Laurie
ne pouvait se détacher aussi rapidement de Pierre. Elle lui avait dit sa
crainte que loin d'elle malgré tout ce qu'il lui avait dit, il se replonge dans
son travail et délaisse sa quête spirituelle. Sepp, quand il apprit dans
quelle société d'électronique Pierre allait travailler, confirma également
ces craintes. L'ingénieur connaissait le rythme de travail élevé et le
constant travail d'organisation et d'amélioration des structures pour dynamiser
des ressources humaines de tout premier plan. Pierre ne pouvait pas concilier
d'après lui une vie de poète avec les occupations d'un jeune manager qui fait
ses soixante heures de travail par semaine, non compris les heures de déplacement,
les heures d'avion, de voitures de location, les soirs de travail à l'hôtel
pour préparer les réunions du lendemain, rédiger les compte-rendu des décisions
prises en séminaire. Werner pensait que cette expérience pouvait être
momentanément profitable à Pierre qui allait découvrir le management au sein
d'une société multinationale et fréquenter des ingénieurs français et étrangers
sortis des meilleurs écoles des grands pays industrialisés. Mais tôt ou tard
Pierre comme Françoise devaient devenir des permanents de leur entreprise.
Laurie
avait hésité entre retourner de suite à Zagreb ou suivre Pierre quelques
jours sur la Côte d'Azur. Elle avait préféré rester avec Pierre et Françoise
et les aider jusqu'à la fin de leur installation à Cannes. Dès leur retour de
Bosnie, Gérard s'était interrogé publiquement sur la validité du symbole de
la croix templière pour des soldats serbes ou bosniaques. N'y avait-il pas là
une erreur grossière si l'on fait référence à l'histoire ? La question avait
circulé parmi le groupe. Dan et Arnim qui déjà s'inquiétaient du sort de
leurs recrues, étaient restés d'autant plus perplexes. Pierre les laissa
mijoter quelques jours sur cette question et avant de débrancher à Strasbourg
son micro-ordinateur, il leur envoya un message avec sa réponse. Il n'y a pas
lieu de confondre la croix représentant l'instrument de mise à mort et symbole
des chrétiens avec la croix templière symbole d'un rassemblement plus large
des peuples. Ils devaient y voir le croisement de quatre courbes : 2 courbes qui
se font face sur un plan vertical et semblent se toucher sur leurs points équatoriaux
comme deux sphères proches l'une de l'autre dont on n'aurait tracé que leurs
courbes contiguës, et deux courbes de même nature mais placées sur un plan
horizontal. Cette croix représente le carrefour entre quatre sphères, quatre
mondes disposés selon les quatre points cardinaux de notre univers et lorsque
l'on joint par une courbe les extrémités des quatre courbes, l'on peut placer
sur ces demi-courbes quatre autres sphères plus petites. Le dessin exprime
cette possibilité, à nous dans notre imaginaire de placer ou non ces quatre
plus petites sphères que nous aurons crées. Quelle interprétation donner à
ce carrefour ? Pierre leur demanda de se souvenir de l'histoire de Cluny
qu'il
leur avait raconté lors de la conférence de Nancy... le mariage sous ces hautes
voûtes romanes des quatre rameaux :
du rameau hébraïque avec Moïse,
David, Salomon; du rameau grec avec le savoir pythagoricien, platonicien, le savoir musulman
aussi, rameau que travailla Benoît; du rameau celte avec Pelage, Patrick, Colomban puis plus tard Malachie. En
considérant que les courbes peuvent styliser la ligne d'un rameau sous le
souffle du vent, n'y avait-il pas dans la croix la place du savoir musulman et
celle du savoir celte et des peuples nordiques ? Si le poète avait accepté ce
symbole, pourquoi douter de lui ? Certes, la question aujourd'hui était de
savoir s'il fallait pour tenir compte d'autres cultures, ajouter d'autres
courbes au dessin : par exemple pour introduire le savoir du bouddhisme ou
d'autres façons de prier Dieu. En rajoutant quatre autres courbes, l'on trace 8
pétales d'une fleur. Fallait-il aller jusque là ? Ne peut-on pas considérer
que l'objectif en respectant le sens de ce symbole, est d'ouvrir son savoir
culturel à au moins trois autres sources de connaissance avant de tenter de
traduire sa foi en Dieu à travers des mots et un corps de pensée rationnelle ?
Et une fois adopté ce principe, n'y a-t-il pas là une portée universelle pour
ce symbole ? Pierre leur demanda de chercher à savoir s'il n'y avait pas dans
cette vision des choses, une des causes du divorce qui s'instaura entre les
templiers et une papauté toute engoncée dans sa quête de monopole temporel de
la religion issue des évangiles, papauté toute soumise au principe d'Autorité
qu'elle avait retenu pour conforter son pouvoir matériel ? Pour Pierre, la
croix templière s'oppose au maintien du principe d'Autorité. Par son
ouverture, son sens du partage, elle indique le chemin vers le principe d'Amour.
Si donc le groupe était d'accord avec la vision du poète, Pierre demanda à Gérard
de rédiger une note explicative, un additif au règlement intérieur de leur
entreprise pour divulguer cette raison d'être de la croix templière dans leur
mouvement. Une traduction devait en être faite immédiatement en serbe et en
bosniaque, en croate et transmise au groupe des templiers présent en Bosnie où
cet emblème avait toute sa place et sa signification pour rassembler les germes
d'espoir et de paix. Laurie signa également le message. Sur ce Pierre expédia
le message et débrancha son micro-ordinateur.
La
première nuit, ils la passèrent dans la maison de Maud à Biot. Laurie avait
du mal à admettre que cette maison était la sienne. Elle restait celle de
Maud, celle où son père et sa mère s'étaient probablement aimés avec Maud
comme Laurie le faisait avec ses amis. Le premier matin, avant de regagner la
maison près du jardin du Prado, ils allèrent prendre l'air sur la
Croisette.
Ils recevaient ce spectacle jusqu'au fond de leurs yeux. L'absence de vagues, du
bruit du ressac sur la plage permet à l'esprit de sereinement graver en lui
toutes les sensations offertes par un mariage complet des couleurs et des
formes. Ici, la mer ne vient pas heurter votre perception et se plaquer devant
vous avec la force d'un monde différent, vaste et inquiétant par la largeur de
son horizon et la hauteur de ses vagues, par le pressentiment que derrière
cette ligne où la mer et le ciel se rejoignent sans se confondre, des tempêtes,
des drames se cachent. Ici, votre regard se laisse conduire par les contours des
îles et de la montagne qui délimitent la baie. Vous pouvez poser à loisir
votre perception sur le rivage, au milieu de la baie, près des voiliers,
chercher avec assurance la crête dentelée de l'Esterel pour vous amarrer
sereinement à ce paysage. Et puis le calme de la mer vous pousse insensiblement
à aller plus loin, chercher la ligne mystérieuse où la mer et le ciel se
confondent intimement. Est-ce à cette hauteur... est-ce plus loin encore ? Vous
pouvez toujours rester amarré à votre rocher salvateur pour dérouler jusque là-bas,
la corde de votre ancre. Peu importe, l'essentiel est de participer à cette
magie des couleurs qui unie le mer et le ciel, le jour et la nuit, indéfiniment.
Les immeubles qui encombrent le paysage, vous les laissez derrière vous sans
leur prêter attention. Par contre vous retenez volontiers la ligne de palmiers
qui décemment, fait frontière naturelle entre la mer et la ville. Début mars,
le soleil apporte une chaleur perceptible dès le premier matin mais n'écrase
pas encore les couleurs pour leur donner toutes une nuance de bleu qui n'arrive,
l'été, à rafraîchir l'atmosphère. Les couleurs restent vraies et le peu de
personnes présentes vous permet d'exprimer clairement la satisfaction de
pouvoir être là pour vous détendre en jetant sur l'eau jusqu'au ciel, vos
regards les plus lointains, les plus secrets pour les tester devant l'horizon
mystérieux et captivant. Ensuite, un reste de ces regards persiste lorsque vous
scrutez votre partenaire pour vérifier d'une manière indiscrète si lui aussi
s'est laissé aller à ce bonheur simple, tout dans l'instant où la nature
humaine s'approprie des espaces sans limites... des espace où la mer et le ciel
se conjuguent sous les feux du soleil pour induire la sensation d'une communion
heureuse dans laquelle, puisque vous êtes présent pour la ressentir, vous avez
assurément votre place promise.
Ici,
le sable des plages, les façades splendides des palaces, la végétation
luxuriante posée avec soin à côté de vous sont autant de gage de sécurité,
de sérénité pour vous abandonner à ce partage des horizons sublimes et le décor
se met au diapason pour répondre à votre attente lorsque vous retournerez
votre regard et pour vous décevoir le moins possible lorsque vous devrez
continuer de marcher les pieds sur terre. Pierre avait testé les jours
suivants, cet échange sur les rochers du cap d'Antibes, le long de la Baie des
Anges mais c'était bien sur la Croisette qu'il pouvait user de tous les éléments,
de tous les ingrédients pour le plus sereinement possible chercher cette ligne
de partage où la distance est nulle et imperceptible entre ce monde terrestre
et le ciel si bleu, si calme qui reflète le mieux ces espaces infinis et
bienheureux dans lesquels il avait fixé son travail d'homme. Il fallait
simplement venir ici à des moments de la journée où il n'y avait pas grand
monde mais ces moments là, Pierre était habitué à les fréquenter ailleurs
et depuis longtemps.
Par
la suite, Pierre se plut à dévisager les promeneurs, surtout ceux qui pour la
première fois venait ici. Il se souvint de ce couple de suédois à l'allure
aristocratique, dans la cinquantaine, qu'il venait se surprendre à la descente
de leur Jaguar. Il les avait suivis sur la promenade et avait bien aimé la manière
dont la femme grande et très belle avait pris le bras de son mari. Le paysage
appelait en elle une envie subite et irrésistible de sourire, de faire de
grands gestes comme pour toucher cet espace qui ravivait une dimension humaine
trop longtemps enfouie en elle. Ici, la forme de sa communication visuelle
semblait vouloir remplir tout le paysage. Avec de grands gestes posés, elle
manifestait qu'elle se trouvait chez elle, que ce lieu, peut-être souvent rêvé,
faisait partie intégrante de son bonheur et que le plaisir de le toucher était
trop important et dépassait largement ses espoirs pour le garder en elle. Ses
gestes insistants, sa façon espiègle de tirer le bras de l'homme pour le réveiller,
le faire réagir et exprimer lui aussi cette joie exubérante de goûter ces
sensations ravissantes, forçaient le partage entre eux du bonheur qu'elle avait
été la première à exprimer. En croisant les premières personnes, elle pinça
ses lèvres pour regagner une conduite plus neutre et sophistiquée de grande
dame à l'attitude simple et avenante. Le partage était déjà fini. La plupart
des femmes réagissaient de la sorte et ouvertement prenaient ainsi possession
de ce lieu comme s'il faisait partie de leurs rêves secrets, de leurs raisons
de vivre dans lesquelles elles façonnaient les contours du bonheur qui seyaient
à l'amour qu'elles étaient capables de donner. Ce n'était pas du cinéma mais
un moment de vie joyeux, furtif et émouvant pour un poète qui ici disposait,
sous ses yeux, de quantités de femmes belles et heureuses, magiciennes d'un
partage secret qui révélait la puissance de l'amour dont elles entretenaient
la vie et dont elles laissaient entrevoir pour leur seul amant, pas toujours
aussi clairvoyant que le poète qui les observait, rien qu'un bref instant face
à la mer et au ciel, les suaves contours féminins.
Tous
n'arrivaient pas à ce stade. Pierre se souvint d'un couple d'adolescents qui
dans l'après-midi d'un dimanche, était descendu maladroitement dans la crique.
Tous les emplacements discrets où il était possible de s'allonger étaient
pris et au fur et à mesure de leur recherche, à force de rencontrer des
personnes nues, la jeune fille laissait transparaître une gêne certaine. Elle
demanda à son compagnon de s'asseoir sur un rocher en plein milieu du chemin de
passage, entre deux couples. Ils n'étaient pas de la région et leur allure
d'amoureux pudiques laissait à penser à un couple en voyage de noce. Sur les
rochers en face d'eux, de l'autre côté de la crique, une jeune femme au milieu
de deux jeunes hommes ne cessait de se retourner, se lever, s'étendre et à
chaque fois, elle montrait tout de son anatomie. Une exhibitionniste n'aurait
pas réussi meilleur effet et il fallait être un naturiste de vieille souche
pour rester insensible à une telle agitation. Personne ne faisait trop
attention à ses gesticulations. Pierre remarqua que le jeune homme regardait le
spectacle avec une attention qu'il ne pouvait pas dissimuler à sa compagne.
Celle-ci comprenait la situation et elle ne pouvait pas en vouloir à son
amoureux. D'ailleurs, elle regardait elle aussi et son visage commençait à
reprendre ses couleurs familières. Pierre observa cette lente progression du
naturel dans leurs comportements. La fille chercha à mieux s'installer et posa
son sac et quelques habits pour se coucher plus confortablement sur la pierre.
Le garçon restait assis à regarder droit devant lui. La fille se mit alors en
maillot, qu'elle avait sous ses habits, mais de sa place, elle ne pouvait
descendre dans l'eau sans déranger plusieurs personnes à une quinzaine de mètres
de là. La découverte de cette crique cachée depuis le chemin semblait suffire
à son bonheur. Le garçon voulu descendre pieds nus du rocher pour aller dans
l'eau et sa façon d'avancer dénotait une méconnaissance des traîtrise de ces
rochers à la surface rongée par les vagues et dont les dentelures millimétriques
sont comme des lames de rasoirs pour la peau nue. Son obstination frisait
l'inconséquence. Lorsqu'il eut disparut de son regard, la fille se redressa
pour observer plus librement le paysage et ce que faisait les autres personnes.
Pierre fut amusé de comprendre qu'en présence de son compagnon, elle n'osait
pas prendre pareille liberté. Elle regarda assidûment les deux jeunes hommes
couchés sur le dos qui lui faisaient face. La femme, au milieu d'eux était
couchée sur le ventre. Lorsqu'elle se retourna pour se coucher elle aussi sur
le dos, elle se mit d'abord à genoux pour rectifier le drap de bain et comme
elle avait toujours les jambes écartées, même Pierre qui était plus loin,
vit les moindres détails de son sexe. La fille finit par sourire toute seule
lorsqu'elle dut admettre qu'elle voyait bien devant elle tous ces corps bronzés
et qu'elle pouvait enfouir son regard entre les cuisses écartées d'une jeune
femme somme toute désirable ou le poser sur deux pénis au repos. Ce rire
solitaire qui provenait d'une réaction saugrenue, libéra les entreprises de la
fille. Après avoir jeté un regard soupçonneux tout autour d'elle et
comprenant qu'ici, mis à part elle, plus personne ne faisait attention à la
nudité des corps, elle roula sur ses hanches le haut de son maillot de bain une
pièce. Naturellement, elle cambra le dos et pointa ses seins face au soleil. Sa
peau parfaitement blanche prenait la caresse de la lumière et son visage
restitua bientôt le bonheur que son corps recevait. Le garçon ayant compris
qu'il devait rebrousser chemin remonta près de sa compagne et son étonnement
fut grand de la voir à moitié nue. Avec un grand geste et un grand rire, elle
lui imposa sa façon de voir les choses et elle supporta avec un ravissement
visible les regards qu'il posait sur elle. C'était à croire que c'était la
première fois qu'il la voyait ainsi en dehors de leurs ébats amoureux. Pierre
fut surpris de le voir se mettre nu sans façon comme si la présence de sa
compagne le lui avait jusque là interdit. Il lui demanda d'ôter son maillot de
bain mais elle refusa. Pierre comprit qu'elle voulait garder cette sensation
pour une autre fois plus calculée et prévue. Tôt ou tard cette fille se
mettrait également nue, comme eux mais cela ne pouvait pas se faire en une
seule journée. Pierre vit par leurs mouvements de têtes et leurs expressions
qu'elle était en train d'entreprendre son amoureux pour connaître ses réactions
face au spectacle de cette jeune femme nue aux cuisses écartées en face de lui
mais le garçon se dérobait sous les questions, ne sachant exprimer ses
sensations. Ces moments de découvertes passés, ce jeune couple plongea lui
aussi dans une immobilité de lézard prenant le soleil. Pierre aimait observer
cette façon de réagir, de se libérer, d'exprimer le plaisir que les gens
puisent dans ces lieux enchanteurs. Il tenait là une démonstration parfaite du
besoin de bonheur indissociable de l'être vivant. Il voyait la manière de
rechercher et de capter ces moments de plaisir où les gens se sentent
parfaitement bien dans leurs corps. Un bref instant, il pensa à Arnim et à la
soeur de son ami, sa future jeune femme, faisant nus leurs exercices gymniques
sur de grands rochers près d'un lac ou d'une cascade. Ces moments avaient une
raison : pouvoir par la suite mieux endurer les vicissitudes de la vie. Il
restait à Pierre à trouver les marques d'un partage d'un bonheur plus
spirituel et intime de manière à pouvoir préparer les conditions de la célébration
des mystères d'Éleusis qu'il avait promis à Laurie.
Sur
les plages ou les rochers au bord de l'eau, Pierre avait compris qu'il ne
trouverait que des moments de plaisir liés au bain et au soleil. Des gens
faisaient-ils l'amour dans ce paysage magnifique et sous ce soleil bienfaisant ?
Assurément mais où ? Après réflexion, Pierre persista dans sa recherche.
S'il trouvaient de tels endroits bien plus reculés, capables d'apporter une
tranquillité sans faille pour permettre de vivre nu et de s'aimer sans façon,
peut-être trouverait-il également le lieu où dans son imagination, il
souhaitait rassembler ses amis. Cette quête, subitement, éclairait le pourquoi
de sa venue dans cette région, lui donnait tout son sens. Il n'était pas
question de rester dans le mas de Laurie, de louer un complexe hôtelier. Non,
il devait trouver un endroit secret où les gens naturellement à chaque fois se
mettent nus et, pour s'en souvenir toute leur vie durant, font l'amour sur
l'herbe, au bord de l'eau d'une rivière, sous les ramures de grands arbres et
pourquoi pas, à l'entrée d'une grotte sur le parvis de laquelle, il pourrait
faire revivre les mystères d'Éleusis. Son travail captivant lui prenait toute
la semaine et la famille, la plupart des week-end mais il n'était pas pressé
de découvrir cet endroit. La promesse faite à Laurie ne valait que pour l'été
de l'année suivante ! Il restait poète et comme tel, il savait qu'il
trouverait cet endroit et que seul le hasard le lui livrerait. Pourtant, il
s'appliqua méthodiquement à explorer l'arrière-pays. Pour ce faire, il
utilisa dans un premier temps son vélo de course, merveilleux engin mécanique
pour découvrir profondément une région et véritablement s'en imprégner.
Avec
tous ces événements, Pierre n'avait pas parcouru beaucoup de kilomètres au début
de la saison et il n'avait pas les trois cents kilomètres d'entraînement
minimum avant d'aborder le premier col. Il décida toutefois de laisser libre
cours à son tempérament de grimpeur, son ancienne spécialité en tant que
coureur cycliste du temps de ses vingt ans lorsque pour 1,85 mètre, il ne
pesait que 57 kilos. Il avait certes pris du poids, d'abord grâce à l'air de
la haute montagne pendant son année de chasseur alpin où il avait pris 7 kilos
et rien que de muscles. Ceci lui avait permis par la suite d'enrouler plus aisément
de grands braquets dans les courses de plaines ou à travers les collines
sous-vosgiennes ou lorraines. Monter le Tanneron par Mandelieu lui parut être
une première sortie toute indiquée. Les lacets dans Mandelieu ne posèrent pas
de difficultés mais quand à la sortie de la ville, la route du Grand Duc se
mit à monter raide sans trop de virages, son braquet de 42x21 fut insuffisant
et il s'échina à ne pas mettre pied à terre avant le prochain point de vue
sur la baie. Il accepta sans trop de remords de déroger à la règle sacrée de
ne jamais mettre pied à terre dans une montée et se reposa en scrutant la région
sous ses pieds. La descente, de l'autre côté, lui causa quelques frayeurs tant
la route étroite était mauvaise avec un lacet en épingle à cheveux recouvert
de sable rouge. Il lâcha les freins pour passer ce virage à la manière d'un
skieur, sans se soucier du danger qui pouvait venir en face mais il eut peur. En
revenant par La Bocca, il s'arrêta chez un marchand de cycles, ancien coureur
cycliste, pour acheter une roue libre avec des couronnes de 21-23-26 dents. Les
sorties suivantes se firent plus agréables et il parcourut la plupart des
routes derrière Grasse, le plateau de Caussol,
Gourdon, Vence puis il s'engagea
par Plan du Var dans les gorges de la Vésubie pour monter Duranus et revenir
par Levens et les collines au dessus de Nice. Cette région plus sauvage avec
des routes de plus grandes circulations mais rarement bien entretenues, lui
permit durant le mois de juin d'entreprendre des sorties plus longues. Il avait
aimé monté le Turini par la Bollène Vésubie, se reposer sans mettre pied à
terre sur la placette de ce village face à la gorge et aux montagnes désertiques.
Plus haut, la route parfaitement entretenue pour les courses automobiles lui
parut un peu plus roulante malgré le dénivelé important et la sensation aérienne
donnée par le parcours. De l'autre côté du col, en descendant sur le Lucéram
par des sentiers à peine élargis et bitumés qui passaient par le col Saint
Roch, Pierre découvrit les étendues de forêts brûlés et l'odeur diffuse des
cendres. Ce pays de contrastes à la nature par moment intacte et par endroits
gravement violée heurtait le besoin de sérénité dont il avait besoin pour
conduire ses efforts. Le vélo est un magnifique instrument pour rêver mais
ici, l'environnement tourmenté par les hommes le forçait à réfléchir et à
ne plus pouvoir rêver. Il changea alors de quartier pour monter dans la vallée
du Var puis dans les gorges du Cian vers Beuil et revenir par la vallée de la
Tinée. L'escalade était rendue pénible par le fait qu'il n'avait pas de point
de repères, il avait simplement noté les quelques particularités du parcours
indiquées sur la carte. Il n'était pas possible de fixer un sommet et grâce
à lui, de calculer la hauteur restant à gravir pour doser correctement
l'effort comme cela se fait normalement dans l'ascension d'un col. Il se calait
sur son 26 dents et patiemment grimpait de virages en virages, d'un tunnel à
l'autre. Arrivé sur la combe supérieure, la verdeur du paysage le surprit.
Enfin un paysage de montagne plus traditionnel avec une chaume bien verte, des
forêts de mélèzes bien hautes, des ruisseaux courants au fond des vallons,
des prairies à la place des sempiternels tas de cailloux, même quelques
fontaines pour s'abreuver ! Il retint ce premier endroit et le week-end suivant
y amena en voiture sa famille pour un pique-nique dans un sous-bois délicatement
ombragé et à l'herbe haute dont la douceur ajoutée à celle des aiguilles des
mélèzes, constitue un écrin moelleux d'une fraîcheur agréable par rapport
à la canicule de la côte. Il restait à Pierre à grimper le col de la Bonette
mais il remit ce projet à l'année suivante car en fait le parcours qu'il avait
prévu passait par ce col puis ceux de Larche et de la Lombarde au dessus
d'Isola. S'entraîner davantage pour réussir convenablement ce parcours ne
l'intéressait déjà plus. La montagne l'attirait et début juin, il
s'inscrivit également au Club Alpin de Nice pour faire avec des camarades expérimentés,
ses premières sorties au dessus de la Madone de Fenestre, d'Isola et ailleurs
dans le Mercantour ou l'Argentera.
Avec
Françoise, Laurie et Dan, ils avaient déjà visité la Vallée des Merveilles
et les lacs de Vens et de Rabuons. Mi-juin, Pierre avait emmené sa famille
remonter la Gordolasque jusqu'au refuge de Nice et tous avaient apprécié de
marcher sur les névés saupoudrés du sable du Sahara apporté par le foehn.
Les lacs de Morgons, en montant depuis la route de la Bonette, parurent de par
l'environnement retiré, lui convenir pour une réunion de groupe sur plusieurs
jours. Les lacs du Sabion au dessus du vallon de Caramagne et de Tende lui
firent la même impression. Le décor du lac du Vei del Bouc de l'autre côté
des lacs du Sabion était très intéressant mais le lac est trop encaissé et
il n'a pas de prairies même étroites pour berges. A la fin de juin, Pierre dut
se résoudre : les lacs de montagnes n'étaient pas une bonne idée. D'ailleurs
il n'avait surpris personne en train de passer la journée nu ou en train de
faire l'amour. Ces endroits magnifiques ne correspondaient pas au critère qu'il
s'était fixé. Alors, il reconsidéra sa position sur le seul endroit qu'il
avait découvert et qui correspondait à ce critère.
Début
juin, il avait emmené sa famille passer un dimanche dans les gorges du
Verdon.
Les gens se disséminaient derrière les rochers, les arbres, les coudes du
torrent et la plupart se baignaient nus dans les nombreux trous d'eau verdâtre.
En se promenant discrètement, il avait surpris quelques couples tendrement
enlacés en train de bronzer. C'était un début. A côté de l'endroit où ses
enfants jouaient dans l'eau, un groupe de trois garçons et deux filles qui
devaient avoir dans les vingt ans s'amusaient à plonger dans un profond trou
d'eau depuis un rocher au milieu de la rivière, rocher qui dominait une petite
rupture de pente dans le lit du cours d'eau. Tous étaient également nus et
comme eux, Pierre était sous le charme de ces deux naïades qui plongeaient
superbement après avoir étiré leur corps, debout sur le rocher ou alors qui
se couchaient mollement sur les rochers lissés par l'eau en ne cachant rien de
leurs personnes. Leurs rires juvéniles étaient encore bien innocents et il était
clair qu'il ne fallait pas s'attendre ici à des gestes amoureux entre eux.
Certes, un moment, alors qu'un garçon s'était éloigné du groupe pour se
promener, les deux couples s'étaient plus librement embrassés et les filles en
riant entre elles s'étaient mises à se montrer l'une l'autre comment elles
caressaient leurs garçons mais tout cela n'allait pas bien loin. Pierre songea
à ce que feraient les couples d'adolescents qui fréquentaient l'école d'amour
du club ou ces jeunes couples d'allemands qu'il avait vu les premières fois
chez Amadeus et qu'observaient avec un plaisir non dissimulé des couples de
personnes au delà de soixante ans. Pourquoi se gênaient-ils tant à ne pas se
donner de l'amour ? Pierre aurait voulu aller vers ces jeunes pour les inviter
à se donner un partage plus profond dans ce paysage sublime et cette eau
limpide et rafraîchissante capables d'exacerber les sens et de pousser le
plaisir amoureux au delà de ses limites quotidiennes. Certes, il y avait
beaucoup de monde dans cet endroit et à intervalles réguliers des gens
passaient devant vous. C'était dommage car l'endroit se prêtait à merveille
aux desseins de Pierre et en plus, trouver une grotte ou un semblant de grotte
était ici la facilité même... Pierre retint la leçon et commença à étudier
la carte de cette région pour suivre les rivières du coin : l'Artuby, le Loup,
l'Esteron. Il s'intéressa à l'Esteron pour y découvrir de nombreuses clues.
Le samedi suivant, alors que les enfants avaient voulu aller à la plage du
Mouret rouge près du Palm Beach avec Françoise, Pierre, en voiture, fit une
reconnaissance sur place. Par les cols de la Sine et de Bleine, il gagna la clue
de Saint-Auban puis Briançonnet. De là, il s'évertua à suivre le cours de la
rivière.
La
combe est très large et la montagne de Charamel
sur le flanc sud la borde d'une
hauteur raide et impressionnante de près de mille mètres de dénivelé pour
atteindre plus de 1600 mètres en son point le plus haut. La forêt couvre
l'ensemble du paysage et ici, tout est prémisse au calme, au silence, à
l'ombre et à la fraîcheur. Vous roulez à cinquante à l'heure sur d'étroites
routes sinueuses sans rencontrer âme qui vive pendant des dizaines de minutes.
Les rares villages ne vivent que le week-end quand les enfants reviennent de la
ville, dans les maisons anciennes de leurs parents. Les fontaines coulent
toujours comme dans chaque village de montagne. La clue traverse une colline posée
au travers de la combe à la suite d'un affaissement un peu particulier. Avant
de trouver son débouché actuel, la rivière a façonné une minuscule plaine
alluvionnaire occupée aujourd'hui par une suite de petites clairières à
l'herbe haute et odorante où les chardons imposants sont nombreux. Les bois de
mélèze sont jeunes et denses, aucune herbe n'y pousse contrairement à la forêt
d'altitude plus vieille comme au dessus de Beuil. En descendant le chemin depuis
le minuscule village accroché à une barre rocheuse et à la source qui en
jaillit, Pierre observa que des motards campaient sur un pré de l'autre côté
de la rivière. Il y avait la trace d'une légère fumée d'un feu de camp.
Plusieurs motos étaient rangées à l'ombre et l'on ne voyait personne. Pierre
fouilla de ses jumelles les grands arbres qui bordent le lit de la rivière. Il
entendait crier de jeunes enfants et il les aperçut jouant sur une petite plage
de cailloux. Ils étaient nus. A quelques mètres, il découvrit une femme qui
lavait un linge blanc et en vérifiant bien, il vit qu'elle aussi était nue. La
femme vit que Pierre sur le chemin la regardait aux jumelles et elle s'empressa
de mettre un slip de bain et changea de place pour mieux se dissimuler derrière
le feuillage. Pierre poursuivit son chemin vers la
clue. En traversant un pré,
il croisa une groupe d'une demi-douzaine de jeunes femmes qui riaient
joyeusement entre elles. Leur complicité était remarquable. Pierre vit
qu'elles avaient toutes les cheveux encore mouillés, qu'elles ne portaient pas
de serviettes de bain ni le moindre sac. Elles devaient avoir un peu plus de
vingt ans et ne semblaient pas faire partie de la bande de motards dont il avait
détecté la présence auparavant. Pierre savait d'après l'expérience de Françoise,
que c'est l'âge où les jeunes filles déjà instruites dans le plaisir
physique qu'elles peuvent tirer de leur corps, compensent entre elles aisément
l'absence d'un garçon pour continuer à se perfectionner dans l'art de l'amour
charnel et vérifier à l'aide de quelques copines, l'efficacité de leurs
charmes, les lignes de leurs seins, de leurs fesses, la cambrure de leurs reins.
Ces jeunes filles s'étaient baignées nues dans la clue et avaient joué
ensemble aux jeux de leur âge, peut-être s'étaient-elles montrées les
chemins secrets qui mènent invariablement à leurs plaisirs les plus exquis. Le
lieu que Pierre ne connaissait pas encore devait s'y prêter largement et c'était
bien naturel de commencer par jeter de l'eau sur le corps de sa voisine avant de
la caresser, avant de vérifier que le satin de ses fesses valait bien le vôtre,
qu'elle mouillait tout aussi vite que vous. Lorsqu'il les croisa, elles se
turent et baissèrent leurs regards comme pour cacher la flamme que leurs jeux
libertins avait allumé au fond de leurs prunelles. Cette intensité dans leur
jovialité complice poussa Pierre à accélérer le pas. Il voulait se rendre
compte de l'endroit capable de faire naître un tel comportement. Au fur et à
mesure qu'il s'approchait du versant de la colline, la forêt se faisait plus
dense et le chemin à peine marqué indiquait que l'endroit était très peu fréquenté.
Pierre passa d'une petite clairière à l'autre. Plusieurs groupes pouvaient
venir ici et en s'appropriant chacun une clairière, pouvaient passer la journée
sans se voir. Dans la dernière clairière, alors que le chemin dégringolait
dans le lit de la rivière, il vit deux draps de bain posés sur l'herbe ainsi
que deux sacs à dos. Le couple devait être en train de se baigner et Pierre
avança prudemment pour le surprendre. Au bas du ravin, en contournant un bloc
de rochers, il les vit. Ils étaient jeunes et assis dans le courant, la jeune
femme se tenait sur les cuisses de son amant en lui faisant face. Elle enserrait
ses mains derrière la tête de son amant et l'embrassait goulûment. Leurs
jambes et leurs bassins étaient sous l'eau et vous pouviez deviner qu'ils étaient
nus. La fille se pencha en arrière pour laisser ses bras plonger dans l'eau.
Elle avait une belle poitrine. Puis elle revint secouer ses cheveux sur le
visage de l'homme et se coller contre lui pour l'embrasser. Elle se leva pour
aller à un autre rocher au milieu de l'eau. Elle se mit à genoux et se pencha
les fesses tournées vers son amant. En balançant ses reins, elle lui fit signe
de venir. A genoux sur le rocher, il la prit en levrette. Cette fois, le compte
y était. Pierre tenait le premier endroit qui correspondait exactement à son
projet : un lieu où tout poussait irrésistiblement les gens à se mettre nu et
à s'aimer même parmi les autres dans une communion avec le mystère profond de
l'amour. Il continua à observer le couple. La dureté des rochers pourtant bien
lisses obligeait le couple à changer fréquemment de position. L'homme debout
dans l'eau avait fini par la prendre couchée sur le dos. Elle le tenait de ses
jambes enserrées derrière lui et ils ne se désunirent qu'une fois après que
l'homme eut éjaculé en elle. Pierre les laissa se reposer chacun sur un rocher
au soleil, pour discrètement contourner le couple et se montrer un peu en aval,
à l'entrée de la clue. Il s'était mis nu et avait placé en évidence son sac
à dos et ses chaussures de montagne pour leur montrer qu'il n'était qu'un
randonneur voulant se rafraîchir. Le couple fut surpris de le voir et par signe
la fille fit comprendre à son compagnon qu'il devait les avoir vus faire
l'amour. Leurs rires sur les lèvres indiqua à Pierre que cela ne les choquait
pas, qu'au contraire cela pouvait les exciter davantage. Pierre s'occupa alors
de descendre dans les premières marmites. L'eau était d'une fraîcheur idéale
et la juxtaposition exquise entre les rochers brûlants de soleil et l'eau. Le
rocher de calcaire poli par l'eau ne formait plus ici qu'un seul bloc taillé
par ce couloir dont une extrémité commence sur un côté au dessus de vous à
quinze mètres pour s'achever à la même hauteur de l'autre côté. Le fond de
cette entaille descend doucement en escalier pour se poursuivre une centaine de
mètres plus loin après un coude qui masque la suite de la
clue. La largeur
n'atteint ici que 4 à 6 mètres et le fond étage ses marmites et ses petites
surfaces planes sur certaines desquelles, il est possible de s'étendre dans un
confort quasi absolu. Pierre se laissa gagner par la rumeur de l'eau qui remplit
l'espace au point de vous ôter de l'esprit l'idée que d'autres mondes peuvent
exister en dehors de ce lieu. Vous n'entendez plus rien que cette eau écumante
dont le bruit n'est pas agressif mais captivant et le temps s'écoule sans
compter, sur ce rythme monocorde. Au bout d'un long moment, gagné par une
certaine lassitude et une saturation de ses sens, Pierre se rhabilla pour
repartir. En haut du ravin, il redoubla d'attention pour ne pas éveiller le
jeune couple. La tête dépassant du sol, il fut stupéfait de voir la jeune
femme couchée sur le dos à dix mètres de lui. Ses jambes écartées
laissaient voir son sexe ouvert qui témoignait qu'ils avaient continué à
faire l'amour sur l'herbe après le bain. Elle était assoupie et l'homme
dormait lui aussi un peu derrière elle. Avec la rumeur de la rivière, il était
impossible qu'ils aient entendu son approche. Ils avaient simplement avancer
leurs draps de bain plus près du chemin et probablement qu'ils avaient cherché
à se faire surprendre par Pierre en train de baiser. Lassés par attendre, ils
s'étaient endormis. La femme prenant simplement une position des plus
troublantes pour celui qui allait sortir du ravin. Pierre resta immobile un
instant pour bien mémoriser l'image puis furtivement s'en alla. Il n'était pas
nécessaire de rester derrière un buisson pour jouer le voyeur. Il les avait
vus faire l'amour sur les rochers au milieu de la rivière et c'était un décor
merveilleux pour un tel spectacle. L'important pour lui consistait maintenant à
vérifier si ce lieu pouvait convenir au projet qu'il défendait.
Le
chemin d'accès à ces clairières traverse un pont sommaire de quelques
planches et il suffit de le garder pour être tranquille. Pierre chercha à
connaître l'autre issue de ce chemin et il gravit le petit col pour constater
que de l'autre côté, un fort ravinement avait coupé le sentier. Les traces
laissées par les randonneurs les plus téméraires laissaient supposés
l'emploi d'une corde ou tout au moins d'une pelle-bêche pour tailler dans la
terre grisâtre et meuble, quelques entailles pour poser les pieds. En revenant
sur ses pas, il mesura la clairière rectangulaire qui longe le chemin. L'herbe
verte et haute sur ce talus se prête à recevoir un public nombreux comme dans
un théâtre antique et imaginer une grotte de verdure dans cette nature
foisonnante était la simplicité même. Pierre se ravisa; la grotte de verdure
convenait à la célébration des mystères orphiques. Pour les mystères d'Éleusis,
il valait mieux une grotte en pierre... qu'à cela ne tienne, pensa Pierre, il
ferait construire un décor de théâtre représentant une telle grotte ! Il
aperçut une fissure entre deux blocs de rocher et en y jetant une pierre, il déduisit
que l'on pouvait se faufiler dans une salle souterraine suffisamment vaste. Des
traces de passage montraient que l'endroit était connu et fréquenté. Ils
avaient les moyens d'aménager cette grotte... il fallait simplement que Frantz
et Sandra budgètent tout cela ! Une clairière un peu plus grande pouvait
convenir aux Huey de Dan sinon les prés à la lisière feraient l'affaire. Un
peu avant de remonter au village, il alla inspecter une maisonnette singulière.
Bâtie toute en pierre grise à la façon des cabanes aux toits ronds des
bergers d'autrefois, cet espèce d'igloo comporte plusieurs pièces en escaliers
qu'il est possible de regarder par les vitres rondes ou demi-rondes. Une grande
cheminée de pierre suffit à chauffer la maison. Le carrelage terre de sienne
souligne la rusticité de l'habitat. Toutes les finitions n'étaient pas achevées
et l'on pouvait comprendre qu'amener ici tous les matériaux n'avait pas été
facile. L'habitat marie des lignes sobres aux arrondis évoquant les origines
les plus antiques comme les plus modernes. Ce n'est pas la réplique de la
maison bulle du parc de port La Galère à Théoule car cette maisonnette est
bien ici dans son décor naturel et ancestral. Un sentier abrupte descend le
profond ravin jusqu'à la rivière. Là en bas, le cours d'eau calme sur un lit
à pente quasi nulle fait un coude rongeant nonchalamment la falaise. La plage
de fin gravier n'en est que plus remarquable et vaste, laissant à l'eau prendre
ses teintes si caractéristiques des reliefs calcaires. Une étroite digue barre
la rivière et augmente la hauteur de l'eau dans ce trou. L'on peut allègrement
faire plusieurs brasses dans ce bassin improvisé. Les arbres tout autour
donnent l'ombrage final qui parachève l'intimité du lieux. La maisonnette était
inoccupée et Pierre regretta de ne pouvoir connaître de suite ses occupants
susceptibles à l'évidence de partager une partie de ses goûts. Ces voisins
seraient les plus proches si leur rassemblement se faisait ici et la possibilité
de les associer à cette manifestation allait être un gage de sécurité et de
réussite pour bien connaître les habitudes des gens du lieux et les déranger
le moins possibles. Il passa une dernière fois regarder par les fenêtres
rondes l'intérieur et déduisit aux couchettes de bois à même le sol
recouvertes de peaux de mouton qu'il devait faire bon l'amour sur les fourrures
près du feu ou sans rien à même le carrelage. Ces pensées ne tournaient pas
à l'obsession chez Pierre mais pour recevoir et partager d'une manière compréhensible
l'image que Laurie et lui voulaient donner à leurs amis, il fallait avant tout
être capable de sortir de sa petitesse d'homme pour aller vers les autres et
dans l'amour le plus brûlant découvrir que celui qui vit dans l'autre est le même
que celui qui vit en vous. Ce n'était pas du côté des habitués du Carlton
dont chez son coiffeur il entendait les petites histoires, qu'il allait trouver
ses compagnons de route mais bien plutôt ici, dans cette maisonnette de berger
construite à l'ancienne, avec ces gens qui le matin ou à minuit sous la lune
et les étoiles, descendaient nus se baigner pour mieux s'aimer encore après ce
bain purificateur et régénérant... alors que c'était quasiment impossible,
voir interdit et probablement indécent de le faire ainsi depuis votre chambre
dans ce palace !...à moins que Anke réussisse une fois à tenir ce gage et que
cela ne devienne coutume.
Sur
le chemin du retour, après avoir longé le village de Thorenc et remonté sur
la ligne de crête suivante, il s'arrêta pour visiter l'oppidum du
Castellaras.
Le chemin d'accès se perd dans le maquis mais très vite vous apercevez la
porte aux montants intacts qui oriente votre progression. Le mur d'enceinte en
ruine reste perceptible et une fois à l'intérieur, vous accédez à une
plate-forme sommitale qui porte encore les vestiges des maisons qui y avaient été
construites depuis la préhistoire jusqu'au moyen-âge. Le village fortifié sur
cet éperon rocheux comprend une chapelle encore préservée et il fait bon
passer un moment sous ses voûtes romanes. La falaise domine la combe de Thorenc
et de l'autre côté, le vallon du Loup. Le lieu est ouvert grand dans le ciel
et les coupoles en face de vous de l'observatoire du plateau de Caussols, vous
indiquent que vous n'êtes pas parmi les premiers à avoir eu l'idée de
contempler depuis ici, ce ciel à la profondeur incomparable. Pierre vérifia
tous les détails du lieu. Il mesura du regard le chemin à vol d'oiseau qui,
par dessus le col de Bleine et en contournant l'Arpille, mène à la vallée de
l'Esteron. Rejoindre ces deux endroits ne posait aucun problème avec les hélicoptères
et même à pied, cela devait être aisément faisable. Cet oppidum, cette
chapelle, cette plate-forme pouvaient revivre pour une cérémonie de célébration
de toute l'histoire des grands maîtres qui avaient forgé les religions aux
quatre coins de la Terre. Pierre entendait déjà crépiter le feu de joie,
leurs chants de prière. Les hélicoptères pouvaient ici opérer leurs danses
fantastiques et dans la nuit avec leurs fusées éclairantes, tracer un feu
d'artifices terrifiant pour impressionner correctement le public sous le déploiement
de leurs armes et donner ainsi davantage de signification à leur entreprise de
ranger l'épée sous la garde du sacré. La vie est faite de cris et le poète
les préfère à toute la violence des mots qu'il peut inventer. Il se souvint
de ces quelques femmes bosniaques prisonnières dans la pièce de la ferme à côté
de la salle où s'entassaient les corps des suppliciés. Il tenta de ré
entendre leurs cris étouffés et plaintifs, leurs cris brisés, déchirés,
sans force de vie. Pressentant le mariage ici de l'incendie du ciel et de
l'oppidum dans lequel leur groupe allait appréhender les flammes de leur
dernier combat, Pierre récita en lui ces quelques vers d'Aragon: " rime, rime où je sens, la rouge chaleur du sang, rappelez nous que nous
sommes, féroces comme des hommes, et quand notre coeur faiblit, réveillez nous
de l'oubli...". Lors de ce réveil, y a-t-il déjà des rimes ou encore
des cris ? Leur première manoeuvre au camp d'extermination s'était faite très
discrètement. L'opération de Bosnie avait démontré leur assurance
indestructible et leur métier militaire comparable à celui des meilleurs
chevaliers d'Europe qui jadis s'étaient rassemblés dans l'ordre du Temple.
Quelques agents secrets avaient même veillé dans l'ombre à écarter tout
obstacle. Demain et ici, leur troisième manoeuvre se ferait avec une puissance
de feu tout aussi significative. Le sang ne coulerait peut-être pas mais les
cris feraient revivre la férocité des hommes qui ailleurs, dans bien des
endroits, continuaient à massacrer, à torturer, à violer et à piller. Ils prétexteraient
du tournage d'un film, chose courante dans le coin ou, à défaut, ils
pourraient toujours raconter qu'il s'agit d'une erreur de localisation d'une
exercice devant se dérouler au camp voisin de Canjuers... Pierre jeta un dernier
coup d'oeil sur le paysage avant de se décider. C'est ici et à la clue
qu'aurait lieu leur rassemblement estival durant la deuxième quinzaine d'août,
d'ici un an ou deux... Plus tard dans la nuit, une fois loin de cet endroit, il
était possible de régler un embrasement de la citadelle et leur exode vers la
clue et la célébration du mystère de la renaissance à la vie n'en prendrait
qu'une portée plus grande. L'imagination de Pierre s'emballait devant ce
paysage qui répondait pas à pas aux étapes de la légende qu'il
reconstruisait. Il décida ce jour là d'attendre sur le promontoire le coucher
du soleil pour saisir la réalité de ce ciel enflammé qui s'éteint et dans sa
prière, il associa tous les membres de leur entreprise à l'oeuvre qui, de par
le monde, grandissait en lui comme ce soleil qui ne paraît jamais aussi vaste
que lorsqu'il se couche, quand son rougeoiement permet enfin à vos yeux de le
contempler longuement pour mieux vous en saisir et le faire pénétrer en vous,
en dessous de votre peau, tout près de votre coeur dont les couleurs sont alors
si proches, si intimement mélangées à lui. Avant qu'il ne disparaisse derrière
la ligne de crête, il songea aux prêtres des temples égyptiens et il confia
à l'astre sa certitude de le voir se lever demain à l'est tout comme un jour,
dans mille ans ou plus, de voir la terre basculer sur son axe et faire en sorte
qu'il se lève à l'ouest pour se coucher à l'est. Il jeta un dernier regard
vers l'Arpille et son pressentiment se fit plus fort. Cela se pouvait-il que ce
soit ici, dans la combe près de la clue que se déroule leur dernier combat ?
Dans
la nuit, il envoya un message à Dan et Laurie. L'ordinateur automatiquement fit
le mailing pour en adresser copie aux autres membres. Quand Pierre se leva le
lendemain matin, la réponse attendait dans sa messagerie. Dan, Laurie, Frantz
et Anke viendraient dans deux semaines passer le week-end pour voir le site
proposé par Pierre pour le grand rassemblement prévu l'été de l'année
prochaine ou dans deux ans. Pierre devait aller les chercher et les conduire aux
endroits choisis. Les deux couples resteraient le lundi sur place et Dan
montrerait à Frantz et Anke le site de Sainte-Eurosie au-dessus d'Isola en
allant vers le Mounier et qu'il avait retenu de son côté au cours d'une
ballade précédente. Pierre y était allé ensuite avec eux et il compara ce
site au sien.
Sainte
Eurosie n'avait pas de suite attiré son attention mais du point de vue
technique, le site correspondait à un emplacement de campement pour leur groupe
. Ils y étaient montés au printemps par le vallon de Burenta, un peu au-dessus
du village d'Isola en direction de Saint-Etienne-de-Tinée. A un détour du
sentier, il avait apprécié d'apercevoir devant lui les névés qui restaient
accrochés aux hautes falaises en demi-cercle du Mounier et de la Tête de Varélios.
Le contraste des couleurs depuis le vert le plus renaissant jusqu'à la rouille
des aiguilles de mélèze tombées au sol, au rose des rochers sous le soleil,
au brun sombre des versants à l'ombre, à la blancheur ou à la grisaille des névés
selon qu'ils étaient dans la lumière ou à l'ombre, sans oublier le bleu
puissant du ciel qui couronnait le tout, le chant varié et rythmé du torrent
qui coule au fond du profond vallon, tout donne au paysage une force et un
dynamisme saisissant qui écrase votre vue et le reste de votre perception à la
force des 1600 mètres de dénivelé qui se plaquent devant vous. Pour sortir de
ce goulet, sur la gauche, un raidillon de 400 mètres de dénivelé à gravir
tout du long sur le seul devant de vos chaussures, vous amène sur un plateau au
pied de l'imposante barre rocheuse. Le plateau comprend une forêt de jeunes mélèzes
qui gagne peu à peu ce qui autrefois était un pâturage riche de la même
herbe que l'on trouve de l'autre côté vers le col de la Couillole et Beuil. Le
plateau glisse par une succession de marches de plus en plus entaillées par l'érosion
des ruisseaux vers un ravin qui descend de l'arête, achevant sur le côté
gauche le demi-cercle des falaises. Ce ravinement masqué par les prés, forme
comme de petits amphithéâtres bordés par les lisières et leur enchevêtrement
vous pousse à gambader de l'un à l'autre comme pour écouter un chant nouveau
et différent sorti de cette nature prolixe. Les ruines des bergeries sont peu
encourageantes et leur remise en état nécessite de gros efforts. La chapelle
offre par contre un abri recherché des randonneurs car le Mounier modifie le
temps à la façon toujours imprévisible d'une montagne altière dans sa
domination sans partage des éléments qui la côtoient. L'eau est peu abondante
et c'est un autre handicap du lieu. Par contre la présence de cette barre
rocheuse imposante qui donne un relief plus saisissant à ce balcon perché au
dessus de la Tinée et dont la vue s'étend sur les sommets au dessus d'Isola,
est un atout incomparable tout comme cette verdure et cette disposition agréable
des clairières et des lisières. L'autre site dans la vallée de l'Esteron,
encaissé au fond de la combe et dominé de toutes parts par les montagnes,
n'offre pas cette perspective de supplanter le paysage ni cette variété de décor.
Par contre la clue agit furieusement sur tous ceux et celles qui s'en
approchent. L'envie de se baigner, de rester nu dans l'herbe verte et haute, de
brûler sa peau sous le soleil et sur les rochers ardents devient impérative dès
que vos yeux aperçoivent l'endroit et qu'aussitôt l'esprit en déduit toutes
ces promesses lascives. Françoise et les enfants, Laurie et Dan, Frantz et Anke
puis les autres amis allaient succomber aux charmes de la rivière. Pierre en était
certain. L'avantage décisif de la clue tient dans la tranquillité absolue que
l'on trouve tout au long de la journée. Point de bruit de voitures, aucun avion
dans le ciel, seul le murmure du torrent habite l'endroit mais il s'efface très
vite lorsque l'on s'éloigne un peu de lui, tant il est profondément enserré
dans son ravin. Les montagnes agissent comme pour défendre l'accès au site et
le protéger mais c'est vrai qu'il n'offre aucune des caractéristiques recherchées
en montagne : ni vue panoramique, ni lac, ni proximité d'un restaurant, pas de
route carrossable d'accès. C'est un endroit banal et perdu. La clue elle-même
n'intéresse pas grand monde car plus bas, la clue d'Aiglun par exemple offre de
toutes autres perspectives avec son entaille de plus de 400 mètres de
profondeur droit dans la montagne. Pierre était convaincu que seuls des
connaisseurs s'y rendent pour profiter du bain et du calme des clairières en
vivant nu une journée de pleine nature. Ces personnes pouvaient rejoindre aisément
leur groupe après une courte explication si jamais ils arrivaient à
l'improviste dans leur cérémonie. Prévenir les gens du village par où
passerait tout le trafic représentait une question plus épineuse. L'idée
d'utiliser le motif du tournage d'un film avait été retenue mais cela
n'allait-il pas attirer des curieux dont ils n'avaient que faire ? La
perspective de faire manoeuvrer les Huey autour de l'oppidum puis d'embraser la
citadelle avait de quoi enthousiasmer Dan. A Sainte Eurosie, il n'y avait pas
cette possibilité d'utiliser un oppidum comme cadre de théâtre.
Le
samedi suivant, pour acquis de conscience, Pierre partit tôt pour revoir le
site de Sainte Eurosie. Le temps était à l'orage en montagne. Seul, il accéléra
l'allure mais vers midi, le Mounier décida de stopper un orage au dessus de la
Tinée. Pierre courut pour s'abriter dans la chapelle. Un jeune homme lui aussi
trempé par la pluie, s'y était abrité. Il accueillit Pierre par un rire de
satisfaction, il n'était pas le seul à s'être mis dans cette mésaventure.
Pierre remarqua l'allure sportive du jeune homme. Son équipement était
d'origine militaire et ses cheveux très courts renforçaient l'image d'un
soldat. Pierre se présenta comme un randonneur du club alpin. Le jeune homme déclina
son prénom : Jacques. Il dit qu'il était militaire, en permission dans sa région.
Il habitait le Var et ses parents ont un chalet à Valberg. Il avait entreprit
le tour du Mounier et se demandait si l'orage lui permettrait de rentrer avant
la nuit à Valberg. Son sac était minuscule. Pierre lui en fit le reproche.
Jacques lui sourit. Il n'avait pas besoin de vivres et de matériel de secours.
Il était habitué à se débrouiller seul, à faire des stages de survie de
deux semaines et plus. Mais Jacques avoua qu'il commençait à s'en lasser et
qu'il se voyait bien dans la tenue plus classique d'un randonneur du bon vieux
club alpin. Il avait été skieur alpin en équipe de France B avant de
s'engager dans l'armée. Si cela intéressait Pierre et plutôt que de parler de
la pluie et du beau temps en attendant la fin de l'orage, il pouvait lui
raconter un peu de sa vie militaire. Pierre accepta à condition de partager
ensemble les abondantes provisions de bouche qu'il avait emmenées. Jacques
accepta. Il ne put toutefois que s'esclaffer de rire quand Pierre sortit de son
sac un bleuet pour faire bouillir de l'eau pour du thé. Pierre se justifia. Le
poids du sac, assurément exagérément alourdi pour une telle randonnée,
servait tout de même à parfaire un entraînement en vue de sorties plus
longues et difficiles.
Jacques
fut étonné de voir le couteau de Pierre. C'était un vieux modèle de l'armée
allemande, cadeau d'Arnim un jour lors d'une sortie dans le Valais. Jacques
reconnut un couteau destiné spécialement à des troupes de commando ou de
parachutistes. Il demanda d'où Pierre le tenait. Le poète lui parla brièvement
de sa rencontre avec le vieil officier bavarois, de leurs marches en montagne,
des souvenirs de guerre d'Arnim. Le ton employé par Pierre pour montrer qu'il
partageait l'opinion du vieil homme poussa Jacques lui aussi sur le chemin des
confidences. Lui aussi avait fait une guerre, la guerre du Golf contre l'Irak au
printemps 1991. Il était dans les commandos de recherche et d'action dans la
profondeur ( les C.R.A.P[1]..
). La guerre éclair l'avait amené lui et ses camarades français comme les éclaireurs
anglais et américains, à pénétrer dans Bagdad à la recherche des quartiers
secrets de Saddam Hussein. Sur ordre du gouvernement français, il dut quitter
la ville pour s'enterrer dans le sable à un carrefour à quelques kilomètres
de la ville. Jacques n'avait toujours pas compris pourquoi seuls les éclaireurs
français durent se retirer. Il avait ensuite communiqué régulièrement l'état
des troupes ennemies qui passaient à ce carrefour mais ce n'était pas très
gratifiant pour tout l'entraînement qu'il avait subi. Plus révoltant avait été
la fin des hostilités. Son groupe d'éclaireurs s'était reformé et plusieurs
gradés habitués à faire la fête et à boire plus que de raison ont décidé
de fêter la victoire à leur manière. Profitant d'une certaine désorganisation,
ils avaient stocké quelques caisses d'alcool et repéré un fortin irakien
abandonné en plein désert pour aller les vider et se saouler. Le fortin était
interdit d'accès car miné par les irakiens avant son abandon. Sûr de leur
technique militaire, ces gradés et un groupe de fêtards décidèrent de s'y
rendre malgré tout. Effectivement ils réussirent à déminer un espace
suffisant pour leur fête mais au cours de celle-ci, une fois tous enivrés,
plusieurs hommes sortirent sans faire attention de cette zone déminée et
l'explosion du fortin se produisit. Il y eut six tués et de nombreux blessés
dont certains très graves. Ce furent les seuls soldats français tués au cours
de cette guerre du Golf. Le reste du groupement qui n'avait pas été faire la fête
au fortin se rendit sur les lieux dès le bruit de l'explosion pour porter
assistance. Vers le mois de mai-juin, les survivants de l'explosion furent reçus
par les autorités pour se voir remettre la médaille militaire. Jacques en était
choqué aujourd'hui encore. Lui et le reste de la compagnie qui n'avaient pas désobéi
et pris ces risques criminels, n'avaient pas reçu de médailles, pas la moindre.
Ils avaient du juste être présent à la cérémonie et se taire pour ne pas dénoncer
ces gradés et faire éclater publiquement le scandale. Très vite, Jacques
avait demandé sa mutation pour quitter ce groupement. Certes, cet incident
pouvait être minimisé par rapport à la capture par les irakiens d'une
patrouille profonde de dragons parachutistes français mais il préférait de
loin l'ambiance montagne à celle des parachutistes. Il était toujours affecté
dans des troupes spéciales et il maintenait sa demande pour rejoindre une
section de reconnaissance d'un bataillon de chasseurs alpins afin de retrouver
un esprit plus fraternel et solidaire. Il connaissait le projet de création des
Unités de Recherche Humaine ( URH ) et savait que la division alpine souhaitait
optimiser ses sections de recherche.
-
tu veux parler de la SR d'un BCA ?
-
oui
-
de ces sections qui remontent aux sections d'éclaireurs skieurs? aux S.E.S.,
aux sections d'éclaireurs montagne, les S.E.M. ? Quand j'y étais, tous
parlaient de plusieurs abréviations en mélangeant la nouvelle : la S.R. avec
les anciennes. Moi le vosgien, je ne comprenais pas tous mes camarades qui
souhaitaient par dessus tout entrer à la S.E.M..
-
tu as été dans une SR ?
-
oui, avec mon niveau de coureur cycliste et de skieur de fond, j'ai passé les sélections.
J'étais bon en montée mais pas en descente. Il me manquait des journées de ski
de descente ! Par contre pour entrer à la SR, je n'avais pas eu de problème.
Au cross du bataillon, j'ai failli me battre dans les cordes avec le premier que
je venais juste de rattraper mais les cordes m'ont empêché de passer devant
lui à quelques mètres de la ligne... C'était de ma faute, je m'étais laissé
bluffé par un copain qui courait le 400 mètres au Racing Club de France à
Paris mais en cross, il n'avançait pas ! Sur piste, lors du test des 12
minutes, j'ai fait plus de 4 400 mètres en partant tout seul dès le début et
lors du premier test en peau de phoques en montant au plateau des Saix, j'ai
fait les 750 mètres de dénivelé en 50 minutes. Le départ était un faux plat
montant et j'étais parti en pas alternatif comme en ski de fond. En passant
devant le lieutenant, j'ai fait quelques stawug pour accélérer et il m'avait
engueulé car il croyait qu'à ce rythme je n'arriverais pas en haut ! ...et en
50 minutes, j'ai du une fois retendre une peau qui s'était enlevée... j'avais à peu près ton âge ! Mais je ne crois pas que j'aurais accepté de partir à
la guerre. J'étais déjà lauréat de la Faculté de Droit de Strasbourg et
j'avais écrit dans ma copie que les états surtout centralisés comme en France
sont dépassés et qu'ils sont le principal obstacle à une organisation sociale
fondée sur la primauté de l'être humain. Je n'aurais pas accepté de
combattre sous la loi de ces états, je préfère mener un autre combat.
-
Pour la défense de la nature ?
Pierre,
amusé, lui sourit et lui demanda quand sa permission s'achevait, s'il pouvait
le week-end suivant se joindre à lui. Pierre tenait à le présenter à Dan. Dès
aujourd'hui il pouvait l'engager dans une troupe de chevaliers à des conditions
meilleures que celles offertes par l'armée française même aux meilleurs de
ses chuteurs. Parmi ces chevaliers, lui qui n'avait pas pu rester dans Bagdad
allait rejoindre celui qui n'était pas entré dans Moscou. A l'évidence, il se
ferait au moins un ami ! Jacques n'en crut pas ses oreilles. Pierre lui
griffonna sur un bout de papier l'adresse Internet de leur entreprise ainsi
qu'un mot de passe pour accéder aux informations confidentielles,
principalement au dossier multimédia sur leur expédition en Bosnie. Pierre lui
donna sa propre adresse Internet. Il lui dit qu'il attendrait sa réponse
jusqu'au jeudi soir. Jacques devait prendre quatre à six heures de connexion
pour visionner les activités du club, les propositions de contrats de leur
mutuelle, l'état d'avancement des communautés et des S.E.L., le programme de
l'école d'amour. Jacques devait aussi commencer un dialogue avec les permanents
de Weinheim ou de Baden, voire avec les correspondants du club un peu partout à
travers le monde. Jacques se recommanderait de Pierre et pourquoi pas, il
pouvait rédiger une page Web sur leur rencontre d'aujourd'hui dans la chapelle
de Sainte Eurosie. Il déposerait ce message dans les boîtes aux lettres de Dan
et de Laurie, de Frantz et d'Anke qu'il pourrait rencontrer le week-end prochain
à l'aéroport de Nice. Si en plus, il voulait bien scanner sa photo...!
Jacques, embarrassé par de telles perspectives si soudaines, promit et il
rangea le papier dans son sac. Il voulait un autre combat, de cela il en était
certain et il était vivement intéressé d'avoir à ses côtés de solides
compagnons d'épopée....La pluie diminuant d'intensité et la fin de l'orage
proche, Pierre préféra rejoindre de suite la vallée et sa voiture. Avant de
quitter la clairière, il vit Jacques courir avec une légèreté stupéfiante
vers le col.
En
rentrant du travail le mercredi soir, Pierre trouva la réponse de Jacques parmi
sa messagerie. Dan confirma également qu'il avait réussi à avoir un entretien
en vidéo-conférence avec Jacques, que la recrue était très intéressante
pour s'occuper de développer un groupe de chevaliers armés sur la côte.
D'ailleurs, Jacques repartirait le lundi soir avec eux pour passer sa dernière
semaine de permission auprès de Dan et ainsi commencer sa formation dans le
mouvement. Pierre fut satisfait de constater que grâce à leur réseau tout
allait très vite et que les liens de confiance ne cessaient de se développer.
Il lut un dernier message de Claudine qui à Paris avec Romain avait été elle
aussi équipée d'une liaison sur leur réseau. Elle avait lu la page Web de
Jacques et elle était très heureuse de voir que Pierre même sans Laurie
continuait à inviter des gens à venir les rejoindre.
La visite de la clue se passa comme prévue et ils eurent du mal à départager Anke et Laurie pour savoir qui des deux s'était mise nue la première dans le torrent, cela s'était joué à quelques dixièmes de seconde. Dan repéra les endroits de pose pour les Huey. Frantz prit note des estimations des décors qu'ils envisageaient. L'oppidum leur sembla également représenter une magnifique scène de théâtre. Pierre esquissa le déroulement de la veillée jusqu'à l'exode et l'embrasement de la citadelle. Les autres étaient d'accord sur le programme. Avant de repartir de l'oppidum, Laurie et Dan, après s'être concertés en retrait, décidèrent de se rallier au choix de Pierre. Dan dit que le lendemain, ils n'avaient pas besoin d'aller à Sainte Eurosie, qu'ils iraient à la plage. Par le vallon du Loup, ils redescendirent sur Nice pour souper dans la vieille ville puis ils regagnèrent Biot et la maison de Laurie. Frantz sortit son micro-ordinateur portable avec son modem incorporé et le brancha pour communiquer avec le club et brosser un premier budget prévisionnel de ce rassemblement. Le transport, l'hébergement, la nourriture, le carburant, le coût des munitions d'exercice avaient déjà été saisis. Il ajouta ses estimations des décors et au vue du résultat, il fit la moue. Cela ne passait toujours pas en trésorerie. Il vivait avec ce problème depuis l'opération de Bosnie. Plusieurs fois le groupe avait réussi à renflouer la caisse mais le développement de leur entreprise était trop rapide et les dépenses d'investissements trop importantes. Barbara et son groupe n'étaient pas encore au point. Le serait-il d'ici l'été prochain, ne valait-il pas mieux attendre dans deux ans lorsque la mutuelle et les SEL auraient déjà un exercice financier derrière eux ?
Les
conséquences de l'expédition en Bosnie s'étaient vite faites sentir. Les
manoeuvres de printemps avaient permis aux officiers de régulariser dans leurs
unités les comptes en munitions, en carburant. Leurs officiers supérieurs, mis
pour la plupart dans la confidence, avaient pu sans risques, prendre
connaissance des détails de cette opération en se connectant eux aussi sur
Internet et en ouvrant le fichier indiqué. De cette manière, les officiers
chevaliers avaient pu juger du soutien tacite de leur encadrement. A côté du développement
de l'Eurocorps, la perspective de l'essor d'un ordre chevalier militaire offrait
des motivations sans commune mesure. Arnim avait confirmé à Dan que la menace
de son arrestation par les services secrets de son pays s'était estompée grâce
à une couverture providentielle d'un haut responsable militaire convaincu grâce
aux documents reçus par Internet, que l'expérience de leur entreprise devait
se prolonger pour accumuler d'autres résultats semblables. Les images vidéo
compressées donnaient le caractère de véracité indubitable aux informations
présentées. Les deux groupes de templiers avaient fusionné en Bosnie et Jasko
qui s'était établi en Croatie leur transmettait les tracts et les moyens
d'informer les populations sur leur démarche pour mettre fin au conflit. En
deux mois, ils avaient monté plusieurs opérations de commando pour libérer
des prisonniers aux mains de criminels de guerre, tant dans le camp serbe que
dans le camp bosniaque où sévissaient des musulmans fanatiques et intégristes.
Leur situation devenue très précaire, Dan avait donné l'ordre de leur repli
sur Zagreb et une vingtaine de soldats avaient choisi de passer l'été au club
près de Baden-Baden. Dès leur arrivée, ils s'étaient inscrit dans les
formations de leur choix et participaient aux activités de la première et
deuxième voie. Dan les avait poussés à se spécialiser dans le métier de
garde du corps en attendant de retrouver l'action dans leur pays. En leur présence
exclusive et celle de Jasko, Laurie avait fait un nouvel appel à Svetlana et
celle-ci, à travers son médium, leur avait parlé dans leur langue pour leur
donner des nouvelles d'êtres chers. L'assistance avait été impressionnée et
elle avait mieux compris la dimension réelle de leur mouvement et la force
spirituelle qui l'anime.
Un
des soldats, lors d’une blessure grave, avait eu une expérience de mort immédiate
et avait franchi le puits de lumière. Il questionna Laurie qui lui enseigna
l’art de franchir les
frontières des dimensions des mondes supérieur et double. Affectueusement,
elle lui parla de la récupération du corps céleste au sortir du puits de lumière
qui procure les pouvoirs des mondes supérieurs et doubles puis de la fusion
avec la dimension d’éternité, l’entrée dans la
vie d’après la vie. Elle lui parla aussi de l’étape de la
transfiguration du corps céleste dans l’image du corps charnel pour pouvoir
apparaître devant d’autres êtres humains. Enfin elle lui confia qu’il
devait encore y avoir une autre dimension, une autre frontière que Pierre et
elle n’avait pu franchir. A chaque fois, ils devaient revenir sur terre et les
présences contrôlaient strictement ce point. Ils n’avaient pas eu le droit
de partir vers d’autres mondes aux formes de vie semble-t-il bien plus évoluées
que celle existant sur la Terre. Le soldat comprit ainsi mieux la différence
entre un chevalier et un militaire. Le chevalier ne sert aucun système de
pouvoir humain, il défend la justice en opérant chaque fois l’analyse des évènements
pour trouver les indices d’un mouvement spirituel, les règles élémentaires
du respect à la vie sur terre. Face à des seigneurs de guerre tout comme face
à des dirigeants de mouvements religieux ou économiques dogmatiques et
fanatiques, le chevalier choisit de détruire les tyrans et leurs systèmes de
pouvoirs et il travaille au développement de réseaux de vie sachant marier
leurs cultures et partager les paroles venant de la traduction des mystères de
la vie après la vie humaine. Laurie lui dit qu’il serait préparé
à ne plus avoir peur lorsqu’il combattrait à côté d’elle et de Pierre
dans leurs corps dédoublés et qu’il verrait les manifestations des pouvoirs
des mondes supérieurs et doubles. Le soldat ainsi que ses camarades demandèrent
à nouveau l’adoubement des chevaliers. Laurie le leur promit.
La
diffusion des informations liées à l'opération bosniaque ne reçut pas
l'ampleur escomptée. Les journalistes membres de leur réseau Internet étaient
satisfaits des documents mais leurs rédactions ne voulaient pas les diffuser
car sur le terrain, les diplomates affichaient avec assurance leurs convictions
d'arriver sous peu à un accord important capable de résoudre le conflit en
installant une force internationale d'interposition. Personne, dans ces
conditions, ne tenait à remettre de l'huile sur le feu. Par contre, bon nombre
de ces journalistes et des membres de leur réseau Internet s'étaient mis dans
la tête d'envoyer au club des dossiers de toutes sortes sur les injustices ou
les scandales qu'ils percevaient autour d'eux. De même, des correspondants
militaires de carrière leur adressaient des conseils, des renseignements
secrets et demandaient aux templiers d'agir dans telles et telles circonstances.
Les militaires avaient pour la plupart compris l'intérêt de remettre l'épée
sous la garde du sacré et la citation de Napoléon sur la puissance de l'esprit
qui doit vaincre la puissance du sabre recevait un écho favorable. Quelques
articles sur la loge d'Isis à Alexandrie et les rôles respectifs de Bonaparte
et de Kléber dans sa fondation avaient circulé sur le réseau. Dan et Arnim
avaient accepté d'intervenir avec leur groupe dans deux occasions : la première,
dans une banlieue peuplée d'étrangers où des jeunes avaient identifié un réseau
mafieu à la tête d'un trafic de drogue et de prostitution. L'inspecteur de
police en charge de ce dossier avait préféré demander l'intervention des
templiers plutôt que de s'en remettre à ses supérieurs en proie aux hésitations.
La qualité des renseignements récupérés avait décidé Dan d'agir et un
groupe d'une dizaine d'officiers avait revêtu leur tenue à la croix rouge sur
l'épaule gauche et en une nuit, avait arrêté ces criminels et remis à la
police les preuves susceptibles de les envoyer en prison. La deuxième occasion,
plus facile, avait consisté à surprendre dans un abattoir, un groupe de
pseudo-bouchers en train de maltraiter sauvagement des animaux avant de les tuer
dans des conditions non réglementaires. Après avoir filmé la scène, les
templiers étaient intervenus énergiquement. Les tortionnaires avaient du
revoir la cassette vidéo puis visionner un montage particulièrement horrible
des cassettes saisies en Bosnie. Dan leur expliqua qu'entre leurs actes ici à
l'abattoir et les actes de ces fermiers serbes habitués à saigner cruellement
les cochons et aujourd'hui habitués à égorger les prisonniers à la tronçonneuse,
il n'y a qu'une affaire infime de circonstances. Dan leur laissa le choix soit
d'être remis à la police dans le cadre d'une plainte déposée contre eux
preuves à l'appui et diffusée dans le public, soit de venir suivre les activités
de l'entreprise quitte, un jour, à y devenir des bouchers salariés au service
des membres de la communauté. Dans ce cas, ils devaient changer immédiatement
et radicalement de comportements vis à vis des animaux sans quoi, les
templiers, s'ils les surprenaient à nouveau en train de martyriser des animaux,
les jugeraient et le cas échéant, pourraient les fusiller. Dan répéta que le
serment prononcé pour entrer dans l'entreprise ne supportait pas de trahison et
que la mort attendait les traîtres qui ne respectaient pas les deux premiers
contrats. Ils prêtèrent serment au bout de leur troisième séjour au club,
gagnés eux aussi par l'espoir tangible qui se dégageait de leur entreprise.
Quelques
mois plus tard, la seule conséquence de cette expédition militaire résida
dans les liens qui venaient d'être créés avec les services secrets de différents
états. Comme si les opérateurs à l'écoute
derrière leurs antennes et leurs satellites espions, s'étaient pris au
jeu de suivre l'aventure de ce groupe de chevaliers sans autre équivalent à
travers le monde. Certains avaient passés outre leur rôle d'écoute pour
communiquer avec l'équipe des informaticiens de Sepp et manifester leur
sympathie avec ces soldats qui osaient se battre pour une cause comme interdite
à leurs armées. Pierre avait compris à partir des propos de Sepp, d'Anke,
d'Arnim et de Dan sur ces contacts secrets, qu'il y avait là un début de
partage d'une même foi, d'une même vision d'un monde nouveau et le poète
encouragea la poursuite de ces contacts.
[1] ils sont devenus depuis les CP : commandos parachutistes qui peuvent se regrouper en GPC ( Groupement de commandos parachutistes et appartenir " au deuxième cercle " du Commandement des Opérations Spéciales ( COS ).
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