DES CHEVALIERS AU COMBAT

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Les spatules crissaient en fendant la couche épaisse de poudreuse. Pierre faisait la trace sur la route forestière qui mène à la maison des bûcherons. Les sapins ployaient sous leur manteau hivernal. Le paysage était rempli à satiété de cette présence immaculée sur laquelle ils filaient à grandes foulées avec leurs skis de fond. Le ciel plombé et les nouvelles chutes de neige imminentes formaient comme un couvercle qui verrouillait hermétiquement cet univers clos dans lequel tous trois aspiraient à donner à leur aventure un je ne sais quoi de plus pathétique, théâtral. Ils se voyaient déjà partir dans la nuit à l'attaque d'un camp quelque part en Europe centrale, en Asie mineure, en Amérique du sud, en Afrique et le film de ces expéditions qu'ils allaient rapporter au monde défilait déjà sous leurs bonnets de laine. En haut d'une montée, ils découvrirent la clairière et la maison de bûcherons aux pierres de grès rouge d'où partirait le premier groupe. Les fenêtres n'avaient pas de volets. De gros barreaux en fer n'empêchaient pas de voir l'intérieur des différentes pièces et ils ne forcèrent pas la serrure pour ne pas éveiller l'attention. 

 En tournant autour de la maison et en regardant par toutes les fenêtres, ils virent comment s'y installer pour passer une partie de la nuit. La pièce principale est au milieu de la maison avec sur sa gauche le dortoir composé de lits superposés en bois et sur sa droite une pièce servant de rangement à provisions et pour des affaires diverses. Dans la pièce principale, au milieu du mur donnant sur le dortoir, il y a une grande cheminée rustique avec accrochées à côté au mur, plusieurs grosses casseroles. La cheminée représente le seul moyen de faire la cuisine. Le sol se compose de grosses planches sommairement rabotées sauf autour de la cheminée où sont placées des dalles de grès. Une boiserie de simples lattes masque jusqu'à mi-hauteur le mur de pierre. Dans le dortoir, les boiseries recouvrent tous les murs et donnent une impression plus chaleureuse à la pièce. Le mobilier a été fait par des bûcherons avec une certaine élégance dans la rusticité. Les coups de hachettes bien ajustés avaient correctement dégrossi les troncs. Le bois ne manque pas dans la remise ni dans la soupente à l'extérieure de la maison. En se serrant, vingt personnes peuvent tenir dans ce refuge. Arnim demanda où était l'eau. Pierre leur montra une petite fontaine et son bassin à dix mètres à côté de la maison. L'eau vive n'avait pas laissé la glace s'emparer de tout le bassin qui émergeait à hauteur de la couche de neige. Ils regardèrent la clairière qui délimitait l'espace des hommes dans cette partie de la forêt vosgienne et Dan fit la moue. Les sapins étaient trop hauts et l'espace trop réduit pour envisager sans risques l'atterrissage d'un Huey. Il faudrait hélitreuiller mais pas une cinquantaine de personnes ! Cette maison serait leur base logistique où les repas des deux groupes seraient réchauffés et au retour, les cinquante participants viendraient se restaurer ici avant le rapatriement en hélicoptère. Pierre leur indiqua qu'au-dessus de la maison il y avait une vaste clairière au sommet de la montagne. Un dénivelé positif de 400 mètres pouvait se parcourir en une heure et tout le groupe pouvait rejoindre cette meilleure base pour embarquer dans les Hueys. Pierre montra cette clairière sur la carte d'état-major. Dan accepta cette solution et dit qu'un hélitreuillage des cuisiniers et de leur matériel était possible si la neige sur cette place était correctement damée, ce que les cuisiniers pouvaient faire. Tous trois n'avaient pas le temps de monter vers cette clairière et ils repartirent par le même chemin rejoindre leur véhicule après avoir regardé à la jumelle une dernière fois à travers une trouée dans les sapins, juste en face d'eux à hauteur de leurs yeux, le camp de concentration et d'extermination nazi. Cela semblait si simple d'aller là-bas et de revenir pour des soldats comme eux mais ils admirent que pour bon nombre de participants, ce raid avait un côté sportif qui pouvait en éprouver plus d'un d'où cet encadrement soutenu des officiers d'active. Plus tard, ils laissèrent leur véhicule près du Col de la Charbonnière et allèrent rejoindre un vieux chalet abandonné par une association strasbourgeoise qui servirait de point de départ pour le deuxième groupe. Le car le déposerait près de la station de ski voisine et il rejoindrait plus discrètement le chalet.

 Le soir, au club, ils rejoignirent leurs amis officiers d'active qui venaient d'arriver. Ils avaient conservé l'uniforme malgré le caractère de la réunion. La jeunesse et l'allant des montagnards allemands complétaient l'allure martiale des amis de Dan et de Patrick. Arnim présenta ses trois jeunes amis respectivement comme son neveu et comme des petits-fils d'anciens compagnons à lui. Tous trois étaient diplômés d'une école militaire. Frantz les invita à rejoindre la salle de réunion. Les images du camp, les cartes traçant les itinéraires, les photos des Huey, une panoplie des Templiers tapissaient un mur. Anke vérifia qu'Evelyne était prête pour traduire en anglais le texte puis elle lança la présentation à l'aide d'un micro ordinateur et d'un petit vidéo projecteur. Les photos avaient été scannées et les diapositives s'enchaînaient adroitement. Les voix d'Anke et de Laurie donnaient le texte entre les morceaux de musique pour entraîner l'adhésion des spectateurs au message. Les officiers furent sensibles à la qualité de cette présentation et à la traduction d'Evelyne. Arnim les invita ensuite à rejoindre la grande table où les cartes étaient dépliées. Arnim et Dan mirent à contribution leur science militaire pour détailler tous les aspects de l'opération, l'évaluation des risques liés aux conditions météorologiques, topographiques, à une rencontre avec la gendarmerie française ou allemande. Laurie rappela le but de leur entreprise et la portée de cette opération, le souci de la poursuivre dans l'attaque réelle des camps de concentration existants à travers le monde, qui suivraient ce premier exercice. Elle arrêta brusquement son exposé et le regard gêné, elle regarda Pierre. Les autres comprirent mais pas Pierre. Arnim poursuivit aussitôt. Il leur assura, pour conclure, que quoi qu'il arrive, une place et un revenu décent leur seraient proposés dans le cas où leurs supérieurs s'opposeraient à leurs engagements épisodiques dans l'entreprise et leur feraient quitter l'armée. Laurie remis à chaque participant une tunique blanche de camouflage avec une croix rouge templière cousues sur l’épaule gauche. Ils l’essayèrent puis la rendirent. Laurie leur confirma que Pierre et elle allaient les initier aux combats en présence des puissances des mondes supérieur et double. Tous regardèrent Pierre qui baissa les yeux. Ce n’était pas le moment d’ajouter quoi que ce soit ! Il balaya ensuite rapidement leurs regards avec un sourire timide pour bien leur montrer qu’il était au milieu d’eux. Avant de passer au buffet et pour impressionner encore leurs invités sur le sérieux de leurs activités, Laurie les informa qu'ils venaient dans l'après-midi de conclure un contrat avec une association hollandaise d'aide aux handicapés pour la fourniture de prestations à une vingtaine d'handicapés hommes et à une quinzaine d'handicapées femmes. Cette association hollandaise qui avait contacté leur groupe à travers la connaissance d'un pilote membre du groupe des collectionneurs d'Aix la Chapelle, militait pour le droit à la liberté sexuelle des handicapés. Bientôt, sous la pression de ces associations, une loi serait votée demandant aux municipalités de prendre en charge une partie du coût de ces prestations. L'offre de leur entreprise avait été retenue et Laurie avec son expérience de surogate avait confectionné un dossier fort bien fait. Dans deux semaines dix hommes et dix femmes sortis de l'école d'amour et formés par Laurie et Anke dans des cours particuliers, se rendraient dans la petite ville hollandaise pour trois jours et s'occuperaient de ces handicapés. Ce service rétribué démontrait que leur entreprise correspondait à un besoin. Pour certains handicapés légers, la relation dépasserait le stade d'un spectacle érotique hard et l'handicapé(e) pourrait participer à la relation. Pour d'autres, la prestation se limiterait à un spectacle, à un partage d'émotion et de sensualité ainsi qu'à une aide dans la jouissance personnelle du patient. Frantz profita de l'occasion pour inviter les officiers à venir, à l'occasion, avec leurs épouses profiter gratuitement des activités du club. Anke leur dit qu'elle avait acquis de l'expérience dans l'art de convaincre une épouse même très réticente...

Au cours du repas, les officiers confirmèrent définitivement leur accord pour participer à l'encadrement de l'opération. Frantz insista sur le port de la croix templière qui donnait une toute autre dimension à leur combat. Pierre expliqua que les chevaliers n’allaient pas servir une nouvelle élite dirigeante dans un système de pouvoir capable de diriger le monde. Les systèmes de pouvoirs ne servent qu’à se combattre les uns les autres et le vainqueur du jour devient inéluctablement le perdant des jours suivants. Ce n’était pas là le but de leur mouvement. Non, ils allaient défendre une organisation en réseau développant une culture humaniste et spirituelle dont les racines dernières ont été interdites depuis deux mille ans en occident par les dirigeants de l’église catholique romaine, la destruction de l’ordre du temple ne venant qu’illustrer la manière dont cette interdiction s’imposait. Frantz rassura l’assistance : il n’était pas prévu de renier l’image de Jésus construite par les pères de l’Eglise romaine, de fouler au pied la croix. Pierre avait bien mieux à proposer que ces inepties de l’histoire, ces impostures pour défendre des dogmes abscons.

 Dan revint aux choses essentielles. Leur rôle serait déterminant dans le cas d'une intervention avec la gendarmerie et ils avaient pour mission de dissuader en rusant et leurrant l'adversaire, voir en le maîtrisant le temps d'évacuer le groupe. Ils utiliseraient des munitions à balle plastique mais une réserve de balles réelles serait disponible pour éviter une capture. Après le repas, Anke et Laurie invitèrent les participants à se changer dans leurs chambres puis à venir se délasser au sauna, au hammam et dans la piscine. Ils partiraient très tôt le matin rejoindre leurs unités ou leur travail. Tous quittèrent la table du restaurant. Seul Arnim et Pierre restèrent songeurs sur leur chaise. Arnim vint près de Pierre pour finir le fond de son bock de bière. Ils restèrent silencieux et Pierre ne chercha à poser aucune question au vieux soldat qui de jour en jour auprès d'eux, laissait exprimer une jeunesse retrouvée sympathique. Pierre posa sa main sur celle d'Arnim. Il avait besoin de savoir comment forcer le destin lorsque les forces adverses vous encerclent et vont vous écraser. Pierre lui confia son hésitation. Fallait-il refaire le pari de Jésus ?...ne s'occuper que du spirituel, retrouver le chemin vers le Père et l'ouvrir suffisamment grand pour que des générations et des générations d'humains soient attirées par cette porte béante sur la finalité retrouvée de l'existence terrestre... même en désobéissant à Abraham ? Alors avec la foi simple et accessible dans ce témoin incarné au Christ, les hommes en marche sur leur chemin du retour, retrouveraient les leçons d'amour du Père et naturellement sauraient construire des sociétés capables de les aider dans leurs efforts sur leur route toute personnelle et intime. Que fallait-il faire ?... L'histoire devait-elle se répéter sans tenir compte de la situation de l'époque ou bien fallait-il continuer ce mouvement et réorganiser la société en fonction du message exprimé et retrouvé ? Pouvait-on agir comme si le message n'avait pas été donné ? Pierre l'expliquait à Arnim : faire le voyage ne prenait pas toute une vie, toute une journée... rien que quelques minutes, quelques secondes, des secondes d'éternité !...mais après, comment vivre, comment évoluer ? Arnim s'excusa de ne pouvoir répondre sur ce plan. Il vivait avec ses souvenirs de guerre et depuis la fin des hostilités, il avait appris toutes les erreurs commises de part et d'autres, qui d'une guerre éclaire pour vaincre les ennemis d'hier puis le communisme, avaient transformé le monde à travers le conflit le plus meurtrier et le plus horrible de l'histoire de l'humanité. Il n'avait plus que le temps de revêtir le manteau blanc à la croix rouge sur l'épaule gauche et pourquoi pas, de mourir avec. La question suivante ne le concernait plus, il s'en excusait mais Pierre ne devait pas s'arrêter. Il devait foncer jusqu'à changer avec tous les siens les valeurs de ce monde... comme Arnim et son groupe sur l'arrière des Panzer lorsqu'ils fonçaient pour pénétrer dans la banlieue de Moscou début décembre 1941 et qu'Arnim sentait que dans quelques kilomètres, il pouvait changer le monde... pour Gräser, Laban, Hesse, Cholokhov et ses camarades de jeunesse avec lesquels ils dansaient autour des feux de joie, pour son amie d'enfance, sa femme avec laquelle nus ils jouaient sur les rochers, sous les cascades, au bord des lacs de montagne. Pierre ne devait pas se laisser prendre comme Erich Mühsam, le poète, et mourir assassiné dans un camp de concentration maintenant que tous savent comment une jeunesse peut être trahie, comment une folie meurtrière peut s'emparer d'un prophète végétarien ! Pierre ne devait pas rester accroché à un pouvoir. Tout pouvoir va jusqu'à ses limites, puis au-delà. Arnim cita une nouvelle fois Alfred de Musset pour montrer son intérêt au poète : " mais toute puissance sur terre meurt quand l'abus en est trop grand ". Le pouvoir est un chemin tout tracé qui repose sur une hiérarchie, des statuts et des rôles. Un poète peut-il se satisfaire d'un statut alors qu'il n'a pas de route définie, qu'il construit cette route jour après jour selon les échos de sa voix ? Il y a tant de raisons de vivre qu'une fois que l'on a appris à les reconnaître, il devient si facile de foncer... même parmi les éclats d'obus lorsque le basculement d'un monde honni est si proche.

 

- Pierre, pourquoi ton chemin nous conduit-il demain à attaquer un camp de concentration nazi ? Pourquoi armer des chevaliers et les emmener au combat ? N’es-tu pas en train d’abuser de ton pouvoir de poète, de faux prophète ? Demain, n’est-ce pas la folie qui va te guetter au tournant du sentier ? Pour dire vrai, j’hésite à te laisser conduire cette expédition. J’aimerais tant être convaincu de la justesse de ta vision poétique.

- Demain, Arnim, c’est toi qui commanderas notre troupe de chevaliers.

- Oui, après demain aussi ! Je commanderai en fonction du pouvoir que toi tu manifestes. C’est toi qui a défini l’objectif. Pierre, nous sommes seuls. Je n’ai pas envie de nager puis de faire l’amour à l’une de nos compagnes. Visiblement, tu es dans le même cas. Parle moi ! Parle et dis moi ce que ces derniers siècles, aucun chef de guerre n’a entendu avant de mener ses hommes au combat. Par delà toute la propagande habituelle que j’ai entendu des milliers de fois avant de saisir mon arme, dis moi des paroles nouvelles. N’aie pas peur…ajoutons un contrat sacré à tous ceux que nous avons déjà passés entre nous. Pourquoi nous mènes-tu au combat ?

- c’est une longue histoire. Je ne la possède pas encore totalement et j’ai bien du mal à être bref, clair et convaincant.

- alors, poète, partage ce soir ton rêve avec le vieux soldat que je suis et tu en seras plus heureux.

-  La porte d’entrée de cette question est connue : Jésus invite ses disciples à avoir sur eux une épée. Il ordonne à ceux qui n’en ont pas, de vendre leur manteau pour acheter une épée. Est-ce que ceci suffit pour faire de lui un chef de brigands digne de la croix, qui sera crucifié la tête en haut comme les brigands alors que celles et ceux qui ont défié le pouvoir de Rome étaient crucifiés la tête en bas, comme Pierre plus tard le sera selon la légende des Pères de l’Eglise ? Non, ce ne sont que mauvaises interprétations d’obscurantistes qui n’ont jamais vu la lumière, qui n’ont pas été vers le Père, qui refusent la filiation des initiés de l’époque de Jésus avec la renaissance du temple de Dendérah et de ses rites initiatiques. Celles et ceux qui sont sortis du Saint des Saints du temple, quelque soit le lieu de ce temple, ont reçu la parole pour parler de l’Apocalypse, de ce mystère de la vie éternelle confrontée à la destruction cyclique de la vie sur terre. Arnim  comprend ! L’initié peut prendre le statut de pharaon et de son bras tuer quelqu’un qui répand le crime sur terre. Le sage ne devient pas l’agneau promis au premier loup qui passe par là ! Qu’est-ce que c’est que ces histoires que des dirigeants de systèmes de pouvoirs civils et religieux ont inventé pour soumettre les peuples à leurs intérêts ! La flamme ne doit pas s’éteindre. Paul Eluard l’a écrit : « si l’écho de leurs voix se perd, nous périrons » ! En tant qu’initié je sais quelles paroles confiées à celui qui va mourir pour que cette mort lui soit insensible et qu’il sache traverser le puits de lumière. C’est là-haut qu’il sera jugé et le fait que je hâte ce jugement en le tuant n’a que peu d’incidence. Par contre je n’ai pas à le tuer pour le condamner à être pris automatiquement par l’envoyé des ténèbres. Si je le fais, j’aurai à m’en expliquer lorsque ce sera à mon tour de revenir devant le Verbe  et je peux voir la porte se refermer devant moi. C’est pour cela que tout initié se prononcera toujours contre l’interdiction de tuer pour les autres. Un groupe d’initiés par contre doit tenir l’épée à la ceinture pour affirmer sa liberté et accepter de périr sous les coups des criminels qui viendraient à être plus fort que lui. Mais si ce groupe d’initiés portant l’épée arrive à concentrer la puissance des armes pour la mettre sous sa garde, alors il aura rempli sa mission terrestre. Commencer par porter l’épée consiste à montrer aux autres que l’on cherche à mettre la puissance de l’épée sous la garde du sacré ! Certes les criminels et seigneurs de guerre, les terroristes fanatiques ne vont pas livrer de suite et docilement leurs armes ! Le combat continue… Pour en revenir à Jésus, pourtant la veille de sa passion, dans le jardin lorsque les gardes viennent l’arrêter, il ordonne à Pierre de ranger son épée car ce n’est pas ainsi que ses disciples doivent se conduire. Est-ce une contradiction, une de plus qui nous indiquerait que tous ces propos n’ont pas de raison et que donc ils ne servent à rien pour expliquer et changer notre monde ? Laissons ce moment particulier lorsque Jésus décide d’aller au devant de son sacrifice. Plus tard, je pourrai t’en expliquer le sens, le sens que j’ai construit à travers mon expérience toute personnelle. Il ne faut pas oublier que la passion de Jésus se déroule après qu’une nouvelle révolte des zélotes, une de plus, ait été réduite dans un massacre par les légions romaines et que Jésus ait pu en déduire qu’il y avait là les circonstances historiques de la fin de la république de Gamala. Je crois qu’il y a deux moments bien distincts : le moment de prendre l’épée pour la mettre sous la garde du sacré et ce, en prenant par l’épée les armes utilisées par les criminels de tous bords qui désorganisent nos sociétés. C’est le moment le plus fréquent, le plus connu. Et puis, il y a le deuxième moment : lorsque les criminels de guerre et les pouvoirs tyranniques ont réussi à étendre leurs empires militaires. Le sacré est persécuté et sa prétention à vouloir assurer l’autorité et la minimisation de la violence est tournée en ridicule, salie et taxée d’utopie imbécile, de folie dangereuse par les nouveaux despotes et par ceux qui stupidement leur obéissent.

- Jésus fut dans ce cas lorsqu’il choisit de vivre sa passion.

- Oui… ce ne fut pas le dernier choix qui lui restait. Un écrivain sait qu’il a toujours trois solutions ordinaires : le silence, l’exil ou la ruse. Un poète initié sait qu’il peut continuer son cheminement spirituel et vaincre lors des combats car son initiation lui donne la jouissance de pouvoirs surnaturels.

- La résurrection ?… pardon, je sais que Laurie et toi en avez discuté. Jésus a désobéi à Abraham en choisissant de ressusciter d’entre les morts ?

-   C’est exact mais ne va pas trop vite. Ce chemin n’est pas parsemé de zones d’ombre. Au contraire, il est lumineux ! Ne crois pas que je l’ai trouvé à travers des lectures. Il correspond à mon vécu, à ma praxis comme qui dirait et vous en avez été témoin.

- Le jour où nous sommes montés au Tondu venir vous rejoindre Laurie et toi ?

- Oui, ce fut la première fois qu’ensemble, Laurie et moi, nous avons utilisé ces pouvoirs. Je savais qu’ils existaient depuis ma toute première expérience poétique…

-   Lorsque vers douze ans tu as connu ta première décorporation en écrivant un poème ?

- Tout se tient… il suffit à chaque fois d’aller un petit peu plus loin pour davantage pouvoir utiliser ces pouvoirs… sans peur et sans reproches.

-   Comme un chevalier ?

- Oui, le chevalier est l’héritier d’une longue tradition spirituelle de combattants munis de pouvoirs surnaturels. Rappelle-toi, la légende de Rama raconte qu’arrivés en Inde, les prêtres initiés par Rama ordonnaient à leurs soldats de se masser devant les portes des villes et d’attendre. Les prêtres se transposaient dans leurs corps dédoublés à l’intérieur des villes puis ils en ouvraient les portes. Devant la manifestation de ces pouvoirs, les habitants des villes se rendaient et acceptaient de se soumettre au pouvoir des arrivants. Plus proche de nous, nous retrouvons une organisation de ces pouvoirs dans l’égypte antique entre le grand prêtre et le pharaon. Moïse a utilisé ces pouvoirs. Et même l’empereur Auguste a demandé à être initié à ce qu’il restait de cet enseignement pharaonique. En échange, il rebâtit le temple de Dendérah tel qu’il existe aujourd’hui et fut conservé par le sable du désert.

- Tu y tiens à Dendérah !

- C’est dans ce temple que furent conservées les lois divines et les mathématiques célestes de manière à pouvoir connaître l’époque du prochain grand cataclysme et sauver la plus grande partie des gens sur terre. Rappelle-toi, le texte de l’Apocalypse soulève une controverse. Fut-il le premier texte et le seul écrit par Jésus lui-même ? C’est possible car ce texte démontre que son auteur à reçu l’initiation égyptienne fondée sur la connaissance du dernier grand cataclysme et qu’il est capable de répondre à la question fondamentale : qu’advient-il des gens qui périssent dans un tel cataclysme ? Dieu est-il aussi méchant, injuste, cruel pour détruire d’une manière cyclique une partie de l’humanité ? La réponse donnée par l’initiation tient toute dans cette pratique des pouvoirs surnaturels capable de sauver l’identité humaine de chacun quel que soit le sort réservé à chaque enveloppe charnelle et mortelle.

- Et l’Apocalypse de saint Jean ?

- Il a pu très bien l’écrire lui aussi. Jésus lui a confié les circonstances de son initiation égyptienne et après la mort de Jésus, il a pu se retirer à Thèbes et à Dendérah pour achever sa propre initiation avant de partir dans une île grecque et rédiger sa propre version de l’apocalypse. Antoine, Pacôme ont poursuivi le travail de Jean en restant près de ce temple pour en conserver les dernières connaissances connues, connaissances que les bénédictins utilisèrent ensuite pour développer les peuples européens. Les romains ont rasé sans scrupule le temple de Jérusalem alors qu’ils achevaient la restauration du temple de Dendérah en étant aussi fidèle que possible aux plans originaux de Khéops et des architectes encore plus anciens que Khéops… et Dendérah, à ce que je sache, n’est pas une banlieue de Rome.

-   Que veux-tu dire ?

- Je crois qu’à force de diriger des légions, certains généraux et empereurs ont du comprendre qu’ils existaient des pouvoirs surnaturels contre lesquels il serait vain de combattre. Jules César avait craint le pouvoir des druides gaulois et celtes…

- Mais les druides n’ont pas vaincu les légions de César !

- Non et jamais ces pouvoirs surnaturels ne pourront battre des armées au service de despotes et de tyrans. Il y a une réponse tout de même, celle formulée par Bonaparte, lui-même initié avec Kléber aux anciens rites égyptiens dans la grande pyramide de Khéops.

- Dan et moi la connaissont par cœur : il y a deux puissances au monde, le sabre et l’esprit. A la fin, la puissance du sabre est toujours vaincue par la puissance de l’esprit et la victoire s’obtient sans la force des baïonnettes ou du canon.

- Oui, mais cette réponse est incomplète ou tout au moins confuse. Un initié, un poète sait quelles sont les limites de l’esprit et quelle est la puissance de la source, de la voix surnaturelle qui s’empare de l’esprit pour construire une traduction des mystères du monde surnaturel. Demain, nos chevaliers feront leur premier exercice militaire afin d’être prêt à prendre les armes dont se servent les criminels et les tyrans. Ensuite ils déposeront ces armes sous la garde du sacré… Tu as bien compris, Arnim, que nous allons détruire ces stocks d’armes et mettre sous la garde du sacré les moyens de production de ces armes, de ces bombes… afin de ne plus en produire sauf pour les besoins de cette lutte permanente contre les criminels de tous bords. 

- Et si après quelques petites victoires, notre troupe de chevaliers était détruite par une armée de mercenaires grassement payés par les puissants de ce monde matérialiste ?

- L’issue tragique n’est pas aussi évidente que cela. Nous utilisons les nouvelles technologies de communication et notre démarche est transparente. Tous peuvent connaître nos objectifs, nos raisons de vivre, à quoi correspond la fin de l’ère industrielle capitaliste et l’émergence d’une société dans laquelle la spiritualité est à la source des trois niveaux de contrat social. C’est notre atout. Avant la crucifixion, aujourd’hui, il peut y avoir la pentecôte : la mise à disposition de chacun de la bonne nouvelle. Maintenant, s’il faut rajouter à cette bonne nouvelle, le cas d’une résurrection…c’est de l’ordre du possible. Mais nous pouvons en rester à Bonaparte : à la fin, après avoir combattu avec le sabre, les défenseurs de la puissance de l’esprit gagnent toujours la partie. La résurrection, c’est autre chose.

- Tu veux ressusciter ?

- Arnim, je comprends que tu ne comprennes pas car je sais que je ne sais pas tout.

- Mais tu en sais un peu ?

- Un petit peu…je sais que la fois prochaine, lors de ma prochaine rencontre, fort de mes rencontres précédentes, je pourrai en demander un peu plus et qu’automatiquement, immédiatement ces pouvoirs me seront accordés pour faire le bien autour de moi ou pour me ramener dans mon enveloppe charnelle si telle est la volonté du Verbe. Aujourd’hui Laurie et moi avons franchi un seuil.

- La transfiguration ?

- Tu vois quand tu veux, tu comprends…ce n’est qu’une question de volonté et non pas une question de savoir. D’ailleurs aujourd’hui, aucune école ne forme à ces rencontres avec notre source, notre voix et ce manque n’est pas gênant. Le vouloir ici précède le savoir comme partout ailleurs. Dans la vie de Jésus, la transfiguration a eu le même effet : une montée en puissance de la foi comme des doutes. Même sur la croix Jésus a douté de la volonté de notre père éternel. Abraham avait raison : s’ils n’écoutent pas Moïse et les prophètes, ils n’écouteront pas plus celui qui est ressuscité d’entre les morts.

- L’histoire donne raison à Abraham et à Moïse.

- Oui mais l’enseignement de Jésus est le plus achevé parmi tous les enseignements des grands maîtres spirituels et, ne viens pas me dire que c’est aussi parce que les pères de l’église, y ont ajouté des savoirs provenant d’Aristote ou de Platon. Platon, à la limite, tant qu’il rapporte les enseignements de Socrate je l’accepte mais surtout pas l’autre. La résurrection est révolutionnaire. Les druides, les grands prêtres et pharaons, les prophètes, Rama, Krishna, Mohamed et les autres ont utilisé des pouvoirs surnaturels pour faire le bien autour d’eux. Ils les ont utilisés lors de la mort de leur corps pour monter au ciel avec ou sans leur enveloppe charnelle. C’était la règle… la règle humaine… les limites acceptables pour ceux qui continuent à vivre sur terre et à célébrer les rites capables d’organiser la minimisation de la violence et la maximisation de la paix, le déroulement satisfaisant des cheminements spirituels individuels. Les initiés vivants sur terre communiquent avec les initiés défunts et ceci suffit largement à la poursuite d’une involution puis d’une évolution. Le but de l’organisation sociale est invariable : permettre la traduction des mystères, le mariage des cultures, conditions sociales indispensables aux cheminements spirituels individuels pour permettre à chacun d’assurer son développement personnel et de trouver ses raisons de vivre et de mourir…qui sont les mêmes.

- Et la résurrection vient tout déranger…

- Non, elle a une justification. L’initié qui sait que sa culture va être détruite, que le pouvoir militaire puis le pouvoir matérialiste de l’argent et du profit vont monopoliser l’emploi des armes, l’utilisation de la puissance du sabre, cet initié a le droit d’imposer la marque ultime des pouvoirs divins dont il peut disposer. Les égyptiens utilisaient le rite de la momification qui est plus simple pour arriver à un résultat certes un peu moins percutant que la résurrection mais le principe est le même ; les pouvoirs du monde supérieur mis en oeuvre sont identiques au départ. Oui, cette démonstration de la résurrection n’est pas parfaite. Elle est risquée car peu de gens peuvent arriver avec les seules ressources de leur esprit à la comprendre et à la traduire dans leurs raisons de vivre et de mourir. Que n’a-t-on pas commis de crimes, de génocides, d’injustice et d’horreurs au nom de Jésus le ressuscité ! L’histoire montre que les fanatiques de Jésus le ressuscité ont tué et laissé massacrer plusieurs centaines de millions de personnes sur tous les continents. Au moins suffisamment pour se ranger depuis au côté d’une raison laïcisée philosophiquement et caser dans l’oubli cet exemple fâcheux, pour l’insérer dans la liste des tabous infranchissables et clamer qu’il n’est qu’un faux prophète à l’exemple détestable. Mais alors, faut-il admettre que la condition à remplir pour voir à nouveau une organisation sociale fondée sur la traduction des mystères, la primauté de l’être humain dans la société assurée par le respect des trois niveaux de contrat social, pour voir à nouveau la puissance de l’esprit placer le sabre sous la garde du sacré, passe par le combat de nouveaux chevaliers et la résurrection d’un de leurs initiés ?…Par le triomphe de plusieurs initiés sur la mort décidée par les tyrans et les criminels ? La résurrection de Jésus nous aurait permis de conserver le cœur de la traduction antique des mystères divins et de la relation entre dieu, la création et les êtres vivants, elle nous aurait donné un moyen simple et efficace de rester en contact à travers Jésus avec le Christ qui vit en nous et maintenant, il en faudrait d’autres pour changer la vie et cette civilisation matérialiste, prétendument scientifique et qui n’est toujours pas capable de bâtir une nouvelle grande pyramide ? Laurie et moi avons franchi le seuil de notre transfiguration. Nous pouvons former d’autres compagnons à cette illumination et à cette évolution. Nous formerons des soldats pour qu’ils deviennent chevaliers et combattent avec les pouvoirs surnaturels, sans peur et sans reproche. Je poursuivrai mon évolution pour disposer des pouvoirs tels que les prêtres initiés par Rama, tels que les druides, les pharaons, Moïse et tant d’autres en ont eus. Je dois être capable de pénétrer avec mon corps dédoublé dans les centres de commandement de l’adversaire pour semer la panique et conforter la victoire de nos chevaliers. Je suis prêt, Laurie me suivra. Je pense à Romain et Claudine qui sont les seuls jusqu’à présent, à avoir eu contact avec nos corps dédoublés. Tout est prêt. C’est l’heure de mettre une épée à notre ceinture pour se présenter devant les criminels et les tyrans de ce monde et leur demander des comptes, exiger qu’ils nous remettent leurs armes afin que ce soient des prêtres et des chevaliers qui en assurent la garde. Qu’ils se mettent à rire et avec la force de mon corps dédoublé, je les collerai au mur jusqu’à ce qu’ils tremblent de peur et comprennent avec quelle puissance nous agissons.

- Eh bien, il y a du boulot !

- Arnim, cela va te changer des neiges de Russie ou de Scandinavie. Crois-moi, tu vas rajeunir et tes vieux jours seront lumineux!

 

Ce vendredi matin, ils se retrouvèrent tous pour 8 heures au club. Un camion militaire français attendait devant l'entrée. Patrick et son ami officier l'avaient emprunté avec une feuille de route qu'ils étaient seuls à pouvoir justifier. Ils apprirent à régler leurs fixations de ski. C'étaient de vieux skis déclassés de différentes troupes de montagne. Ils vérifièrent les fixations et la tenue des souliers. Après avoir appris à serrer correctement les peaux de phoques, ils mirent les étiquettes portant leurs initiales sur les skis puis les chargèrent dans le camion Ils firent leur sac à dos, perçurent des vivres pour le repas de midi puis touchèrent leur armement. Ils rangèrent le matériel dans le camion et en vêtement civil prirent place dans le bus de l'armée qui venait d'arriver. Ils traversèrent le Rhin à la hauteur de Baden-Baden et ils s'arrêtèrent dans le champ de tir de la forêt de Haguenau. Les officiers constituèrent les deux groupes et les sous-groupes: équipes d'appui-feu avec les fusils-mitrailleurs et lance-roquettes, équipes d'attaque, groupe de reconnaissance. Ils enfilèrent leurs vêtements qu'ils ne quitteraient plus d'ici leur retour au club et par-dessus, ils revêtirent leur tenue de camouflage blanche, veste et pantalon. Ils sourirent satisfaits en voyant que la croix rouge avait été cousue sur l'épaule gauche de la veste blanche. Les groupes prirent position et les officiers leurs expliquèrent le maniement des armes. Ils tirèrent plusieurs coups avec des munitions d'exercice sur les cibles. Les officiers expliquèrent qu'ils gardaient pour eux les munitions réelles mais ils se montrèrent exigeants sur le maniement correct des armes pour un certain nombre parmi eux. Pierre comprit rapidement qu'il faisait partie de ce groupe particulièrement surveillé par les officiers. L'un d’eux lui fit une démonstration pour lui apprendre à se servir de la bretelle de son pistolet mitrailleur pour avec son coude, mieux tenir son arme et tirer à hauteur de visage, les yeux sur le viseur, trois à quatre coups bien ajustés à chaque fois. Pierre se souvint de cette manière apprise durant son service militaire et il fit rapidement des progrès.

Le premier groupe descendit du car avant le village et la colonne disparut dans la forêt. Ils ne portaient pas leurs sacs à dos car le camion en passant par le village allait monter jusqu'à la maison de bûcherons ou le plus près possible pour déposer le matériel, les armes, les cuisiniers et les norvégiennes avec les repas du soir. Le camion était mieux équipé pour parcourir ces chemins enneigés alors que le bus devait resté sur la route bitumée et déneigée. Les skis du deuxième groupe avaient été mis dans le bus. Le camion, avec le repas réchauffé du deuxième groupe, monterait ensuite près du chalet du deuxième groupe puis regagnerait dans la nuit la caserne. Dan prendrait le commandement du deuxième groupe et Arnim celui du premier. Patrick dans le deuxième groupe servirait de guide comme Pierre le ferait dans le premier car tous deux étaient sur les lieux de leurs enfances, dans leur vallée. Vers 16 heures, le camion quitta la maison de bûcherons et peu après, sur le chemin forestier croisa le premier groupe. Avec l'arrivée de la nuit, la neige s'était remise à tomber. Arnim avait imposé un rythme léger et quelques exercices pour déchausser et chausser rapidement les skis, enlever et remettre les peaux de phoques et tous les visages n'étaient que sourire en entrant dans la maison des bûcherons. L'odeur du repas, le feu qui crépitait dans la cheminée furent les bienvenus. Les cuisiniers servirent le thé puis le repas. Ils venaient d'avoir un très bref aperçu de la marche de nuit à ski et ils savaient que dans quelques heures, l'épreuve débuterait véritablement. Après le repas, Arnim demanda à ce qu'ils se couchent dans leurs sacs de couchage pour tenter de dormir jusqu'à 22 heures. Le groupe partirait à 23 heures. Pierre eut un moment pour rejoindre Françoise, Laurie et Anke qui se soutenaient mutuellement. Frantz vint les rejoindre. Il comprenait mieux ce soir pourquoi tant de gens préféraient ne rien faire et laisser se répandre les crimes et les horreurs. Oh! ils ne risquaient pas la mort, peut-être la prison pour certains d'entre eux car il faudrait bien punir plus sévèrement les meneurs et le premier, c'était bien Pierre ! Laurie lui fit signe de se taire. Elle ne souhaitait pas refaire un discours sur la manière de trancher le noeud de fable et Frantz se tut en face du magnifique sourire de Laurie.

Arnim chercha Pierre d'un ton autoritaire. Le vieil officier ne voulait rien laisser au hasard et s'efforçait d'utiliser les derniers moments disponibles pour peaufiner l'organisation du groupe de reconnaissance. Ce groupe n'avait pas droit à l'erreur car le niveau physique modeste des participants ne supporterait aucun détour inutile. Arnim connaissait la valeur physique des jeunes officiers des Gebirgsjäger mais il ne connaissait rien sur celle de Pierre. Pierre le rassura; il serait à la hauteur, un point c'est tout. Il préféra garder pour lui son activité récente de coureur cycliste amateur, ses entraînements avec son camarade passé depuis professionnel. Il préféra ne rien dire sur ses compétitions de ski de fond et les quelques temps de série 3 nationale qui lui auraient permis d'obtenir à Prémanon, le monitorat de ski de fond et pas davantage, il ne voulait parler de son service militaire effectué à la section de reconnaissance de son bataillon de chasseurs alpins comme skieur éclaireur montagne, chef d'équipe et de cordée.

Pierre avait appris à skier au village et n'avait fréquenté les pistes de ski que quelques années plus tard. Skier consistait alors, avec des skis en bois d'adultes fartés à la paraffine, des chaussures trop grandes bourrées de papier journal, à monter skis sur les épaules le plus haut possible en forêt pour descendre quelques chemins de schlitte jusqu'au village. La largeur étroite du chemin de schlitte tracé droit dans l'axe de la pente, interdisait les virages pour freiner. A certains endroits bien mémorisés, vous aviez juste la place de faire rapidement un chasse neige sinon ce n'était que de la trace directe entre les arbres. Les grands devaient par la suite se trouver d'autres terrains d'exercice car avec leur taille, ils ne passaient plus sous les branches et encore moins à travers les sapinières qui par endroit recouvraient les anciens chemins de schlitte. Grâce à leurs aînés qui avaient fait les chasseurs alpins, les grands trafiquaient des skis de randonnée pour faire des raids de lignes de crêtes en lignes de crêtes ou alors débutaient en compétition de ski de fond sur des skis en bois venant de Suède ou d'Allemagne de l'Est ou pour la plupart, sortant de l'atelier du menuisier du village. Ils se retrouvaient le dimanche une quinzaine venant des villages aux alentours et bon nombre se connaissaient à travers leur travail de bûcheron sur les différentes coupes de la vallée. Quelques années plus tard, ils se retrouvaient parfois dans les chasseurs alpins et les anciens de la vallée leur enseignaient comme préserver la tradition alsacienne et vosgienne parmi les alpins. L'expérience des chemins de schlitte et la griserie de la trace directe à n'en plus voir les sapins, valait l'expérience des descendeurs de Savoie ou de Haute-Savoie. Quant à leur condition physique de skieur de fond, elle leur assurait une suprématie incontestée même sur les aspirant-guides lors des montées en peaux de phoques et plusieurs parmi les anciens avaient fait partie des patrouilles alpines où le tarif était simple : 1000 mètres de dénivelé positive à l'heure par tous temps et quelque soit l'état de la neige, été comme hiver ! Pierre pour son premier test à la section de reconnaissance, avait grimpé 700 mètres en 45 minutes et par la suite avait suivi sans trop de peine le rythme des gradés faisant partie de la patrouille alpine du bataillon. D'autres camarades de la vallée s'étaient également distingués : l'un, rusé, avait profité de son hiver à Autrans pour devenir champion du Dauphiné en ski de fond parce que champion des Vosges était trop difficile. Un autre avait poursuivi le monitorat puis était devenu entraîneur des équipes nationales féminines de ski de fond. Un autre avait trouvé plus commode de se lancer dans le biathlon car les sélections nationales étaient plus faciles, il fut suivi par le petit frère d’un camarade qui devint champion de France de biathlon. Ce groupe côtoyait un autre groupe d’athlètes coureurs de fond et de demi-fond d’où sortirent également quelques champions de France masculins ou féminins. Certes à l'époque de Pierre, il n'était déjà plus question comme l'avait fait un ancien du village, de saouler au schnaps puis de lâcher dans les rues d'Annecy, le soir du réveillon, les mules du bataillon mais les exercices sportifs étaient toujours aussi grisants avant que la plupart ne reviennent dans leur forêt vosgienne. Lorsque cette école de ski sur les chemins de schlitte disparut, les exploits diminuèrent dans la facilité générale des remonte-pentes et seuls quelques uns poursuivirent la trace de cette éducation sur les neiges de l'Arctique, du Canada. Pierre avait été un des derniers jeunes formés à cette école des chemins de schlitte et ces débuts valaient bien ceux d'Arnim dans son village des alpes de Bavière !

Un des officiers demanda à Pierre quels obstacles ils allaient rencontrer : clôtures de prairies, rivière, sapinière... Le problème était réel car Pierre n'avait pas parcouru ce chemin depuis une bonne dizaine d'années. Arnim décida alors de faire partie de suite le groupe de reconnaissance. Il vérifia qu'ils avaient bien la cisaille pour couper les fils de fer, le rouleau de sparadrap pour réparer les sangles des fixations des peaux de phoque, leur armement léger et les munitions de guerre. Il leur fit répéter le mot de passe pour se reconnaître dans la nuit. Dans la plus grande discrétion pour ne pas réveiller les autres, il sortit avec les trois. Son inquiétude augmenta; il savait que son dernier combat commençait, non pas le combat d'une quelconque revanche mais un combat souvent tenté dans l'histoire de l'humanité et très souvent perdu car écrasé par les intérêts matérialistes plus soucieux de gloire terrestre et d'argent que d'espoir et de valeurs humaines. Ce premier départ furtif n'était rien à côté, demain, de l'arrivée bruyante des six Huey. Devaient-ils dès demain défendre devant les institutions de leur société le projet de leur entreprise ? Ils auraient l'épreuve de la nuit pour conforter leur engagement mais de toute manière, ce serait trop tôt... bien trop tôt ! Arnim sentit Laurie lui prendre le bras. Les trois avaient chaussé leurs skis et après un dernier geste d'au revoir, leurs frontales allumées, ils disparurent dans la nuit, sous la neige qui tombait toujours. Les dés étaient jetés. Il plongea alors son regard dans celui de Laurie et il imagina cette femme en habit de templier, l'épée au bras. Tous deux savaient que le combat véritable ne débuterait que le lendemain soir quand avec Pierre, ils monteraient dans les Huey pour franchir les Alpes et aller en Bosnie. Cette nuit, ce n'était encore qu'un rêve qu'ils s'étaient donnés à l'initiative du poète mais respectueux de l'enseignement du poète, ils avaient tenu à partager ce rêve le plus vite possible avec celui qui au milieu d'eux en avait le plus besoin : Jasko ! La paisible assurance qu'Arnim trouva en Laurie lui fit admettre que maintenant c'était elle la dépositaire des pouvoirs sacrés parmi ceux qui restaient ici. Cette nuit, il aurait souhaité que Laurie l'appelle pour recevoir le manteau blanc et nu, il se serait agenouillé devant elle avec un bonheur immense. Cette fois, il ne s'agissait plus d'avoir en face de soi quelques policiers mais des soldats, des bataillons, d'armées comme il en avait tant vu dans les plaines de Russie disparaître dans le fracas des armes. Il s'agenouilla devant elle et lui baisa les mains. En cachant ses deux larmes d'émotion, il lui demanda de prier... de prier pour lui, pour eux tous, pour que leur combat s'achève par leur victoire. Maintenant que Pierre était parti, il pouvait bien lui demander de prier pour le succès de l'expédition qui dès le dimanche soir allait de suite partir en Bosnie délivrer le camp où Jasko avait été supplicié. Pierre ne savait pas qu'il allait faire partie du voyage car tous craignaient son refus, même Françoise. Pourtant Pierre devait bien se confronter à la réalité des crimes de guerre et aiguiser à cette dimension le tranchant de ses paroles sur la mise en place du principe d'Amour, de l’alternative de l’organisation en réseau ! Laurie le releva et lui donna le baiser de paix. Elle ne savait pas s'ils vaincraient mais elle garantissait qu'ils feraient tous le chemin, qu'ils iraient jusqu'au bout, chez eux puiser la force qui change les hommes et les rende meilleurs.

 

- Laurie, je ne verrai pas la fin de ce combat... Oh ! au début nous remporterons quelques victoires... des petites mais quant au sort de notre combat, il nous échappera. J'ai combattu et j'ignorais que Staline avait réussi à surmonter sa peur des alliés occidentaux en obtenant de Churchill un accord pour combattre les nazis jusqu'à Berlin, sans chercher le moindre armistice... Il y en aura d'autres qui dresseront devant nous des accords aussi antinomiques, aussi extrémistes... il y en aura d'autres dont nous ne pourrons même pas soupçonner qu'ils ont marié leurs intérêts pour nous écraser. Je te souhaite, Laurie, de voir la fin de ce combat et de garder assez de force pour analyser froidement ce à quoi il aura réellement servi... Je ne crois pas que Pierre en verra la fin... le sang d'un poète est peut-être nécessaire pour rendre fertiles les sillons abreuvés de tant de sang impur... c'est comme cela que l'on chante en France, au pays des poètes qui ont disparu ?

- Arnim !...pourquoi tant de pensées si sombres. Nous nous sommes tant aimés que nous ne pouvons plus rester là à ne rien faire... Nous répondons à Dieu et il nous aidera. Nous ne savons pas quel chemin prendre. Pierre désobéira à Abraham et à Moïse... il est fini l'époque du peuple élu ou de la race suprême. Je crois que Pierre veut que je lui survive à tout prix mais nous ne nous séparerons pas. Nos dernières missions seront différentes. Il s'écartera de moi et partira seul devant. Arnim, tu n'étais pas avec nous lorsque nous sommes montés par les lacs de Ferret à l'hospice du Grand Saint Bernard, là fois là où nous nous sommes rencontrés... tu aurais du le voir comme il est monté devant nous vers la fenêtre de Ferret, comme il disparaissait dans l'azur... Arnim, notre pays, c'est là-haut, dans la lumière ! Tout ce que nous ferons sur terre, dans cette nuit doit nous conduire là-haut et à un moment donné, il faudra bien que nous abandonnions notre enveloppe charnelle.. autant le faire pour assurer la victoire de ceux qui suivent nos pas... de sillons en sillons.

- Oui... oui mais je ne peux m'empêcher de songer à ceux qui ont acquis le pouvoir réel de faire ou de ne pas faire... ce qui me console, c'est qu'aujourd'hui même le chef de l'état le plus puissant ne dispose plus de ce pouvoir réel. Il est passé aux mains de groupes de spécialistes de l'électronique qui traquent les informations à leurs sources et n'en donnent que ce qu'ils veulent en donner aux politiques. Nous avons aussi dans notre groupe des agents secrets et si les informaticiens de Sepp arrivent un jour à mettre en place sur une quinzaine d'hectares une antenne Wullenweber ou mieux encore, arrivent à squatter un canal non occupé d'un satellite pour s'en servir de réflecteur à micro-ondes comme sur le satellite Rhyolite, arrivent à s'introduire dans Echelon, le système de satellites anglo-américains qui espionne toute l'Europe alors nous pourrions jouer à armes presque égales. Qu'en penses-tu Laurie avec tes collègues du Mossad que tu renseignes à Zagreb ?

- Qu'inventes-tu là ? C'est Dan qui t'a parlé ? C'est impossible, il n'en sait rien !

- Oui mais moi je le sais ! Ne t'inquiète pas Laurie, nous en reparlerons cette nuit... et d'ailleurs je crois qu'il vaut mieux que nous ayons ce genre de contact. Nous sommes bien des hommes et des femmes d'action qui voulont agir pour nos idées quoi qu'il advienne, avec ou sans la permission d'élus du peuple... tu es bien d'accord ! Alors nous devons vivre en relation avec ces services spéciaux que rien n'arrête. Ce qui peut changer aujourd'hui, c'est notre croix templière sur notre épaule gauche. Avec elle nos actions prennent un tout autre sens... tu la portes toi aussi ?

- Je l'ai reçu de Pierre lors de cette fameuse nuit où nous nous sommes rencontrés au Grand Saint-Bernard.

- Tu as été la première puis après il y a eu Maud puis nous tous, c'est exact ?

- Non, j'ai été la deuxième !

- Non tu as été la première, Pierre ne compte pas. Laisse-le à sa place à part. D'ailleurs je ne sais même pas s'il pourra faire un preux chevalier. Va-t-il venir avec nous en Bosnie ?

Laurie préféra ne pas répondre à ce vieil officier qui en savait trop et cherchait à trop en savoir. Arnim n'avait pas sa place entre elle et Pierre ni même autour d'elle lorsqu'elle communiquait avec qui elle voulait à Zagreb.

 

Les trois skiaient leur frontale allumée car la visibilité était faible sous cette neige qui imperturbablement tombait. Un peu avant le fond du vallon, il chaussèrent les peaux pour, sur un chemin forestier à mi-pente, contourner le village puis redescendre sur la route principale, gagner la rivière et la franchir sur la passerelle au-dessus des vannes qui alimentaient le canal allant aux turbines de l'ancienne filature voisine. Pierre ne chercha pas le sentier sur le versant opposé mais fit la trace un peu en dessous de la ligne dorsale du mamelon. Il se repéra par rapport à un virage de la route. Au sommet, il y avait des rochers qui offrent un beau point de vue sur la vallée. Ils passeraient en contrebas pour rejoindre la chaume puis s'enfoncer à nouveau dans les bois. Les sapins avaient gardé sur eux la neige fraîche et Pierre s'appliqua à chercher les endroits où elle était tombée au sol pour éviter les plaques de glace. La neige ne bourrait pas sous les peaux mais chacun se souciait de faire des foulées amples et régulières pour ne pas solliciter leur serrage. Tous les quart d'heure, ils se relayaient pour faire la trace dans une coordination éprouvée par une longue pratique de la montagne autant pour les deux bavarois que pour le vosgien. Par endroits, les sapins encore jeunes mariaient leurs branchages sous le même manteau de neige et de glace et ils faisaient encore plus silence sous ces voûtes scintillantes.

 

Il était près d'une heure du matin lorsqu'ils contournèrent le foyer du ski-club pour s'engager sur la piste de ski de fond qui mène au carrefour d'où ils bifurqueraient vers le Champ du Messin. Le camp est situé légèrement sous le sommet d'un mamelon qui domine la vallée et ce mamelon est relié au massif derrière lui par une dorsale qu'emprunte la route. Ils descendraient cette route qui l'hiver par forte chute de neige n'est plus ouverte et cet itinéraire est aussi la solution de repli la plus intéressante car une fois sur le plateau sommital du massif, les possibilités de fuite sont très nombreuses et la plus particulière et longue était bien la leur pour se retrouver juste en face du camp dans l'autre massif. Pierre profita de la piste de ski de fond pour glisser en pas alternatif et les deux autres furent surpris de cette soudaine accélération. La forêt plus âgée était, à l'altitude de 900 mètres, davantage travaillée par le vent et quelques arbres craquaient sans pouvoir faire tomber le poids de la neige qui les fatiguait. Le parcours fut beaucoup plus facile et ils arrivèrent au pied de la dernière montée. Au sommet, ils sortirent dans la clairière et trouvèrent la cabane en rondins qui sert d'abri. Les groupes devaient se réunir ici. Dans l'attente de l'autre groupe de reconnaissance, ils s'assirent à l'abri et burent quelques gorgées de thé.

 

Dix minutes plus tard, ils entendirent des crissements de ski puis aperçurent les trois frontales. Dan arriva avec un de ses amis officier américain et un officier français. Leur parcours était beaucoup plus court et le second groupe comprenait des skieurs plus modestes. Pour ce groupe, la difficulté serait, le matin, la descente dans les bois jusqu'au fond de la vallée puis la remontée à 900 m jusqu'à la clairière où se poseraient les Huey. L'officier français allait rester pour attendre l'arrivée des deux groupes puis pour commander le groupe d'appui qui formerait un bouchon à la lisière de la forêt et arrêterait quiconque passerait par là. Aucune sécurité n'était négligée et ils agissaient comme si depuis leur départ, ils étaient suivis ou infiltrés par un espion capable de prévenir des forces de gendarmerie. Arnim avait fermement tenu à ces mesures de sécurité. Les cinq se re équipèrent pour descendre jusqu'au camp. La neige n'était pas encore croûtée et le vent n'avait travaillé que de modestes congères. Ils s'employèrent à élargir leurs traces dans les congères pour favoriser leur retour sur cette portion de route qui serait le point critique de toute l'opération. La remontée devait se faire le plus rapidement et chacun devait produire ici son effort maximum. Ils sortirent leurs pelles à neige en aluminium et firent une trace la plus large et régulière possible. Arrivés à la hauteur du monument, ils allèrent vérifier que la maison du gardien était bien inhabitée. Ils lancèrent une corde pour grimper sur le toit et couper les fils téléphoniques puis ils se séparèrent. Les deux officiers des Gebirgsjäger descendirent à ski à proximité de l'hôtel restaurant pour le surveiller. Ils coupèrent également les fils téléphoniques sur un poteau. La route était déneigée jusque là. La distance à parcourir en montée jusqu'au camp mettait le groupe à l'abri d'une menace d'interception s'il était prévenu à temps. Quant à eux deux, ils étaient les plus entraînés du groupe et ce seraient eux qui feraient en cas de besoin, l'effort le plus important pour se replier. Ils avaient prévu d'attaquer le camp principalement par le haut en pénétrant d'abord à travers la double clôture en dessous du mirador du coin supérieur droit du camp vu depuis le monument. A partir de là un ravin de plus en plus profond descend le long du camp, c'est le ravin de la mort où tant de prisonniers avaient été assassinés. Certains gardiens y poussaient des détenus et sous prétexte d'évasion, d'autres gardiens du haut des miradors les abattaient. Comme prime, ils recevaient des rations d'alcool ou de cigarettes supplémentaires ou des jours de permission. Ce ravin ne se prêtait pas à leur assaut. A l'endroit choisi, le sol est plat. Le petit groupe, une fois dans le camp, avec l'aide d'un deuxième groupe venu de l'extérieur, ouvrirait la porte du camp. Un groupe d'appui-feu couvrirait cette entrée le temps que les deux groupes précédents descendent jusqu'à la baraque du four crématoire. Là, il rencontrerait un troisième groupe qui avait forcé la petite poterne près de la fosse commune. Ensemble, ils sortiraient par la porte d'entrée pour repartir dans les bois. Les trois éclaireurs firent les traces et damèrent, préparèrent les positions de tir des équipes d'appui-feu en haut et en bas du camp en travaillant la neige avec leurs pelles. Vers quatre heures du matin, ils s'assirent sous les larges branches basses d'un sapin et dans cet igloo improvisé, les trois attendirent l'arrivée du groupe principal. Ils vivaient là les moments les plus éprouvants d'une patrouille de reconnaissance. Le chemin était tracé et parfaitement visible dans la nuit, sous la lumière vespérale accentuée par le manteau neigeux lors des fréquentes éclaircies qui maintenant faisaient place aux chutes de neige. Les autres le suivraient-ils jusqu'au bout et arriveraient-ils à l'heure ? Eux trois ne pouvaient plus rien faire sans puiser d'une manière inconsidérée dans leur énergie physique. Ce qu'ils venaient de faire était exactement pareil à ce qu'aurait pu faire un commando durant la guerre. Certes après, le risque n'était plus au rendez-vous... pour cette nuit du moins, le temps qu'au cours de cet exercice, chacun, chacune comprenne qu'ils pouvaient le faire et qu'à cinquante, une telle nuit d'hiver sous la neige, ils auraient pu créer la surprise et neutraliser les 200 soldats SS de la garnison du camp. Cette nuit, une cinquantaine d'hommes et de femmes étaient en mouvement, capables de se donner beaucoup d'amour et de plaisir mais aussi capables de combattre pour le respect de leur cause et la défense de la vie, pour briser leurs lieux de détention et déchirer les textes qui les assignaient à résidence dans de tels endroits. Demain, une vingtaine, à peine les habits changés, repartiraient pour cette fois une opération réelle où il s'agirait de tuer pour vaincre et délivrer des gens des griffes de tortionnaires.

 

Le second groupe arriva le premier au point de ralliement. Il entreprit aussitôt de boire un peu de thé ou de café, de manger quelques fruits secs puis de monter leurs armements. A la tête du premier groupe, Arnim avait fini par laisser le commandement à Anke. Dans l'effort, elle avait enlevé sa casquette et rejeté le capuchon de sa veste de camouflage. Le bruit de leur arrivée était parvenu au second groupe qui attendait dans le silence. Ils sortirent de l'abri et sous la lueur de quelques frontales, la colonne du premier groupe s'avança depuis la forêt. Anke marchait à leur tête, son sourire aux lèvres et sa blonde chevelure au vent parsemée de paillettes de givre qui scintillaient dans la nuit sous les faisceaux des frontales. Plusieurs durent admettre que leur histoire n'était pas qu'une histoire d'hommes, une histoire que l'on aurait dit de soldats, de nostalgiques de guerres, de partisans d'extrême-droite, de fous ou de qui sais-je encore... En voyant l'éclat de la blonde Anke parmi eux, en se souvenant tous et toutes de son corps nu de femme sublime, ils devaient admettre que la femme dans tous les charmes de sa féminité, agissait en même temps qu'eux, avec les ressources inépuisables, même si trop souvent rejetées, de ses valeurs pleines de vie féconde et d'amour charnel envoûtant. Il était évident que ce genre de femmes avait des choses à dire, à faire, à ne pas laisser faire ! Dominique se serra contre Gérard pour lui faire remarquer qu'Anke, cette nuit, n'avait jamais été plus proche de cette femme dont parle Marcuse pour sauver la société, celle dont rêve Aragon comme avenir de l'homme. Sa féminité est intacte et elle en use si vaillamment partout, à chaque instant, combattante, généreuse, triomphante. Arnim, sa torche électrique à la main, éclaira chaque visage pour y déceler le moindre signe de fatigue. Il désigna six personnes qui lui paraissaient correspondre à ce critère pour les équiper d'un fusil-mitrailleur et de trois fusils lance-grenades ainsi que d’un lance-roquette anti-char. L'officier français prit le commandement de ce groupe qui allait constituer un bouchon sur la route d'accès au plateau sommital du massif. Il approchait de quatre heures du matin. Les trois groupes d'appui-feu avec chacun deux fusils-mitrailleurs et six personnes partirent l'un après l'autre rejoindre leurs emplacements de tir. Le groupe de sécurité s'en alla lui aussi rejoindre son emplacement à l'abri d'un bosquet sur la crête voisine. Arnim laissa s'écouler un quart d'heure avant de donner le signal du départ aux groupes d'assaut. A plusieurs reprises, il s'enquit d'avoir Laurie près de lui et la psychologue avait compris son besoin de sécurité psychique. Anke vint les rejoindre. Elle tenait son pistolet-mitrailleur coincé sous l'épaule, prête à tirer. Arnim lui ordonna de le ranger, chargeur plié, sous sa veste de camouflage, le plus au chaud possible. Les groupes d'assaut étaient alignés sur deux colonnes prêts à prendre la trace. Arnim et Anke se mirent à la tête des deux colonnes et ils s'élancèrent sur la trace en laissant libre cours à la vitesse. Arnim plus expérimenté prit les devants et la skieuse suivit aux talons son commandant. L'un derrière l'autre, le groupe se laissa glisser dans cette descente folle en suivant les vagues lueurs de leurs frontales. Ils avaient la plupart laissé leurs sacs à dos dans l'abri et cette subite aisance leur procurait une sensation de légèreté grisante. La nuit leur faisait ignorer la profondeur du ravin sur leur gauche. Le froid et la neige commencèrent alors à rendre pénible cette descente longue de plus de trois kilomètres, faite sans interruption et les cuisses se durcirent douloureusement.

 

Dan sortit du bivouac et alla à leur rencontre. Ils se regroupèrent tous un peu avant d'arriver au monument. Les groupes d'appui-feu s'étaient installés et Dan restait seul à attendre les groupes d'assaut. A quatre heures vingt, tous étaient en place. Les éclaireurs s'étaient avancés en silence dans la nuit obscure jusqu'à toucher du bout de leurs bâtons de ski, la clôture et ils s'étaient fiés à la seule mémoire visuelle de Pierre pour localiser l'endroit et en déduire leurs positions. Les autres s'étaient fiés également aux instructions de leurs éclaireurs. La nuit était leur plus sûre alliée mais elle réclamait aussi une foi la plus grande dans leur mission. Chaque esprit se devait de rêver le camp, son aspect, leur assaut, pour compenser ce manque crucial de sensations visuelles. Leurs motivations avaient besoin d'images et tous cherchèrent dans leurs mémoires ces photos sinistres des détenus, des tas de cadavres misérables que la haine nazie avait broyés. Le camp était devant eux et ils ne le voyaient pas distinctement. Tout comme aujourd'hui, d'autres camps fonctionnaient au service de la barbarie et le monde ne les voyait pas ou se cachait les yeux pour ne pas voir et ne pas agir comme eux dans la nuit pour surprendre les bourreaux et les neutraliser avant de les juger. Dix-neuf parmi eux savaient que le surlendemain ils allaient déchirer une nouvelle enceinte de camp de concentration et délivrer cette fois des prisonniers bien réels. Chacun récita pour lui les consignes reçues et répéta la description des lieux que les éclaireurs leur avaient donnée. Le camp était là dans la nuit mais dans leurs têtes, la lumière s'était faite et ils voyaient comme en plein jour. Ils avaient évacué leur peur et le rêve des moindres instants de leur assaut avait pris place à bourrer leurs têtes. Ils étaient prêts à bondir et à franchir l'enceinte de barbelés ! 

 

A quatre heures vingt cinq, Dan, Arnim et un officier français sortirent du bois en rampant à ski pour se glisser contre le pied du mirador. Ils sortirent les pinces et les tenailles. A quatre heures trente, une fusée éclairante monta dans la nuit pour disparaître rapidement dans les arbres. Tous les fusils-mitrailleurs se mirent à tirer et les trois coupèrent les barbelés. Ils repliaient les fils sur un côté de manière à pouvoir refermer le trou par la suite. Barbara et Sandra à plat ventre dans la neige tenaient les pieds du fusil-mitrailleur de Werner. Sandra comprit que la casquette mise à côté du fusil pour recueillir les douilles éjectées de l'extracteur, ne tenait pas en place. Barbara fit un effort de plus pour tenir les deux pieds et sa collègue tint correctement la casquette qui se remplissait à vue d'oeil de douilles brûlantes. D'une main elle enleva sa propre casquette et jongla pour vider une casquette dans son sac à dos tandis que l'autre se remplissait. Elle guidait ses gestes à la lueur qui sortait du canon. Le bruit fracassant les étourdissait malgré les casques Bilsom antibruit qu'elles s'étaient mises sur les oreilles, le temps de faire feu. Au bout de deux minutes, les fusils-mitrailleurs s'arrêtèrent, la brèche était presque achevée et Arnim était déjà de l'autre côté. Il aida ses deux compagnons à traverser puis il cria au groupe d'assaut de traverser. Les hommes n'avaient presque plus à se baisser et le franchissement se fit rapidement, ski au pied. A ski, ils allèrent rejoindre la porte pour aider le deuxième groupe à l'ouvrir. La tâche était simple : il fallait pelleter la neige pour dégager les battants. L'affaire prit un peu plus de temps puis lorsqu'elle fut suffisamment ouverte, ils dévalèrent le chemin pour rejoindre la baraque du four crématoire. Le troisième groupe d'assaut et son équipe appui-feu s'y trouvaient déjà à l'intérieur. Ils rangèrent leurs skis en les plantant dans la neige. Arnim demanda à ce que plusieurs bougies soient tirées des sacs et allumées. Ils les fixèrent sur les poutrelles de fer derrière le four, dans la petite salle qui s'y trouve. Laurie vit les quatre crochets fixés à la poutrelle métallique du plafond. Elle revit la scène que lui avait décrite Pierre : les pendaisons sommaires sur un tabouret, une planche de bois puis la crémation. Personne ne parlait. Arnim prit la parole pour les féliciter : aucune arme ne s'était enrayée et par ce temps et cette neige, c'était un très bon résultat. Spontanément Evelyne s'était rangée près de lui et traduisait en français et en anglais; elle aussi sortait de la nuit pour affirmer ici sa présence sereine, le fonctionnement normal de leur entreprise. Arnim leur demanda ensuite de prier pour qu'ils aient le courage d'affronter et de vaincre non plus un vestige de l'histoire mais l'horreur et les haines du présent. Jasko demanda que l'on prie pour son pays et déclara, sans dévoiler le secret, qu'il y aurait bientôt du travail comme celui-ci pour leur entreprise là-bas, chez lui. Evelyne poussa Pierre du coude pour qu'il prenne la parole mais il refusa. Arnim repartit vers la porte d'entrée et les autres le suivirent, il ouvrit la porte du four crématoire et y déposa un petit paquet qu'il ouvrit. Sur un bout de tissu blanc, une petite croix rouge templière avait été cousue. Il rectifia la position de la croix de fer qu'il avait posé dessus. Il résumait ainsi toute l'étendue de sa mutation politique et militaire. Il l'avait gagné en grimpant dans le Caucase sur le mont Elbrouz en août 1942 avec un détachement de la Division Edelweiss, il la laissait là pour que des gens s'interrogent sur la signification de ces deux croix. En tous cas, il avait hâte de se débarrasser de ce souvenir maintenant qu'un rêve nouveau avait empli son esprit et qu'il savait qu'une force supérieure était au milieu d'eux et pouvait faire taire celui qui ordonnerait de tels crimes. Il commanda au groupe de sortir et de se préparer à partir. Il demanda aux sept couples fondateurs et à Evelyne de rester un bref moment. La porte refermée et le groupe éloignée de la baraque, Arnim sortit de sa veste quelques papiers. Il les montra à Dan et l'officier américain blêmit. Arnim venait de lui montrer un brouillon portant un message codé qui l'authentifiait, lui le vieil officier bavarois, comme un agent secret américain. Arnim se tourna vers le groupe :

 

- il faut que vous le sachiez, j'ai été recruté comme agent secret américain dans les années 1947, avant la guerre froide. Les américains n'avaient pas oublié la libération de Munich et m'ont demandé de suivre l'activité de certains réseaux nazis à travers les alpes. Il faut me croire, je ne leur ai jamais rien dit sur les activités de notre mouvement mais demain quand ils auront appris ce que l'on va faire, ils comprendront que je les ai trahis, que j'ai changé de camp et ma vie sera en danger... peut-être feront-ils pression dans un premier temps pour que je vous espionne. Je n'en sais rien. Dan a eu raison de nous mettre en garde contre l'espionnage électronique de la NSA et de la C.I.A. et pour eux, mon rôle aujourd'hui ne peut plus être que symbolique. Ces papiers, je les brûle ici, cette nuit pour vous montrer que tout ce passé est fini, définitivement fini. J'utiliserai mes relations au profit de notre entreprise tant que je le pourrai pour la protéger mais cette nuit, le combat que je reprends m'est particulier et j'en accepte l'issue. Toute notre activité sur le réseau est suivie jour après jour par plusieurs agents secrets. C'est inévitable ! Tôt ou tard d'autres infiltreront notre mouvement et ils ne se déclareront pas comme moi cette nuit. Le combat sera impitoyable... ils ne lâcheront jamais leur pouvoir et ils défendront leurs sociétés tant que des gens accepteront de mourir pour eux sans leur poser de questions, sans faire prévaloir leur propre espoir de vivre.

Arnim alluma les papiers et les jeta au sol. Il attendit que tout fut consumé pour reprendre la parole.

- ce n'est pas tout... parmi nous, il y a encore une autre personne qui travaille pour des services secrets. J'ai pris connaissance de son nom à travers mon contact. Elle était dans les services de santé de l'armée américaine et soigne actuellement des musulmans victimes du conflit bosniaque. Elle renseigne les services secrets israéliens qui transmettent ces informations aux iraniens qui soutiennent militairement les soldats bosniaques. Avant le conflit, les israéliens s'occupaient de faire parvenir aux iraniens des armes américaines malgré le blocus décrété par le Congrès américain envers ce pays.

- ce que dit Arnim est exacte, je renseigne un de leurs agents sur ce que je fais à Zagreb, je transmets les renseignements que j'obtiens de mes malades mais c'est tout !

- Laurie, comme tout agent secret, tu es étroitement surveillée. Moi, j'ai rusé pour ne pas être suivi jusqu'à vous mais il se peut qu'ils m'ont suivi et qu'ils s'occupent de notre entreprise. Pour toi, il en va de même. Ce n'est pas grave. Nous devons protéger le contrat sacré qui nous lie sur le premier niveau. Cette nuit, nous l'avons défendu et nous avons eu le courage de parler mais demain, après-demain, nous devrons tenir compte du fait que tout ce que nous ferons sera connu de ces services de renseignements. Il n'y a plus aucun doute possible mais nous ne devons pas avoir peur, nous devons faire ce que nous voulons. Notre espoir est défendable l'arme à la main et jamais, comme un chevalier, nous ne devrons baisser la tête. Nous nous sommes tout dit et il fallait le dire... Laurie n'est peut-être pas une véritable agent secret, elle est une simple indicatrice mais si ces services de renseignements veulent nous contacter, je propose que ce soit quelqu'un d'autre qui joue le double jeu... pas Laurie. Avec Pierre, elle a une autre mission... Anke, voudrais-tu prendre cette responsabilité, tu en as le cran ! Laurie pourra te présenter à son contact. Dan et Frantz, vous devrez mettre au point la stratégie pour garder un niveau diplomatique le plus élevé possible. Notre entreprise peut les intéresser et il peut être avantageux voire primordial d'avoir des relations avec eux car eux aussi forment un rêve de diriger voire de changer ce monde. Ils n'ont pas intérêt à détruire de suite notre mouvement mais ce que nous allons faire demain va les surprendre... notre liberté d'action et la pureté de nos intentions vont les dérouter... ils savent bien que jamais ils ne seront capables de cela.... que nous sommes bien par rapport à eux, les vrais vainqueurs... que beaucoup peuvent nous admirer et se détourner d'eux et ceci, ils ne nous le pardonneront pas. Ils ne supportent pas d'étrangers dans leurs affaires, des gens qui leur sont différents... or nous allons assurer le respect du droit à notre différence !

 

Dan attendit un long moment. Une fois que chacun eut mesuré la portée des dernières révélations, il embrassa tendrement son épouse en signe d'apaisement. Lui aussi travaillait par intermittence pour les services secrets de son pays lorsqu'il se rendait dans des territoires hostiles pour ravitailler des guerriers sympathisants. Il tendit son bras et selon l'usage, ils s'appuyèrent tous de leurs bras pour jurer fidélité à ces paroles échangées. Ils cherchèrent dans les yeux de Laurie et d'Arnim les marques de leur sincérité indéfectible. Arnim ramassa les cendres de ses papiers pour les jeter dehors. Il déposa deux petites bougies sur le four, les alluma et leur demanda de laisser les bougies s'éteindre d'elles-mêmes. Avant de s'en aller, ils regardèrent par les carreaux danser une dernière fois la lueur des bougies et l'assimilation avec une autre lueur plus macabre les saisit tous.

 

Lorsque le dernier de la colonne eut disparu dans la nuit, Arnim tira en l'air une fusée éclairante en direction de l'hôtel-restaurant. C'était le signal pour faire revenir les deux guetteurs. Arnim une fois parti, les éclaireurs restèrent sur place pour nettoyer une dernière fois les emplacements de tirs des trois groupes d'appui-feu, ramasser les douilles et fermer le trou dans l'enceinte de barbelés. Par contre, ils laissèrent la porte du camp grande ouverte. La neige se remit à tomber doucement et régulièrement. Demain matin, avec un peu de chance, toute trace de leur passage allait être ensevelie sous la neige. Le travail fini, ils remontèrent à la cabane de rondins. Maintenant, ils étaient curieux de voir leur embarquement dans les hélicoptères de Dan mais l'officier les rassura sur l'expérience des pilotes. Il était un peu plus de cinq heures trente et Pierre se souvint que certains fondeurs devaient être levés pour se rendre dès 7 heures sur les pistes. Certes la neige tombée durant la nuit ralentirait leur dissémination sur les pistes mais il était temps de partir. Jusqu'au chalet du ski-club, le chemin du retour était le même puis ils devaient prendre la route plutôt que la forêt. Avant le premier village dans la vallée, ils prendraient sur la gauche pour rejoindre la passerelle sur la rivière. Ensuite il n'y avait plus qu'à monter à l'abri dans les bois.

 

Ils n'étaient pas obligés de rejoindre le plus vite possible les derniers du groupe principal. C'était le moment de s'offrir une belle descente à ski et Pierre en profita puisqu'il avait l'avantage du terrain. Les cinq autres durent se faire violence pour garder le contact avec lui. Ils rejoignirent les derniers sur la route un peu avant la grande descente dans la vallée. Ils avaient le moral. Les officiers prirent dans leurs sacs les fusils-mitrailleurs et ils mirent sur leur poitrine le sac de certaines femmes qui peinaient tout de même. L'allure du petit groupe des retardataires augmenta. Pierre prévint le groupe que la descente serait longue de 3 kilomètres à plus de 12,5 %. La seule possibilité de freiner était le chasse-neige car il n'était pas possible de sortir de la trace de la route à cause des clôtures des pâturages. Lorsque la fatigue dans les jambes les prendrait jusqu'à tétaniser les muscles à force d'appuyer sur le chasse-neige, ils devraient ne pas avoir peur de repartir en trace directe quelques centaines de mètres si possible dans la poudreuse et pas dans les traces. La vitesse était encore préférable à une tétanisation des muscles. Un officier allemand passa devant le petit groupe et montra la manoeuvre. Il ouvrit grand un chasse neige pour bien damer la neige et imprimer la vitesse de leur descente. Par moment, il repartait en trace directe puis ouvrait doucement mais fermement son chasse neige. Imperceptiblement il augmentait la vitesse de la descente, facteur primordial de réussite car ils ne pourraient pas tenir indéfiniment de cette façon sur leurs cuisses et le plus tôt arrivé en bas serait le mieux. Une fois la passerelle franchie, l'officier français resta en serre-file et les cinq autres augmentèrent la cadence pour remonter tout le groupe et faire la trace au-dessus de la maison de bûcherons jusqu'à la clairière. Les visages commençaient à être marqués par l'effort. Pierre dit à Dan que cette fois, tout allait bien mais y aurait-il des cas où ils devraient ramener avec eux des blessés, des tués ? Dan lui dit qu'actuellement moins de 5% des blessés décédaient. Quant aux morts, certes, il valait mieux ne pas en parler mais était-ce bien là un objectif de leur entreprise ? Pierre lui rappela qu'eux ne chercheraient pas à mourir mais qui pouvait savoir ce que les autres allaient faire... et si au détour du chemin, dans un instant, une colonne de gendarmes les arrêtait, allaient-ils se laisser capturer tout droit comme cela et achever là leur entreprise ? Il fallait au moins chercher à les convertir, à leur faire comprendre à quoi ils s'opposaient... enfin lutter. Pris par l'effort, ils ménagèrent leur souffle. Dan lui répondit finalement qu'il verrait bien comment demain cela allait se passer. Pierre ne comprit pas la remarque de son ami. Vers huit heures trente, les premiers arrivèrent à la maison des bûcherons. Les hélicoptères devaient se présenter à onze heures. Ils étaient dans les temps. L'étalement de leur groupe permit à chacun de se restaurer calmement. Par petits groupes, ils poursuivirent leur chemin vers la clairière.

 

A un détour du chemin enneigé, vierge de toute trace humaine, Pierre indiqua à ses compagnons le couloir étroit d'une ligne de coupe qui monte droit dans l'axe de la pente. Le chemin allait rallonger du double le parcours. La neige cachait les pierres, les souches et les bâtons de skis allaient se planter sur la sous-couche solidement gelée. Dans la pente la plus forte, les appuis seraient solides. Ils décidèrent de suivre Pierre, mirent les cales et ils s'élevèrent rapidement. Le ciel bleu dans lequel le soleil se faisait de plus en plus présent leur servait de point de repère pour deviner au-dessus d'eux le sommet. La fatigue se faisait sentir et Pierre se cala dans le rythme des deux officiers allemands qui faisaient également la trace sur chacun de ses côtés. La neige fraîche était suffisamment épaisse pour bien se compacter sous leurs skis sans dévoiler la croûte de la sous-couche. Vers le sommet, elle se fit plus abondante et ils comprirent qu'ils arrivaient. La parure de glace et de neige collée qui couvrait les troncs des grands sapins, délimitait la ligne sommitale battue par les vents. A travers les lignes des congères et les troncs, ils découvrirent le champ de neige qui scintillait dans l'azur. La vaste clairière sous son manteau de neige était beaucoup plus facilement franchissable que l'été, lorsque les hautes herbes, la bruyère et les fourrés de myrtilles vous montent jusqu'aux genoux. Le terrain marécageux recouvre des roches très anciennes datant du soulèvement hercynien et le grès rouge est ici remplacé par des rochers de poudingue. La couche très épaisse d'humus qui sur ce plateau sommital, n'a pas été érodée depuis des centaines de milliers d'années s'est transformée en tourbe. De ce temps écoulé sans changement, les lieux conservent une atmosphère particulière qu'accentuent les lichens abondants qui parsèment les arbres alors que dans les Vosges du sud, même à des altitudes plus élevées et sous la même exposition aux vents d'ouest, la présence de ce lichen est beaucoup plus diffuse et réduite car le sol a davantage été travaillé par le soulèvement alpin. Ces lichens, l'hiver servent de support au vent, à la glace et à la neige pour leur faciliter la tâche dans leurs constructions de silhouettes les unes plus fantomatiques que les autres qui assombrissent d'autant le sous-bois. La douce ondulation de la neige sur la clairière contrastait avec ce fouillis de neige et de glace du sous-bois et Pierre suggéra que le groupe se rassemble au milieu de la clairière, sur la neige et sous le soleil. Le risque de rencontre avec d'autres personnes était minime car la route d'accès n'était plus dégagée depuis que la zone avait été déclarée zone protégée pour les coqs de bruyère et grands tétras qui trouvent ici un des derniers endroits de tranquillité pour leurs parades nuptiales à la fin de l'hiver. Pierre avait vu des photos de quelques uns de ces coqs pris sur cette clairière par un chasseur photographe. Aujourd'hui, ils allaient certes déranger les coqs mais mis à part eux, ils souhaitaient que les dérangements s'arrêtent là et ils avaient hâte de rejoindre le club. Dan fut subjugué par le décor qu'il découvrit. Au-dessus de la mer de neige, en relief par rapport à l'horizon qu'il avait devant lui et précédant le sommet voisin du Donon, un grand bloc de rocher semblait se dresser comme un autel pour une célébration à la dimension de ce paysage grandement ouvert sur le ciel. Ils allèrent vers ce rocher et y grimpèrent. La neige enlevée, ils firent le tour du paysage sur 360 degrés. L'uniformité rendue par la neige sur les sommets, les vallées, la plaine d'Alsace, le plateau lorrain était saisissante. Ils ne voyaient plus le camp caché par les arbres et bien trop bas sur le versant opposé depuis ce point de vue. Les Huey allaient se présenter à partir de onze heures, dans 45 minutes. Sur les conseils de Dan, ils damèrent une vaste zone de manière à être le moins gênés par les nuages de poudreuse que les pales soulèveraient. Les premiers arrivés se joignirent à eux. Une demi-heure plus tard, le travail était achevé et les derniers étaient arrivés. Ils s'assirent tous dans la neige de l'autre côté de la zone damée, près de la ligne de pente qui descend vers le fond d'un vallon lointain et ils regardaient en face d'eux, les trois sommets du massif du Donon et le temple romain sur le rocher sommital. La bonne humeur était générale. Arnim abrégea ces instants de pause pour rassembler les armes et les skis. Un hélicoptère les prendrait à part, de manière à pouvoir s'échapper le cas échéant. Ils ne devaient pas être pris maintenant avec leurs armements. Le soleil, le ciel bleu valaient mieux que tous les discours. Certains commencèrent à interpeller Pierre qui se tenait songeur sur le rocher mais il n'avait rien à dire. Plus tard chacun d'eux devrait faire parler la voix de sa conscience pour déterminer les leçons à retenir de cet engagement. Dan vint le rejoindre et donna ses instructions pour l'embarquement. Il constitua les cinq groupes. Ils attendraient en vol que le sixième Huey après avoir pris les armes et les skis ramènent les cuisiniers et leurs matériels puis les six appareils voleraient ensemble le long des Vosges pour franchir le Rhin au nord de Strasbourg après avoir survolé la forêt de Haguenau. Les pilotes étaient censés avoir des autorisations de vol. En fait, ils ne respecteraient pas totalement leurs plans de vol et un seul appareil avait une autorisation pour ce parcours fictif. Après comme disait Dan, l'on verrait bien !

 

A onze heures précises, Dan entendit le bruit des hélicoptères se rapprocher. Tous les cherchèrent au niveau de la vallée. Le bruit se fit plus important dans le vallon sur leur gauche devant eux, qui mène au Nideck. Ils venaient par là, tapis à mi-flanc des montagnes, évitant les villages de la vallée principale. Soudain le premier appareil s'éleva au-dessus de la forêt au bord du plateau et sa brusque et sournoise apparition jeta un mouvement d'effroi. Leur sentiment cessa lorsqu'ils virent la croix rouge templière peinte sur son carré blanc derrière la porte latérale du Huey. Il augmentait la puissance de son moteur pour disposer d'une marge de sécurité dans sa manoeuvre. Dan, par gestes, conduisit son approche et l'appareil se posa et coupa son moteur. Les pales à l'arrêt, les officiers s'entraidèrent pour charger les armes et les skis qu'ils rangèrent dans des sacs préparés à cet effet. L'appareil s'envola aussitôt en avançant droit devant lui face au Donon pour piquer dans le vallon et disparaître de leur vue. Il allait hélitreuiller les cuisiniers. Deux autres appareils sortirent du fond de leur cachette et vinrent se poser à chaque extrémité de la zone damée. Le groupe était sous l'envoûtement de ce ballet aérien et de la précision des manoeuvres. Leurs yeux collaient à la croix rouge peinte sur le carreau blanc derrière les portes latérales. La plupart auraient voulu rester là, dans la neige et le soleil et ces appareils venaient les rappeler à l'ordre : ce n'était pas fini ! Les deux premiers groupes embarquèrent et portes refermées, les appareils s'envolèrent pour se tapir dans le vallon près de la maison des bûcherons. Ils restèrent cette fois plus haut dans le ciel pour augmenter leur marge de manoeuvre maintenant qu'ils étaient chargés. Les deux autres vinrent se poser puis le dernier. Arnim avait tenu à ce que Pierre et Laurie ne soient pas dans le même appareil, toujours pour des raisons de sécurité. Le dernier appareil arriva au moment où se terminait l'hélitreuillage. Les six appareils firent demi-tour ce qui permit à chacun de voir une dernière fois le camp. Ils grimpèrent pour passer le col près de la clairière sommitale et ils vérifièrent qu'elle restait déserte. Puis en suivant la même route qu'à l'aller, ils gagnèrent le club. Ils déjeunèrent rapidement et chacun repartit à son domicile de manière à ce que, dans le cas d'une descente de police, il y ait le moins de personnes présentes. Laurie ne quittait pas d'une semelle Pierre alors que Françoise était prête à partir. Elle le fit s'installer devant la télévision et ils regardèrent une émission sportive. Arnim s'inquiéta de leur santé et fut quelque peu troublé de constater qu'ils étaient réellement très fatigués. Lui, l’ancien, était en pleine forme !

épisode suivant  les combats en Bosnie pour libérer un camp de concentration durant la guerre des Balkans dans les années 1990.

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