Les retrouvailles avant le rassemblement à la clue

 

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Pierre se rappela que ces derniers jours, il n'avait pas suivi ce point d'actualité relatif à la capture des dirigeants criminels. Il s'était peu connecté aux intranets du mouvement tant il était absorbé pour mettre en ordre son travail professionnel avec de partir en congé. Avant de quitter les lieux, il avait regardé une dernière fois son bureau, fait la bise à sa secrétaire, ce qui était très rare et exceptionnel chez lui. Ce matin, cette baignade surprise dans un des petits lacs du Sabion lui parût comme un baptême, un nouveau baptême qu'il s'administrait à lui-même. Il sortit de son sac à dos la paire de sandalettes en plastique qu'il avait toujours sur lui et il avança dans l'eau pour s'immerger complètement. Il regarda le versant de la montagne pour chercher la trace des derniers névés, très rares en cette saison, là-haut, à l'altitude de 3 000 m au Mont Clapier ou plus loin vers la Cime du Gélas. Sur le sentier descendant du col du Viei del Bouc, Pierre aperçut un animal se rapprocher. Il avait l'aspect d'un chien. L'animal arrivé à proximité du lac s'écarta pour remonter légèrement sur le versant. Il s'arrêta face au lac pour scruter tous les faits et gestes de l'homme qui se baignait. Pierre sortit de l'eau pour s'asseoir sur un rocher. Il fit des signes pour inviter l'animal à se rapprocher puis il entreprit d'aller vers lui pour montrer qui était le maître de ces lieux. Il vit de plus près l’animal. C'était un loup, un jeune loup isolé qui explorait la contrée avant d'aller chercher les siens pour les inviter à rejoindre ces nouveaux territoires. Pierre savait qu'il n'attaquerait pas.

 Ce jeune loup avait du voir le poète méditer sur le piton rocheux face au soleil levant. Il avait du comprendre que l'homme faisait là le même travail qu'il avait lui-même fait tous ces derniers matins. Et cette ressemblance l'avait poussé à suivre la trace de cet homme jusqu'à s'installer face à lui pour un dialogue d'esprit à esprit, d'émotion à émotion. A distance respectable, le poète, toujours nu, grimpa sur un rocher pour être à peu près à la même hauteur que le loup puis il lui parla à voix forte mais douce. Les oreilles du loup indiquèrent qu'il écoutait le poète lui parler. Pierre était heureux de sa compagnie. Le loup des steppes rencontrait le loup des montagnes, un loup probablement des Abruzzes qui un jour voulut voir de plus près ces cimes enneigées que le soleil couchant distinguait d'une manière captivante. Depuis quand longeait-il la majesté de l'arc alpin ? Était-il satisfait de la manière dont il accomplissait sa mission de précurseur, d'explorateur de terres inconnues ? Restait-il en liaison extra sensorielle avec sa meute ou lui laissait-il des signatures pour qu'elle le retrouve et le suive ? Que dirait-il pour l'inviter à le suivre dans ce nouveau territoire ? Était-ce plus simple pour lui que pour le poète ? Pierre partit chercher dans son sac un bout de saucisson et le plaça sur une pierre entre le rocher et le loup. Une fois assis sur son rocher, il vit le loup s'avancer prudemment pour chercher le saucisson. Il l'emporta à sa place puis délicatement le mangea. D'un signe de la tête, il sembla remercier le poète. Pierre sut que l'animal allait repartir et la tristesse subitement le gagna. Lui aussi devait regagner les siens et se méfier de ses adversaires. Le poète de la main souhaita bon courage au loup. Oui, il pouvait faire venir ici sa meute et dès demain matin, il pourrait se baigner dans le lac car le poète n'y serait plus. Mais les loups étaient de retour... tout comme le temps des chevaliers. Cette perspective le rassura : le monde changeait. Pierre se prit à imiter un cri d'animal ressemblant à la plainte d’un loup. L'animal après un silence respectueux lança sa plainte pure et claire. Pierre y lut la force, la confiance, l'ardeur du jeune loup, l'invitation à le suivre. Le poète se souvint de Verlaine sur le chemin du retour de la prison de Bruxelles et de sa rencontre dans la plaine enneigée avec les corneilles poussives et les loups maigres, de la question qu'il leur posa : quoi donc vous arrive ? Ce loup n'était pas maigre et sa détermination faisait merveille à voir. Il était déjà ici chez lui, seigneur d'un pays nouvellement conquis. Le poète l'envia. Pour lui tout restait à faire et la mort était probablement au milieu du gué. Ce pays allait-il se renouveler et les poètes allaient-ils conquérir à nouveau leur place ou resteraient-ils une fois de plus des gibiers de potence comme ces loups l'ont été pour disparaître jusqu'à ce matin ? Mais puisque les loups étaient de retour, le monde allait savoir que les poètes l'étaient aussi puisque les uns n'allaient pas sans les autres, tous deux voyageurs infatigables vers des territoires meilleurs et plus accueillants pour leurs meutes. Pierre se rhabilla, mit son sac sur ses épaules et après un dernier salut de la main au loup toujours immobile sur son rocher, il s'engagea sur le sentier pour descendre le vallon de Caramagne et retrouver sa voiture. Serait-il aussi fort, plein d'ardeur, de confiance que ce jeune loup ? Sa plainte serait-elle aussi puissante pour inviter les autres à le suivre dans son nouveau territoire qu'il était prêt à partager avec des gens sans peur et à l'approche amicale ? 

Vers 10h45, il était sur le parking de Vintimille après la douane, côté français. Cinq minutes plus tard, il vit les autos de Werner et de Sepp arriver à la tête de l'expédition. Werner et Sepp klaxonnèrent bruyamment et certaines voitures italiennes y allèrent de leurs klaxons aux sonorités bien plus agréables pour répondre aux lourds klaxons allemands. Tous se précipitèrent vers Pierre. La nuit avait laissé des traces et son accoutrement de montagnard souleva des réactions mitigées dans l'assistance. Françoise le tança vertement et lui dit qu'il aurait pu tout de même s'habiller autrement ! Il leur dit qu'il venait de passer la nuit sur la montagne et qu'il n'avait pas dormi, qu'il venait de discuter avec un jeune loup, un vrai ! Laurie le regarda avec un profond soupir et lui prit le bras. Il restait une place dans la voiture de Françoise qui amenait Laurie et Martha. Laurie le fit monter dans la voiture, Sandra prit les papiers de la voiture de Pierre pour la conduire et le cortège poursuivit sa route. Deux cuisiniers venus la veille du club, les attendaient dans la maison de Biot avec un repas froid. Très vite, ils se sentirent tous chez eux dans cette maison de Maud dont ils connaissaient l'histoire. Ils passèrent l'après-midi à monter les tentes dans le verger qui entoure le mas puis ils se rendirent à Cannes sur la Croisette. Certains se baignèrent, d'autres s'assirent à l'ombre. La chaleur coloriait le paysage de ses teintes bleutées et Pierre s'abstint de faire un exposé sur la ligne de partage de l'horizon entre la mer et le ciel, quelque part là-bas au sortir de la baie. En fin d'après-midi, avec ceux qui le souhaitaient, il alla prendre une glace chez Vielfeu, rue des États-Unis. Laurie s'était baignée et en riant, elle faisait sécher ses cheveux en les frottant de temps à autre sur le tee-shirt de Pierre. Elle s'excusait ensuite auprès de Françoise, lui disant qu'elle laverait le tee-shirt les jours suivants, à la clue, lorsqu'elle en aurait le temps... Sepp, apparemment attendri par ces tourtereaux qui se retrouvaient, demanda poliment s'il était prévu une partie de baise, la nuit une fois tombée. Sandra, en épouse libérée plus que jamais dans cette atmosphère estivale, lui dit d'aller mettre son foutre ailleurs et elle sourit à Françoise. Les autres femmes la reprirent doucement pour lui dire qu'elles n'étaient pas d'accord et qu'elles aimeraient bien s'endormir cette nuit dans les bras d'un amant. Pierre regardait souvent sa montre. Il attendait l'arrivée du train de Romain et Claudine. Ces jeunes étudiants avaient eu la chance de profiter d'une formation exceptionnelle tant sur le plan des expériences extra sensorielles que sur le plan des connaissances humaines. Le couple revenait du Népal et Pierre était impatient de vérifier ce qu'il avait appris là-bas.  

Laurie et Pierre allèrent seuls les accueillir à la gare et les autres restèrent à table dans le salon du glacier. Le voyage en train leur avait permis de prendre tout leur temps pour se préparer à la rencontre et accoudés à la fenêtre du wagon depuis Saint-Raphaël, ils avaient pu se persuader qu'ils ne venaient pas ici en vacances mais dans le but de participer à un événement qui chamboulerait encore plus leur vie que ne l'avaient déjà fait les événements passés dans la chambre de Maud lors du départ de son corps charnel et la transfiguration vécue à la clue. Sur le quai de la gare, les aînés comprirent l'attente et l'inquiétude que portaient les regards de Romain et Claudine. Cette fois-ci, les adolescents monteraient la garde autour des corps de leurs aînés en étant eux-mêmes en état de décorporation. Ils accompagneraient les aînés jusque chez eux et munis des pouvoirs nouveaux, revenus dans leur double charnel, ils veilleraient tout le temps nécessaire aux aînés. Eux aussi apparaîtraient cette fois-ci avec les pouvoirs du monde double avant de revenir dans leurs enveloppes charnelles. De tout le groupe, Laurie et Pierre les avaient choisis pour les accompagner le plus loin possible. Ils exprimèrent dans leurs regards leur plus totale confiance mais ils avaient tout de même peur de perdre à cette occasion la présence de ces aînés à qui ils devaient tant... Et si Dieu décidait de se servir de Laurie et Pierre pour une mission encore plus grande qui supposerait le détachement définitif de leurs enveloppes charnelles ? Ce serait eux qui, en remontant chez nous, recevraient les derniers adieux de Laurie et Pierre et devraient transmettre la nouvelle aux autres. A cela aussi, ils s'étaient préparés et même dans la crypte de l'Osiris, au Louvre, ils n'avaient pas trouvé d'autres soutiens face à cette épreuve, que leur foi dans ce qu'ils vivaient à côté de ce couple à l'amour sublime. Pierre écourta cette rencontre intense, silencieuse et émouvante et les invita à regagner le glacier pour leur offrir une coupe de glace. Il prit le sac de Claudine et mains dans les mains, ils se faufilèrent dans les ruelles. Le groupe se leva plus par déférence que par politesse pour saluer le jeune couple. Chacun ne pouvait s'empêcher de leur donner un signe de profonde reconnaissance pour le travail qu'ils allaient accomplir lorsque l'un d'entre eux, lassé par l'attente et vaincu par le doute, se tournerait vers eux pour avoir des nouvelles, rien qu'un apaisement. Devraient-ils attendre deux jours, trois jours, plus encore ? Le groupe savait qu'en face de lui, il n'y aurait que la présence de ces jeunes dans leur double charnel. Sepp pour débrider l'atmosphère dit aux adolescents qu'il ne leur avait réservé que deux places et non pas déjà quatre. Laurie en profita pour se tourner langoureusement vers Pierre et lui demander s'il consentait à lui commander une coupe de framboise chantilly comme Françoise en avait prise une. Comme Pierre hésitait à choisir une réponse, Anke s'offrit pour la lui payer en disant que décidément sur la Côte, sans doute à cause du soleil, les hommes devenaient beaucoup plus bêtes avec les femmes ! Pierre se souvint avoir observé la réaction d'Anke à son arrivée sur la Croisette et il se remémora sa déduction : la réaction d'Anke valait largement celle de cette superbe suédoise aristocratique... quoique Anke n'ait pas ravalé son expression en croisant le regard de Pierre mais lui avait bien communiqué toutes les marques de sa plus grande joie... ce qui démontrait bien l'utilité et le bénéfice de leurs relations et de leur entreprise. Le tempérament de ces femmes éclosait dans ce paysage à confondre plus d'un homme ! Un coup de coude dans les côtes, asséné par Laurie et beaucoup plus violent depuis qu'elle avait suivi des cours de close combat, le fit revenir à table. Elle le grondait; il devait attendre un peu, les laisser arriver et ne pas déjà se mettre à partir !

 

Ils avaient quartier libre le soir pour aller dîner dans le restaurant de leur choix. Pierre et Françoise leur montra la rue qui monte au Suquet et ses petits restaurants. Certains préférèrent dîner à une terrasse sur le port. Le lieu de rassemblement avait été fixé dans la cour devant l'église du Suquet pour admirer dans la nuit la baie de Cannes. Pierre les convainquit ensuite de monter à la Croix des Gardes. Ils aimèrent marcher parmi la pinède dans la fraîcheur pour découvrir de tous les endroits, le spectacle magique des lumières sur la mer, au bord de mer, dans les montagnes. Le lendemain matin, ils se rendirent vers les neuf heures à l'aéroport de Cannes-Mandelieu pour assister à l'arrivée des six Huey commandés par Bruce et Dan. Les cars amenant les autres membres de leur entreprise devaient arriver eux vers neuf heures trente au plus tard et les hélicoptères les transporteraient en plusieurs rotations jusqu'à la clue. Les Huey étaient arrivés la veille à la clue et avaient déchargé leur matériel ainsi que leurs armements, les vivres et toute la logistique embarquée par Dan et son équipe. Ils avaient cette fois-ci des plans de vol parfaitement établis. Laurie, Anke et Frantz allèrent rencontrer les officiels de l'aérodrome pour vérifier si la zone d'atterrissage des Huey avait bien été dégagée et si leur arrivée était prévue. Tout était en ordre. Tous regardaient le fond de la vallée de la Siagne et la crête des montagnes vers le col du Pilon. Vers neuf heures quinze, ils entendirent des hélicoptères se rapprocher mais ils ne venaient pas de la montagne, ils arrivaient par la mer au large des rochers de Théoule. Ils étaient en formation serrée et présentaient un "v" majestueux qu'ils gardèrent en se mettant en vol stationnaire puis deux par deux, ils vinrent se ranger sur la zone qui leur était réservée. Le public suivait cette manœuvre et certains se demandaient ce que voulait dire cette grande croix pattée rouge sur carré blanc. Les pilotes descendirent à la rencontre du groupe et Dan leur donna des nouvelles de leur camp de base à la clue ainsi que des derniers travaux à l'oppidum pour poser le matériel qu'ils avaient amené. Vers neuf heures trente, huit bus se présentèrent sur le parking. Quatre venaient d'Allemagne, deux de France et un des Pays-Bas et un de Suisse. Aussitôt, après les premières embrassades joyeuses, 90 personnes embarquèrent. Les rotations mettaient environ 3/4 d'heure et vers 13h30, le groupe venu en voitures regagna la maison de Biot, suivi par un bus. Ils prirent leurs affaires pour ces six jours que devait durer leur rassemblement et ils laissèrent leurs véhicules pour monter dans le bus qui les ramena à l'aéroport. Ils grimpèrent dans les deux hélicoptères et prirent le chemin de la montagne.

 

      

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