Les manœuvres de guerre électronique

 la guerre de l'information pour communiquer aux populations les finalités de leur organisation en réseau

 

page entière

Frantz se chargea de rédiger le compte-rendu de l'expérience de Sophia-Antipolis. Dan voulut de suite profiter de la situation et modifia le plan de manœuvre pour confier à Pierre quelques missions décisives. Laurie l'arrêta aussitôt. Pierre devait rester à l'écart de ces manœuvres de guerre électronique. L'équipe des anciens pirates informatiques arriverait suffisamment aisément à capturer momentanément les super calculateurs dont le déroulement des opérations avait besoin. Elle expliqua à son officier de mari quel serait dorénavant son rôle sacerdotal par rapport à Pierre, quel était le but et les modalités de la double initiation, ce qu'elle devait encore vivre auprès de Pierre pour disposer elle aussi des clés d'accès au monde double. Dan accepta de patienter jusqu'à la célébration des mystères durant l'été. Laurie eut plus de mal à calmer Gérard.  

Ce dernier manifesta sa franche déception de ne pas avoir été invité à l'expérience de Sophia-Antipolis. Il justifia sa prétention du fait qu'il dirigeait le centre pilote de vie communautaire de leur mouvement et qu'il travaillait avec la plupart des correspondants et des maisons de vie à travers le monde. Laurie persuada Pierre de le rencontrer. Le poète accepta de prendre un week-end pour discuter avec Gérard. Ce dernier décida que cette rencontre se ferait au centre communautaire. Il prétexta de la nécessité à poursuivre sans relâche les travaux pour les manœuvres de guerre électroniques pour imposer ce lieu de rencontre. Tout serait fait pour accueillir du mieux possible Laurie et Pierre. Pierre décida que cette rencontre pouvait attendre début juillet et la fin des manœuvres. Laurie le mit en garde : ces manoeuvres seraient un succès mais Gérard pourrait s'en prévaloir pour défendre vigoureusement ses positions. Il n'avait pas changé d'avis et disait de plus en plus ouvertement que le succès de ces manœuvres apporterait les preuves irréfutables dont leur mouvement avait besoin pour triompher devant les justices des états. D'ailleurs, ils seraient attaqués pour piraterie informatique et seraient poursuivis officiellement et vigoureusement par le FBI, écran idéal de la NSA et de la C.I.A qui allaient identifier les auteurs de ces manœuvres mais ne pouvaient agir en public qu’à travers le FBI. Ceci suffisait pour ouvrir un procès retentissant. Aucun conflit guerrier ne devait survenir entre les chevaliers et les polices, les armées des états. Il fallait donner du temps au temps pour voir naître une complicité entre les deux camps comme cela s'était passé autour du centre pilote de vie communautaire avec les institutions locales. Un compromis pour ménager les intérêts des deux camps devait s’établir, quitte à abandonner certains acquis.  

Pierre entreprit de nouer par la messagerie de leur extranet, une correspondance avec Gérard pour éclaircir cette difficulté. Il lui affirma clairement qu'il n'était pas question de s'allier avec ces états incapables de se dépêtrer avec la fin de l'ère industrielle et incapables d'imaginer de nouvelles cultures mariées entre elles au sein d'une civilisation pour la première fois à la dimension de l'humanité tout entière. Le temps était révolu de transmettre des corps de savoir intellectuel d'une génération à l'autre dans l'attente des moyens pratiques et de la volonté politique de les faire partager à tous pour réaliser des productions sources de valeurs. Les chevaliers créeraient une nouvelle épée plus brillante, puissante, aveuglante que la lueur des bombes nucléaires et cette épée serait placée dans le temple sous la garde du sacré, sous la garde des forces de l'esprit, forces tirées des voyages de l'esprit confondu avec l'âme dans le monde supérieur et dans le monde double ! Les états se verraient priver de leurs épées, sabres, puissances militaires et guerrières actuelles et perdraient ainsi les derniers fondements de leurs pouvoirs politiques dans les systèmes de pouvoirs contemporains. Gérard devait en prendre acte. C'était cela et rien que cela l'évolution construite par le poète. C'était cela la minimisation de la violence individuelle et collective, minimisation parce que maximisation de la production du sacré. Cette permutation des valeurs ne se déciderait dans aucun prétoire, devant aucun tribun, aucun juge. Les chevaliers, les compagnons, les adhérents, les sympathisants la feraient, un point c'est tout, la feraient sans peur et sans reproches et surtout pas avec au bout, la peur de la mort. Pierre félicita Gérard pour son travail. Il lui demanda de quitter de temps en temps la dimension sociale de son travail pour s'occuper aussi des deux premiers niveaux de travail. Bien entendu, en cas de conflits avec les états, dans un premier temps, les chevaliers seraient décimés, les maisons communes détruites. Ce ne serait pas nouveau mais la destruction de ces biens matériels auraient finalement peu d'importance. L'essentiel serait la poursuite de la réforme de la vie, serait ce qui se passerait dans l'esprit des gens...

 Gérard pouvait faire comme Siddhârta : aller à la cabane du pêcheur, s'asseoir au bord du fleuve et attendre le moment où son esprit pourrait recevoir la leçon de vie que le fleuve immanquablement lui laisserait... Pierre lui demanda de choisir le domaine sur lequel il souhaitait travailler : la transcription des mystères ou l'apprentissage des raisons de vivre et de mourir. En dehors de ces deux domaines sur lesquels se construisait leur mouvement, Gérard devait abandonner la prétention de vouloir continuer à développer un savoir autre, laïque, fondé sur des utopies irréalisables, des dogmes sentencieux et manipulateurs, un savoir académique indépendant de la condition humaine, incapable de comprendre la justesse de la représentation du sphinx... un savoir ne vivant que sur lui-même selon les règles des minorités au pouvoir qui le trafiquent pour mieux soutenir les principes de leurs organisations temporelles et faciliter l'exercice du commandement pour obtenir la soumission de la majorité. Pierre donna à Gérard comme délai pour se décider, la fin du rassemblement à la clue. Mi-juin, Pierre et Gérard décidèrent de clôturer cette correspondance. Gérard accepta le délai et promit de se décider d’ici la fin du rassemblement des chevaliers à la clue. Pierre envoya une copie de l'intégralité des messages à Laurie et Anke. Cette dernière informa le poète qu'elle renforçait la surveillance sur la personne de Gérard. Elle avertit également Pierre que Gérard avait monté son propre réseau de sympathisants hostiles au développement de l'ordre chevalier et surtout hostile au renforcement en moyens militaires de ces chevaliers. Pour le moment, elle pouvait garantir que Gérard n'avait pas divulgué ce qu'il savait à des membres extérieurs au groupe des fondateurs mais Gérard entretenait un risque conséquent de scission et de partition dans leur mouvement.

 Pierre garda son calme et lança un communiqué dans lequel il expliqua qu’il était difficile pour certains membres de ne plus raisonner selon le principe de spécialité et d’efficacité qui est le pilier de nos organisations en systèmes de pouvoir civils et religieux. Il prit comme exemple la loi de 1884 qui permit en France la constitution des syndicats. Alors que les idées de Rousseau sont encore aujourd’hui en place et interdisent la constitution d’organisations citoyennes intermédiaires au niveau local entre les citoyens et l’état pour protéger la liberté et la propriété individuelle, en 1884, pour répondre à l’extension de la misère ouvrière et aux conflits sociaux meurtriers, les dirigeants politiques acceptèrent la liberté syndicale. Pour protéger l’ordre public et venir limiter une liberté publique fondamentale, les dirigeants de nos systèmes de pouvoir utilisent le principe de spécialité. L’organisation intermédiaire entre les citoyens et l’état, c’est à dire les dirigeants politiques qui ont gagné les élections dans notre système électoral représentatif, ne peut exister que dans le cadre public étroitement limité à un objet bien défini, en l’occurrence la défense d’intérêts professionnels. C’est l’application du principe de spécialité. Cette organisation syndicale spécialisée dans un objet particulier ne peut ainsi pas venir s’occuper de questions politiques. Cette limite de la loi de 1884 a dès 1884, été rejetée par la majorité des ouvriers qui crièrent au scandale mais comme le mouvement ouvrier n’est jamais parvenu à organiser un autre système de pouvoir ou mieux à quitter ces systèmes de pouvoir pour l’alternative de l’organisation en réseau, il fallut bien se contenter de syndicats légalistes et respectueux de leur cadre légal pour la plupart, et d’un autre côté de syndicats révolutionnaires refusant cette limite de la loi de 1884. Ce principe de spécialité se retrouve dans la loi de 1901 sur les associations et dans la loi de 1905 sur la séparation des biens entre l’État et l’Église. Pierre refusa tout net de voir leur mouvement être traité de la sorte par les dirigeants politiques de nos systèmes de pouvoir. La finalité de leur mouvement est la mise en place de l’organisation en réseau avec une toute autre conception de la gestion du droit de propriété et de la place de l’être humain, de son travail et de son action politique. Cette finalité n’est pas négociable, encore moins réductible dans le cadre légal actuel. C’est pourquoi et a fortiori leur mouvement ne peut être ni un parti politique cherchant à diriger ce système de pouvoir, ni une association, ni un syndicat, ni une organisation sociale ou mutuelle travaillant sous la conduite d’une administration publique. Leur mouvement est révolutionnaire : il met en place une organisation politique économique et sociale nouvelle et doit écarter les systèmes de pouvoir civils et religieux en place, du moment que les constitutions actuelles de ces systèmes de pouvoirs ne présentent aucun moyen légal pour passer d’un système de pouvoir à l’autre alternative pour organiser une société : l’organisation en réseau. Gérard devait admettre ce caractère révolutionnaire et abandonner toute tentative de compromis avec les dirigeants des systèmes de pouvoirs actuels.

Durant la deuxième quinzaine de juin, les manœuvres se déroulèrent comme prévu. L'effet de surprise fut total. La plupart des dirigeants politiques ou administratifs les plus âgés n'ont eu en France que peu de formations économiques. La France fut également un des derniers pays industriels à inscrire l'économie dans les programmes du cycle d'études secondaires au lycée. La plupart ne comprirent ni la nature ni la portée des modifications apportées à l'ordre traditionnel des choses, la raison de ce passage énergique vers une économie en réseaux. Ajouté à cela le manque de culture informatique d'une grande majorité des décideurs qui voient encore dans Internet et les intranets quelques effets de mode ou quelques gadgets, ces handicaps économiques et technologiques firent que dans un premier temps, la stupeur fit place à un silence et à une totale incompréhension sur ce qui s'était passé. Ces décideurs trouvèrent enfin une raison plausible pour justifier la défiance coutumière dont ils avaient fait preuve envers toutes ces données informatisées et ils demandèrent à bloquer purement et simplement les centres informatiques ainsi que les routeurs, le temps de mener des commissions d’enquêtes judiciaires et parlementaires.

 Les manœuvres se déroulèrent en deux phases. Lors de la première phase, c'est à la télévision que les conséquences furent les plus perceptibles pour le public. Un soir, durant dix minutes avant les journaux télévisés de vingt heures, les émissions furent remplacées par un programme diffusé par le groupe de Darmstadt et composé d'un montage de vieilles publicités. La maîtrise fut telle que les images continuèrent à être diffusée malgré que les chaînes de télévision, constatant qu'elles n'arrivent pas à reprendre l'antenne, avaient coupé leurs propres émissions. A vingt heures, les images prévues par les chaînes pour ces dix minutes et subtilisées préalablement par des membres du mouvement salariés de ces chaînes de télévision, furent diffusées et les journaux télévisés ne purent commencer qu'avec dix minutes de retard. Mis à part des excuses pour des problèmes techniques, les présentateurs ne s'attardèrent guère sur cet incident. Les administrations eurent encore plus de difficultés pour remettre en fonction leurs programmes informatiques originaux mais cette fois-ci, l'origine des modifications ne fit plus de doute. La signature du mouvement était claire et nette. Par E-mail, fax, télex, téléphone ou par courrier, les décideurs furent personnellement contactés pour se voir proposer une lecture des modifications apportées aux informations initiales et pour lire tout l'intérêt qu'il y avait pour l'état de les entériner. Les explications avaient été rédigées par des experts en économie et finances publiques. Peu à peu, les décideurs constatèrent que ces messages provenaient du monde entier, les adresses d'expédition en faisaient foi. Plus embarrassant, ils constatèrent que leurs collègues européens étaient dans la même situation, que la Commission européenne et les présidents des groupes parlementaires au Parlement européen avaient reçu copie de ces dossiers. L'ampleur de cette entreprise fut incompréhensible. La plupart s'imaginèrent que de centaines, des milliers de personnes avaient concouru à cette attaque. La tension retomba d'un cran lorsque à partir du troisième jour, tout rentra morceau après morceau dans l'ordre. Les programmes initiaux et leurs contenus furent restaurés. La qualité de la remise en ordre stupéfia les services informatiques et les convainquit de la haute expertise de ceux qui avaient agi. Les média reçurent dans leurs boîtes aux lettres électroniques, un dossier de presse sur ce qui venait de se passer puis le lendemain, elles furent prévenues que la même opération se répéterait le jour suivant et ce pendant également trois jours. Les décideurs s'activèrent pour tenter d'empêcher cette nouvelle attaque électronique. Les services informatiques et de télécommunications de leurs entreprises et administrations leur répliquèrent qu'ils n'avaient aucun moyen pour contrer ces intrusions sauf débrancher carrément les ordinateurs de toute alimentation électrique. Bon nombre d'informaticiens suggérèrent à leurs dirigeants de pouvoir disposer de tels moyens et d'une telle expertise pour être au niveau du camp adverse. Les plus courageux leur signalèrent qu'ils avaient commencé à se perfectionner sur les forums experts du mouvement qu’ils connaissaient maintenant très bien. Mais tous devaient se ranger à la raison : le succès de cette attaque n’était pas que d’ordre technologique. Des sympathisants du mouvement qui avait dirigé l’attaque, parce qu’ils étaient à des postes clés, avaient donné des codes d’accès, envoyé des informations essentielles pour le succès de cette attaque. Trouver qui ils étaient dans le délai imparti par les attaquants n’était pas possible et les démasquer lors de la deuxième attaque carrément illusoire. Les décideurs comprirent qu’ils étaient ainsi pieds et poings liés à leur perte inévitable.

 Anke voulut profiter de ce premier revirement de tendance et favoriser l'adhésion en masse de nouveaux membres. Barbara et les compagnons de la mutuelle déclarèrent qu'ils étaient prêts pour de nouvelles inscriptions. Sepp et le groupe de Darmstadt craignirent un engorgement des réseaux électroniques car la gestion des formulaires puis des banques de données était gourmande en puissance et capacité informatique. Werner proposa que chaque candidat puisse se mettre en relation avec un compagnon ou un chevalier. Chaque adhérent possède un numéro de code et un pseudonyme pour gérer ses contacts avec des personnes extérieures au mouvement. Il fallait se servir de ces codes et utiliser les réseaux habituels d'Internet pour cette opération de parrainage. Plus tard chaque nouveau membre allait avoir son propre espace virtuel dans leur système informatique. Pour le moment, Sepp et son équipe n’avaient pas le temps d’achever l’urbanisation de leurs systèmes d’information : la vision fonctionnelle et la vision applicative de cette urbanisation n’étaient pas encore au point. Une fois les manœuvres achevées, les correspondances pourraient réutiliser les intranets et extranets du mouvement et chacun aurait son quartier dans le système d’information du mouvement. L'équipe de Californie avait achevé la première phase de ses manœuvres et détruit les principales bases de données cibles. Il n'était pas question pour elle d'attaquer les centres informatiques de l'administration fédérale et c’est pourquoi le centre de guerre électronique californien disposait encore de réserves sur ses calculateurs et ses espaces de stockage. Il proposa de recevoir une fois par jour, la messagerie relative aux nouveaux candidats pour la traiter et en extraire des synthèses, des analyses statistiques, des profils types, des lots de demandes identiques susceptibles de recevoir une même réponse par les moteurs de workflow. Sepp détourna un canal satellite pour mettre en place cette nouvelle liaison transcontinentale entre leur deux centres de guerre électronique. Il avait un accès direct à son ancien centre de Darmstadt et des liens toujours très étroits avec son ancienne équipe dont la plupart était devenu membres du mouvement. Dan décida de suspendre pendant quarante huit heures le déclenchement de la deuxième phase des manœuvres européennes pour favoriser cet élargissement de leur mouvement et mettre en parallèle les deux centres de guerre électronique des chevaliers.

 En quelques heures les relations de parrainage s'établirent. Un premier profil type apparut. Il s'agissait de secrétaires, collaborateurs ou collaboratrices qui avaient reçu et lu les messages personnalisés envoyés par les chevaliers aux décideurs, à leurs supérieurs hiérarchiques. Ces personnes témoignaient que leurs supérieurs hiérarchiques s'étaient pour la plupart enfermés dans un mutisme, un stress sinon dans des tentatives d'appels au secours auprès de leurs relations, de leurs clubs plus ou moins secrets, auprès des autorités publiques, auprès d'anciens camarades de promotions. Leur refus de la discussion révolta leurs collaborateurs qui s'épanchèrent d'autant plus avec leurs nouveaux parrains. Au bout d'une journée, la plupart des candidats avaient reçu de leurs parrains les informations essentielles sur le mouvement, la lutte entre une nouvelle économie en réseau qui développe notamment les sources d'enrichissement personnel dans le secteur tertiaire non marchand, et la société industrielle capitaliste. Anke, Laurie, Barbara et Sandra s'allièrent pour exiger que pendant les vingt quatre heures suivantes, toutes les ressources informatiques soient mobilisées pour assurer la gestion des visioconférences entre les candidats et leurs parrains. Il fallait leur faire prendre conscience qu’ils participaient à la réalisation d’une œuvre nouvelle et décisive en utilisant toutes leurs capacités d’action politique dans ce mouvement, cette évolution de nos sociétés. Les adresses des adhérents ou des sympathisants équipés pour ces connexions furent remises aux candidats. Le taux de contacts à l'aide de la visioconférence par webcams dépassa les 90%, le taux de réussite technique : les 80%. Seul 10% des connections prévues n'avaient pas pu s'établir ou se terminer correctement. La maîtrise technique et les capacités de formation des chevaliers et compagnons stupéfièrent tout le monde. L'opération de parrainage s'acheva donc par une correcte mise au courant des candidats sur ce qui allait se passer lors de la deuxième phase des manœuvres. Mieux, les candidats apportèrent des détails, des précisions qui augmentèrent l'efficacité des opérations, principalement sur des comptes secrets, des relations douteuses, des comportements de harcèlement sexuel, de harcèlement moral, de mobbing. Des listes de dirigeants corrompus ou au management détestable furent établies et publiés sur les sites web du mouvement au niveau de chaque région.

 Anke fut avertie que l'équipe de Californie dans son tri des informations grâce a leur logiciel dérivé de Promis, avait relevé la réception d'une dizaine de dossiers complets portant sur des trafics illégaux et immoraux. Ce qui était illégal pouvait être permis dans certains cas ou certaines législations, ces dossiers demandaient donc un délai de réflexion. Par contre pour les actes immoraux, quoi qu'il advienne, ils resteraient toujours et pour tous, criminels : trafic d'êtres humains, apologies des crimes de guerres et des génocides, dissimulation de tels faits ou pire, réalisation en secret de tels crimes contre l'humanité. Anke demanda à Dan de réunir aussitôt des commandos de chevaliers pour préparer l'arrestation de ces criminels à travers le monde. Dan alerta son réseau et chaque correspondant eu la permission d’ouvrir une nouvelle loge. Ce n’était pas la copie conforme des loges de la Grande Armée napoléonienne mais le rite initiatique restait bien fidèle à celui de la première loge, la loge Isis, fondée au Caire ensemble par Bonaparte et Kléber, rite provenant des gardiens de la grande pyramide de Kheops à Gizeh. Pierre avait accepté ce rite à titre temporaire, le temps de le remanier pour l’ajuster davantage aux rites initiatiques des pharaons et grands prêtres qui avaient lieu à Dendérah. Chaque loge devait avoir une organisation interarmes lui procurant une base logistique pour agir dans un rayon de 1000 kms seule ou avec d’autres loges.

 Puis, décidant de jouer son va-tout, Anke prit l'avis des chevaliers agents secrets les plus importants pour leur demander l'autorisation d'expédier ces dossiers relatant des faits immoraux, au correspondant anonyme qui dirigeait la NSA à Fort Meade afin que celui-ci valide ou non les informations de ces dossiers. Les chevaliers agents secrets renvoyèrent promptement leurs avis favorables. D'après leurs propres renseignements, ils garantissaient déjà l'exactitude de la plupart de ces dossiers. En personnes connaissant bien les réalités du terrain, ils conseillèrent à Anke et à Dan d'organiser de suite la fuite et la mise à l'abri des correspondants qui avaient expédié ces dossiers. Tôt ou tard, leurs signatures électroniques seraient dévoilées et leurs identités connues tout au moins de la NSA. Anke confirma l'ordre transmis en ce sens à Dan. Douze heures avant le déclenchement de la seconde phase, l'équipe de Darmstadt commença ses travaux pour capturer les canaux de certains satellites et s'attaqua au réseau Échelon. Les petites fusées de propulsion de deux satellites furent activées pour les faire changer de position géostationnaire et quitter l'espace européen, gagner l'espace américain et surveiller ce territoire au profit du centre de guerre de leur mouvement en Californie. Le correspondant anonyme directeur de la NSA se manifesta aussitôt auprès de Anke. Il réclamait quelques heures pour achever la validation des dossiers. Il avait besoin de tout son réseau de satellites espions. Anke, quelques minutes plus tard, l'informa que les manœuvres contre les satellites étaient suspendues quelques heures. Le correspondant l'en remercia fort poliment puis il ajouta qu'Anke ne devait pas le décevoir. Il s'était promis de postuler à l'initiation pour devenir chevalier dans leur mouvement dès le premier jour de sa retraite. Pour le moment, il tenait à conserver sa place car il valait mieux qu'il reste là, un autre pourrait avoir d'autres réactions plus belliqueuses et suicidaires dans ce genre d'affaires. Il demanda à se réserver l'extrême faveur de pouvoir signer son engagement de chevalier sur les fesses de Laurie et d'Anke et de pouvoir ensuite librement leur faire l'amour à toutes deux... il voulait en rêver, c'était un rêve plus raisonnable que celui de baiser ou faire des choses avec des stagiaires dans le bureau ovale de la Maison Blanche ou la salle de bain de ladite demeure. Il viendrait en Europe et il souhaita que cette cérémonie se fasse dans le club de Baden-Baden. Anke lui demanda son âge. L'homme esquiva la question en la rassurant, elle n'aurait pas à attendre des années. Si Anke suivait sur le terrain les opérations de capture des criminels de guerre, elle aurait l'occasion de le rencontrer car il allait faire l'effort d'aider les chevaliers par quelques commandos de ses services secrets dont la plupart étaient déjà adhérents ou sympathisants de leur mouvement. Anke accepta l'invitation. Voulait-il déjà quelques images des fesses de Laurie et des siennes ? L'homme refusa toujours aussi galamment. Anke devait le laisser à ses rêves. Il s'excusa, il avait du travail. Laurie ne devait pas le piéger avec des histoires de fesses pour raccourcir le délai dont il avait besoin. Il rappela sérieusement à Anke qu'il avait des comptes à rendre à des hommes politiques impitoyables et qui n'imaginaient même pas une seconde que quelques groupes pourraient mettre en péril leur suprématie mondiale... des vrais paranoïaques... Anke tout comme lui devait tout de même s'en méfier ! 

La validation des informations arriva de Fort Meade juste avant le déclenchement de la deuxième phase des manœuvres. Celle-ci ne rencontra pas de difficultés. Au contraire, le groupe de Darmstadt constata que les informaticiens des centres informatiques visés avaient déjà sauvegardé leurs données et les avaient enlevés. La phase de restauration des données n'avait plus de raison d'être et c'était autant de travail en moins. Sur les chaînes de télévision, les dix minutes d'ancienne publicité furent remplacées par une émission présentant des courts reportages sur des SEL, sur l'ordre des chevaliers et leurs luttes contre les criminels de guerre. Les derniers dossiers reçus furent évoqués et certains faits énoncés avec précision. Le ton de cette émission évoqua celui employé pour présenter habituellement les associations humanitaires et les organisations non gouvernementales. Les journaux télévisés reprirent leurs cours avec les traditionnelles dix minutes de retard sans autres explications. La seule différence avec la première phase, fut que maintenant les membres des gouvernements furent nommément appelés à répondre à la demande de franchise provenant de la mutuelle et couvrant l'ensemble des activités de ses adhérents et de ses SEL. Un protocole de convention accompagna ce message personnalisé. L'intérêt des états à entrer dans une cohabitation avec cette économie en réseau fut souligné. Barbara avait tenu à signer de sa main ces documents et son nom figurait clairement comme mandataire de la mutuelle de Bâle pour négocier avec les états. Le plan de situation du siège de la mutuelle indiqua son lien de voisinage avec le siège de la Banque centrale internationale dans cette ville.

 Début juillet, aucune réponse ne parvint officiellement à Bâle au siège de la mutuelle. Un adhérent travaillant à la Banque centrale internationale voisine confirma qu'aucun courrier se s'était égaré jusqu'à cette adresse. Cela ne surprit personne. En coulisses, les affaires poursuivaient leurs cours avec la même intensité. Très peu de grands dirigeants, notamment français, étaient à tout moment joignables par Internet, n'ayant pas avec eux un micro ordinateur adéquat. Entrer physiquement en contact avec eux n'étaient pas envisageable. Sepp décida d'utiliser la solution d’investir la communication interne de ces entreprises en pénétrant dans leurs intranets pour diffuser les informations nécessaires ou organiser les forums utiles au changement de l'organisation et des mentalités, en particulier des mentalités des dirigeants. Les cadres et techniciens de ces entreprises qui devinrent adhérents du mouvement, reçurent leurs polices d'assurance et la garantie d'un réemploi dans leur mouvement. Pour le moment, leur contribution fut évaluée et ils purent dès le 1er août, échanger leurs salaires versés par le SEL avec les prestations offertes par les autres membres du mouvement, principalement avec des offres de séjour de vacances ou de stages de développement personnel, des périodes de chantiers dans le bâtiment pour obtenir un meilleur logement. Sandra et son équipe organisa l'ouverture de nouvelles maisons communes proches de ces nouveaux adhérents.

 Sur un plan plus politique, Dan et Anke organisèrent un forum pour diffuser le contenu des dossiers dénonçant des crimes contre l'humanité. Les enquêtes des chevaliers et des agents secrets permirent d'identifier avec précision les différentes personnes responsables. Ces informations furent communiquées aux différents parquets compétents. Aucune réponse ne parvint à Bâle au siège de la mutuelle. Dan décida de monter une série d'actions commandos pour détruire une partie de ces organisations. Plusieurs banques de complaisance furent détruites à travers le monde et pas uniquement aux Antilles. Le groupe de Darmstadt s'occupa pour achever la destruction de fichiers et de comptes bancaires dans d'autres organismes financiers, y compris suisses. Des centaines de milliards de dollars disparurent ainsi en fumée en quelques heures ainsi que des villas luxueuses, des jets privés, des yachts. Jamais aucune police, aucun service secret étatique n'avait agi de la sorte. Le réseau des agents secrets s'anima. Maintenant que le nettoyage avait commencé, il fallait aller jusqu'au bout et principalement supprimer les criminels. Il n'y avait pas besoin de justice pour ces criminels car aucune leçon n'était à retirer de ces actions parfaitement illégales. Après cette épuration, viendrait le tour des dirigeants politiques, économiques compromis avec ces criminels et là, oui, un procès pouvait avoir lieu. Des preuves ? Il y en aurait toujours, ce n'était pas l'exécution de quelques-uns qui empêcheraient d'avoir des preuves. Mais il fallait faire vite. Dan décida d'envoyer la totalité des chevaliers mener ces opérations. Toutes les loges devinrent opérationnelles. Ils avaient un mois pour réussir puis viendrait le temps du repos, le temps pour certains d’entre eux du rassemblement à la clue afin de parfaire leur initiation et de les aider à vaincre d'une manière irréversible les résistances de ce vieux monde. Les chevaliers partirent et les centres de guerre électronique en Californie et dans le château de Klaus, leur apportèrent toute l'aide nécessaire. Dans chacun des pays, les nouveaux membres restés à leurs postes dans les entreprises ou les administrations publiques aidèrent les commandos des chevaliers en organisant la logistique des opérations et la mise au point des renseignements pour assurer la réussite des opérations.

 

Fin juillet, un coup de théâtre se produisit. Les correspondants amis de la NSA lancèrent un message de détresse. Ils avaient pris contact physiquement avec leur directeur sympathisant qui leur avait demandé de disparaître tous le plus rapidement car un ordre venait d'arriver pour les supprimer. Les agents de la CIA allaient faire le ménage dans leur Agence. Le directeur lui-même était sur la liste. Dan se trouvait en Amérique du Sud à la tête de plusieurs commandos. Steve s’activait aux États-Unis pour chercher de l'armement. Anke le contacta pour qu'il organise le sauvetage de l'équipe de la NSA et la ramène au plus vite en Europe. Il avait le feu vert mais il devait ramener aussi le directeur sympathisant et rejoindre avec eux d’abord les commandos de Dan sur une base à définir en Amérique du Sud. Pierre souhaita que ce rassemblement ait lieu dans les ruines de Tiahuanaco. Anke ne dit pas non mais elle préférait l’efficacité au vague respect d’un symbolisme initiatique. Steve contacta ses amis pilotes de chasse sur la côte est des États-Unis. Le temps était venu aussi pour eux de passer à l'action. Ils dérobèrent le jet de transport de personnes le plus rapide et six avions de chasse parmi les plus récents. Les sept avions atterrirent à la base près de Fort Meade à l'heure convenue et embarquèrent le groupe de fugitif pour rejoindre ensuite une base amie en Amérique du Sud. Aussitôt le centre de guerre électronique de Californie analysa les données relatives à cette opération et recueillies par les moyens ROEM. Une partie des données fut expédiée au centre européen de guerre électronique et les calculateurs et les logiciels de gestion de bases de données recherchèrent les coordonnées des informations échangées à propos de cette opération. Les coordonnées trouvées, l'équipe de Darmstadt et son groupe d'anciens pirates entra en action pour supprimer méthodiquement dans les différents fichiers américains toutes les informations relatives à cette opération. Jamais aucun avion n'avait été volé car aucun avion portant ce matricule n'avait été livré à l'U.S. Air Force et sorti de l'usine du constructeur. Aucun vol n'avait eu lieu, aucun radar, même les meilleurs radars français, n'avait détecté quoi que ce soit. Toutes les informations avaient été supprimées. Cette victoire fut en réalité la première véritable victoire de leur guerre électronique. Elle avait sauvé une équipe de chevaliers parmi les plus braves et les plus expérimentés dans la guerre de l’information.

 Dan avait réagit promptement. Il utilisa le délai qu'il avait avant l'arrivée des chasseurs de Steve, pour capturer un ancien dictateur à la retraite et plusieurs de ses généraux qui avaient organisé une répression féroce parmi la population. Il demanda à ses autres commandos dans les pays proches de faire de même, de capturer quelques criminels notoires. Les points de rendez-vous furent fixés sur des aérodromes civils. Les centres de guerre électronique organisèrent de suite l'élimination des données relatives à ces nouvelles opérations. Une copie avant destruction était faite et stockée dans les centres de guerre électronique du mouvement. Trente six heures plus tard, les sept avions se posèrent sur l'aérodrome de Bâle-Mulhouse, en territoire suisse. Les prisonniers furent dirigés dans un endroit secret. Les adhérents américains montèrent dans les Huey pour se rendre au club de Baden-Baden. Le soir même, une cérémonie d'adoubement eut lieu et ils furent officiellement introduits dans leur ordre chevalier. Tous les autres chevaliers étaient de retour chez eux. Au club de Baden-Baden, Laurie et Sandra organisèrent une fête pour marquer le succès de ces premiers combats menés par les chevaliers sur le continent américain. Laurie et Anke expliquèrent aux nouveaux chevaliers qu'ils devaient mettre à profit cette fête pour obtenir une dispense pour les cours de l'école d'amour, stage obligatoire pour tout compagnon ou chevalier... à moins qu'ils aient le temps pour suivre cette scolarité... Les monitrices et moniteurs de plusieurs écoles d'amour étaient rassemblées pour la circonstance. Ils défilèrent pour ouvrir la fête. 

Anke ne put s'empêcher de faire remarquer à Bruce, l'ex-directeur de la NSA et nouveau chevalier, que cette fête avait encore trop d'allures de la Grèce antique mais que cela n'allait pas durer. D'ici quelques semaines, ils remonteraient encore plus dans l'antiquité et ces fêtes auraient une présentation résolument haute Égypte antique. En souriant, Bruce lui répondit qu'il savait déjà cela. Anke se remémora quelques souvenirs de leçons de grec pour lui assurer que dans les mystères grecs, la vision des images entièrement nues correspondait au degré suprême de l'initiation ( epopteia.) Alors que restait-il à trouver chez les Égyptiens ? Bruce, toujours avec le même sourire, lui parla de la vision de corps dédoublés prenant leurs apparences dans le monde supérieur ou dans le monde double. Laurie lui demanda s'il croyait à tout ceci. Bruce retourna la question : pourquoi croyaient-elles qu'il était parmi eux, qu'il avait tout laissé sans être certain que sa femme et ses enfants ne seraient pas inquiétés, qu'il pourrait les revoir bientôt ici, en Europe ? Bien sûr qu'il voulait être de la célébration des mystères à la clue ! Anke lui demanda si son successeur possédait également toutes ces informations. Bruce leur assura que non. Tout était dans sa tête. Il n'avait jamais mis sur papier ou sur ordinateur la moindre information concernant leur mouvement et avec l'équipe des adhérents, ils avaient détruit toutes traces de leur mouvement dans les archives informatisées avant de partir. Son successeur devait recommencer de zéro son enquête sur les chevaliers de leur mouvement.

 Mais lui, Bruce, comme convenu avec Anke, voulait bien quitter la salle pour une pièce plus intime avec ses deux compagnes. Laurie lui déclara que ceci lui était permis maintenant qu'il était chevalier. Il ne devait pas cependant oublier que toutes deux avait été faites chevalier bien avant lui et qu'il devait un respect pour ses aînés. Bruce, tout souriant, promit. Avant de passer le pas de la porte, Anke retint Laurie et Bruce par le bras. Elle voulut s'expliquer avec Bruce. Calmement, elle lui demanda comment il évaluait sa responsabilité personnelle dans la mort d'Arnim. Elle lui dit qu'elle resterait toujours fidèle au souvenir d'Arnim. Pourquoi lui, Bruce, avait-il déclenché cette riposte contre le château de Klaus ? Bruce répondit honnêtement qu'il l'avait fait par devoir. Il avait été certain de pouvoir balayer définitivement une telle organisation qui s'accaparait une puissance inadmissible. Aucun groupe terroriste n'avait jusqu'ici réussi à dérober et à maîtriser de tels moyens de guerre. Après la victoire des chevaliers, il avait dû se remettre en cause. C'était une des rares choses qu'il avait gardées de son éducation et de sa formation initiale : savoir se remettre en cause. Non, lui n'avait pas fait d'erreur. Il devait seulement admettre qu'il n'avait pas en face de lui un quelconque groupe terroriste mais bien une nouvelle puissance militaire, celle d'un nouvel ordre de chevalerie dont les intentions étaient fort claires. Lui aussi avait compris Napoléon et assez vite, il se rangea à l'idée que le moment était peut-être venu pour un soldat de ranger son épée sous la garde du sacré, sous la puissance de l'esprit. Il remercia Anke pour la franchise de son intervention. Elle n'avait pas à craindre de lui. Si Sepp et Dan le souhaitaient, il se proposait pour diriger les prochains combats afin d'assurer mieux encore leur victoire. Il pouvait prendre le risque de regagner la Californie et de diriger les combats de guerre électronique depuis le sol de sa patrie. Pour le moment, Anke et Laurie pouvaient toujours vérifier sa sincérité en laissant parler entre eux le langage des corps, ce langage qui révèle la vérité des êtres. Laurie lui fit signe qu'elle acceptait de partager une telle rencontre de vérité. C'était indispensable pour la suite de leurs relations.

 Frantz arrêta Dan qui s'apprêtait à reprendre son épouse. Il lui expliqua que leurs femmes ne faisaient que revivre une vieille coutume celte et peut être plus ancienne encore et appartenant aux sociétés primitives matriarcales. Dans ces sociétés, seules les mères sont capables de dire de qui sont leurs enfants, seules les femmes sont aussi capables de dire la valeur profonde des hommes sur qui va reposer le sort de la cité. Chez les Celtes comme chez les Gaulois, c'était bien elles qui votaient la déclaration de guerre, c'était bien elles qui en partageant entre elles les secrets de leur intimité pouvaient évaluer la somme des bravoures, des couardises, des forces physiques et mentales des guerriers qui partiraient ou non au combat. Comme chez les mères du peuple Iroquois confédérés autour de la Grande Loi qui lie, c’étaient à elles de nommer et de défaire les chefs de leur peuple, principalement les chefs de guerre. Laurie et Anke refaisaient cela avec Bruce. C’étaient à elles dans la plus intime des relations humaines avec toutes les ressources de leurs esprits mais aussi avec toutes les émotions transmises par leurs chairs, dans la nudité de leur fusion charnelle et le partage d’une extase amoureuse, c’étaient à elles seules de dire qui devait commander les combats et gagner le devenir de leurs actions politiques.

 Frantz interrogea l'officier : avait-il un meilleur moyen pour rapidement vérifier quelle confiance il pouvait accorder à ce transfuge. Voir Bruce diriger les deux centres de guerre électronique et utiliser tout son savoir-faire contre son ancien camp était une aubaine inimaginable. Dan ne devait pas être jaloux de se voir coiffer par Bruce. Comme Arnim, Bruce allait sceller son sort dan sa volonté de rachat. Il allait s'exposer sur le terrain et ne reculerait pas devant la mort au combat. Dan devait se préparer à lui survivre, comme il survivait à Arnim, pour mener plus loin leur mouvement. Bruce allait réussir son examen entre les mains de Laurie et d'Anke. Certes, le bougre aurait fort à faire pour satisfaire ces deux juges et ce n'était pas gagné d'avance surtout s'il n'avait pas radicalement remis en cause une éducation puritaine provenant d'une origine quaker.

 Frantz suggéra à Dan de venir avec lui au château de Klaus rejoindre l'équipe des chevaliers qui montait la garde. Deux heures plus tard, sur les écrans de la salle de commandement, ils se plongèrent dans les palabres absurdes entre l'officier des services de renseignements suisses et le commandement européen de l'armée américaine à Suttgart à propos du rapatriement du jet et des six chasseurs de l’U.S. Air Force. Le commandement américain ne retrouvait pas les immatriculations des avions que ne cessait de lui relire l'officier suisse. Ce dernier s'emportait pour demander si l'on ne se moquait pas de lui. Il insista pour rester en ligne le temps que ses interlocuteurs place un satellite espion en observation sur l'aéroport. Au bout d'un certain temps, l'officier suisse eut la réponse attendue : un avion amenait des pilotes pour rapatrier les avions. Il lui fut demandé de garder la plus entière discrétion sur cette affaire. L'autre répliqua fermement qu'il était interdit de violer la neutralité de son pays même à la première puissance militaire mondiale. Une voix sarcastique lui répondit sur un ton badin que le problème venait justement du fait qu'il n'était plus certain que son pays était toujours cette première puissance militaire. L'officier suisse ne comprenant plus rien, coupa rageusement la liaison téléphonique.

 

Dan se connecta sur le programme de décryptage et de dépouillement du trafic ROEM aux États-Unis. La messagerie sélectionnée portait surtout sur les efforts des dirigeants ayant perdu des sommes considérables dans la destruction des banques des paradis fiscaux, pour connaître les origines et les causes des événements. Bref, la seule question était qui allait rembourser toute ou partie de l’argent volatilisée ? Et le Trésor américain répondait aux abonnés absents. Seuls quelques membres conservateurs du Congrès tentaient de rassurer ces milliardaires véreux. Dan alla se reposer dans une chambre du château. Quatre heures plus tard, dans la nuit, il redescendit dans la salle de commandement. Sa connexion était toujours en veille, il la réactiva. Il ne fut guère surpris de constater que la messagerie parlait de plus en plus précisément d'un mouvement pirate responsable de cette attaque. Les victimes les plus riches se concertaient pour mettre à l'abri leurs placements spéculatifs ou frauduleux. Elles alertaient leurs lobbies respectifs pour faire intervenir en leur faveur les moyens spéciaux gouvernementaux. Dan eu un accès de colère. Il appela le club pour joindre Laurie et Anke en visioconférence. Laurie lui confirma avec un grand sourire de femme épanouie que le mouvement pouvait compter sur Bruce. Dan lui demanda de le réveiller et de venir avec lui et Anke. Bruce allait être mis de suite à contribution. Anke se connecta au réseau et dialogua avec Dan pour examiner davantage la décision de l'officier. Elle comprit l'idée de Dan. Il fallait continuer à mettre la pression sur ces financiers délinquants. Trois heures plus tard, alors que Dan avait activé toutes les équipes menant ces actions de guerre électronique, ils suivirent à la trace les mouvements boursiers de ces financiers. L'argent frauduleux se plaçait sur les marchés à terme des bourses asiatiques, principalement sur des valeurs censées être protégées par de puissants lobbies comme ceux du soja, du tabac, du maïs... Dès l'ouverture des bourses américaines, ces placements seraient transférés publiquement aux USA et mises réellement sous la protection de ces lobbies. Toute nouvelle perte d’argent serait ainsi imputée à la responsabilité des États-Unis et les lobbies relayés par quelques sénateurs ultra conservateurs demanderaient l’intervention de l’armée américaine contre ces terroristes de la finance internationale. Bruce décida d'attendre l'ouverture des places financières américaines. La décision avait été suivie et approuvée par l'ensemble des équipes. Autant il était plus facile de détruire ces placements sur les places asiatiques, autant il était périlleux de le faire aux États-Unis et à Wall Street même. La tâche n'était guère plus compliquée mais la portée de l'attaque était sans commune mesure. Tous avaient compris qu'il ne s'agissait pas d'une vengeance personnelle de Bruce et de l'équipe des anciens adhérents de la NSA mais il était évident qu’eux seuls pouvaient raisonnablement pénétrer au cœur du système d’information financier de Wall Street pour détruire au cas par cas les comptes litigieux sans détruire les autres.

 Sepp confirma que les dernières évaluations de sécurité démontraient que leur haut cryptage avait fait l'objet d'attaques mais qu'il n'était toujours pas brisé. La sécurité des intranets du mouvement restait intacte. Leurs derniers échanges ne seraient pas connus de leurs adversaires. Anke décida de réunir les principaux compagnons et chevaliers sur une visioconférence pour définir de suite, avant même l'attaque, le discours officiel qui serait tenu par le mouvement aux différents états et opinions publiques. Gérard tint à réagir. Il n'était pas d'accord avec toutes ces attaques informatiques. Leur mouvement devait s'inscrire dans la continuité. Ils avaient assez d'exemple de réalisations concrètes pour démontrer aux autorités publiques, la justesse et l'efficacité de leurs solutions. Immanquablement cette explication prendrait du temps. Gérard rappela qu'une bonne partie de leur mouvement était partisan d'une révolution de velours et non d'une aventure sans lendemain, noyée dans le sang et les larmes.

 Pierre intervint pour justifier l'attaque contre les lobbies américains. Certes le modèle révolutionnaire de la république française, si tant est qu'un jour il fût révolutionnaire, avait vécu mais il ne s'agissait pas d'entériner une sape de la république par les valeurs ultra libéralistes des pays anglo-saxons défendues par des minorités semant la tyrannie et des valeurs bellicistes. Aux États-Unis, mis à part les idées généreuses inscrites dans la Constitution fédérale et provenant d'un modèle franc-maçon plus idéaliste que pragmatique lui même inspiré de la réalité politique de la confédération du peuple iroquois vivant dans la région des Grands Lacs et en particulier dans la partie nord de l’état de New-York, l'état s'est vite désengagé de la conduite pratique des affaires et du quotidien, laissant ce domaine aux organisations économiques, aux grands groupes de sociétés commerciales, aux organisations syndicales ou associatives de tous bords et origines constituées en lobbies. L'état joue alors plus le rôle d'un arbitre pour manifester sa légitimité et rechercher l'intérêt collectif le plus vaste mais pas forcément égalitaire parmi les projets présentés. Selon Pierre, Gérard avait raison en défendant la notion de république mais cette république ne devait plus continuer à s'organiser sur un pouvoir centralisé qui fait le vide entre lui et les citoyens, elle devait faire place à une république ne jouant peut-être qu'un rôle d'arbitre mais cette fois-ci non pas entre différents acteurs présents sur les marchés mais bien entre différentes communautés organisées sur les trois niveaux de contrats et ayant leur propre dynamique de développement. Mieux qu'un rôle d'arbitre, la république devait travailler au mariage des cultures, à l'interconnexion des communautés, favorisant les plus dynamiques et humanistes, condamnant et réduisant celles s'enfermant sur elles-mêmes et générant en elle la ségrégation, l'ostracisme, le racisme, l'inégalité et la soumission à une tyrannie. L’arbitrage n’était pas l’apanage d’un pouvoir suprême comme les systèmes de pouvoir le conçoivent au profit des élites de leur minorité dirigeante. L’arbitrage est le résultat inéluctable d’un processus de résolution de problème utilisant le principe de subsidiarité et amenant comme conséquence la constitution d’un groupes d’experts expérimentés justement à travers ces diverses résolutions de problèmes. Ces formations de groupes d’expertise sont gérées dans le cadre d’une synarchie dont la mission est la production d’idées nouvelles, la production d’innovations de tous ordres qui vont être reprises ou non au niveau local et adaptées aux particularités locales par le travail de chacune des communautés de vie.

 Gérard avait raison de démontrer à l'état français que le mouvement arrivait aisément à supprimer localement le chômage en développant les emplois dans l'économie non marchande. Oui, le problème du chômage n'était qu'un problème de culture résidant dans une mentalité uniforme propre à certains dirigeants et hauts fonctionnaires. Mais Gérard devait choisir : qui allait arriver à faire changer cette mentalité ? Qui allait pouvoir faire comprendre à ces dirigeants qu'il ne suffit pas avec un minimum de connaissances économiques, de lire correctement une pyramide des âges de la population française pour comprendre qu'à partir de 2006, la baisse de la natalité et le nombre des inactifs feront que le chômage sera au plus bas voire supprimé, qu'il suffit de tenir le chômage jusque là ? Qui allait leur expliquer qu'il n'y a pas de relation économique entre chômage et inflation ? Qu'il est faux de penser qu'en dessous d'un taux de 9% de chômage, la France ferait remonter son niveau d'inflation ? Y avait-il eu remonté des prix dans la région autour du centre pilote de vie communautaire ? Bien sûr que non. Au contraire, la masse monétaire étatique s'était plutôt réduite, limitant davantage les risques d'une remontée de l'inflation. Pierre convint que tous ces arguments étaient suffisamment valorisés sur leurs intranets et qu'il était temps de les livrer à l'opinion publique. Mais qui allaient faire changer ces mentalités : les dirigeants de la société capitaliste et les politiciens qui profitent de toutes les facilités de la déréglementation pour faire fructifier des activités pas forcément honnêtes ou bien leur mouvement ? Pierre se fâcha contre Gérard. Le poète en avait marre de voir le professeur à chaque occasion lui sortir la même rengaine lénifiante sur la justice, le grand procès qui ferait basculer l’opinion publique en leur faveur. Le procès intervient à la fin de l’action et toute action politique peut se trouver un jour son procès historique ! Celui qui agit se moque de ce procès historique ! Il agit pour faire triompher des valeurs, des finalités. L’essentiel pour lui est de ne jamais perdre foi dans les valeurs qu’il défend, de ne jamais oublié à quelles racines il puise sa force et son courage… et de partager ses racines avec celles et ceux qui empruntent durant leur vie humaine ces chemins de combat pour triompher de la vie humaine et découvrir dès cette existence humaine mortelle les traces de la vie après la vie humaine.

 Frantz reprit posément l'animation de la conférence pour distribuer les tâches. Bruce, qui n'avait pas été cité, demanda l'honneur de pouvoir commander la troupe des chevaliers qui repousseraient l'adversaire dans le prochain combat militaire conventionnel. Jasko intervint pour demander que le même honneur de participer à ce premier combat soit attribué à son groupe de chevaliers originaire des Balkans. Bruce déclara qu'il croyait fermement qu'en cas d'attaque contre les lobbies, une réaction militaire conventionnelle serait organisée contre les chevaliers le plus rapidement possible car la démolition des places financières américaines ne pourrait jamais passer sans une violente réaction militaire contre eux. Même si aucune tour dans un quartier d’affaires n’était détruite, la destruction de milliards de dollars au cœur même des bourses américaines ne resterait pas sans réaction et les dirigeants auraient tôt fait de manipuler l’opinion pour partir en guerre militaire. Dan rectifia les propos de Bruce. L'attaque ne visait que certains comptes, certaines valeurs, certaines banques et il s'agissait d'argent sale. Donc les bourses pourraient le constater et devraient l'admettre tout comme les états. Si maintenant certains politiciens défenseurs de ces lobbies qui acceptent de couvrir de l'argent sale, veulent monter une opération militaire contre les chevaliers... soit ! Mais ce serait ce combat, uniquement ce combat et avec les moyens de communications de leurs intranets, avec le succès des manœuvres de guerre électronique, il était possible de le faire comprendre à la majorité silencieuse y compris américaine devenue obèse devant son poste de télévision et dévorant sa mal-bouffe ! Dan rappela l'existence de plusieurs centaines de loges adhérentes au mouvement et présentes dans la plupart des grandes armées mondiales, toutes armes rassemblées. Pour Dan, c'était simple, il fallait truffer le champ de combat non pas de mines anti-personnelles mais de Webcams, de caméra pour micro ordinateur et les connecter tous à Internet et aux sites web de leur mouvement. Chacun à travers le monde verrait ce qui se passerait... qui tirerait le premier, etc.

 Sepp accepta la proposition de Dan et il demanda à ses équipes de rassembler un lot conséquent de Webcams et de construire une architecture de réseaux adéquate spécialement dédiée à des images télévisuelles. Bruce défendit l’utilisation du support de Microsoft. Il avait travaillé à ce type d’opération et son équipe disposait des sources logiciels adéquates. Dans une semaine, les travaux commenceraient véritablement à la clue pour préparer le rassemblement des cinq cents chevaliers et compagnons, soit deux cent cinquante couples. Il restait un délai d'un peu plus de deux semaines avant ce rassemblement. Tous convinrent que cette attaque serait la dernière avant de se retrouver pour la plupart à la clue et de savoir s’ils avaient ou non gagné la possibilité de développer leur mouvement au point d’écarter les systèmes de pouvoirs civils et religieux actuels. Oui, ils avaient les moyens pour oser, ils devaient donc oser et vaincre pour l'avènement de nouvelles républiques organisées autour des communautés et d'une économie en réseaux. L'avis fut de reporter l'attaque de vingt quatre heures pour consolider par référendum cette décision. Barbara demanda aux compagnons de la mutuelle de synthétiser les débats de cette conférence dans une charte. Sepp accorda à la mutuelle les moyens informatiques pour faire diffuser en langage crypté, cette charte à tous les adhérents et les inviter à donner ou non leur accord sur l'attaque informatique et sur les dispositions militaires prises pour garantir la sécurité lors du rassemblement à la clue. Le délai de vingt-quatre heures fut respecté et une nette majorité qualifiée approuva les mesures proposées. Le groupe d’opposition dirigé par Gérard fut très largement minoritaire. Pierre regretta que les évènements aillent trop vite au point de ne pouvoir déjà mettre en place le principe de subsidiarité de manière à dégager une unanimité sur ces décisions capitales pour l’avenir de leur organisation.

 La remise au jour suivant de l'attaque informatique ne modifia pas les données du problème. Il permit à l'équipe de Darmstadt et au centre de guerre californien de cibler avec plus de précision encore la totalité des sommes et des valeurs cibles. Lors de l'ouverture des cours, le personnel des marchés financiers constatèrent la disparition de certaines valeurs, principalement sur les marchés à terme, les valeurs à haut risque, les capitaux flottants. Automatiquement, les logiciels des places boursières avaient déjà fait les corrections nécessaires entraînant une chute massive des cours. Quelques heures après l'ouverture, l'annonce des premiers dépôts de bilans d'organismes financiers eut lieu. Pour ne pas laisser propager la panique, les chevaliers investirent les réseaux financiers pour diffuser les informations relatives à l'attaque qui avait eu lieu et mettre ces informations en relation avec les manœuvres de guerre électronique qui venaient de s'achever. Les hauts-fonctionnaires européens et les politiciens confirmèrent aux financiers ces informations. En milieu de journée, l'équipe de Darmstadt diffusa la liste précise des valeurs détruites avec leur estimation comptable et leur estimation financière, ce qui n'était pas du tout pareil, ainsi que la justification et les preuves du caractère délictueux ou criminel de ces sommes. Enfin le nom des propriétaires, des dirigeants des sociétés possédant ces sommes termina cette information. Dans bon nombre de cas, une photo des personnes et leur adresse furent également publiées. Dans l'après-midi, le calme revint petit à petit et la chute des cours fut enrayée sur les places financières. Une seule question traversa les messageries : qui pilotait toutes ces manoeuvres ? Invariablement l'équipe de Darmstadt diffusait la réponse : une équipe de chevaliers sans peur et sans reproches et des compagnons orfèvres en leurs métiers. Certains commencèrent à se satisfaire de cette première réponse. Ce qui était sûr : ce n'était pas des truands. En fin de journée, le groupe de Darmstadt diffusa l'information relative à la capture de criminels de guerre, d'anciens dictateurs et généraux complices. Une photo prise durant leur captivité en Europe accompagna cette annonce. L'information était brève, volontairement incomplète. Elle demandait une réaction et confirmation de la part des états concernés. Au bout de quelques jours, l'annonce par les autorités publiques de la disparition des personnes en question eut lieu mais sans plus.

 

      

Sophia Antipolis    la Clue     L'ESOC à Darmstadt

les armes secrètes

  la liste des épisodes       accueil