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la poursuite du travail ( suite)

 

Gérard depuis la rentrée scolaire avait revu le programme de son cours de gestion pour tenir compte des principes véhiculés par leur mouvement. Devant une classe d'adolescents inquiets pour leur avenir face au chômage, à la dépréciation de leurs diplômes et au peu de création de postes qualifiés dans la région, il organisa son cours avec la méthode " Problem-based learning " et la résolution de problèmes tirés de cas réels d'entreprises voisines de son lycée. A partir de quelques affaires qui faisaient l'actualité économique régionale, il s'évertua à démontrer à sa classe le rôle contestable des banques françaises dans la gestion de l’épargne et l’intervention critiquable des pouvoirs publics locaux dans le soutien aux entreprises. Il mit en évidence le manque de capacité d'entreprendre de bon nombre d'industriels locaux. Ces derniers, pour lutter contre une crise qui les avait surpris, n'avaient su qu'abaisser le seuil de rentabilité de leurs affaires en licenciant une partie importante de leurs personnels. Ils conservaient ainsi une marge minime de profit suffisant pour maintenir leur niveau de vie et la valeur de leur patrimoine. Aucune société n’avait développé un savoir-faire plus important pour conserver ses parts de marché ou pour innover. Gérard avait été choqué de voir réapparaître les noms de ces industriels dans les journaux locaux lors de l'annonce de leurs nouveaux profits certes plus réduits mais bien réels et en pourcentage quelque peu supérieurs après quelques années de pertes et d'avenir problématique. Le professeur contesta le redressement de ces sociétés alors qu'il considérait qu'elles étaient les principales responsables du chômage local.

 

Lors d'une première visite, Gérard avait emmené sa classe étudier une entreprise de fabrication de jus de fruits. Pierre l'avait introduit dans cette société qu'il connaissait bien pour avoir porté sur son maillot de coureur cycliste la marque ainsi que le nom de la banque de cette société. Vers 1950, des agriculteurs sont désolés de voir inutilisée la production de pommes de leurs vergers. Plutôt que de s'habituer à les voir pourrir ou à abattre leurs pommiers, ils décident d'en faire du jus de pomme et de le vendre dans la région. La banque locale s'intéresse à eux parce que les membres du syndicat d'arboriculteurs sont aussi au conseil d'administration de la caisse locale. Bref, ce sont les mêmes personnes qui décident d’utiliser la capacité financière de la caisse de dépôts locale pour soutenir la création d’une entreprise de jus de pomme. Bientôt le travail de la coopérative agricole récolte ses premiers succès. La banque prend en charge depuis son siège sociale le développement de la coopérative qui arrive à une dimension nationale. Une anecdote : les spécialistes du marketing au siège social de la banque fédérative répondent à un appel d’offre pour servir du jus de fruit sur les vols du premier avion supersonique français et leur dossier est retenu. La coopérative transformée en société anonyme voit ainsi ses bouteilles de jus de fruit consommées par les passagers de cet avion aussi bien en Europe qu’en Amérique du Nord ou du Sud, ce qui représente un excellent tremplin publicitaire. Dans les années 1990, la banque décide de placer cette société dans les mains du leader européen du jus de fruit, une société allemande. Négociée alors que l'entreprise est florissante, cette vente assure la pérennité de l'entreprise qui grâce à son nouvel actionnaire, s'ouvre dans ses spécialités, sur le marché européen. La banque quant à elle, comme les actionnaires, sa mission achevée, réalise une plus-value non négligeable. Peu avant la prise de contrôle par la société allemande, le premier ministre du gouvernement français vint visiter l'entreprise. Il avoua que l'histoire de cette société de jus de fruit devait être inscrite dans les cours de nos écoles de commerce tant elle est exemplaire. Gérard insista auprès de sa classe pour relever cet exemple réussi de coopération entre une banque et une entreprise. Il porta ce cas au nombre des rares exemples vivant en Alsace-Lorraine sur la base d'une culture davantage rhénane que française. Il demanda à ses élèves de comparer les pratiques de gestion des PME-PMI en France avec celles existant chez nos voisins. En Allemagne ces mêmes entreprises sont dirigées d'une autre manière : les actionnaires familiaux confient plus souvent leurs pouvoirs à une banque qui se charge de la gestion de l'entreprise et nomme comme dirigeant la personne la plus compétente parmi le groupe des cadres ou celle qui sort du rang parmi le personnel. La banque va donc implicitement chercher à sortir de son rôle initial de gestionnaire pour devenir un acteur plus présent du développement de cette entreprise. Gérard conclut ce premier cas pratique pour dire que si avec des pommes promises à la décharge ou au tas de fumier, l'on pouvait plusieurs décennies après, trouver une société au rayonnement européen, il y a certainement de quoi faire pour décliner de nouvelles technologies et savoir-faire dans nos secteurs économiques. A défaut de pommes, les carottes ne devraient pas être cuites pour tout le monde...

 

Cette première étude fut suivie de deux autres cas plus représentatifs de la réalité économique locale. A travers un dossier amené par Pierre et récupéré auprès d'un collègue qui avait participé à la liquidation de la société, sa classe prit contact avec une entreprise d'horlogerie qui prospérait jusqu'au début des années 1980. Forte de son pôle de compétence largement reconnu au niveau professionnel dans l'horlogerie mécanique, la direction de cette société ne s'était pas inquiétée de l'arrivée des montres à quartz vendues en grande surface. Alors qu'elle venait d'entériner ses premières pertes, elle se résolut à embaucher une demi-douzaine d'ingénieurs de l'école supérieure d'électricité pour mettre au point les circuits imprimés de ses nouvelles montres. Ces jeunes ingénieurs arrivés de Paris furent accueillis au bureau d'études par les anciens et mis aussitôt à la planche à dessin pour apprendre les mouvements d'horlogerie, fierté de la maison. Au bout de six mois de ce régime insensé, des jeunes ingénieurs, il n'en resta plus un. Les ouvrières qui dans ce laps de temps avaient été formées à la micro soudure pour l'électronique, à la soudure à la vague et à l'assemblage des cartes de micro processeurs, furent les seules à être reprises par le nouvel acquéreur des locaux. Elles travaillèrent quelques années pour un sous-traitant d'un constructeur de matériel informatique avant que cette production ne soit délocalisée en Asie du Sud-Est. L'ensemble des techniciens de l'horlogerie se retrouva au chômage. Gérard insista pour démontrer que l'aversion d'une direction familiale à s'entourer d'une équipe de conseillers externe capable de l'aider à se remettre en cause, avait abouti à la disparition de l'un des tous derniers pôles de compétence horlogère dans notre pays. Les élèves découvrirent que la plupart des dirigeants de cette société avaient été mis en préretraite et vivaient toujours dans leurs villas à proximité de l'usine. Gérard leur montra des articles de journaux où certains étaient cités pour leurs activités dans des cercles rotariens ou professionnels, caritatifs. La classe décida d'écrire au président de ces cercles pour leur demander quels exemples pouvaient apporter ces dirigeants, en particulier lorsqu'ils se rendaient dans des collèges ou lycées professionnels pour parler bénévolement de l'entreprise et servir la cause des liens entre le monde éducatif et le monde du travail...

 

La troisième étude porta sur une entreprise métallurgique dont le fondateur avait porté les effectifs à plus de mille deux cents salariés. Les héritiers qui ont pris la relève vers la fin des années 1970 ainsi que les actionnaires qui étaient tous des notables du coin : notaire, huissier, avocat, pharmacien, médecin, etc., n'ont pu se mobiliser pour investir et changer un outil de production devenu obsolète lors de l'introduction des automatismes et autres robots chez les concurrents. Dès le début des années 1980, les meilleurs éléments parmi les 1 200 salariés s'en étaient allés un par un, souvent chez la concurrence, attirés par des perspectives plus dynamiques et rassurantes. En 1988, l'outil de production usé et tombant régulièrement en panne, la société fut mise en liquidation et le constructeur automobile voisin, principal client, s'arrangea pour qu'une équipe de repreneurs industriels redémarre l'affaire après avoir licencié plus de la moitié des effectifs. Le client finança l'arrivée de machines automatisées et la production repartit. Trois ans plus tard, les repreneurs à bout de capitaux pour continuer la modernisation des ateliers et la remise en ligne des machines à commande numérique qui étaient achetées sur le marché de la machine-outil d'occasion, revendirent l'usine à un autre groupe plus structuré qui s'empressa d'abaisser encore le seuil de rentabilité en licenciant encore plus du tiers des effectifs. Aucune banque n'aida la société sinon une société d'affacturage qui prenait ses commissions au passage. Le conseil général accepta d'acheter les locaux en lease-back et les administrations de sécurité sociale furent obligées de prononcer un moratoire sur les cotisations sociales alors que l'usine respectait ses engagements envers le constructeur automobile et lui reversait cinq pour cent de productivité chaque année en abaissant d'autant ses prix. Épuisés par cette cure drastique et incapables d'aller plus loin dans le redressement de l'affaire, les actionnaires voulurent récupérer de suite leur mise et revendirent l'usine à un nouveau groupe industriel qui maintint cette fois le seuil de rentabilité là où il était. Les actionnaires notables locaux évincés de l'entreprise, restaient toujours des notables dans leur région même s'ils se désolaient ouvertement de l'appauvrissement de leur bassin d'emploi et de la baisse d'activité de leurs commerces. La plupart se rattrapaient en ayant majoré le prix de leurs prestations pour compenser le manque de clients. La classe fit une rapide étude comparative sur le prix de leurs prestations avec les prix affichés dans une région voisine pour poser cette conclusion : il y avait moins de richesses distribuées dans la région mais les prix avaient augmentés. Conséquence : la pauvreté n'avait fait que se répandre et les cas sociaux s’étaient multipliés jusqu’à miner le système scolaire. Le lycée de Gérard avait une année accepté des élèves du collège de cette petite ville mais leur niveau très faible et leur absence de disciple et d’éducation ne leur avaient pas permis d’obtenir les mêmes succès à l’examen que les autres et le lycée n’avait plus accepter d’autres élèves par la suite. Ces élèves n’avaient que la possibilité de suivre des études professionnelles courtes sans pouvoir envisager des études supérieures.

 

Gérard apprit à ses élèves à faire un publipostage et la classe écrivit à ces notables pour les informer de son étude comparative et pour mettre directement ces résultats en relation avec leur incompétence en matière de gestion d'entreprise et leur manque crucial d'esprit d'entreprise. Cette étude avait été également adressée à la chambre de commerce, à la chambre patronale et à l'union régionale des syndicats ainsi qu'aux journaux locaux. Sepp et son équipe l'avait diffusée sur Internet. Gérard et Frantz établirent une proposition pour rénover le système de formation. S’inspirant de l’exemple allemand et de la formation duale sur l’apprentissage, il décida d’abolir le monopole français de l’Éducation nationale pour pouvoir fonder un institut de formation financé par la région et les entreprises locales. Le principal mode de financement reposait sur l’apport des locaux par la région et l’ancienne Éducation Nationale et l’apport du matériel et de compétences intellectuelles par les entreprises. Au lieu et place de la taxe d’apprentissage, les entreprises devaient amortir leur matériel sur deux ans comme en Allemagne puis la troisième année, ce matériel amorti et à la valeur comptable égale à zéro devait venir équiper les centres de formation. Les élèves avaient ainsi par exemple la garantie de travailler sur des micro ordinateurs de 3 à 4 ans d’âge maximum. Cette formule de l’apprentissage allait augmenter considérablement le taux d’activité dans la région et réduire le chômage. Gérard souligna ce point alors que la France est classée dernière parmi les 28 pays de l’OCDE pour le taux d’activité des 15 à 24 ans. Cette dernière place s’explique par l’allongement des études, mesure décidée à partir de 1981 pour réduire la population active et donc le chômage. Les élèves se rangèrent à l’avis que les jeunes français avaient eu aussi tendance à être parmi les derniers en ce qui concerne l’activité dans les écoles et les lycées . Il y avait eu cumul : dernier pays industrialisé pour le taux d’activité des jeunes et cet écartement de tous liens avec un emploi professionnel, avait provoqué plus qu’une insouciance des jeunes dans leurs études, avait provoqué une démotivation et un manque de travail général. Cette situation pouvait expliquer qu’à la fin des études, plus de la moitié des diplômés travaillent deux à trois années en contrats de travail précaires comme s’ils devaient démontrer qu’ils avaient ainsi acquis la constance dans l’effort et la rigueur dans le travail, qualités fondamentales mais si absentes dans leurs études.

 

La classe poursuivait le chiffrage économique de toutes ces erreurs, le calcul de la part qu'elles avaient dans le déficit des caisses régionales d'assurances sociales, le gaspillage de l’argent public à travers le nombre croissant d’échecs de jeunes dans les études ou de redoublement, de réorientations tardives, etc., lorsque Gérard fut convoqué chez le proviseur de son lycée pour se voir reprocher cette manière de travailler. Il posa sur son bureau une liasse de lettres de réclamations provenant des personnes à qui la classe avait écrit. Il lui fit lire une lettre d'admonestation du recteur d'académie qui lui enjoignait de respecter scrupuleusement le référentiel du programme et l'informait d'une visite imminente de l'inspecteur pédagogique régional. Enfin, le préfet avait tenu lui aussi à envoyer sa missive sur la question. Gérard, certain de l'appui du groupe des dix-huit, acheva les travaux en cours et organisa avec ses élèves, la semaine suivante, une exposition des travaux dans le hall du lycée puis devant la menace de l'administration du lycée, il fit sortir sa classe pour transporter cette exposition dans la zone piétonne du centre-ville. Un groupe d'élèves distribua simultanément un questionnaire d'enquête sur l'appréciation par le public de ces informations. L'exposition se termina au commissariat de police et le commissaire en personne montra à Gérard les lettres des avocats des plaignants qui contenaient leurs intentions de porter plainte pour diffamation contre lui. Ramené par la police au lycée, Gérard se vit proposer un marché par son proviseur : soit il s'excusait et rentrait dans le rang en faisant paraître un article dans le journal du lycée pour dire qu'il s'était trompé dans les chiffres, soit l'administration le mettait en repos forcé et le dispensait de faire cours pour qu'il se soigne dans un hôpital spécialisé, ceci sur décision du préfet. Gérard, avant même de réfléchir, griffonna sur un bout de papier qu'il optait résolument pour la deuxième solution. La police le récupéra à la sortie du bureau du proviseur pour l'escorter à son domicile récupérer des affaires et du linge puis pour l'accompagner dans l'hôpital spécialisé.

 

Dominique s'était de suite connectée sur la messagerie de leur mouvement pour dialoguer avec la permanence au club de Baden-Baden. Laurie s'y trouvait et elle prit l'affaire en main. Arnim accepta de rejoindre le club pour le lendemain matin, Dan réserva un Huey à l'aérodrome. Le groupe des 17 membres fondateurs se réunit le lendemain soir et l'avis d'Arnim fut entériné. Ils décidèrent de ramener Gérard au club et de le cacher le temps d'annuler la décision administrative et le temps que Gérard prenne sereinement sa décision de devenir permanent de l'entreprise ou de retrouver ses élèves. Sandra fit faire les travaux nécessaires et une cachette confortable fut aménagée pour les jours où le fugitif allait devoir se soustraire à la vue de membres moins impliqués dans la vie du club. Le transfert de Gérard se fit en douceur... mis à part le bruit des deux turbomoteurs du Huey dans le parc de cet hôpital spécialisé... Dan, Carine et Anke se chargèrent de l'opération. Il fut décidé que Jasko resterait avec Gérard tout le temps au club. Werner et Sepp entreprirent de les former davantage en informatique et les deux compères commencèrent à assurer une veille sur les télécommunications de l'entreprise, ce qui soulagea d'autant l'équipe d'informaticiens qui put se consacrer davantage au développement de nouvelles applications. Comme la piscine était achevée, ils pouvaient également en profiter. Dominique avait déménagé toutes les affaires concernant le club pour les cacher et effectivement, elle eut de fréquentes visites de la police qui enquêtait sur la disparition de son mari.

 

Gérard à peine caché, Pierre se manifesta quelques semaines plus tard, pour déclarer qu'il avait démissionné de son travail pour aller chez un nouvel employeur. Au retour des vacances, une incompréhension s'était de plus en plus manifestée entre lui et sa Direction. Quelques semaines plus tard, il vit dans la presse une offre d'emploi pour un poste susceptible de lui convenir basé dans le sud-est de la France. Pierre y répondit, passa des entretiens et fut engagé pour travailler à Sophia-Antipolis. Il annonça la nouvelle au groupe vers la mi-janvier, après avoir passé les fêtes de fin d'années en famille puis au club avec le groupe et Romain, Claudine. Ce changement d'emploi, début mars, allait lui faire du bien et il souriait en douce du hasard qui le rapprochait de la maison de Maud et de Laurie à Biot. Laurie viendrait souvent les week-ends, il la chercherait à l'aéroport de Nice, il pourrait encore prendre quelques congés sans solde pour favoriser leur travail, tous les deux seuls dans cette région propice à l'éveil des sens. Pierre et Françoise n'ayant pas abandonné leur travail professionnel, leur départ allait peu peser sur la gestion du club. Françoise devait juste quitter la supervision de la comptabilité du club mais elle pouvait toujours travailler à distance sur le réseau informatique pour donner ses conseils. Chacun comprenait qu'un nouveau pôle d'activité était en train de naître mais voir une partie de leurs activités se déplacer sur la Côte d'Azur n'était pas pour leur déplaire. L'activité de l'entreprise avait connu grâce à l'appui du groupe des anciens, un début exceptionnel et par le jeu de la cooptation, des premières embauches avaient eu lieu au 1er janvier : deux médecins alternaient leurs vacations pour prévenir ou lutter contre des problèmes psychologiques, le sida et la drogue chez certains membres auparavant exclus de la société et qui pratiquaient surtout la première et la deuxième voie, le temps de finir leur apprentissage préliminaire pour débuter les exercices de la troisième voie. Un architecte planchait sur l'extension du club. Deux cuisiniers et du personnel de maison faisaient démarrer d'une manière plus confortable la restauration et l'hôtellerie du club. Le club de Weinheim poursuivait son succès et son activité de pré-recrutement de membres dans cette région. Les recettes des deux clubs suffisaient à payer le personnel et les fournitures ; il restait même un petit bénéfice. L'aéroport de Francfort permettait à des groupes de jeunes venant d'autres pays de rejoindre le local de Weinheim puis celui du club. Selon l'intérêt de leur collaboration sur l'Internet, tout ou partie de leurs voyages était pris en charge par le club moyennant qui une conférence, qui une animation artistique, un développement de logiciels, un concert, une prestation érotique, le dépôt de quelques exemplaires d'un recueil de poésie, d'un essai ou d'un roman, le dépôt de quelques toiles. De jeunes musiciens et des groupes musicaux ou de danse s'y produisaient. Ils avaient été sélectionnés selon les critères de leur entreprise et les tests portant sur la troisième voie avaient permis de donner leurs chances à de réels créateurs qui, dans la bande de jeunes associés à la vie de l'entreprise, bénéficiaient d'une émulation salutaire. Anke et Laurie avaient maintenant beaucoup plus de travail pour convaincre certaines épouses ou fiancées de se joindre à leurs compagnons dans les activités de leur entreprise et elles ne montaient plus que rarement sur scènes.

 

Le groupe cherchait à organiser une dernière fête avant le départ de Pierre et Françoise. Pierre qui n'aimait pas être le centre d'intérêt d'une telle manifestation n'en voulait rien savoir. Par contre, il avait confié à Laurie qu'il était favorable à une manifestation de masse où ils auraient pu compter leur effectif, prendre contact d'une manière différente avec les membres les plus engagés dans leur entreprise. Laurie fit le lien avec le reste du groupe. Anke suggéra une ballade en peaux de phoque en Autriche ou en Suisse mais c'était un peu tôt dans la saison pour monter en haute altitude. Pierre ne dit pas non; il s'agissait bien de privilégier une activité de la première voie mais pas dans une portée uniquement sportive ou amicale, il réclamait une dimension plus politique ! Il se rendit un soir après le travail au club et ensemble, ils discutèrent de ce projet autour de la grande table ronde de la salle du restaurant après s'être servis au buffet froid et chaud que leur avait préparé Gérard et Jasko. Le personnel salarié avait eu droit à un congé. Pierre tenait à ce que tous portent l'habit des Templiers ou au moins une veste blanche avec une croix rouge sur l'épaule gauche. Bref, il voulait une manoeuvre des chevaliers en armes pour sceller davantage la dimension politique de leurs engagements dans l'entreprise. Leur entreprise ne devait pas s'arrêter lors d'une descente de police, d'une perquisition et d'une confiscation de leur matériel ! Elle devait maintenant survivre à un quelconque procès public. Plus rien ne devait l'arrêter. L'objectif et le champ de manoeuvre devaient avoir la valeur symbolique la plus haute et procurer une discrétion maximale. Les autres comprirent que Pierre leur proposait quelque chose de très précis et ils le laissèrent parler. Il proposa la simulation d'une attaque contre un objectif précis isolé dans la montagne, en pleine nuit et à skis. Laurie et Françoise pistaient le poète. Cet objectif perdu dans la montagne et la neige de l'hiver susceptible d'être attaqué par une cinquantaine de personnes, cela devait être dans les Vosges, près de chez lui. Au même moment, les deux femmes trouvèrent la réponse : cet endroit valait en effet la peine d'être attaqué par un groupe de partisans. Pierre avoua qu'il s'agissait de ce camp de concentration qu'il avait si longtemps dévisagé depuis son rocher où il faisait ses premiers exercices de communication extrasensorielle. Il y avait bien eu durant la guerre, la tentative d'un commando SAS de monter un raid contre le camp et les nazis avaient fouillé tout le massif du Donon jusqu'au Dabo pour écarter cette menace et ils avaient déporté tous les hommes d'un village sous prétexte que ce village avait aidé le commando SAS mais c'était un fait, le camp n'avait jamais vu son enceinte de barbelés déchirée à la suite d'une attaque. Abandonné, le camp vide avait été trouvé par l'armée américaine. Durant l’hiver, il servit de camp pour garder les miliciens français avant leur jugement. Quelques hommes des villages environnants, certains après avoir été enrôlés de force dans les Waffen-SS et être revenus par chance inouïe dans leur village natal, furent réquisitionnés par la gendarmerie française pour garder ces miliciens et ce fut loin d’être une ironie supplémentaire de l’Histoire ! Cinquante ans après, il était peut-être temps d'accomplir ce qui n'avait pu être fait... pour l'exemple, pour se convaincre que maintenant qu'ils l'auront fait une fois, ils seront capables de le refaire aussi souvent qu'il faudra attaquer des camps de torture, des camps de famine, des bases logistiques terroristes et des repaires d’obscurantisme et de fanatisme, des camps de concentration dont ils auront appris l'existence partout dans le monde. Cet exercice devait les préparer à ces futurs combats qu'ils feraient sans l'autorisation d'aucun état ou d'aucune organisation supranationale, avec simplement leurs manteaux blancs et la croix rouge qui se porte sur l'épaule gauche, avec leurs armements conventionnels sans oublier les pouvoirs particuliers de ceux qui incarnaient la dimension du sacré dans leur entreprise humaine.

 

Laurie trouva la suggestion anachronique. Elle avait compris que son poète voulait suivre la voie de Jésus dont elle ne savait toujours rien et non plus celle d'Abraham et de Moïse et ne voila t il pas qu'il tentait de transformer les membres du club en petits soldats d'une nouvelle armée qui le suivrait, lui, un nouveau Moïse ? Pierre s'excusa de devoir lui faire une réponse pour une fois simple et rapide. Sans escorte portant épée et couteaux, Jésus aurait-il pu parcourir seul tous les chemins qu'il emprunta durant sa vie publique ? N'aurait-il pas été à la merci du premier groupe de brigands venu ? N'était-il pas favorable à la république juive de Judas de Gamala et n'était-il pas accompagné de sicaires soutenant cette révolution ? Ces gens de grands chemins mal famés ne lui ont-ils pas permis en fait, à lui et à son groupe de disciples, de parcourir le pays sans être victimes d'embuscades ? Plus proche de nous, ne pouvait-elle pas admettre comme le poète, que Montesquieu avait commis une grossière erreur en n'accordant un équilibre qu'à trois pouvoirs : le législatif, l'exécutif et le judiciaire en oubliant volontairement ou non un quatrième pouvoir : le pouvoir du sabre, le pouvoir militaire ? Ne fallait-il pas mieux retenir les propos de Bonaparte qui ne retenait que deux puissances : celle du sabre et celle de l'esprit ? Ah certes, ce pouvoir militaire très tôt a été confondu comme un moyen d'action dévolu au monopole de l'exécutif ! Mais le poète n'était pas d'accord avec ce subterfuge. Il rappela à Laurie la phrase de Napoléon que Dan avait été le premier à citer. Comment assurer la primauté de la puissance de l'esprit sur celle du sabre si cette dernière est masquée derrière une prétendue puissance politique d'un parti qui ne maintient la légitimité de son autorité que le temps que lui accorde la soumission d'une majorité qui y place ses espoirs de paix et ses craintes de désordre ? Le combat de l'amour contre la haine repose sur celui de l'esprit contre le sabre. C'est l'esprit qui crée le sabre et les armes nouvelles et aucun monopole politique ne peut venir priver celui qui se réclame de la puissance de l'esprit, de tenir en main le sabre, d'abord pour rassurer la majorité silencieuse puis pour lui montrer comment l'on brise un sabre, l'on se débarrasse des armes, comment on les garde dans l’armoire et on les reprend à toute personne qui les dérobe dans l’armoire et d’ailleurs faut-il une armoire pour prétendument mettre à couvert les armes ou bien, comme en suivant l’enseignement de Jésus, vaut-il mieux porter l’épée à la ceinture, vendre son manteau au besoin pour acheter cette épée et la porter ostensiblement ? Peut-on écarter l’épée et la confier à d’autres qui tôt ou tard vont commettre des excès avec ce pouvoir ? Peut-on s’affranchir du mal, des crimes et des horreurs dont notre condition humaine nous rend capable ? Ne doit-on pas au contraire chacun de nous, apprendre à vivre avec chaque jour pour canaliser notre férocité, l’évacuer avant qu’elle ne grandisse, nous aider et nous protéger contre les criminels en pointant notre épée d’hommes et de femmes libres, libres de refuser le crime et les violences, libres de choisir paix, tendresse, protection et amour ?. Laurie et l'assistance convinrent que si un mouvement devait un jour débarrasser le monde des armes, ce mouvement ne proviendrait certainement pas de ceux qui organisent et pérennisent le monopole actuel de la violence dans nos états. Sur cette base de réflexion, l'accord de principe fut trouvé rapidement.

 

Arnim demanda à ce qu'une nouvelle réunion de travail soit promptement organisée, ici, au club. Il souhaita, dans ce contexte politique précis, s'entourer de militaires de valeur pour encadrer les membres de l'entreprise. Il voulut des soldats de métier qui ont gardé intact et pur leur vocation de servir le sabre pour préserver l'humanité du fléau des guerres et faire triompher un jour la puissance de l'esprit. Il inviterait des amis encore officiers d'active dans les Gebirgsjäger et il se porta garant de leur vocation intacte. Dan mobiliserait les six Huey et leurs pilotes pour transporter au retour la cinquantaine de participants; il pourrait également inviter des amis officiers d'active comme lui dans l'armée américaine et basés en Allemagne. Patrick voyait également qui contacter de son côté. Arnim demanda à ce que les membres permanents du club s'investissent rapidement dans la confection d'un support détaillé de présentation de cette opération. Devant leurs amis militaires d'active, ils devaient en une heure, être capable de présenter leur entreprise, ses objectifs, le pourquoi de l'opération avec toutes ses implications politiques, la topographie des lieux où se trouvait le camp, la liste des moyens engagés et ce d'une manière toute professionnelle. Ils ne devaient pas apparaître comme des amateurs mais comme un groupe décidé parfaitement organisé et capable de soutenir l'ambition de la portée de leurs activités. Arnim déclara dévoiler un secret : au niveau de l'armement des cinquante participants, il n'y avait pas de problème ! Le groupe des anciens avait su accaparer un dépôt de matériel gardé par de vieux nazis et régulièrement tous les dix ans, Arnim avait fait du troc avec un marchand d'armes du port de Manchester. La quantité d'armes avait diminué mais à la place ils recevaient des modèles plus récents, vieux de 10 à 15 ans par rapport aux derniers modèles sur le marché. D'après lui c'était amplement suffisant pour leur opération. Pierre proposa d'aller sans tarder repérer les lieux. Dan et Arnim se rangèrent à son idée. Ils calculèrent que l'opération devait se faire le week-end en huit, après le prochain week-end qui commençait le surlendemain. Le week-end qui venait, ils travailleraient à la préparation de cette opération militaire et à la présentation de la réunion du lundi soir qui réunirait les amis officiers d'active. Lundi dans la journée, à eux trois, ils iraient reconnaître les lieux, notamment les endroits de bivouac qui serviraient de point de départ à l'attaque et le soir, avec ces renseignements, ils pourraient organiser l'attaque dans ses moindres détails. Pour Dan et Arnim, il était hors de question d'envisager conduire un seul groupe pour des raisons de sécurité et de discrétion. Ils estimèrent que deux groupes d'une vingtaine de personnes serait l'idéal, sachant que plus tard pour de tels objectifs, ils devraient agir en davantage de commandos pour neutraliser et détruire simultanément davantage d'objectifs sur les différents accès aux camps ennemis. Barbara et Sandra, en quittant la table ne purent s'empêcher d'avouer leur déception : elles auraient préféré faire la fête bien au chaud dans la nouvelle piscine intérieure qui venait d'être achevée plutôt que d'aller se geler les miches sous un sapin en pleine nuit et se coucher dans la neige pour tirer au fusil-mitrailleur. Anke les réconforta. Elles pouvaient toujours rester et préparer avec les cuisiniers le casse-croûte du retour ! Mais elles préférèrent s'inscrire sur la liste de départ. Elles savaient qu'ensemble il se passait toujours quelque chose d'intéressant et toujours tout s'était terminé entre eux par des rires, des chansons ou des poèmes depuis que Laurie en lisait, des baisers et de tendres ébats quelque soit l'heure de la journée ou l'endroit de leurs aventures.

 

      

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