L'expédition contre le camp dans lequel Jasko fût détenu

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Dan et Frantz vinrent les rejoindre. Les deux Huey étaient prêts à repartir, le plein de carburant fait et les équipements spéciaux pour le vol de nuit et les contre-mesures vérifiés. Dan confirma qu'une partie des munitions réelles étaient chargées. Pierre, comme les autres l'attendaient, leur demanda inquiet, pourquoi ils parlaient de repartir. Laurie l'amena dans la salle où ils avaient présenté l'opération contre le camp nazi. Cette fois elle lui présenta d'une manière identique l'opération contre le camp de concentration des miliciens serbes en Bosnie. Dan et Arnim lui firent les commentaires d'usage. Pierre fut impressionné par la logistique déployé, les relais installés par des équipes déjà sur place pour le ravitaillement en carburant des deux Huey. Jasko s'approcha d'eux pour commenter l'objectif et préciser comment l'opération allait s'achever : par la remise à la FORPRONU des détenus du camp ainsi que des gardiens, la plupart criminels de guerre notoires. Jasko insista sur le rôle décisif que le groupe de résistants bosniaques allait leur apporter. Il précisa que c'étaient tous des jeunes formés comme de véritables commandos et qu'aucun n'avait participé aux horreurs du début de la guerre lorsque chaque camp se battait pour savoir qui ferait le plus d'atrocités contre les autres, tout ceci dans une spirale de violences inqualifiables et abominables. Dan l'interrompit et montra quel était le chemin du retour. L'opération était programmée sur une durée maximale comprise entre quarante huit heures et soixante heures, avec l'exercice passé, cela ferait 5 jours d'opération, durée estimée par Dan comme la durée normale d'un engagement approfondi en milieu hostile et pour rassurer Pierre, ils en avaient déjà fait presque la moitié ! Arnim dit à Pierre de s'habiller rapidement car il partait dans l'hélicoptère numéro un. Il n'avait aucun scrupule professionnel à se faire, un certificat médical avait déjà été envoyé à son employeur. Laurie lui dit que leur groupe allait peut-être avoir besoin d'un guide particulier pour se sortir d'une mauvaise situation. Pour tout dire, il n'était pas exclu qu'elle et Pierre doivent se décorporer pour agir et sauver leur groupe, un peu comme lorsqu'ils avaient tous deux semer la zizanie dans la clinique de Neuilly lors de la mort de Maud. Pierre n'était pas convaincu par ces arguments. Il prit Laurie par le bras pour l'entraîner à l'écart. Avait-elle oublié ce qu'avait dit Svetlana ? Les ennemis de demain allaient devenir après-demain les amis de Jasko....donc, il n'y avait rien à craindre, rien du tout ! Il suffisait de croire Svetlana ! Elle et lui n'avaient pas besoin d'aller là-bas. Laurie s'excusa de ne plus se souvenir de ce propos. Pierre convoqua Frantz et se fit remettre le double de la cassette de Svetlana pour l'emporter avec lui. Frantz protesta puis se fit plus docile. Pierre fit écouter à Laurie le passage de la réponse de Svetlana dans une pièce voisine et Laurie admit la conclusion de Pierre. Le poète la reprit : non, tout n'était pas joué d'avance, cela pouvait mal se passer par leur faute mais s'ils agissaient comme prévu, alors l'occasion de convertir leurs ennemis leur serait offerte et à eux de réaliser cette conversion ! S'il était prêt à partir avec eux, le poète voulut que ce soit à la condition de ne pas tuer mais de convertir. Pierre le soulignait, cette occasion pouvait tenir à une infinité de choses infimes : un regard, un geste, un mot, à eux deux de les saisir et de provoquer ce renversement de situation, cette mise en confiance. Tel était leur rôle à tous deux dans cet engagement : faire intervenir la dimension du sacré, réaliser ce qui était déjà déterminé là-haut, au ciel, dans le monde double ! Laurie ne put admettre de compliquer autant leur mission. Elle avait mesuré les atrocités faites à Jasko. Convertir des tortionnaires lui parut totalement inconséquent et elle était prête à se fâcher. Jasko, impatient de partir, vint déranger leur conciliabule. Pierre et Laurie passèrent devant les dix-huit autres membres de l'opération. Chacun put noter la sérénité du poète et l'inquiétante perplexité de Laurie. Dan et Arnim se concertèrent. Ils ne comprenaient pas que Laurie soit devenue soudain si embarrassée. Ils devaient se fier à la sérénité de Pierre mais cela n'était pas pour eux très engageant. Ils préféraient de loin se fier à la reformulation de Laurie sur ce qu'elle avait convenu avec Pierre. Mais le poète s'était recouvert du voile du mystère. Frantz souffla aux oreilles de Dan et d'Arnim qu'ils devaient attendre comme de coutume que le poète se mette à rêver devant eux à haute voix... alors, ils sauraient !  

Pierre embrassa Françoise puis monta dans la carlingue du Huey. Il trouva Arnim à ses côtés. Laurie était avec Dan dans l'autre Huey. Anke vint vers Pierre mais elle comprit qu'elle le dérangeait... il était en train de se fabriquer le rêve de cette opération et le poète ne souhaita pas lui démontrer verbalement que ce travail était nécessaire pour le moment venu, au coeur de l'action, être en mesure de saisir le moindre indice dans le comportements des adversaires pour les retourner en sa faveur. Le poète ne partait pas pour tuer mais pour sauver ! Par contre Pierre était lui aussi embarrassé par la suite du propos de Svetlana : ces hommes qui allaient devenir les amis de Jasko allaient mourir aux côtés de Jasko dans un prochain combat. Mais quel combat ? Pierre ne pouvait rêver aussi loin. Le mystère gardait ses limites et il savait que Svetlana ne pourrait pas la fois prochaine en dire plus sur le sujet. Dès qu'un mystère se fait rêve, un autre mystère apparaît ! Pierre regarda autour de lui, dans la pénombre chacun s'installait dans son sac de couchage pour dormir à même le plancher de la carlingue. Il fit comme Arnim le lui conseillait: Il enfila les sur bottes par dessus les chaussures et il se coucha tout habillé dans son sac de couchage d'alpiniste. Il mit des boules Quiès dans ses oreilles. Son sac à dos était léger et peu rempli : un puncho contre la pluie, des gants de rechange, un maillot et une chemise de rechange, des chaussettes, des lunettes de glacier, une gourde d'eau, des aliments de marche et ses peaux de phoques. L'armement et quelques munitions étaient rangés dans des caisses métalliques à l'arrière de la carlingue mais les munitions de combat seraient chargées à la dernière étape. Steve vint vérifier que tous étaient installés et que les caisses étaient solidement arrimées. Il promit de faire au mieux pour éviter les vibrations dans l'appareil. Contre le froid, il ne pouvait rien pour augmenter davantage le chauffage de la cabine. Il mit en marche l'hélicoptère et décolla aussitôt. Une fois l'altitude atteinte, Pierre se leva pour regarder par la vitre de la portière latérale. Il vit à courte distance quelques petites lumières rouge suivrent le Huey : c'était le deuxième hélicoptère.

 Il était 18h30 lorsque le Huey fit des manoeuvres d'atterrissage. Ils étaient arrivés dans la région d'Obersdorf après avoir traversé la Forêt-Noire en remontant la vallée de la Murg puis une partie de celle du Neckar du sud de Tübingen jusque vers Rottweil. Après le survol du plateau souabe, ils étaient passés par Ravensburg, Immenstadt pour arriver ici. Au sol, des feux signalaient l'aire d'atterrissage. Sitôt les turbomoteurs coupés, des soldats en tenue de camouflage hivernale vinrent vers eux. Les officiers des Gebirgsjäger membres de l'expédition discutèrent avec eux puis les vingt commandos furent invités à prendre un repas sous une vaste tente installée à la lisière de la forêt. Une équipe de mécanicien s'activa pour mettre en place des réservoirs supplémentaires sur chacun des Huey puis elle fit le plein de carburant. Les pilotes reçurent les dernières indications de la météo : l'anticyclone ne faiblissait toujours pas et le ciel resterait dégagé au moins pour quarante-huit heures. Ils discutèrent entre eux des performances de leurs appareils de vision nocturne dont ils étaient pleinement satisfaits.

 

Pierre regarda attentivement les personnes attablées. Sur les vingt, il y avait trois femmes : Laurie, Anke et Carine, l'infirmière de service, la nouvelle Maud.... Gérard était là à côté de Jasko. Dan et Arnim dirigeaient ensemble le groupe et ils discutaient à voix basse avec les officiers : 3 américains, 3 allemands et 2 français. Steve et les 3 autres pilotes consultaient les cartes et les annotations ramenées par Dan et Laurie qui avaient peu de temps auparavant empruntés les routes des vallées qu'ils allaient suivre. Dan avait noté les principaux obstacles : les lignes hautes tensions, les gorges, les gendarmeries, les endroits d'où des hélicoptères pourraient venir à leur rencontre. Laurie restait très proche de Dan. C'était son combat à elle qu'ils étaient en train de réaliser. La fatigue était générale et chacun économisait son énergie. Pierre resta en retrait sur une chaise dans un coin de la tente, au chaud près de la soufflante à gasoil. Ces moments ressemblaient étrangement à ses expériences poétiques quand il ne savait plus distinguer entre le rêve et la réalité. Y avait-il une force occulte qui agissait sur eux pour les conduire au terme de leur chemin comme c'est le cas en poésie ? Certes, il y avait bien la prédiction de Svetlana mais le poète la ramena à sa juste importance. Cette nuit, il y avait deux camps qui s'affrontaient : le leur rassemblant des soldats confirmés qui avaient troqué les drapeaux de leurs pays contre l'oriflamme à la croix des templiers qui déjà, au début du millénaire, avait parcouru la terre entière pour la prospérité de l'humanité. Et puis il y avait l'autre camp où criminels de guerre et gens de bonne conscience se côtoyaient en cherchant des compromis impossibles et révoltants pour la survie de leurs intérêts matérialistes antinomiques. Ces derniers, forts de leur assurance dans le monopole des armes exercés par les états, ignoraient encore qu'une force nouvelle était en route, sans lien avec les états, munie seulement de la foi qui renverse les montagnes. Pierre examina la sérénité apparente du groupe. Chacun savait que même l'échec de leur opération servirait leur cause en dévoilant au public le plus large, l'existence de la foi revigorée qui repartait comme au temps jadis lutter contre les criminels et les seigneurs de guerre. Sepp avait stocké sur l'ordinateur du club une version de cet échec dont il pouvait en dernière minute arranger les liens de causalité selon les derniers renseignements obtenus, avant de la diffuser sur le réseau informatique. De même les messages étaient prêts pour demander des pétitions et de l'argent servant à faire libérer le groupe prisonnier. Tous au club avaient travaillé à la réussite de cette opération et ils jouaient gagnant-gagnant sur tous les bords ! Pierre se surprit à sourire devant cette expectative nouvelle pour lui : en poésie, il n'y avait jamais de partie gagnant-gagnant et il pensa au poème de Baudelaire intitulé " Recueillement " qu'il avait chantonné à Laurie, Romain et Claudine, le soir du voyage avec Maud : " sois sage ô ma douleur et tiens toi plus tranquille " ! Mais s'il volait vers l'orient, la nuit était déjà en place. Seule l'aube et la vision enfin de ce camp allait délivrer Pierre de cette angoisse lancinante face à l'épreuve. Il n'était plus dans le cycle temporel du poète mais dans celui du soldat qui lutte la nuit et contemple sa victoire dans les premières lueurs de l'aurore. Le moment de la fin était le même, seul le déroulement de la nuit différait... Alors Pierre s'accepta totalement comme soldat. Il se leva et sortit voir le travail des mécaniciens allemands... il se sourit en constatant cette déformation professionnelle qu'il affectionnait : aller serrer la main des ouvriers ou des salariés sur leur lieux de travail... échanger quelques mots, écouter puis parler un petit peu...

 Une heure plus tard, chacun avait regagné sa place dans les deux Huey. Les pilotes demandèrent aux passagers de rester assis le temps de franchir les lignes de crêtes jusqu'aux vallées italiennes. Arnim s'était installé dans la cabine de pilotage pour guider le pilote dans le dédale des sommets environnants. Vers le fond de la Kleinwasertal, Steve fit grimper l'appareil jusqu'à 2700 mètres. Arnim cherchait les feux d'essence allumés par une patrouille de Gebirgsjäger pour indiquer le col qu'ils devaient empruntés. La lune et la lumière sidérale facilita la recherche. L'air froid et sec convenait bien au turbomoteur. Steve et Arnim avancèrent en confiance. Vers 2600 mètres, ils aperçurent les feux de position et Steve donna trois coups brefs de projecteurs pour indiquer qu'il avait trouvé le chemin et il engagea rapidement l'appareil sur l'autre versant à la recherche d'un courant d'air favorable à sa manoeuvre. Ils passèrent au dessus du col pour suivre la vallée supérieure de la Lech en restant près de la crête. Ils prirent à droite sur le Flexenpass puis survolèrent St-Anton et Landeck pour remonter la vallée de l'Inn et par le Reschenpass, plonger dans la vallée de l'Adige, passer par Merano, Bolzano, remonter l'Isarco et à hauteur de Bressanone prendre la vallée de la Rienza puis passer dans celle du Drau et enfin descendre celle du Gail jusqu'à proximité de Klagenfurt. A hauteur de Bressanone, les pilotes avaient communiqué par radio avec un agent de liaison au sol venu depuis l'autoroute du Brenner qui leur indiqua que le ciel était praticable jusqu'à la frontière slovaque. A l'annonce qu'ils avaient passé Bolzano, Pierre remarqua qu'Anke comme lui veillait. Il se pencha vers elle pour, avec gentillesse, lui reparler de cette Marcialonga qu'elle avait disputée dans cette région, récit qu'il avait bien aimé écouter cette nuit là, lors de leur premier week-end à Baden-Baden. Anke voulu le remercier pour cette attention et plutôt que de lui dire par des mots, comme ce soir là à Baden-Baden, elle lui tendit ses lèvres pour le même baiser.

 Une fois dans la vallée de l'Adige, Arnim avait cédé sa place au navigateur. Ce dernier avait remis comme le pilote, son casque avec l'écran binoculaire sur lequel apparaissent les images en noir et blanc provenant du capteur FLIR[1]. Le second Huey n'était pas équipé de cette technologie dernier cri et le pilote utilisait des lunettes de vision de nuit passives montées sur son casque. Cet équipement revenait dix fois moins cher que le premier. En fait, dans cette expédition, ce n'était pas une question d'argent mais de sécurité : dérober pendant une semaine de tels équipements sensés être en réparation n'était envisageable que si le nombre était réduit à sa plus simple unité. A l'escale de Klagenfurt, une équipe de civils les attendait près d'une ferme isolée et abandonnée. L'équipe des mécaniciens belges et hollandais du club des collectionneurs tenta de sortir les passagers de leur engourdissement. Il était 23h30. Les voyageurs prirent un thé chaud et des tranches de cake ainsi que des fruits. Les mécaniciens avancèrent deux camions semi-remorque. Ils enlevèrent les réservoirs de carburant supplémentaires, firent le plein et s'activèrent pour monter le reste de l'armement. Pierre demanda à Dan de lui expliquer de quoi il s'agissait. L'officier lui montra sur la carlingue de chaque côté les balises CMIR [2], en dessous de la cabine de pilotage, il montra les pots fumigènes pour la contre-mesure optique ainsi que la tourelle avec lance-grenades. De chaque côté du bulbe avant du fuselage, il y avait une mitrailleuse lourde de 12,7 mm. A cet armement, les mécaniciens ajoutèrent une mitrailleuse M60 de 7,62 mm sur affût axial dans l'embrasure de la porte et sur les côtés, une installation lance-roquettes et une installation de missile antichar. Chaque Huey recevait le même type d'armement que l'autre de manière à pouvoir être, le cas échéant, totalement autonome pour mener seul à bien la mission. Enfin, les mécaniciens chargèrent le reste des munitions et les fusils mitrailleurs ainsi que deux lance-roquettes antichar. Sur le poste radio, ils reçurent le message codé que tout jusqu'ici se passait bien, qu'aucune alerte ou recherche n'avait été déclenchée après leur passage. Un deuxième message leur parvint toujours codé comme quoi l'équipe d'accueil des réfugiés bosniaques de la région de Karlovac était prête et les attendait, que la météo était bonne avec des nuages d'altitudes qui n'obscurcissaient pas totalement la nuit. Le dernier trajet allait encore prendre deux heures et ils décidèrent de rester éveillés jusque là. Les pilotes leur signalèrent la traversée de la vallée de la Sava puis de la Kra. Les feux de position avaient été coupés sur les appareils et un cache mis sur la faible lumière des cabines de pilotage. Les commandes électromécaniques de ce type d'hélicoptère ancien rendait une lumière nécessaire de manière à ce que le pilote voit correctement les instruments de bord.

 

A deux heures du matin, guidé par la balise qui venait d'émettre sur leur radar de navigation, ils se posèrent près de la ferme occupée par le groupe d'accueil. Les résistants gardèrent les appareils et ils s'affalèrent sur le tas de foin dans la grange pour dormir quelques heures. Personne n'avait envie de parler. Laurie leur fit prendre un quart d'heure de sophrologie et de relaxation. Pierre accepta qu'Anke vienne près de lui. Les yeux toujours pétillants et l'éternel sourire de la jeune femme lui firent du bien avant de s'assoupir. A 4h30, ils furent tirés de leur sommeil et après un café, ils repartirent vers la Bosnie centrale, du côté de Banja Luka. En vol, les pilotes reçurent sur leur veille radio le message que le commando bosniaque était déjà en place près d'un village de l'autre côté des monts Vlasic, que le ravitaillement en carburant était également prêt à l'endroit prévu. Arnim expliquait à Pierre au fur et à mesure le déroulement de l'opération. Comment Dan et Laurie avec Jasko avaient tout préparé depuis quelques mois et comment ils avaient tous décidé de partir dans cette expédition directement après celle menée dans les Vosges contre le camp de concentration nazi. Arnim ne précisa pas que le groupe avait aussi voulu mettre le poète au pied du mur puisqu'il ne cessait de parler d'un groupe de templiers défendant la cause de leur entreprise et des valeurs sacrées. Mais Pierre l'avait bien compris et quand le vieil officier l'interrogeait du regard, le poète lui souriait en pensant à la prédiction de Svetlana. Alors, suffisamment agacé, Arnim retournait prendre des nouvelles auprès des deux pilotes qui se relayaient aux commandes. Vers 7 heures du matin, ils arrivèrent à une quinzaine de kilomètres de l'objectif et ils s'arrêtèrent dans une combe suspendue, à la lisère de la forêt près d'une grange à foin. La neige épaisse de 40 cm ne portait pas de traces humaines. Les officiers tendirent les filets de camouflage sur les hélicoptères et distribuèrent les tours de garde pendant que le reste de la troupe alla se reposer et dormir dans le foin. A midi, ils déjeunèrent en se cuisant les repas sur les quelques bleuets emmenés avec eux puis les officiers regroupèrent leurs équipes. Laurie leur fit une séance de sophrologie et de concentration. Carine passa auprès de chacun pour prendre sa tension artérielle et traquer les signes de grande fatigue. Elle leur distribua des pastilles vitaminées ainsi que quelques mots d'encouragement. Pierre devait marcher dans une des deux équipes de reconnaissance de trois personnes chacune. Chaque équipe de reconnaissance serait suivie à courte distance de son équipe d'appui-feu. Le deuxième sous-groupe suivrait dans le même ordre sur la même trace à un quart d'heure environ de distance et cela dans le silence radio le plus total, les postes servant seulement à traquer de temps en temps les émissions éventuelles de l'ennemi. Pierre pour mieux assurer le collage de ses peaux de phoques, préféra donner quelques coups de spray de coll-tex quick sur les semelles de ses skis. Satisfait et rassuré, il chaussa ses skis. Le pistolet mitrailleur en bandoulière sur sa tenue blanche de camouflage, il était prêt.

 Vers 15 heures, ils furent en vue de leur objectif et gagnèrent discrètement la crête qui lui était supérieur. A la jumelle, ils observèrent les bâtiments de la vaste ferme de montagne et derrière elle, le grand hangar moderne qui avait servi de prétexte à l'installation ici d'un camp de détention de prisonniers bosniaques à l'abri des regards indiscrets. Nous n'étions plus au premiers temps de la guerre lorsque des populations entières étaient déportées et massacrées et que les horreurs se passaient au centre des bourgades. Le front s'était éloigné et la purification ethnique bien installée. La région accueillait des réfugiés serbes qui avaient du fuir les zones contrôlées par les bosniaques ou les croates. La région était aussi la cachette de ce genre de camp où les prisonniers ennemis étaient regroupés dans l'attente d'un éventuel échange ou d'une autre utilisation à des fins guerrières. Ici, lors de la destruction complète de son village au début de la guerre, Jasko avait passé quelques semaines d'horreur. Par ses renseignements, il avait appris que les fermiers serbes du coin qui avaient constitué une milice, étaient restés et qu'ils vaquaient avec plus ou moins de zèle à leur rôle plus traditionnel de gardiens de prisons. Ils ne manquaient cependant jamais une occasion de retrouver leurs anciennes méthodes barbares et des crimes sordides continuaient à se produire ici de temps à autres. Jasko savait que le soir, ces gardiens avaient l'habitude de s'enivrer après avoir attaché deux par deux avec des chaînes, la centaine de prisonniers masculins qui ainsi ne pouvaient plus bouger de la nuit. Dans la cour de la ferme, il y avait une demi-douzaine de camion bâché dont deux étaient des camions militaires. Les camions civils avaient été volés à des entreprises bosniaques et ces paysans venaient ici prendre leur tour de garde non plus en tracteur mais avec leur dernière appropriation malhonnête. Ces camions bâchés leur procuraient l'avantage de pouvoir à loisir y installer sur du foin une couche pour les jeunes femmes qu'ils espéraient tôt ou tard violer seul, sans la présence de leurs collègues. Parfois, ces camions étaient utiles également pour évacuer discrètement des corps suppliciés et les enterrer ou les brûler dans les bois environnants. Dan et Arnim comptèrent avec satisfaction les camions qui allaient permettre l'évacuation des prisonniers. L'enceinte du camp était constituée d'un grillage d'environ 2,5 m de haut soutenu par de solides troncs d'arbres. Un petit mirador avait été construit à côté de la porte d'entrée. Le lieu n'avait rien à voir avec le camp nazi et ses rideaux de barbelés parfaitement organisés. Ici les prisonniers étaient brutalisés quotidiennement et ils ne devaient pas servir à un travail quelconque. Leur délabrement physique permettait une garde plus facile et les plus résistants psychiquement étaient systématiquement démolis par de constantes brutalités. Guère de prisonniers n'avaient les possibilités physiques de s'évader et la population environnante les traquerait pour se venger des atrocités subies antérieurement. Dans cet imbroglio de haine et de cruauté, les sorties vers l'espoir et la liberté étaient bien difficiles à cerner sans une aide extérieure.

 

A la nuit tombée, les positions d'attaque bien reconnues, les deux sous-groupes descendirent à ski par les bois jusqu'à leurs abris secondaires. La radio captait toutes les conversations émises entre la ferme et la vallée et Jasko les traduisait à Dan et à Arnim. Le groupe de Pierre devait s'emparer des véhicules et l'autre groupe réduire au silence la vingtaine de gardiens qui passaient la nuit à la ferme. Vers 19 h un camion vint apporter le repas du soir à la ferme puis il repartit vers 20 h. Les chants d'ivresse commençaient à se faire entendre du dehors. A 21h45 chacun gagna son emplacement d'attaque à 50 m de son objectif. Les groupes d'appui-feu firent quelques bruits en actionnant les culasses de leurs fusils mitrailleurs puis le silence revint. Vers 22 heures, le bruit des Huey se rapprocha. L'un vint se positionner à 300 m face à la ferme et le deuxième face au côté de la ferme donnant sur l'extérieur des bâtiments. Aussitôt le deuxième Huey tira une salve de roquettes sur le bâtiment. Quelques gardiens sortirent et se firent tués par les mitrailleuses du premier Huey. Comme plus personne ne sortait de la ferme, chaque hélicoptère tira une salve de roquettes. C'était le signal de l'assaut et les six éclaireurs bondirent sous la clarté des flammes qui commençaient à sortir du bâtiment. Devant l'absence de réaction, les six se regroupèrent pour pénétrer dans la ferme. Le rez-de-chaussé n'avait pas trop souffert du bombardement et ils trouvèrent une douzaine d'hommes immobiles et hagards qui ne comprenaient rien à cette situation si soudaine. Désarmés, ils furent conduits dans la cour. Pendant ce temps, les groupes d'appui-feu s'étaient rués sur le hangar-prison pour y pénétrer et délivrer les prisonniers qui ne comprenaient pas que des assaillants parlant entre eux l'anglais viennent vers eux. Les premiers prisonniers délivrés furent invités à prendre des seaux d'eau et à éteindre les débuts d'incendie. Des lances de pompier qui servaient à mater d'éventuelles rebellions furent mises en batterie et les flammes baissèrent rapidement de hauteur. Aucune lueur ne devait alerter prématurément la vallée. Une demi-heure après l'assaut, les prisonniers étaient dans la cour face à leurs gardiens. Laurie et deux officiers américains à l'aide d'un camescope demandèrent à ceux qui le voulaient de venir dans la ferme témoigner des atrocités qui s'y étaient passées. Jasko avait repéré quatre gardiens qui figuraient parmi ses anciens bourreaux. Il les fit sortir du rang. Il savait qu'un camion venait le matin ramassé les morts de la veille, il demanda à voir les morts du jour. Laurie et Pierre le suivirent avec le camescope et ils trouvèrent dans une dépendance de la ferme une pièce où cinq corps suppliciés gisaient. Ils entendirent des cris plaintifs dans la pièce contiguë et y découvrir trois jeunes femmes apeurées qui étaient détenues pour faire le ménage et la cuisine ainsi que pour être violées chaque nuit à plusieurs reprises. Jasko exigea de juger et de fusiller sur le champ cette bande de criminel. 

 

Les quatre prisonniers les plus âgés, passablement ivres, avaient près de cinquante ans et ils répondaient avec effronterie aux propos de Jasko. Il restait huit hommes plus jeunes qui ne disaient rien. Pierre alla vers eux. Ils avaient environ trente ans et certains ne portaient pas de barbe. Pierre s'adressa au plus jeune en anglais et l'autre lui répondit en anglais que, natif de la région, il avait été étudiant puis obligé de venir ici mais qu'il détestait sa mission. Pierre lui demanda comment il voyait son avenir. Le jeune homme avait honte de ce qui s'était passé ici et il voulait partir pour le front quitte à s'y faire tuer. Entendait-il dans son sommeil les cris des suppliciés ? Bien entendu, le jeune homme les entendait mais il préférait ne pas s'enivrer durant la soirée, simplement il buvait au moment de se coucher. Pierre lui demanda s'il accepterait de s'engager dans leur groupe qui combat sous la bannière de la croix des templiers. Le jeune homme lui demanda s'il irait alors en Allemagne ou en France. Pierre lui en donna l'assurance. Alors le visage du jeune homme s'éclaircit de joie et il jura qu'il s'engageait dans une telle troupe. Il félicita Pierre pour l'action que son groupe avait entrepris. Il dit qu'à ses yeux, sans une telle aide son pays ne pouvait pas sortir de cette guerre civile. Les criminels avaient pris le pouvoir, comment le peuple pouvait-il à lui seul reprendre ce pouvoir ? Le jeune homme demanda la permission de discuter avec ses autres camarades et Pierre leur accorda cinq minutes. Pendant ce temps Laurie, Dan et les officiers donnaient des couvertures récupérées dans la ferme aux prisonniers les plus mal habillés et leur distribuaient la nourriture et la boisson trouvés dans la ferme. Cela pouvait leur suffire jusqu'au matin où ils seraient libérés définitivement. Les officiers les firent monter dans les camions et cela prit quelque temps. Le jeune homme revint trouver Pierre, Jasko, Laurie, Dan et Arnim. Avec ses sept autres camarades, ils avaient compris la portée de l'action de leurs assaillants et le symbole de la croix templière. Il demanda ce qu'ils devaient faire et proposa de suite d'accompagner les prisonniers jusqu'aux lignes bosniaques en conduisant les camions sur des routes secondaires. Il demanda aussi le droit de fusiller les quatre plus anciens des gardiens qui avaient dirigé le camp et commis ces atrocités. Arnim et Dan acceptèrent l'offre et redonnèrent leurs fusils aux jeunes soldats. Quelques minutes plus tard une salve retentit derrière la ferme et Jasko revint avec les huit en disant que l'exécution avait eu lieu. Dan et Laurie avec Anke allèrent vérifier. Le jeune homme serbe expliqua sur une carte la route qu'il pensait prendre, c'était celle prévue par Jasko. Ils se mirent d'accord. Le jeune homme repartit dans la ferme et trouva dans un bahut des ordres de mission vierges qu'il remplit en conséquence et tamponna dûment en imitant grossièrement la signature de son supérieur. Il garantissait pouvoir passer ainsi quelques points de contrôle sur la route. Personne ne ferait attention à ce transport nocturne somme tout habituel dans une région sous surveillance aérienne par la Forpronu et où les déplacements de troupes se font exclusivement de nuit. Tout était prêt au départ. Le jeune serbe entra une dernière fois dans la ferme avec Dan et il sortit d'une cachette dans un plancher, des cassettes vidéo en expliquant que les anciens étaient amateurs de scènes d'horreurs qu'ils avaient eux-mêmes filmés ici ou ailleurs ou alors qu'ils accumulaient en troquant de telles cassettes tournées par d'autres miliciens contre les leurs ou contre de l'alcool. Dan mit les cassettes dans son sac à dos. Le jeune étudiant serbe était très coopératif et Dan le remercia d'une tape amicale sur l'épaule. Laurie qui était venue les rejoindre prit le jeune homme par les bras et lui donna un baiser sur la joue. Il était rouge de confusion devant cette tendresse généreuse. Comme il ne savait plus faire un pas en avant, Laurie le prit par la main en souriant. Après le regard et les mots du poète, c'était bien ses baisers, sa tendresse qui parachevaient l'oeuvre de conversion telle que Svetlana l'avait prédit. Devant les autres jeunes serbes, Laurie embrassa à nouveau sur la joue le jeune homme. Anke, s'avançant vers les sept autres, leur serra à son tour les mains et leur donna le même baiser sur la joue. Arnim, évaluant la situation, se présenta avec la bannière à la croix templière qu'il gardait près de lui et la présenta à chaque personne présente qui déposa sur l'étoffe un baiser pour attester son engagement dans le groupe des templiers. La cérémonie improvisée jeta un moment de gravité et de solennité parmi les présents. Une fois achevée, Laurie et Anke se concertèrent du regard et prenant chacun un jeune par le bras, elles les attirèrent contre elles pour leur donner un long baiser sur la bouche. Arnim battit des main en signe de joie et les autres applaudirent à leur tour dans une joyeuse ambiance. Les deux groupes s'étaient soudés ; ils pouvaient poursuivre leur combat pour la liberté. Gérard demanda à Jasko de traduire que demain matin, après le succès de leur opération, ces jeunes auraient le droit, pour prononcer le serment définitif d'engagement dans leur groupe, de donner des baiser sur les fesses nues de ces deux donzelles. Arnim prenant l'autorité sur lui, déclara pour conclure que cela faisait partie du rite d'introduction dans leur groupe, sachant que c'était toujours sur des fesses de femmes, les plus belles, que ces baisers étaient donnés. Dan activa la manoeuvre et donna l'ordre du départ. Les Huey allaient gagner leurs positions d'attente et rester en contact radio avec les camions pour intervenir en cas de besoin.

 Les camions évitèrent le premier village par un chemin de forêt déneigé par où passait le trafic particulier du camp. Ils descendirent la vallée sans encombres et au carrefour avec une autre vallée, ils passèrent le point de contrôle sans difficulté grâce à leur ordre de mission. Les camions fonçaient dans la nuit et les chauffeurs, tous garçons du coin, connaissaient les moindres virages de la route. Après deux heures de route, ils approchèrent du vallon qu'ils devaient remonter pour franchir la montagne et les lignes serbes. Dans le hameau en ruine, un barrage de rondins de bois les stoppa. C'était le lieu de rendez-vous avec le commando bosniaque. Jasko sortit du premier camion et s'avança dans la lumière . Il cria le mot de passe et un soldat sortit de l'ombre. C'était un neveu de Jasko âgé d'à peine dix-huit ans. Ils s'embrassèrent et le reste du commando sortit de l'ombre pour dégager la route. Dan et Arnim vinrent les trouver pour échanger les dernières informations. Dans cinq kilomètres, il y avait sur une petite crête dominant la route, un bunker de rondins et de terre avec de l'artillerie. Le chemin était déneigé jusque là, après c'était le nomand's land jusqu'aux lignes amies de l'autre côté de la montagne, sur la crête du massif suivant séparé de celui-ci par une large vallée sous contrôle ami. Le chef du commando indiqua que le camion muni d'une lame de chasse-neige était bien sur le parking au pied du bunker à côté de deux chars légers en position de tir sur la vallée adverse. Dan fit transmettre ces informations aux hélicoptères et régla le timing de l'attaque du bunker. Le commando bosniaque n'était pas équipé de ski et Dan lui demanda d'assurer la protection rapprochée des camions. Les deux sous-groupes de templiers s'équipèrent et chaussèrent les peaux de phoque. Arnim qui avait étudié plus en détail la carte apportée par le commando donna son ordre de marche pour attaquer l'objectif depuis la crête qui se poursuivait sur la gauche du bunker. A l'heure prévue, les Huey attaqueraient par la gauche, par devant et l'arrière du bunker. Pendant le bombardement, les deux sous-groupes avanceraient ensemble pour donner l'assaut. Seuls quatre hommes et deux fusils mitrailleur resteraient en arrière pour protéger le mouvement et le cas échéant, une retraite. Ensuite, ils feraient sauter les deux chars et les Huey resteraient sur place pour protéger le passage du convoi.

 Les jeunes serbes s'étonnèrent de voir partir les trois jeunes femmes mais déjà, ils avaient à répondre aux questions du commando bosniaque et de certains prisonniers. Le meneur du groupe trouva la présence d'esprit de leur montrer la croix rouge templière agrafée sur l'épaule gauche de son treillis et qu'Arnim lui avait donnée. Le neveu de Jasko qui connaissait parfaitement l'histoire du club fut impressionné par le fait que ce soit Arnim en personne qui lui ait donné la sienne. Il déclara au jeune serbe qu'en principe au lever du jour, son commando à lui allait recevoir également cet insigne. Emus, les deux jeunes gens se serrèrent les mains, acceptant de faire partie de la même communauté templière. Le jeune serbe embrassa sur la joue son nouveau compagnon d'arme et le neveu de Jasko, au courant de ce rite lui rendit le baiser de chevalier. A leur suite, les deux groupes pactisèrent et échangèrent spontanément le rite de fraternité de leur nouvelle communauté combattante. Il restait une demi-heure avant le début de l'attaque et ils prirent leurs dispositions pour protéger le convoi contre une attaque venant de la vallée. Les prisonniers avaient accepté de remonter dans les camions prêts à repartir.

 A l'heure prévue, ils entendirent le bruit des deux Huey qui survolaient la crête au dessus d'eux. La nuit était couverte de nuage en altitude et il ne faisait pas froid. Le temps était au redoux. Une fois les Huey passés, les camions repartirent lentement alors que le commando suivait à pied sur la route derrière lui. Steve avait laissé la place au pilote américain d'hélicoptère de combat, il avait branché sa radio sur la longueur d'onde des avions américains de contrôle aérien et guettait l'intervention par exemple d'un F-18 Hornet d'un porte-avions US sur l'Adriatique. Il reprit la fréquence de la radio du deuxième Huey qui était également celle de la radio de Dan. Il jeta un coup d'oeil dans le viseur de son casque. Le bunker était bien illuminé. Il vit Arnim et son groupe se faufiler sur la crête. Deux sentinelles s'agitaient sur le toit du bunker pour tenter d'apercevoir les hélicoptères. Il régla la trajectoire des missiles antichars sur l'arrière de l'objectif. Il vit le deuxième Huey s'approcher un peu plus de la cible à l'abri derrière un mamelon puis Dan donna l'ordre de tir. Le Huey s'éleva à découvert. Les missiles partirent deux par deux se loger dans les embrasures et la porte arrière du bunker. Steve demanda à se rapprocher davantage pour se placer sur le côté droit du bunker et loger deux autres roquettes dans les ouvertures des deux canons. Les occupants du bunker, surpris par la soudaineté et la violence de l'attaque ne réagissaient pas. La terre avait volée en éclat et le bunker mal enterré s'était effondré. Arnim et les siens étaient déjà sur l'objectif à le grenader. Il n'y eut pas de survivants. Aussitôt, le deuxième sous-groupe fonça vers les tanks pour les grenader à l'intérieur et récupérer le chasse-neige. Un Huey atterrit près du bunker tandis que l'autre alla survoler le convoi et vérifier que personne ne montait sur la route du vallon derrière lui. Le commando bosniaque courut pour rattraper les camions et sauter dessus. Le convoi accéléra et arriva au bunker détruit. Déjà le chasse-neige était en route pour descendre vers la vallée amie. Le convoi sans s'arrêter s'engagea sur le chemin qui n'était miné que tout en bas dans la vallée, ceci pour faciliter des opérations d'infiltration et de renseignement dans le camp ennemi. Les deux sous-groupes rechaussèrent leurs skis et frontales allumées, s'abritèrent sous la crête. Dan et son radio captaient des émissions radio ennemies. Des postes serbes installées plus loin sur d'autres crêtes signalaient des bruits de combats à l'endroit du bunker. La vallée tardait à réagir et le poste le plus proche décida d'envoyer une patrouille à pied par le chemin de ronde tracé dans la neige. Les trois officiers allemands décidèrent d'aller piéger ce chemin à l'aide de fils de fer et de quelques grenades défensives. Ils avaient quinze minutes pour le faire. Du col, ils ne voyaient plus les lueurs du convoi ni celle du projecteur du Huey qui traçait le chemin au convoi. Le bruit des moteurs était devenu très faible. Arnim décida de partir à ski en suivant le versant pour rester toujours au dessus de la route et garder une plus grande liberté d'action. Il n'y avait pas de barrières rocheuses sur leur itinéraire, simplement une pente forte et boisée. Les officiers des Gebirgsjäger se chargèrent de faire la trace. Bientôt ils furent en vue du convoi qui au dessous progressait correctement. Ils assistèrent à la relève du premier Huey par le second et virent disparaître le projecteur dans la nuit en direction de la vallée ou quelques membres du commando bosniaque restés là-bas allaient l'accueillir après avoir déminé le chemin. Vers le fond du vallon, la neige était moins haute et le convoi accéléra l'allure. Le deuxième Huey s'en alla lui aussi rejoindre la vallée et économiser son carburant.

 A l'entrée du village, le convoi stoppa et les groupes d'Arnim et de Dan s'avançèrent. Des projecteurs fouillèrent la lisière de la forêt et grâce à ces jumelles de vision nocturne, Dan vit des automitrailleuses et des transports de troupes aux insignes de la FORPRONU. Le commando bosniaque ayant disparu dans la nuit pour prendre un autre chemin, Arnim appela Pierre pour lui demander de prendre contact avec les soldats occupants du village. Il devait vérifier qu'il s'agissait bien, comme prévu, de français avec lesquels le dialogue était espéré plus facile. D'après le commando bosniaque qui s'était chargé de prévenir les troupes françaises du secteur, la rencontre devait se faire avec des éléments de chasseurs alpins, probablement avec ceux de Haute Savoie. Arnim savait que c'était le bataillon dans lequel Pierre avait servi. Il donna ces renseignements à Pierre. Arnim sortit d'une pochette de son sac à dos des galons, une fourragère et deux médailles. Pierre devait les mettre. Il les regarda avec sa frontale et découvrit ses insignes de chasseur alpins, son BAM et son BSM[3] ainsi que sa tarte avec l'insigne du bataillon. Arnim lui dit qu'il les avait demandés à Françoise. Il aida Pierre à les fixer sur sa tenue blanche de camouflage, il prit la casquette fourrée pour la remplacer par la tarte. Pierre tardait à réagir et les autres comprirent qu'ils devaient forcer le consentement du poète peu enclin à revêtir de telles insignes. Finalement Pierre les regarda profondément puis tourna lentement son regard pour le perdre dans ses horizons favoris, loin des contours terrestres. Il brisa le pli de sa tarte aux deux endroits habituels. Il remit à Arnim son pistolet-mitrailleur et deux grenades offensives mais garda son sac à dos et il s'avança en descendant à ski vers les projecteurs en longeant un rideau d'arbres. Une sommation en allemand lui fut adressée et Pierre se coucha derrière un muret. Il répondit en français en essayant de se souvenir des mots de passe qu'il utilisait durant son service militaire au bataillon. Il commença par crier le mot " Glières ". Il répéta deux fois le mot. Puis il lança les mots " Tournette, Parmelan ". L'officier en face lui parla en français pour lui demander qui il était. Pierre répondit " Tom "! Devant le silence de l'autre, il répéta " Tom ", " Tom Morel " ! L'évocation de cette figure emblématique de la résistance et chef du maquis des Glières, ancien du bataillon dont le nom a été donné à un quartier de cantonnement, fit l'effet escompté. L'officier crut qu'il s'agissait d'un soldat égaré de son unité mais que faisait-il parmi toute cette troupe en face de lui ? L'officier lui demanda s'il était membre de son bataillon. Pierre lui répondit qu'il était un ancien membre, qu'il avait été l'hiver à la section de reconnaissance de Samoëns. L'autre lui dit de venir sans crainte et il intercepta Pierre pour le dévisager avec surprise. Il regarda les insignes du bataillon sur la tenue de Pierre ainsi que la croix rouge templière. Il ne comprenait pas. Pierre fit avancer Arnim et Anke. Il expliqua ensuite leur opération et dit qu'une centaine de prisonniers attendaient dans les camions de passer en zone bosniaque vers la liberté. Au même moment, le commando bosniaque réapparut derrière les autos mitrailleuses. L'officier voyant son unité cernée, ne savait que faire et s'apprêtait à téléphoner à son commandement. Pierre s'interposa. Il expliqua que l'officier devait se placer sous le commandement momentané du groupe des templiers et brièvement, il raconta l'histoire de leur groupe. Pierre demanda le libre passage pour les camions et avant l'acceptation de officier, fit venir les camions qui se rangèrent sur la place du village sous la lumière des projecteurs. Il était cinq heure trente du matin.

 

Le groupe des casques bleus regarda avec surprise les soldats aux uniformes serbes se congratuler avec ceux aux uniformes bosniaques. Tous s'étaient fabriqués une croix rouge à l'apparence sommaire de la croix templière et l'avait accrochée sur leur épaule gauche. Ils expliquaient au traducteur bosniaque des casques bleus comment, cette nuit, ils étaient entrés dans la même communauté des templiers et comment ils allaient repartir dans leur région pour lutter au nom des principes de cette communauté pour éliminer les criminels de guerre et favoriser le retour de la paix civile. Laurie invita les officiers de la FORPRONU à visionner dans l'oeillère de son camescope quelques passage des images tournées cette nuit. Elle leur dit que leur opération n'avait rien de la plaisanterie et que ces images seraient diffusées dans le monde entier pour qui voudraient bien les accepter. Dan intervint pour leur demander d'évacuer le village et de se regrouper dans un village voisin où les deux Huey les attendaient après avoir fait le plein de carburant. Ceci pour éviter un bombardement de représailles depuis la ligne de crête ennemie. Les officiers casques bleus français regardèrent avec stupéfaction les galons américains et la croix templière sur la veste de treillis de celui qui les commandait. Arnim les entendit se murmurer qu'ils étaient en présence d'une opération menée par les services secrets américains. En français, Arnim leur dit qu'il ne s'agissait pas d'une opération secrète menée par la C.I.A. mais bien par l'ordre des Templiers, celui fondé par Bernard de Clairvaux en France. Pour le moment, leur mouvement se rattachait à cette origine dans l'espoir de pouvoir bientôt réactualiser cette source et lui donner sa propre identité. Les casques bleus profitèrent du départ des camions pour quitter cette zone à haut risque d'accrochage et suivre le convoi comme Dan leur en avait donné l'ordre. Le jour s'était levé lorsque les camions arrivèrent à la zone de repli. Les prisonniers, les jeunes serbes et bosniaques, les casques bleus se précipitèrent pour regarder enfin de près ces hélicoptères qui étaient venus leur apporter la liberté et l'espoir. La croix templière ce matin était magnifiquement peinte sur le fuselage et tous saisirent à sa juste valeur la portée symbolique de cette enseigne. Les montagnes se rosirent sous le premier soleil du matin qui dépassait les crêtes, comme pour harmoniser le décor d'arrière-plan avec le rouge flamboyant de l'insigne chevaleresque. Dan continuait à donner ses ordres tantôt en anglais, en allemand. Les prisonniers rassemblés dans la salle communale du village reçurent une boisson chaude et se réchauffaient. Laurie expliqua qu'il s'agissait pour la FORPRONU d'évacuer ceux qui le désireraient sur Zagreb où les organisations humanitaires les prendraient en charge. Traumatisés, la plupart étaient incapables de retourner de suite au combat. Quant à eux, ils allaient repartir. Arnim, devant l'embarras des officiers casques bleus, leur dit de faire comme s'ils n'avaient rien vu sauf entendu quelques canonnades dans la montagne qui correspondaient à des exercices de réglage de tirs. Laurie et Anke leur firent leurs plus larges sourires pour les inviter à titre personnel lors d'une permission en France à venir les voir. Elle leur donna le numéro du répondeur téléphonique du club, leur adresse e-mail ainsi qu'une brochure avec des photos où la plupart des personnes étaient nues, en leur demandant toute discrétion. Ils devaient bien se douter qu'un groupe comme le leur, pour oser de telles opérations avec un tel armement, n'était pas au bout de ses difficultés. Gérard profita de leur stupéfaction pour leur donner aussi quelques brochures sur les futurs contrats de leur mutuelle... Les palabres achevés, tous se regroupèrent dans un coin de la salle communale où un repas chaud venait d'être servi par le commando bosniaque. Les casques bleus se rapprochèrent des prisonniers livides et hagards dont ils avaient maintenant la charge. Anke, resplendissante de féminité et d'assurance, après avoir déboutonné largement le haut de son treillis, joua le rôle de la maîtresse de maison et plaça ses invités de manière à bien mélanger les différents groupes. Après avoir rapidement mangé, Dan fit sortir discrètement son équipe pour embarquer dans les Huey. Il alla seul saluer les personnes présentes dans la salle en les invitant à poursuivre leur repas et il remis au groupe de jeunes serbes et bosniaques le petit drapeau à la croix templière d'Arnim en leur demandant de le garder à tour de rôle chacun un mois durant puis de se le transmettre les uns aux autres en attendant de se revoir en Allemagne. Ils n'étaient pas possible d'organiser de suite une cérémonie d'adoubement pour les faire chevalier. La garde du fanion y pourvoirait dans l'immédiat dans l'attente d'une telle intronisation sur le sol allemand.  

Face aux officiers français, Dan leur cita une phrase de De Gaulle à propos de Leclerc : " aucune cause si désespérée soit-elle n'est jamais perdue si un homme debout consent à mourir pour elle ". Ils comprirent que Dan et son commando étaient prêts à mourir pour sauver les prisonniers qu'ils avaient ramenés des lignes serbes. Laurie leur expliqua qu'il n'était pas question pour eux de se contenter de bombardements, de missiles de croisières. Non, ils étaient venus, femmes et hommes debouts sans peur et sans reproches dans leur vie comme face à la mort, à la rencontre des gardiens, des prisonniers et des autres soldats de tous bords pour réaliser un même partage : celui de la liberté des prisonniers. Cette liberté et ce partage qui se concrétisaient ici et maintenant à cette table, à travers ce repas pris en commun, chevaliers templiers, commando bosniaque, soldats serbes, anciens prisonniers bosniaques et soldats français. En ce qui les concernaient, ils n'avaient pas peur d'exposer leur vie charnelle car ils étaient devenus chevaliers. Comme ceux du moyen-âge et du temps des cathédrales, ils s'étaient mis à l'écoute non plus de moines mais d'un poète initié dans le domaine spirituel. Avec lui, ils allaient sur le chemin de leur initiation puis sur celui de leur évolution humaine. Pierre calma les ardeurs de sa muse. Un peu confus, il déclara qu'il n'avait pas été au bout de son évolution humaine d'initié et qu'il ne disposait pas encore de tous les pouvoirs du monde double. Leur expédition, aujourd'hui, restait risquée car il n'avait que des pouvoirs limités pour assurer la victoire mais, c'était vrai : il leur avait déjà communiqué la foi du chevalier. Pierre ne voulut pas rester en retrait par rapport à la citation de Dan. Si parmi leur commando de chevaliers, tous consentaient à mourir pour défendre la cause de leur mouvement, le poète préféra en revenir à la loi des hommes, cette loi qu'ils venaient d'appliquer entre eux cette nuit. Il leur récita un texte de son poète favori[4] :

 

C'est la douce loi des hommes

Du raisin ils font du vin

Du charbon ils font du feu

Des baisers ils font des hommes

 

 C'est la dure loi des hommes

Se garder intact malgré

Les guerres et la misère

Malgré les dangers de mort

 

C'est la chaude loi des hommes

De changer l'eau en lumière

Le rêve en réalité   

Et les ennemis en frères

Une loi vieille et nouvelle

Qui va se perfectionnant

Du fond du coeur de l'enfant

Jusqu'à la raison suprême

            

Jasko traduisit le poème au fur et à mesure. Les officiers français déclarèrent qu'ils resteraient en contact avec le commando bosniaque et les prisonniers. Tous ensemble promirent la garde du fanion. Vers sept heures du matin, les Huey décollèrent.

 

Le chemin du retour leur parut plus court. Tour à tour Anke et Pierre dormirent dans les bras l'un de l'autre pendant que ce dernier veillait. Ils rallièrent directement Klagenfurt où les mécaniciens démontèrent l'armement des Huey monté à l'aller. Ils fixèrent à nouveau les réservoirs supplémentaires de carburant, firent le plein. Frantz et Patrick étaient venus en voiture. Anke resta avec eux et ils prirent les cassettes vidéo dans leur voiture. Dan et Arnim communiquèrent avec Sepp resté au Club puis avec leurs correspondants à Bressanone et à Obersdorf. Laurie communiqua avec Zagreb et son organisation humanitaire. A la fin de la vacation radio, elle eu la surprise d'entendre la communication de son correspondant des services secrets. Ayant intercepté la communication de l'organisation humanitaire, il avait trouvé la fréquence radio de Laurie pour s'empresser de la féliciter pour cette mission réussie. Il s'engagea à faire en sorte que le silence soit maintenue sur cette opération. Pour conclure et d'une voix très émue, il demanda à être lui aussi fait chevalier de leur mouvement. Laurie lui répondit positivement. Les autres avaient écouté la conversation. Arnim s'engagea à vérifier auprès de son correspondant que ses services secrets à lui maintiendraient bien le silence sur cette opération jusqu'à ce que eux seuls en fassent l'information. Cette affaire concernait des hommes de volonté et d'action, pas le public, pas même les hommes politiques...

 Dan donna aussitôt le signal du départ. Les hélicoptères volaient de jour à une vitesse supérieure. Vers 18 h, ils étaient à Obersdorf et vers 22 h de retour au club complètement abrutis de fatigue, du bruit des turbomoteurs, de souvenirs exaltants et de l'ivresse de leur succès. A la descente des Huey, ils hésitèrent à rentrer dans le club comme s'ils refusaient de se séparer, d'achever là leur expédition victorieuse. Ils se regroupèrent autour de Dan, d'Arnim et de Laurie. Pierre resta légèrement distant. Ils ne voulurent pas de suite s'interroger sur le fait qu'aucun message d'interception, qu'aucun obstacle n'était survenu lors du retour. Il n'était pas possible que le correspondant de Laurie ait déjà réussi à tout étouffer et il paraissait évident qu'il avait été au courant de l'opération bien avant son début. Tout n'était pas passé inaperçu mais l'opération s'était faite et avait pleinement réussi. Dan et Arnim conclurent devant le groupe que leurs communications radio avaient été minimales mais qu'il était possible qu'un centre de guerre électronique avec ses moyens de renseignements d'origine électromagnétique ( ROEM ) ait pu suivre à la trace leur expédition. Cela n'avait aucune importance. L'essentiel consistait à espérer que ces opérateurs, leurs écouteurs sur les oreilles, aient compris le sens de leur engagement, le sens de cette réapparition des chevaliers et qu'ils aient gardé dans leur coeur le souvenir de ces faits de manière à préparer chez eux le partage du mystère, le partage du rêve des hommes et la conclusion du premier contrat interpersonnel puis leur entrée, eux aussi, dans la communauté de ceux qui combattent pour leurs raisons de vivre et de mourir, dans la communauté des chevaliers. Cette nuit il fallait s'en contenter, ne pas penser au lendemain... 

 

Barbara et Sandra les reçurent avec attention et affection sur le pas de la porte et elles prévinrent de suite par la messagerie de leur intranet leur conjoint respectif. Les chevaliers étaient incapables de manger. Après être passés à la douche chaude, ils s'endormirent dans le grand dortoir. Frantz, Anke et Patrick arrivèrent au petit jour. Dès l'aube, les Huey repartirent pour leur base néerlandaise avec comme pilotes, des membres du club des collectionneurs. Vers 9 heures, dix-sept jeunes femmes et trois jeunes gens devenus récemment monitrices et moniteurs dans leur école d'amour, vinrent nus les rejoindre pour les réveiller, les masser, échanger de la tendresse et du plaisir partout dans le club, dans les salles de rencontre, à la piscine ou au sauna, au hammam, dans les jacuzzi, dans les salles de restaurant en mangeant, en privé dans les chambres particulières de l'hôtel. Chacune, chacun donnait à son soldat revenu des combats tout l'apaisement dont il avait besoin dans un échange le plus profond. Peu à peu, après un long travail de communication non verbale, les monitrices et moniteurs entreprirent un travail de libération de la parole, un travail de deuil sur les victimes de cette expédition et les paroles prononcées reçurent le sceau du secret le plus sacré à travers d'ultimes étreintes charnelles passionnées, lèvres contre lèvres, langue caressant amoureusement une autre langue pour faire descendre cette révélation au plus profond du coeur. Laurie insista pour rester avec son amant auprès de Pierre et de sa compagne. Lorsqu'elle fut suffisamment rassasiée d'amour et de tendresse, elle s'occupa de Pierre devant le regard des deux autres et ils se firent ardemment l'amour. Pierre et Laurie s'étreignaient comme pour torturer leurs corps et briser cette enveloppe de chair qui laissait si peu passer les marques profondes de leurs émotions. Ils luttaient ensemble avec leurs bouches dévorant les lèvres de l'autre, presque dents contre dents en ne pouvant arrêter les tressaillements qui les amenaient jusqu'à la tétanisation de leurs muscles. Après ce premier combat bien réel en Bosnie, ils savaient qu'ils n'arrêteraient plus de combattre et que dans l'un de ces combats, ils se sépareraient sur cette terre. Alors comme pour mieux s'entraîner à lutter et à vaincre, leurs étreintes restaient une lutte charnelle. Vaincus par des crampes, ils durent se séparer et se tordre sur le dos pour tenter de se masser les muscles contractés. La fille et le garçon s'employèrent alors pour les masser à nouveau et les relaxer. Au bout d'un moment, Pierre se releva pour se dresser sur les genoux devant Laurie. Elle le supplia de venir et s'ouvrant toute grande, elle écarta de ses doigts les lèvres de son sexe pour qu'il rentre plus vite en elle et lui donne son plaisir. Pierre s'activa méthodiquement avec force et elle le reçut comblée lorsqu'il s'écroula sur sa poitrine. La fille et le garçon s'en étaient allés pour respecter l'intimité des amants. Laurie en profita pour parler doucement tout en caressant son amant. 

 

Elle croyait que l'on ne peut pas prier en restant les bras croisés, que l'on ne peut pas demander une aide à Dieu et à ceux qui vivent auprès de lui si déjà l'on ne s'est pas totalement engagé dans la recherche de ce que l'on veut. Leur combat était juste et avec ce succès, maintenant, ils pouvaient tous deux demander davantage à Dieu... lui demander au moins que les morts dont Svetlana leur avait parlé ne meurent pas en vain. Elle ignorait si tous deux allaient mourir à côté de Jasko avec les autres mais cela lui importait peu. Depuis, elle avait écouté à plusieurs reprises dans le Huey et en Bosnie, les paroles de Svetlana. Laurie demanda la permission à Pierre d'interroger ces esprits qui toujours attendent les âmes des défunts pour les aider dans leur voyage. Elle voulait savoir si parmi eux il y avait Abraham, Jésus, pour leur poser les questions que Pierre ne voulait pas leur poser. Aimante, elle acceptait le silence du poète mais elle n'acceptait pas que son amour soit inutile, ne serve à rien dans la conquête de ce brin d'éternité qui déjà avait entouré leur couple.

 

Laurie racontait à son amant qu'elle savait que leurs amours n'avaient rien à voir avec des histoires d'amours impossibles comme Roméo et Juliette, comme Tristan ou Yseult. Chez eux tout était possible aussi bien à travers les élans de leurs corps qu'à travers le voyage intime et commun de leur âme au pays de chez nous. Mais de cette histoire nouvelle et troublante, à l'inverse des amours impossibles, ils n'en connaissaient pas la fin et celle-ci appartenait bel et bien au mystère de leur passion, au mystère du voyage de leur âme. Ils savaient qu'ils ne vieilliraient pas ensemble et n'auraient pas d'enfants de leur union mais ils se doutaient que leurs amours étaient appelées à d'autres partages bien plus vastes et salvateurs. Pierre lui dit qu'il était possible de célébrer ce mystère de leur passion de deux manières. Il lui raconta comment Platon et les grecs jusque vers l'an trois cent après Jésus-Christ, célébraient les mystères d'Eleusis d'après les enseignements ésotériques ramenés des temples égyptiens. Laurie voulut organiser une telle manifestation pour les membres de leur club. Pierre lui dit qu'il voyait bien une telle cérémonie dans l'arrière-pays niçois, derrière Biot, durant l'été prochain. Il irait à la recherche d'un lieu qui se prête à ce genre de cérémonie. Laurie s'enthousiasma à cette perspective et couvrit de baiser le visage et le torse de son poète d'amant puis docilement elle lui demanda qu'elle était la seconde manière de célébrer ce mystère de la passion. Pierre répondit en lui parlant du rite de l'eucharistie et de la cène. Il proposa à Laurie de célébrer dans leur lieu de prière du club, cette communion. D'après les objectifs de leur entreprise, il était bien prévu de passer à la troisième voie à partir de la seconde. Laurie était d'accord mais elle voulait rester nue pour, lorsque tous se donneraient le baiser de paix, mieux voir, sentir, toucher les traces de sperme, de salives, de cyprine échangés sur leurs peaux et plutôt que des baisers, aujourd'hui, elle voulait de profondes, complètes et intenses étreintes amoureuses avec toutes les personnes présentes sans distinction de sexe car à ce stade, le sexe importe peu. Pierre lui dit qu'ils étaient près d'une cinquantaine de membres présents. Laurie écarta ce détail ; même s'il était impossible de satisfaire à toutes les combinaisons possibles, ils devaient prendre une heure pour cet échange, rien qu'une heure et à raison de 2 mn par étreinte, cela devait faire 20 étreintes avec un partenaire du sexe opposé et 10 avec un partenaire du même sexe. Pierre inquiet lui demanda si elle exigeait la sodomie entre hommes. Laurie lui répliqua que si déjà ils acceptaient de s'envoyer des balles à travers la peau ou des coups de baïonnettes, les hommes pouvaient bien également se donner du plaisir à travers la sodomie. N'était-ce pas ainsi qu'un soldat pouvait voir la chose ? Pierre n'était pas décidé à suivre son amante passionnée et déchaînée. Laurie lui dit combien elle aimait se faire sodomiser et par Dan et par Pierre ou d'autres, pour Françoise c'était pareil et pour Anke, Sandra, Barbara, Dominique, Carine et les autres, ne les avait-il pas vues toutes aimer ce plaisir, alors pourquoi cela ne vaudrait-il pas pour Pierre ? Pierre refusa tout net. Il ne voulut pas dire qu'il voyait là un sombre présage lié au procès des templiers, tous aussi condamnés pour sodomie. Songeur, il préféra avouer qu'il ne tenait plus à expérimenter de nouvelles relations entre eux, notamment des relations charnelles. Il voulait partir, quitter Baden, quitter l'Alsace, quitter le club qui allait sans aucun doute possible prospérer selon les axes définis lors de leur réunion de Strasbourg. Il resterait à l'écoute du groupe de Bâle qui sous la direction de Barbara travaillait à finaliser le projet de leur mutuelle sur laquelle viendraient s'appuyer le réseau des S.E.L. Il converserait épisodiquement avec le réseau de Sepp et de Gérard. Il promit mais Pierre redit son besoin de partir... Le poète avait tenu correctement sa place dans le commando mais ce n'était pas là son combat. Les jeunes serbes convertis qui allaient venir ici à Baden ou Francfort étaient porteurs d'un autre combat au cours duquel la plupart des chevaliers et pas uniquement Jasko allaient mourir. Pierre confia à Laurie qu'il devait se retirer du groupe pour se préparer à aider ceux qui allaient mourir. Faire comme avec Maud ne serait plus possible. Rester sur terre pour prier pour le salut des tués n'était pas non plus possible. La mort des chevaliers décideraient du moment de sa propre mort pour assurer la victoire non plus des chevaliers mais la victoire des fils de Dieu. Il fallait franchir la mort pour régler le salut des chevaliers là-haut avec le Verbe, chercher le cas échéant celles et ceux que l'envoyé des ténèbres auraient emportés puis revenir en allant s'incarner dans le Christ qui toujours vit au milieu de l'humanité. Alors leur entreprise vivrait et se répandrait parmi les hommes, alors il reviendrait dans son corps matérialisé que Laurie connaissait et elle le reverrait revenu de chez nous. Elle resterait pour aider au développement de leur entreprise puis un jour, il l'aiderait à quitter son enveloppe charnelle pour se matérialiser dans son corps céleste et monter ensemble chez eux.

- Et Françoise ? Et tes enfants ?

- ils trouveront dans mes raisons de mourir leurs propres raisons de vivre. Crois-tu que si nous faisons tout ceci, que si nous combattons jusqu'au dernier pour ne pas plier sous les assauts des puissants qui ne veulent pas changer les règles de cette humanité, si nous survivons dans la défaite, nous pourrons nous laisser vieillir devant nos enfants ? Que penseront-ils de nous ? Comment pourront-ils encore nous regarder ? Nous qui auront trahi nos raisons de vivre par peur de mourir, nous, toi et moi qui avons vécu notre transfiguration ? Je partirai le premier et je te préparerai le chemin, comme depuis notre première rencontre, tu me l'as demandé en te serrant nue contre moi. Je ne peux pas demander cette passion, ce voyage avec notre âme, à quelqu'un qui n'est pas préparé. Bah, ce ne sera pas grand chose... après nous serons tous de nouveau ensemble et pour toujours avec tous les nôtres !

- est-ce que ce ne serait pas là le chemin de Jésus dont tu ne m'as jamais parlé ?

- oh ! après la fin de la république de Gamala et l'écrasement de la révolte des zélotes, il dut lui aussi préférer faire la même chose.... Il ne suffit pas de prêcher de belles paroles et de guérir les malheureux, il faut aussi donner une force à cet espoir qui vit en nous et cette force ne vient pas de ce monde, nous la prenons là-haut chez nous pour la montrer à nos frères humains et la partager !

- Crois-tu que cela ira si vite ?

- ce n'est pas nous qui décideront mais toutes ces personnes qui adhéreront à notre entreprise, à la mutuelle et aux S.E.L. Eux mettront à bas tout un pan de notre économie industrielle capitaliste et cela ne se passera pas sans une réaction brutale de ceux qui préfèrent servir l'argent plutôt que leurs raisons de vivre. Nous, Laurie, nous ne déciderons de rien... tout est dit, tout est écrit depuis notre premier baiser... mais nous resterons fidèle à notre premier baiser et nous le partagerons avec l'humanité toute entière... pour qu'elle s'entende, se comprenne et s'aime davantage. Laurie, laisse moi, il faut que je parte... que j'aille embrasser ma femme et mes enfants et que nous allions à Cannes. Nous nous reverrons seuls là-bas, chez toi dans la maison de Maud. Nous avons encore tant de moments magnifiques à vivre et il faudra les vivre... tous ensemble ! 

 

Ils se séparèrent vers la fin de l'après-midi. Dan et Laurie avaient promis de venir le lendemain aider Françoise et Pierre à préparer leur déménagement de Strasbourg à Cannes.

 

[1]FLIR (Forward Looking Infra-Red) : capteur infrarouge pointé vers l'avant, permettant de voir les objets selon leur température.

[2] CMIR ( contre-mesures infrarouge ) ils envoient d'intenses radiations soigneusement sélectionnées pour troubler un missile à tel point qu'il doit déverrouiller son système d'acquisition de cible.

[3] Brevet d'alpiniste militaire, Brevet de skieur militaire

[4] Paul Eluard

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  le discours du poète aux Glières

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les liens utilisés sur cette page :

 pour le camp d'Omarska

http://news.bbc.co.uk/2/hi/europe/1633582.stm

 pour le camp de Trnopolje

http://news.bbc.co.uk/1/hi/world/europe/2050184.stm

la traversée des alpes italiennes

http://utenti.lycos.it/picea/photo2.htm

 la course de ski de fond : la marcialonga

 les combats des Glières

http://alain.cerri.free.fr/index14.html