LE TROISIÈME ANNIVERSAIRE

 

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La fin-juin correspondait aussi avec la date anniversaire de la fondation de leur groupe. La mort d'Arnim avait bousculé le déroulement de leurs activités. Personne n'en avait voulu à Pierre et Françoise de n'être pas venus à l'enterrement d'Arnim. Laurie avait su compenser l'absence du poète. Elle voulut célébrer cet anniversaire dans sa maison de Biot mais Anke tint à ce que leur groupe reste en étroite liaison avec l'équipe de renseignements électroniques. L'alerte n'était pas passée. Barbara prit le prétexte de la précipitation des événements liés à la défense militaire de leur mouvement pour réclamer que leur réunion se penche davantage sur les questions économiques et sociales. Elle trouvait qu'une trop grande importance avait été donnée aux moyens de guerre électronique alors que le nombre d'adhérents satisfaits des SEL et de la bancassurance n'était pas encore suffisant. Le groupe se rangea à son avis. La réunion aurait lieu dans les locaux de leur bancassurance à Bâle. Jacques et son amie proposèrent de garder les enfants de Pierre et Françoise dans leur chalet de Valberg. Dan et Laurie vinrent chercher le couple ami à l'aéroport de Bâle-Mulhouse le vendredi soir et ils passèrent la soirée ensemble dans un hôtel du centre de Bâle. Pierre fut surpris que Laurie le taquine avec autant de précision sur les fonctions de grand prêtre et les fonctions de pharaon. Au milieu du dessert, le poète comprit que, comme il avait rencontré quelques fois Svetlana dans le monde double, la médium avait pu prendre connaissance de ces fonctions grâce à elle mais que savait Svetlana ? Et Pierre, amusé, joua à l'ignorant face à sa muse taquine. Dan en avait profité pour rappeler à Françoise leur première rencontre chez Amadeus et Regina et comment ils s'étaient bien aimés pendant que ces deux là commençaient déjà leur histoire singulière d'un monde à l'autre.

 

Le lendemain matin, ils s'installèrent sur les gradins de l'amphithéâtre qui était le lieu de leur réunion de travail. Sur grand écran et grâce à une projection par l'arrière, l'équipe de Barbara leur proposa tout d'abord de voyager à travers quelques unes de leur réalisation multimédia. Des femmes, hommes, enfants de tous milieux sociaux témoignaient de leur participation et de leurs échanges. Puis ils suivirent en direct pendant une demi-heure les transactions s'échanger sur leur bourse. Barbara entreprit ensuite une analyse des résultats. A l'aide de graphiques et de tableaux synthétiques, elle mit en lumière ce que tous connaissaient : la tendance importante du monde rural à s'impliquer fortement dans le mouvement. Grâce à l'aide de personnes en situation sociale précaire ou d'inactifs, des champs, des vergers, des forêts, des lacs et étangs, des carrières, des hameaux étaient remis en exploitation. Les populations urbaines préféraient une participation à temps partiel. Les charges immobilières et fiscales obligeaient la plupart à garder un revenu en monnaie étatique. Les étudiants utilisaient plus largement les forums experts dans leurs matières d'enseignement et ceci d'autant plus facilement que le matériel micro informatique était installé dans des immeubles dans lesquels plusieurs appartements étaient loués et gérés sur un mode mutualiste. La gestion au niveau locale était faite sur un intranet personnalisé et un workflow l'automatisait entièrement. Chaque étudiant pouvait ainsi saisir lui-même ses informations et connaître de suite sa situation au travers des échanges effectués. La gestion commune des plannings et des tours de rôles pour les tâches ménagères en était rendue plus claire et transparente, sans discussions inutiles. En fait, ce n'était qu'une tranche d'âge bien identifiable qui avait des problèmes de disponibilité. Et encore ! Bon nombre de ces parents utilisaient les services des communautés pour favoriser l'apprentissage et l'éducation de leurs enfants. Dans une ville, plusieurs parents dispensaient leurs enfants d'aller au lycée pour qu'ils aient le temps de participer sur les intranets à la formation diluée et travailler sur les forums experts en écrans partagés, avec les tableaux blancs. Les résultats de ces élèves lors des devoirs académiques démontraient qu'ils avaient pris une avance considérable sur les autres camarades de classe. Un malaise gagnait les élèves, les familles et les professeurs qui n'utilisaient pas les services de leur mouvement. Les autorités préféraient pour le moment garder le silence. Le bilan global était toujours aussi encourageant. Comme prévu, les offres de biens et services étaient supérieures aux demandes car les premiers échanges étaient ciblés sur des biens et des services détenus en excédent par les membres mais les transactions prévisionnelles pour l'été montraient que bon nombre de citadins allaient utiliser durant leurs vacances, les services proposés par les ruraux. Restait le caractère trop saisonnier de ces fortes consommations. La mutuelle engrangeait ses premières réserves financières en monnaies étatiques et passait conventions sur conventions avec les organismes de soins. L'équipe de Sepp avait fini un workflow pour la gestion des dépenses de santé et en équipait les praticiens sympathisants du mouvement. La plupart avaient compris que ce système de soins capable de prévenir le stress, le harcèlement moral, la peur, les dérives mentales et de désaliéner les gens du monde industriel ne pouvait que les motiver davantage en dehors des gestions étatiques et comptables de l'hygiène et de la santé. Les activités culturelles étaient en pleine croissance : concerts, publications, conférences, expositions témoignaient de la richesse des compétences des adhérents. La production de vidéo, films, cd-rom, livres, concerts, était vendue à tous les publics. Les voyages déjà organisés pour l'été allaient démultiplier fortement ces échanges culturels. Barbara, en faisant de l'humour, rappela à ses amis que tous les membres, étant forcément sortis avec les honneurs des écoles d'amour, étaient convaincus des vertus de l'amour en groupe et qu'ils y feraient honneur. D'ailleurs pour les personnes intéressées, un rassemblement des anciens des écoles d'amour aurait lieu sur les rives d'un petit lac. Elle ne voulut pas en dire plus car toute la logistique n'avait pas été encore organisée par les SEL. Le déficit serait pris en charge par la bancassurance.

 

Ils déjeunèrent au restaurant inter entreprise de la tour avec les salariés de la bancassurance. Barbara présenta au personnel du siège social, chacun des membres du groupe des fondateurs. C'est ainsi que leur groupe était appelé dans le mouvement. Les autres acceptaient bien volontiers de leur marquer un respect plus circonstancié mais tous pouvaient connaître la situation de ces fondateurs en lisant leurs fichiers de présentation liés à leurs adresses dans l'annuaire électronique. De même, tous pouvaient ici connaître les transactions passées par les uns et les autres, leurs rémunérations et primes gagnées en tant que salariés de leur entreprise. Un remous se fit dans l'assistance lorsque Barbara fit lever Pierre et que le poète leur sourit maladroitement. Laurie était à une autre table ronde. Quelqu'un réclama de voir ensemble Laurie et Pierre. Barbara les invita à se réunir. Bon nombre d'adhérents venaient régulièrement visiter les locaux et le personnel de la bancassurance les recevait avec serviabilité mais c'était la première fois que le groupe des fondateurs venait en visite. Cela valait la peine de quelques photos souvenirs. Un salarié alla chercher la photo d'Arnim et d'Anke, celle de Sepp, Werner et de Frantz lors d'une visite chez eux. Il leur fallait maintenant une belle photo de Laurie et de Pierre puis de l'ensemble du groupe des fondateurs. Le couple s'y plia volontiers. Puis Anke vint rejoindre Laurie et toutes les deux voulurent être prises en photo en train de faire la bise au poète. Cette initiative fit oublier de suite l'absence d'Arnim. Les salariés qui avaient pu lire et voir des photos, des séquences vidéo retraçant l'histoire de ce couple, furent satisfaits et des applaudissements s'élevèrent à la fin de la photo.

 

Werner et Barbara avaient décidé de renouer avec la tradition de leurs tous premiers week-ends. Le groupe débuta l'après-midi dans la maison de leurs hôtes. Ils poussèrent les meubles pour faire de la place et s'installèrent en demi-cercle. Personne n'occupa l'espace réservé à la scène alors des voix s'élevèrent pour réclamer Pierre. Mais pour que cela ne ressemble pas à une exécution en règle, Frantz se proposa de l'accompagner et en souriant, il demanda à Laurie de bien vouloir se faire l'avocate du poète. Il allait en avoir besoin !

 

- Pierre, tu sais que nous sommes patients avec toi... Oh ! tu participes à notre mouvement. Personne n'a oublié que tu nous as amené Jacques et Michel. Je ne vais pas te présenter le listing de tes connexions. Il n'y en a pas tellement. Tu t'informes sur ce que nous faisons mais jamais tu cherches à dialoguer avec nous. Même pas avec Laurie !

- Laisse Frantz ! Objection ! Nous avons d'autres moyens pour communiquer. Je demande au groupe de ne pas retenir cette charge contre Pierre. Par contre, au vu des informations qu'en ce moment je possède, je suis obligé de considérer que j'ai été plus loin que lui sur le chemin de notre évolution commune. Pierre, tu dois nous répondre et pas comme hier soir !

- vous n'avez pas fait l'amour tous les deux hier soir ?

-Sepp, la ferme ! laisse les... et ne t'avise pas de mettre un jour des caméras et des capteurs dans leur chambre !

-Calme toi Sandra, c'est moi la chef des opérations secrètes. Si Sepp fait çà sans mon autorisation, c'est pas la fessée ni la gégène qui l'attendent !

- Sepp, leur amour est sacré... comme les nôtres et même comme toi et tes ordinateurs. Tu produis avant tout de la confiance et du sacré. Alors soit assertif et respecte le cadre de leur amour. En plus, ils ont le droit de ne pas plaire à tout le monde !

- Euh ! Sepp ne pourrait pas me remplacer ?

- Allons-y doucement ! Pierre doit commencer par nous dire pourquoi il continue à travailler dans son entreprise. Nous avons du travail pour lui et nous pourrions le payer davantage que ce qu'il gagne actuellement. Pierre, c'est très sérieux !

- Ne commence pas à l'embêter, Gérard, sinon cela ira mal pour toi !

- Pourquoi ? Dis-moi pourquoi ? Tu as vu cela dans ta boule de cristal ?

- Arrête ! Pierre, parle nous ! Fais trois fois le tour du monde, réinvente le cent fois mais je t'en conjure, le temps avance. Que fais-tu ? Où vas-tu ? C'est quoi ton chemin d'Eleusis à Dendérah ?

- Laurie ! C'est Svetlana qui te raconte toujours tout ?

- Eh oui ! Et elle te croise dans le monde double et tu ne la salues même pas !

Pierre, de colère devant cette dévalorisation de sa personne, alla à la fenêtre et prit un long moment de silence. Lorsque les autres respectèrent le même silence. Il s'avança vers Laurie pour l'enserrer dans ses bras. Puis il se détacha d'elle.

 

- Que puis-je Laurie ? Cela a toujours été ainsi... Lorsque j'écris, une présence me dérange pour me dire ce que je dois écrire, ce que je dois faire. Lorsque je te parle, j'ai un autre visage de toi devant moi, bien plus beau que ce visage qui me sourit si tendrement. Lorsque je suis content de moi après avoir trouvé quelque chose, quelqu'un vient me dire au fond de moi que je n'ai pas à prendre de repos... que je dois avancer ! Toujours avancer, sans jamais de repos. Oh ! Je n'ai pas de fatigue, je ne peux même pas invoquer cela pour me plaindre. J’ai fait des milliers de kilomètres en vélo, un peu moins en ski de fond, encore moins en ski de randonnée alpine, davantage avec mes chaussures de marche piolet ou non en main. J’ai forgé mon cœur au rythme de mes pas et de mes courses. Il ne se fatigue plus facilement. Non, dans ma tête cela avance toujours... Laurie, nous aurions pu être heureux en revenant de notre voyage avec Maud. Non, nous avons continué. Nous aurions pu en rester là après notre transfiguration mais nous savions déjà que ce bond formidable nous entraînait dans un mouvement, une évolution irrésistible qui se jouerait de notre mort, de la tienne, de la mienne, de celle de Romain et de celle de Claudine puis après d'autres encore, de centaines, de milliers, de millions ! Nous n'allons pas mourir d'amour, tous les deux comme dans les légendes humaines... Sepp, nos ordinateurs, nos intranets qui fonctionnent, qui fonctionnent admirablement bien d'ailleurs, ce n'est rien à côté de ce que Laurie et moi allons vous apporter.

- Tu veux parler des fonctions de pharaon et de grand prêtre

- C'est tout ce qu'elle t'a dit, Svetlana ?

- Oui

- alors elle ne t'a rien dit !

-  Pierre, je te connais comme personne d'autre ici. Je t'ai écouté, beaucoup écouté et je t'écouterai encore plus attentivement que jamais quand tu me parleras... quand tu choisiras de prendre sur toi les fonctions de pharaon, puisque c'est ainsi que tu les appelles... et je t'écouterai encore plus fidèle que jamais lorsque tu me diras de prendre sur moi les fonctions de grand prêtre... c'est bien ce que tu me demanderas ? C'est bien vrai ? N'est-ce pas que tu me le demanderas ? Pierre, je le sais... je crois en toi mais dis moi... où allons-nous ? Qu'allons nous leur apporter ? Nos adversaires ont pour le moment raison, nous aurions pu tout de même participer à leur guerre contre le terrorisme mondial ? L’empire romain apportait un progrès, pourquoi les zélotes de la République de Gamala et Jésus devaient-ils forcément engager un combat à mort contre lui ? Cette société que tu veux changer produit aussi beaucoup de richesses, le seul problème est de mieux les répartir ! Tu ne peux pas te contenter de cela, faire comme tous les opposants à la mondialisation du capitalisme ?  

Pierre se blottit contre l'épaule de sa muse et tous comprirent qu'il y cachait des sanglots dont ils ne savaient apprécier la teneur. Ce ne pouvait pas être des sanglots de tristesse, pas non plus des sanglots de bonheur.  

- " Je ne voulais qu'essayer de vivre ce qui voulait spontanément surgir de moi. Pourquoi était-ce si difficile ? " Pierre, moi aussi je t'ai écouté. Permets que je lise un paragraphe de l'introduction écrite par Hesse pour son livre " Démian " : " Je ne puis me nommer " un initié ". J'ai été un chercheur, et le suis encore, mais je ne cherche plus dans les astres et dans les livres. Je commence à entendre ce qui bruit dans mon propre sang. Mon histoire n'est pas agréable à lire. Elle n'est pas douce et harmonieuse comme les histoires inventées. Elle a un goût de non-sens, de folie, de confusion et de rêve, comme la vie de tout homme qui ne veut plus se mentir. La vie de chaque homme est un chemin vers soi-même, l'essai d'un chemin, l'esquisse d'un sentier " et plus loin Hesse écrit encore " Tous nous sortons du même sein, mais chacun de nous tend à émerger des ténèbres et aspire au but qui lui est propre. Nous pouvons nous comprendre les uns les autres, mais personne n'est expliqué que par soi-même ."

  Pierre se détacha de Laurie pour se tourner vers Dominique.

- Permets-moi, Dominique, de te citer un mot d'Aristote que pourtant je n'aime pas mais lui aussi, dans ses pensées, a du rencontrer un porteur de mystère qui l'a profondément aidé : " Devant les choses simples, l'être humain est comme une chauve-souris devant la lumière, il est aveugle ". Je préfère cette généreuse interprétation à l'autre mais Aristote ne me surprend pas avec sa formidable prétention de simplifier la cosmogonie dans des cercles parfaits, parfaitement visibles et compréhensibles pour l’esprit rationnel mais aussi parfaitement faux. Il n'avait pas été en Egypte s'éduquer convenablement comme ses aînés aux mathématiques célestes et n'a retenu d'eux que le seul fait que la terre est ronde, sans le phénomène de la précession qu'il n'a pas du tout compris. Encore un qui n'avait pas été à Dendérah et dont l'ignorance a pu probablement lui permettre ces coupables simplifications ! Oui, dans mes expériences extrasensorielles passées, j'avais tout pour comprendre et finalement j'ai trouvé mais la lumière c'est une chose... Oui, Laurie et moi, nous y sommes maintenant accoutumés. C'est bien, très bien même... pour franchir la mort !.... ne plus avoir peur d'elle... oui, c'est déjà pas mal ! Mais il y a autre chose encore... la lumière ne sert à rien, si on ne fait pas autre chose... si on ne la porte pas ailleurs. Je n'ai pas envie de vous transformer en chauve-souris... Il y a une autre méthode... une méthode hors de portée des philosophes, des penseurs et même, je ne suis pas sûr qu'en ayant bien exercé ma création poétique, je l'eusse trouvé. Je l'ai trouvée sans ma poésie, bien plus simplement, en valorisant le moindre détail de ce qu'il me fut permis de vivre en dehors de cette dimension terrestre la toute première fois que j'ai trouvé la mort en face de moi. C'était simple ! Il faut seulement être réellement d'outre-tombe !... Mais rendons justice à la création poétique. C'est elle qui m'a mis sur le chemin, c'est elle qui m'a fait vivre la première décorporation, elle qui m'a donné la foi dans la voix qui parle en moi et grâce à cette voix, le moment venu, je me suis souvenu que j'avais en moi une puissance bien plus forte que la mort... que cet envoyé des ténèbres. La poésie m'a fait apprendre la vie... toutes les vies possibles et celle d'outre-tombe est encore une des plus plaisantes...

Laurie comprit que le groupe se satisfaisait de ce qui venait d'être dit. Elle voulut avoir le dernier mot pour clore cette discussion et passer à un autre point de leur programme.

  - Pierre, tu es d'abord poète puis tu as quitté les livres et tes cahiers pour t'engager avec moi sur un chemin spirituel. Mais tu vis toujours à la façon d'un poète. Tu ne dis rien, tu vis ailleurs dans ton monde et tu nous laisses dans ton silence mais lorsque tu me parles, d'avance je sais que tout est prêt dans ta tête, que tu as trouvé les mots, la mélodie de tes émotions pour me parler. Tu ne m'as jamais fait part de tes questions. J'ignore tout de tes doutes mais lorsque tu te mets à parler, cela coule comme d'une source fraîche et claire... tu parles jusqu'à te vider, jusqu'à ce que la source se tarisse pour un temps. C'est exactement comme dans ton enfance lorsque tu écrivais tes premiers poèmes. Tu n'as pas changé. Je n'ai qu'à attendre et maintenant c'est à moi d'entendre les paroles de ta voix... oh! parfois c'est bien moins beau qu'un poème, d'accord mais c'est de l'expression directe... oui, comme l'a lu Dominique chez notre cher Hesse : l'expression d'un être humain qui ne veut plus se mentir à étouffer ce qui vit en lui, éternellement en lui. ( Laurie s'adressa au groupe ) . Il est clair que cet été nous ne célébrerons pas les mystères d'Eleusis à la clue. La mort d'Arnim, le fait que nous ayons dû nous défendre devant une attaque militaire, nous oblige à prévoir une toute autre organisation avec une défense armée conséquente. ( Là, c'était la femme de Dan qui s'exprimait ). L'année prochaine, en août, nous ferons le rassemblement à la clue puis Dan et moi, nous nous installerons aux Etats-Unis comme prévu. Avant de rejoindre la petite église du Jura pour prier comme nous le faisions à nos débuts, je voudrais que nous laissions Pierre nous raconter ce qu'il fait dans son travail actuel... sans chercher à le critiquer. C'est un ami... nous lui demanderons simplement de ne pas dépasser une demi-heure, il peut tenir ce délai.

 

Il commença par parler de son entreprise. Les différents laboratoires travaillaient sur des projets prometteurs. La programmation en full ADA des collègues informaticiens lui était imperméable. Il suivait à peine à travers le monde les va et vient des cartes à microprocesseurs dédiés et s'étonnait du nombre de couches que l'on arrivait à coller les une par dessus les autres avec des vernis spéciaux et des procédés qui désolaient les ouvrières des postes de soudure à la vague. La mise au point des ateliers de génie logiciel l'intéressait davantage car une partie de ce dossier relevait du programme de formation. Il suivait plus particulièrement la mise au point de composants en céramiques destinés à la formation de voies pour le codage et le décodage d'impulsions électriques particulières. Il s'agissait de comprimer les impulsions en un seul signal de manière à accélérer la circulation de l'information et à la fiabiliser tout au long de son trajet aller-retour depuis le satellite positionné sur une orbite assez inhabituelle à 1336 km d'altitude avec une inclinaison de 66 degrés de manière à produire une altimétrie spatiale de haute précision. Ensuite le traitement informatisé de la déformation du signal initial sur la surface de la mer, permet de mesurer la hauteur des océans à mois de 4 centimètres près, voir avec une précision encore plus grande de l'ordre de deux centimètres grâce à l’aide de logiciels de traitements d’images. Pierre avait suivi la production de ces composants dans les salles blanches, dans l'atelier de découpe et de polissage. Il regardait sur les spectromètres les crêtes des signaux obtenus. L'équipe de ce laboratoire était totalement absorbée par cette première technologique mondiale.[1] La qualification spatiale avait été obtenue pour l'outil de production et les résultats semblaient devoir être tenus scrupuleusement. Le lancement du satellite avait eu lieu sur la fusée Ariane et chacun commentait les résultats annoncés : la mer n'est pas plate; l'océan atlantique est plus haut à New-York qu'à Cherbourg de quelques 70 cm. Résultats si probants que le satellite sera ensuite déplacé pour suivre l'échauffement de l'océan Pacifique et le phénomène climatique " El Nino "[2].

 

Pierre avant même de connaître ces résultats donnés par l'altimètre radio-fréquence, avait compris que cet outil allait apporter une confirmation partielle mais confirmation tout de même, des calculs des mathématiques célestes des égyptiens. La terre n'est pas une boule parfaitement ronde qui tourne sur elle-même dans la tranquillité la plus totale et donc la sécurité la plus absolue pour les espèces vivantes qui y séjournent. Les pôles s'aplatissent par rapport à sa circonférence, l'équateur s'allonge sous l'influence de la précession des équinoxes qui lui fait emmagasiner une force de rétroaction par rapport à son cours initial. Les océans ne sont pas plats et donc pèsent différemment de leurs poids sur la croûte terrestre. Tout cela conduit à des changement du centre de gravité de la terre d'autant que le magma liquide amplifie encore le phénomène subit de basculement. Les survivants du grand cataclysme qui au pied du symbole architectural de leur foi irrenversable, avait posé les répliques des grandes barques, les mandjits, continuaient à enseigner aux initiés le mode de calcul de l'époque où le phénomène se reproduirait, de manière à construire de nouvelles mandjits insubmersibles et sauver le peuple des croyants. Pierre avait tenté de savoir si les membres de cette équipe d’ingénieurs connaissaient quelque chose des mathématiques célestes des égyptiens. Il n'insista pas devant leur ignorance de ce corps de connaissances non enseignées dans leurs écoles scientifiques. Ils aideraient à mesurer la mer et leur travail s'arrêterait là. Mais le poète était au milieu d'eux et souriait doucement en voyant beaucoup plus loin qu'eux.

 

Pierre s'était aussi investi dans une commission de travail pour améliorer la vie quotidienne sur le parc de Sophia-Antipolis et là, l'alsacien ne souriait plus du tout ! Aucun moyen de transport en commun n'était encore en place alors que le parc venait de franchir ses quinze mille salariés[3]. A la première réunion de travail à laquelle il assista, son voisin d'en face, à neuf heures du matin dormait profondément calé entre la table et sa chaise. C'était un conseiller municipal honoraire de Mougins qui représentait les mairies participantes au syndicat des transports de Grasse-Antibes. Personne autour de Pierre ne prêtait attention à ce dormeur. Pierre au bout de vingt minutes allait réagir quant emporté par son sommeil, le conseiller se mit à ronfler puis brusquement se réveilla comme si de rien n'était. Il était 9h30; Pierre n'avait jamais vu cela ! Mais déjà il avait retourné son attention contre le consultant d'un cabinet de Marseille qui expliquait quels circuits de transports devaient être organisés, toujours dans les limites territoriales du syndicat. Donc, aucun transport n'était prévu depuis Nice d'où venaient plus de 30% des salariés travaillant sur le parc ! Pierre demanda à la personne de la Société d'Aménagement du Parc combien avait coûté cette étude; il lui fut répondu 350 KF pour une durée de six mois. A priori, ce coût pouvait être correct mais les résultats présentés étaient insignifiants. Le consultant sorti alors quelques transparents présentant des tableaux de financement pour évaluer une rentabilité de ces transports. Le seuil de rentabilité était largement abordable mais aucun représentant des entreprises n'arrivait à connaître le prix du billet de transport. Le consultant n'avait fait qu'une estimation à partir du prix actuel du billet sur les trajets considérés mais cela ne collait pas avec les tableaux de financement. Pierre lui demanda poliment de donner la clef de ses tableaux. Il en fut incapable. Alors Pierre se fâcha pour déclarer que le moindre étudiant en gestion qui est incapable de donner la clef de son tableau de financement, n'a pas son examen de sortie. Il voulait cette clef pour bâtir d'autres alternatives à ce projet fumeux. Les représentants des entreprises s'inquiétèrent de ne pas voir dans ce projet une prise en considération des taxes annuelles qu'elles versaient au syndicat. D'après les calculs de l'un d'eux, cela faisait plus de 30 MF en cinq ans qui avaient été versés au syndicat pour rien... sans voir le moindre autobus aux heures d'entrée ou de sortie du personnel. Le débat était à son comble lorsque le consultant osa avouer qu'il avait demandé de pouvoir étudier les comptes du syndicat mais qu'il n'en avait jamais eu la permission. Les représentants des entreprises décidèrent alors de prendre rendez-vous avec le président de ce syndicat dans sa mairie et de s'expliquer avec lui. Et ce n'était que la première réunion de travail de cette commission à laquelle Pierre venait de participer !

 

Bien entendu, il y en a eu d'autres et les cars arrivèrent enfin pour faciliter l'accès aux salariés du parc. Après, la route d'accès à la zone des Bouillides bouchonnait tous les matins et l'on perdait de dix à quinze minutes, le temps que les bus scolaires déchargent les élèves au lycée international. Une nouvelle réunion de travail fut organisée où Pierre et ses collègues apprirent qu'il n'y avait pas beaucoup de solution car les routes ne pouvaient plus être élargies pour construire des zones de stationnement. L'équipe qui au début du parc, avait vendu les terrains aux promoteurs, semble-t-il pour accroître le nombre d'ares vendues et récolter une somme plus conséquente, avait vendu les terrains jusqu'à la route existante à l'époque, c'est à dire sans trottoir et sans emprise pour d'éventuelles places de stationnement. Les particuliers avaient construit leurs murettes et il n'était pas question d'exproprier des centaines de riverains. La seule solution était d'organiser un sens unique et donc d'imposer pour un sens de circulation, un large détour.

 

Le sujet suivait son cours lorsque l'aménageur au cours d'une réunion, tint à prévenir les entreprises qu'il avait vendu des terrains à un promoteur qui allait construire de belles villas de manière à remonter l'offre immobilière sur le parc. La politique des logements sociaux pour économiser l'effort financier des communes et des collectivités territoriales qui dépensaient autrement leur argent, avait fait long feu et Pierre ne comptait plus les ingénieurs et techniciens qui demandaient à pouvoir changer de logement, ne supportant plus de vivre à côté de maghrébins ou de pieds noirs qui élevaient des poules dans leurs salles de bain, en plein milieu de celle qui était affichée comme la plus brillante technopôle française. Au cours de la réunion, les entreprises furent estomaquées d'apprendre que le promoteur avait fait ses plans en ciblant une clientèle disposant d'un revenu minimal de 400 à 450 KF net par an. Les jeunes ingénieurs qui constituaient la population la plus nombreuse étaient totalement exclus de cette cible. Les villas pour certaines, étaient en train de s'achever et aucune marche en arrière n'était plus possible. La conclusion était facile à tirer : le parc allait attirer une population aisée travaillant à l'extérieur ou une population de résidents aisés en villégiature sur la Côte et cela ne ferait qu'aggraver la circulation et le déséquilibre général. Le représentant de l'aménageur sortit alors un projet de logements plus abordables comprenant également une cité universitaire qui allait voir le jour l'année suivante sur une zone non encore aménagée du parc. Les représentants des entreprises décidèrent de saisir l'occasion pour participer à ce projet en versant leur 1% logement et en consentant des prêts complémentaires à leurs salariés, voire en achetant des appartements pour les louer à leurs cadres les plus mobiles qui ne passeraient sur le parc que deux ou trois ans. Cette possibilité n'entrait pas dans la politique de l'aménageur qui vendait les terrains à un promoteur, ce dernier s'engageant à respecter le cahier des charges défini par l'aménageur. Certains posèrent la question de savoir si les entreprises faisaient ou non partie de la société d'aménagement du parc. A première vue, seules les municipalités et les collectivités publiques en faisaient partie mais les entreprises avaient adhérer à des organismes de gestion du parc regroupés dans la société d'aménagement que ce soit pour la restauration, le transport, les eaux usées, les normes architecturales, le règlement intérieur du parc et en plus elles payaient leurs taxes sans lesquelles rien ne fonctionnait. Pourquoi le logement, en partie, ne suivrait-il pas ce même type d'organisation ? La société d'aménagement propriétaire des terrains pouvait constituer une nouvelle organisation dans laquelle elle apporterait en capital la valeur des terrains, les entreprises leur propre financement susceptible de fructifier dans cet investissement à côté de celui du promoteur et les salariés auraient enfin une solution meilleure pour régler leurs problèmes de logement dans la région ! Ce montage n'était pas compliqué à réaliser mais une fois de plus, l'aménageur ne pouvait se mouiller dans cette affaire politique où les élus locaux auraient dû partager un peu de leurs prérogatives administratives. La volonté de secouer ces politiciens de bazar avait du mal à se manifester chez les socioprofessionnels et cela allait mettre encore quelques années... Pierre se souvenait de son professeur de Droit Administratif à Strasbourg qui s'exclamait qu'avec 36 000 maires, jamais le France ne serait européenne. Ici, rien qu'avec les quelques maires du coin, c'était d'un compliqué monstre pour faciliter raisonnablement la vie des salariés du parc. Le président de la société d'aménagement, un notable de Nice, venait d'être condamné en correctionnel à Paris pour trafic de fausses factures[4] alors que Pierre connaissait tant de jeunes ingénieurs brillants sortis de Polytechnique, des Mines, de Supelec, d'HEC ou revenant de Yale, du M.I.T. ou encore de Princeton... au bout de dix à quinze ans de carrières scientifiques, certains parmi eux ne pourraient-ils pas prendre des responsabilités publiques et traiter correctement tous ces problèmes d'infrastructures et de conditions de vie sociale ? Pour y arriver, il suffisait d'emprunter rien que quelques idées minimes au principe de la gestion des compétences défendu par les thèses sur la synarchie...

 

Pierre pour conclure, se hasarda à indiquer qu'il souhaitait continuer à jouir de cette double vision de la société : d'un côté la vie d'une brillante technopôle qui n'arrivait pas à faire prédominer la présence des êtres humains par dessus des intérêts politiciens locaux et de l'autre, l'exemple de leur mouvement qui en silence bouleversait radicalement les mentalités et les façons de vivre pour changer la vie. C'était un point de vue parfaitement égoïste mais le poète, parmi tout cet environnement de haute technologie, tenta de se justifier en prenant en considération qu'à partir de ces points de repères sociaux bien fixes et d'un troisième point plus itératif et se promenant du monde double, au monde supérieur tout en passant ponctuellement par ce monde terrestre, par une trigonométrie élémentaire, il pouvait mesurer tranquillement le chemin qui restait à parcourir pour celles et ceux qui étaient en marche pour changer leur vie humaine à travers l'involution puis l'évolution spirituelle. Certes le succès des travaux sur le troisième niveau était très important. Le développement d'une alternative pragmatique à cette fin scandaleuse du capitalisme traduisait bien la force de confiance, de partage issue de la production du sacré sur les deux premiers niveaux de travail. Mais Pierre voulait rester en marge pour pouvoir côtoyer à sa guise le monde de leur mouvement comme le monde de cette communauté scientifique et technologique. Une relation entre ces deux mondes était inévitable. Pierre voulait être présent à côté de ses collègues qui au fur et à mesure de leurs réalisations permettaient de rendre plus actuel le jour de la redécouverte publique des lois divines et des mathématiques célestes. Il en était convaincu et ne cessait de le répéter. Lorsqu'un altimètre radar serait laissé 72 ans dans la même position géostationnaire au-dessus de l'équateur, il pourrait mesurer à 2 cm près, le phénomène de la distorsion de la terre sous l'effet de la rétrocession. Un calcul de probabilité pourrait affiner la manière dont la terre allait basculer sur son axe pour retrouver un nouveau centre de gravité, une fois éliminées les forces freinant le mouvement de rotation. Il faudrait à ce moment là utiliser les chiffres contenus dans la représentation du zodiaque de Dendérah. Ce travail concernait le deuxième niveau et la place d'un poète était logique au milieu de scientifiques qui s'aventuraient dans la maîtrise de l'incertain, loin d'un rationalisme utopique, obsolète et mensongé, déformé par le poids de religions dogmatiques.

 

Pour démontrer sa bonne volonté d'intégration dans leur mouvement, il leur confia qu'il avait bien parcouru le gestionnaire en commun de leurs plannings. Tous avaient pu lire que pendant une semaine d'août, il serait avec Laurie à Biot. Il demanda que d'autres se joignent à eux car le temps était venu de préparer en détail le rassemblement de la clue, de définir comment allait s'organiser la défense du site. Tout à l'heure, ils allaient tous prier pour le repos d'Arnim et de ses êtres chers mais pour eux qui restaient, comme ils avaient peut-être pu le comprendre, ils devaient prier pour avoir la force d'user d'une force nouvelle, bien plus puissante. Tout viendrait à l'heure prévue. Le reste du week-end se déroula selon le planning prévisionnel. Werner dut abandonner ses talents de marieur des corps et Laurie dirigea une longue séance d'amour tantrique qui leur fit beaucoup de bien.

 

Sandra et une petite équipe furent les premiers à rejoindre début juillet la maison de Biot et le bureau de Sophia-Antipolis. Ils recherchèrent le plan cadastral de la clue pour repérer les différents propriétaires des terrains. Une bonne partie de la zone était classée zone forestière et administrée par des communes. Pierre les accompagna durant un week-end et il partagea le bivouac à l'abri des regards dans lequel, en permanence, séjournaient trois membres afin de tout noter sur ce qui se passait ici : les passages de personnes, d'animaux. En fait, il y avait peu de personnes qui venaient ici et tous prenaient un bain dans les marmites de la clue sans maillot de bain. Ils descendirent dans la grotte pour l'explorer. Une première salle était comblée par le sable par contre l'accès était facile pour gagner une deuxième salle haute de trois à quatre mètres et suffisamment large et profonde pour contenir plusieurs centaines de personnes. Un petit cours d'eau coulait le long de la paroi du fond. Au fond de la salle, un renfoncement pouvait permettre d'y dissimuler du matériel. Le sol sableux était presque plat. Pierre jubilait. C'était dans cette grotte qu'il ferait revivre la célébration des mystères d'Eleusis... une grotte véritable, certes ce n'était pas une double maison de vie mais justement, les fidèles au cours de leur première initiation ne pouvait pas entrer dans une double maison de vie, ils n'en avaient pas les pouvoirs supra naturels. Seule une grotte était possible. Il alla longer le cours du ruisseau souterrain. Son lit était de calcaire poli et à la lueur de la torche, il découvrit plusieurs petits bassins. Il n'eut pas le temps de réfléchir. Sandra avait planté sa torche dans le sable, illuminant un petit bassin et déjà elle se mettait nue.

 

Durant la semaine suivante, Pierre reçut le message mentionnant que Sandra s'était mise en relation avec un studio de cinéma de la région pour leur commander pour l'été prochain, les décors du théâtre et de la grotte. Durant la semaine d'août, Pierre et une équipe de chevaliers dirigés par Dan et Jacques, parcoururent en détail cette région de l'Esteron. Ils gravirent les dents d'Amirat, un matin dans un soleil à côté d'eux ils prirent l'agréable sentier de Soleilhas à Saint-Auban, ils visitèrent le vallon ensoleillé au dessus de Fontane, Collongues, le lit enserré de la rivière d'Aiglun à Sigalle, la montagne de Charamel, ils passèrent partout.

 

La combe suspendue juste en dessous de l'Harpille les intéressa par son côté aérien et fragile. Des activités pourraient avoir lieu ici à la condition d'une dépose en Huey. Jacques confirma qu'un envol de nuit en parapente était envisageable pour déposer des commandos derrière les lignes adverses. Pierre qui avait découvert les lieux durant l'hiver avec un groupe de randonneurs cafistes, voulut leur montrer le caractère impressionnant de la crête effilée de la montagne de Charamel. Par endroits, elle ne se compose que d'une bande de calcaire de moins d'un mètre. Deux à trois rangées de briques de calcaire de quinze à vingt centimètres d'épaisseur forment trois blocs dont deux en oblique tiennent le troisième enserré à la verticale entre eux. Le plissement du calcaire est surprenant. Pierre fit le rapport avec la hauteur du versant depuis la clue et cette bande verticale de calcaire au sommet. La violence du plissement se lit tout entière dans l'alignement de ses strates tourmentées. La force qui a brisé l'anticlinal dut provenir non pas d'une lente évolution géologique mais d'une catastrophe terrestre considérable et pas très ancienne. Le calcaire est jeune et l'érosion n'a pas encore entamée son travail destructeur. Les lignes des plis sont nettes et les briques verticales ne sont pas encore rabotées; elles dépassent toujours de quelques centimètres l'extrémité de part et d'autre des plaques obliques. Cette jeunesse du plissement se rapprochait dans la tête de Pierre de certaines dates liées au dernier grand cataclysme et à l'histoire du peuple des survivants. Ce signe qui demeurerait secret pour celui qui ne monterait pas sur cette crête, l'encouragea à penser que le lieu qu'il avait choisi, n'était peut-être pas si innocent que cela. Les plaques obliques représentaient comme les deux côtés d'une pyramide et ici, cette figure prenait un tout autre sens; elle symbolisait la force qui soulève les montagnes jusqu'à dresser la roche droit dans le ciel, une force qui brise la pointe de la pyramide pour en faire sortir une muraille encore plus haute vers le ciel. Cette architecture des plaquettes de calcaire témoigne de la surrection continue des alpes et cet endroit renvoi à d'autres endroits au fond de la Méditerranée où le magma pousse la croûte à se soulever en dégageant des gaz et des laves. Cette ligne de briques de calcaire sortie droit du plissement originel peut préfigurer le puissant massif montagneux en voie de réalisation. La poussée de la plaque tectonique africaine peut laisser présager d'une chaîne comparable à L'Himalaya. Pierre en fit la remarque spécialement pour Laurie, toujours accrochée à sa culture tantrique voire tibétaine... L'homme vit sur cette force comme un fétu de paille emporté par la vague et eux étaient maintenant sur une des crêtes de cette vague. Debout en équilibre sur ces trois rangées verticales de briques calcaires, Pierre leur fit contempler le ciel d'été. La profondeur de l'azur était toujours égale, sans fin. Pourtant Pierre ne se fiait pas trop à cette illusion... il savait par expérience que le ciel n'est pas si bleu... n'est pas si calme, qu'au delà de la lumière intense mais jamais aveuglante, il se passe des choses qui le concernaient directement lui et ceux qui voulaient bien croire en ce qu'il leur racontait, leur montrait...

   


[1] en 1990

[2] il s'agit du satellite Topex-Poséidon. Il permet de constater que l'oscillation des masses d'eau chaudes et froides ne s'arrête jamais et que ce phénomène s'étend sur une durée de 40 mois. Ce satellite sera bientôt remplacé par un nouveau : le satellite Jason.

[3] toujours en 1990

[4] C'est l'affaire des fausses factures du Centre Hospitalier de Nice, jugée en 1990

 

      

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