana comprenait qu'il était déjà passé par les mêmes moments qu'elle vivait. Oui, il y avait beaucoup d'esprits comme elle qui travaillaient à sauver leurs compagnons humains. La plupart faisait comme elle et sitôt le dernier être cher près d'eux, tous gagnaient le paradis. Par contre, il y avait certains esprits qui depuis un temps immémorable accueillaient les derniers arrivants qui demandaient de l'aide aux esprits qu'ils sentaient près d'eux et dont ils n'avaient pas peur. Ces esprits leur montraient comment faire une fois franchi le puits de lumière. Ces présences avaient fait le choix dès leur existence terrestre de se conduire ainsi après leur mort et bon nombre parmi elles pouvaient rematérialiser leurs présences humaines et revenir aider ceux qui les priaient. Svetlana ne s'était pas préparée durant son existence terrestre à cette faculté et elle ne pouvait que leur parler. Mais grâce à l'aide et aux demandes de Laurie et de Pierre, elle allait s'activer pour pouvoir entrer plus aisément en relation avec eux. Elle sentit que Laurie se fatiguait beaucoup et elle leur dit qu'elle allait les quitter. Elle demanda aux enfants de dire au revoir à leur père puis elle aussi dit au revoir. Laurie s'affaissa sur sa chaise prise de fatigue. Pour une première fois, l'entretien avait été trop long et elle n'avait pas su canaliser son énergie. Elle s'était dépensée sans compter mais Svetlana avait su mesurer l'énergie de son médium et maîtriser la communication jusqu'à sa fin sans provoquer un malaise grave chez Laurie.

 

En silence, ils sortirent tous les cinq sur la terrasse. Les étoiles brillaient. Pierre fut le premier à féliciter Laurie puis ce fut le tour des autres. Elle s'approcha de Pierre pour l'embrasser affectueusement. C'était sa manière de le remercier pour les questions assurées qu'il avait posées à Svetlana. Humblement, l'élève relativisa sa performance : elle avait eu besoin du guéridon, des cartes, du verre, de l'énergie de tous pour créer le contact. Le poète dans l'aube de la clairière n'avait eu besoin que de ses mots, que de sa prière pour contacter son père ! Avec une moue de déception, elle se plaignit aussi que les questions de Pierre lui avaient enlevé les derniers espoirs de communiquer la fois prochaine avec son père et avec Maud. Elle pensait qu'ils étaient entrés définitivement au Paradis maintenant qu'ils étaient réunis et qu'ils savaient que Laurie étaient entre les mains d'un poète, qu'elle avait vécu un moment d'éternité et qu'elle pouvait s'occuper des vieux jours de sa mère comme elle l'avait fait des derniers moments de Maud. Pierre lui répondit que d'après son expérience personnelle, il croyait possible que des âmes entrées au paradis puissent revenir communiquer également avec nous. C'était plus difficile, il fallait que cela en vaille la peine mais Laurie pouvait toujours essayer ! Pierre lui rappela toutefois que leur chemin était encore long et que Laurie ne devait pas prendre prétexte de ces communications spirites pour traîner en route ! Ravie de cette réponse, elle sauta à son cou comme une enfant puis plus sérieusement se mit à servir des boissons pour trinquer à leur réussite. En soignante toujours soucieuse de la santé de son malade, elle fit lever toujours plus haut son verre à Jasko et celui-ci, tout sourire, levait et levait encore son verre. Dans la gaieté générale, Laurie s'esquiva en leur disant qu'elle avait oublié d'éteindre le magnétophone. Elle alla récupérer la cassette pour l'offrir à Jasko.

 

Laurie et Jasko établirent un rapport officiel de leur communication spirite qu'ils remirent à Frantz et à Sepp. Le premier le classa parmi les archives du club et le second fit un montage mêlant texte et son dans un fichier informatique qu'il expédia par l'Internet aux correspondants les plus fidèles à travers le monde et dont les premiers avaient été contactés lors de l'enterrement de Maud. Les réponses enthousiastes ne tardèrent pas à tomber dans la boîte aux lettres électronique du club. Dominique et Gérard transcrirent ce que Laurie, Dan, Françoise et Jasko leur avaient dit sur les propos de Pierre relatifs au principe d'Amour et ce texte fut également expédié par Sepp et son équipe.

 

L'automne fut propice à de nombreuses rencontres dans les nouvelles installations du club. Le night-club était géré par le groupe de Francfort et les programmes présentés aux nouveaux sympathisants étaient mis au point ensemble au club près de Baden-Baden. Chaque week-end, une cinquantaine de membres utilisaient le bus pour un déplacement lié aux activités de la première voie. Le bus amenait le vendredi soir, un week-end sur deux, des membres depuis Francfort, Heidelberg, Karlsruhe et repartait le samedi matin tôt pour accompagner des groupes menant des activités sur la première voie. Il rentrait le dimanche en début de soirée pour repartir jusqu'à Francfort ramener ceux qui avaient travaillé des activités de la deuxième voie. Les membres venant depuis Bâle, l'Alsace ou la Lorraine, se regroupaient en voitures particulières puis le week-end suivant, le bus allaient chercher les membres de ces régions. Les participants de Nancy et de Lorraine, prenaient le train jusqu'à Strasbourg et le club prenait en charge la moitié du billet collectif de transport. Chaque membre pouvait venir pratiquer les activités du club deux week-end maximum par mois. L'organisation ne pouvait pas accueillir tout le monde en même temps. Frantz et Barbara travaillaient régulièrement par ordinateurs interposés et leur réseau Intranet sur la mise en route de la mutuelle et un premier règlement intérieur ainsi qu'un questionnaire avait été remis à chaque membre. Sepp avait fusionné son équipe avec celle des jeunes actuaires et ingénieurs financiers de Bâle et Zurich. Ensemble, ils travaillaient en groupware et utilisaient la grille de Blake et Mouton pour évaluer la progression de leur comportement de groupe. Il surveillait son matériel informatique mais aucune trace d'espionnage pour le moment n'était à signaler. Par précaution, la base de données ne contenait sur le site centrale que les numéro de matricules des membres. Leur nom était stocké sur une base de données installée sur un micro ordinateur mis en sécurité et le transfert se faisait par cd-rom. Sepp était conscient que ce bricolage fastidieux ne pouvait plus tenir longtemps. Le groupe avait établi un accord de coopération avec une équipe d'informaticiens de la région de Los Angeles, ce qui avait considérablement fait avancer leurs projets liés aux nouvelles technologies à base d'informatique ainsi que le paiement en ligne au sein de l'entreprise. Dan avait demandé à certaines de ses relations de vérifier ces échanges pour détecter si des messages n'émanaient pas de trop bons informaticiens qui ne pouvaient que travailler au sein de services secrets. Un week-end d'octobre, ils se rendirent dans le vallon des Vosges lorraines à l'inauguration du club de Patrick. La plupart des membres allemands, alsaciens, lorrains ou d'autres nationalités avaient d'abord fréquentés des clubs classiques de rencontres puis avaient compris la différence et l'intérêt des lieux de rencontres de leur entreprise. Il en irait de même pour la clientèle française qui commencerait par venir chez Patrick et Carine. De suite, le couple avait prévu de déléguer la gestion quotidienne à un autre couple ami pour rester en contact étroit avec leur groupe.

 

Tout allait bien. Arnim et Dan avec l'aide précieuse de Patrick échafaudaient en secret leurs plans et Dan qui avait pris quelques disponibilités avec l'armée, était entré dans le cercle des relations parfois sulfureuses du vieil officier bavarois. Il avait appris à connaître Munich comme sa poche mais la soudaine attention d'Arnim l'inquiéta. Arnim, c'était certain, n'arrivait pas à lui avouer quelque chose. Dan dut assez vite admettre que le secret devait être bien lourd et qu'il le concernait directement en tant qu'officier américain. Dan se rassurait en sachant qu'Arnim ne trahirait pas le lien sacré qui s'était instauré entre eux et qu'il devait donner du temps au vieil homme pour que ce dernier trouve l'occasion de parler et d'en dire encore plus sur l'étrangeté de sa vie. Les promotions de l'école d'amour se succédaient avec un franc succès. Anke, Sandra, Carine étaient débordées d'activités avec cette école. Martha qui finissait sa théologie avant de devenir pasteur de l'église luthérienne avait été admise sur sa demande dans le cercle des membres fondateurs et avec Jasko, elle formait le huitième couple même si elle ne vivait pas maritalement avec l'ancien soldat musulman bosniaque. Fin octobre survint la première alerte.

 

      

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