Le
rassemblement à la clue .
Les hélicoptères se rangèrent
le long de la lisière et sitôt les passagers débarqués, les pilotes les
recouvrirent de filets de camouflage. Le chemin d'accès aux clairières suffit
à plonger les arrivants dans un dépaysement total. La
forêt non entretenue forme une petite jungle et les rares pins parasols avec
leur habitude d'aplatir leurs branchages sous le soleil, scellent un toit de
verdure gardant prisonnière une fraîcheur agréable. Par endroits,
il faut s'agripper aux rochers de calcaires qui font glisser les chaussures
puis, plus loin, le grondement de la rivière se manifeste à envahir votre tête.
Les quelques planches et la main courante qui servent de pont vous oblige à un
effort de courage et de dextérité pour vous y aventurer mais déjà vous avez
aperçu de l'autre côté les petites clairières. La promesse d'une herbe haute
bien verte sous le soleil vous pousse à franchir le pas. Pierre eut du mal à
reconnaître l'endroit tant le débroussaillage du sous-bois l'avait transformé.
Des artisans menuisiers venus du club avaient les semaines précédentes
coupé quelques arbres pour construire les tables et les bancs de la salle à
manger et façonner des cloisons de verdure afin de délimiter les lieux. Des étagères
et des casiers permettaient à chaque couple de poser ses affaires; celles-ci étaient
en fait peu nombreuses car déjà, les tenues vestimentaires étaient réduites
au minimum. La plupart s'étaient mis nus pour vivre à la mode naturiste. De
nombreuses murettes avaient été élevées dans un agencement fonctionnel et
plus loin, une partie du sous-bois comprenait un ensemble de petites murettes
qui délimitaient des espaces où un plancher de bois et d'herbe formaient des
couches confortables pour les couples voulant faire l'amour ou se reposer. Au
centre de ce dédale, trois poutres soutenues par des poteaux et disposées à
trois hauteurs différentes, permettaient aux femmes selon leur taille, de venir
s'appuyer sur ces poutres pour des jeux amoureux et sexuels, vaguement
tantriques. Au club, ce genre d'installation avait toujours du succès et
permettait de nombreux jeux érotiques pour accroître dans le respect de la
liberté de chacun, les occasions de rencontre et de connaissance des autres
couples. Pierre visita le coin où avaient été entreposés les costumes,
treillis et autres vêtements ainsi qu'une partie du matériel électronique et
médical. Ce matériel électronique avait été monté en camion depuis Nice et
les hélicoptères l'avaient amené depuis la route au-dessus du
village jusqu'à la clairière ou à l'oppidum. Le système de
distribution de l'eau dans ce qui servait de salle de douches et dans la cuisine
était bien réussi. Il comprenait le pompage dans la rivière, le système de
filtration et de purification de l'eau et le montage rapide des tuyaux
flexibles, le compresseur électrique et silencieux, le grand réservoir à la
structure gonflable ainsi que le système de traitement des eaux usées et leur
rejet dans un profond puits perdu parmi les couches de sable. Dan lui présenta
le groupe électrogène silencieux, les panneaux solaires pour l'eau chaude et
une partie de l'électricité ainsi que le matériel radio et de télécommunications
qui servait à relier les différentes équipes avec ce poste de commandement.
Un commando de chevaliers avait dérobé en Amérique du Sud à une équipe de
journalistes télévisés, une valise comprenant une station miniature de
montage d'images vidéo et des panneaux de retransmission via un satellite. De
la sorte, ils avaient la possibilité de diffuser sur les chaînes de télévision,
les images de leur rassemblement. Le groupe de
Darmstadt récupérait ces images sur le satellite pour les traiter et
les redistribuer parmi les canaux des satellites de télévision. Capturer les
canaux de diffusion de ces chaînes avait déjà été réalisé il y a un mois
lors des manœuvres de guerre électronique. Dan envoya un message sur le
micro-ordinateur en direction de la ferme des Vosges du Nord qui servait de
poste de commandement général et qui avait été éloigné du centre opérationnel
de la région de Francfort-Darmstadt pour des raisons de sécurité. Implanter
le centre de commandement sur le sol français correspondait aussi à une préoccupation
politique : leur mouvement corrigeait dans un premier temps les erreurs
commises lors de la Révolution de 1789, il valait mieux s’expliquer avec le
gouvernement français sur ce point. Une minute plus tard, il reçut les dernières
informations captées par le mouvement et il les fit lire au poète. Dan
poursuivit en expliquant le système de protection et de surveillance mis en
place. Des guetteurs étaient postés depuis le
sommet de la montagne de Charamel jusqu'aux abords des routes menant à
l'oppidum ou à la clue. Dan le redisait : ils étaient les gardiens du Temple
et cette mission était accomplie sans faille; il suffisait de la mort d'Arnim
et aucun nouveau risque n'était laissé sans parade. Les membres allaient et
venaient sans désœuvrement. Chacun, chacune avait un travail, une occupation.
L'organisation mise au point depuis longtemps au club était toute germanique,
horlogère et magnifiquement efficace ! Après le repas, ils allèrent se
baigner à la clue puis ils se regroupèrent dans les activités auxquelles ils
s'étaient inscrits sur la plate-forme extranet de leur mouvement . Cet
après-midi était consacré aux retrouvailles et vers 16 heures, ils inaugurèrent
le théâtre antique en suivant le spectacle qui termine toujours les cours
d'une promotion de leur école
d'amour.
La
dernière promotion d'une quinzaine de couples d'adolescents monta sur scène.
C'était la première fois que cette épreuve finale avait lieu en public et
quelques couples dans l'assistance se remémorèrent cette même épreuve à
laquelle ils avaient participé précédemment. Les deux tiers des cours au début
du programme, avaient lieu avec un moniteur ou monitrice adulte. Les quinze garçons
travaillaient avec quinze jeunes femmes et dans certains exercices, il arrivait
que chaque garçon puisse rencontrer chacune des quinze jeunes femmes. Il en
allait de même pour les filles. Toute la sexualité était passée en revue
depuis les caresses les plus anodines, les danses les plus lascives ou les jeux
les plus pervers. A l'aide de tests, de présentations vidéo, de questions-réponses
sur messagerie électronique, les quinze garçons apprenaient à découvrir les
quinze filles et ils se choisissaient pour former des couples à l'essai qui
allaient vivre seuls la fin du programme de l'école. Pour la plupart, l'affinité
en restait au plan sexuel, à la camaraderie voulue par l'école mais à chaque
promotion, à l'aide notamment d'activités de la troisième voie, l'amour
naissait parmi quelques couples et l'entreprise les aidait à démarrer dans
leur vie commune en leur procurant des ressources matérielles et financières
plus importantes en contrepartie d'une activité pour le club. L'exercice de cet
après-midi nécessitait une bonne connaissance des mécanismes physiologiques
aboutissant au plaisir de chacun pour faire en sorte que dans le temps imparti
et de préférence ensemble, les jeunes gens jouissent dans le sexe, la bouche
et l'anus des jeunes filles et que les jeunes filles aient au moins trois
orgasmes non simulés concomitant ou non avec celui des garçons. Les figures
finales reprenaient entre autres la fameuse roue et la fontaine suggérées à
l'époque par Werner, le chimiste marieur des corps... La
réussite dépendait de qualités toutes sportives d’endurance et de
concentration mais sans le partage d’une fusion émotionnelle que les
participants devait créer à chaque fois, ces jeux ne pouvaient arriver à
procurer des moments d’extase.
Une
fois l'épreuve finie et les résultats largement favorables communiqués, les
adolescents pour remercier le public formèrent deux cercles; l'un de garçons
et l'autre de filles et ils invitèrent l'assistance à se mêler à leurs jeux.
Quinze femmes allaient à la rencontre des jeunes gens faisant la roue couchés
sur le dos puis se tenant debout pour la fontaine; quinze hommes se présentaient
devant les jeunes filles qui formaient la roue à la manière entre eux
classique puis ils se mettaient debout pour la fontaine. La roue tournait deux
fois par groupe de manière à ce que les hommes aient une fois chaque fille
dans les deux positions et les femmes décidaient chacune seule dans quelle
position la deuxième fois elles voulaient faire l'amour. Cette liberté totale
dans cette nature vierge et ce décor immaculé antique, cette absence de
crainte d'être dérangé par des inconnus, la confiance mise dans
l'organisation de la manifestation et la présence des sentinelles expérimentées
qui veillaient sur eux, les poussaient à donner libre cours à leurs désirs et
à leurs plaisirs, sachant par expérience qu'ils avaient besoin de ces marques
d'amour charnelles pour mieux poursuivre leurs engagements mutuels dans la
troisième voie, la vraie, celle pour laquelle ils étaient tous là. Et au fur
et à mesure de l'après-midi, ils se retrouvaient intimement, les membres du
groupe fondateur, ceux du groupe des anciens, les plus novices, les adolescents.
La peau commençait à rougeoyer sous le soleil malgré l'ombre largement
dispensée. Personne n’oubliait que pour beaucoup, cela risquait d’être la
dernière fois qu’ils s’aimaient ainsi car les combats pouvaient débuter
d’un moment à l’autre, à l’improviste malgré toute leur organisation du
renseignement et ces combats allaient être meurtriers car les chevaliers jamais
ne se rendraient ou capituleraient. Ils verseraient leur sang pour briser les
murs des systèmes de pouvoirs civils et religieux qui asservissent les êtres
vivants à des idéologiques économico politiques sans lien avec nos raisons de
vivre et de mourir.
De
18 heures à 21 heures, ils appliquèrent entre eux une formule souvent utilisée
au club pour faciliter leurs échanges. Les femmes tirèrent au sort le
partenaire avec lequel elles devaient passer l'heure suivante à faire ce que
bon il leur semblerait et parmi les hommes présents, il n'y avait
pas de mufle pour se précipiter sur une femme et prendre aussitôt son plaisir.
La qualité de l'échange était primordiale pour espérer connaître plus
intimement sa ou son partenaire et très souvent, la majeure partie de l'heure
se passait avec une inconnue en discussion, voire avec de légères caresses peu
engagées; chaque partenaire marquait ses points pour provoquer, le cas échéant,
par la suite d'autres rencontres plus intimes et suivies. Cette occasion était
destinée à tenter un départ et cela correspondait davantage à leur recherche
que le simple fait de rester entre eux à se regarder sans oser faire le premier
pas ou que le fait de se mettre à la merci du plus extraverti d'entre eux qui
allait sortir ses blagues pas toujours appropriées lorsque l'on veut laisser
transparaître une bonne partie de son intimité. Entre eux, l'amour n'était
pas gratuit, il n'était pas non plus vendu au tarif des putains de luxe et des
escorts girls. Il demandait à vivre et c'était bien autre chose ! Il n'y avait
qu'avec Laurie et Anke que les hommes étaient quasiment certains de vivre de
suite une relation intense car les deux femmes avaient le don de mettre les
hommes à l'aise ainsi que le don de s'offrir et les cas précédents faisant
foi, l'histoire avait fait le tour des membres pour entrer dans la plus pure
tradition. Les prénoms identiques étaient classés selon l'âge décroissant
et ce tirage ne prenait pas beaucoup de temps. Les couples se dispersèrent dans
les clairières et le sous-bois avec leurs draps de bain pour pouvoir se parler
plus librement à l'écart des oreilles indiscrètes et se donner plus
intimement dans le secret de leur conscience. Ces échanges avaient un effet
radical pour resserrer le maillage des réseaux relationnels car après coup, à
travers la connaissance d'une personne, vous pouviez être en relation avec des
dizaines d'autres. Des cris et des applaudissements saluaient à chaque fois les
hommes qu'avaient tirés au sort Anke et Laurie. Par tradition, elles se présentaient
toujours ensemble et dans cet ordre devant la corbeille aux enveloppes anonymes
et c'était le moment crucial de chaque tirage où chaque homme non encore tiré
au sort, espérait pouvoir prendre l'une de ces deux jeunes femmes qui commençaient
à faire partie de la mythologie de leur entreprise. Aujourd'hui, personne
n'avait à se plaindre car depuis les nombreux tirages au sort précédents, les
hommes étaient de plus en plus nombreux à leur avoir fait l'amour sous toutes
les coutures et par tradition également, ceux qui avaient eu la chance de les
aimer précédemment, laissaient leurs places à ceux qui n'avaient pas encore
eu cette possibilité et ce sacrifice tenait vraiment de la fraternité ! Pierre
et Françoise n'étaient pas connus par la plupart des membres car mis à part
les tous premiers adhérents, ils n'avaient plus participé aux activités
communes du club. La désignation de leurs noms ne souleva aucune réaction.
Ils
se retrouvèrent à vingt et une heures et Dan procéda à la relève des
sentinelles aux abords du camp et à la mise en place des veilleurs qui à l'intérieur
du camp surveilleraient le matériel et les affaires personnelles. Chacun,
chacune reçut son talkie-walkie à la ligne sécurisée, une ceinture avec un
étui à pistolet et un pistolet-mitrailleur. Un grand feu de camp fut ensuite
allumé et les cuisiniers apportèrent les buffets chaud et froid. Chacun
remplit son assiette et s'assit autour du feu pour la veillée. Les
couples légitimes s'étaient reformés mais ils se regroupaient en fonction des
affinités nées au cours des trois derniers échanges. Par convention
officieuse, chacun respectait l'engagement de ne pas, à chaque fois, se
regrouper avec les mêmes couples. Ce plaisir d’approfondir une relation,
devait se vivre en dehors de tels rassemblements et même Barbara et Sandra
appliquaient cette coutume. La joie et le plaisir tenaient dans la découverte
des autres, une fois que ceux-ci avaient été acceptés par le groupe sur la
base de critères de préférences sociaux et culturels communs quant à la manière
de bâtir des projets communs et non pas à partir de critères liés à la réalité
de leur passé ou de leur présent. Tous étaient capables de faire des marches
en moyenne montagne de dix à douze heures et pratiquaient une activité
physique de maintient d'autant plus régulièrement que, grâce à leur
participation aux activités de l'entreprise, ils avaient davantage de temps
libre par rapport au rythme habituel du travail professionnel et l'âge n'avait
ici aucune importance. Cette condition était obligatoire pour ce rassemblement
au vu des risques importants de combats contre les forces de l’ordre ou des
groupes armés commandés par les dirigeants des systèmes de pouvoir.
Personne
n'avait encore vu la caverne soigneusement cachée pour garder l'effet de
surprise. Pierre comme les autres attendait que quelqu'un dirige la veillée.
Martha fendit le cercle pour se présenter à côté du feu avec l'habit des
Templiers et l'épée qu'elle tenait à pleine main. Elle occupait
officiellement son activité de pasteur de l'église luthérienne depuis deux
ans. La plupart des membres de l'assistance n'avaient encore jamais participé
à la cérémonie de la communion sous les espèces du pain et du vin selon le
rite qu'ils avaient défini à la suite de l'initiative de Pierre et de Frantz
lors du premier week-end à Baden-Baden. Alors elle prépara l'assistance au
partage de cette célébration et Pierre fut surpris d'entendre qu'une chorale
de bon niveau était née au sein de leur groupe pour reprendre en plusieurs chœurs
divers chants puis sa façon à lui de chanter le
poème de Verlaine: " Le
ciel est par-dessus le toit si bleu si calme ".
La
signification de ce chant dans cette cérémonie représentait une analogie :
comme le poète était prisonnier à Bruxelles, nous sommes des prisonniers sur
terre par rapport à notre domaine de liberté qui est au ciel, par-dessus le
toit. Laurie n'était pas à ses côtés et Françoise chantait sans faire
attention à lui. Qui avait mémorisé cette mélodie pour la transmettre au
groupe ? Il n'y avait que Françoise ou Laurie ! Il n'aimait pas trop que ses
moments secrets fassent l'objet d'une telle publicité. L'interprétation
respectait la douce mélodie qui accompagne si bien le poème de Verlaine écrit
de sa prison et avant les derniers vers, Pierre se demanda s'ils allaient
poursuivre avec le poème suivant des " Ariettes oubliées": "ô
bruit doux de la pluie "... tout de même ! Le respect le plus
scrupuleux de la poésie ne tolérerait pas qu'ici, sous ce ciel étoilé, on se
mette à chanter des invocations à la pluie ! Il attendit, prêt à se lever
pour interrompre les chœurs mais ils s'arrêtèrent à la fin du texte...
finalement, l'organisation lui parût tout à fait correcte ! A
côté d'eux, un écran immense s'illumina au fond de la clairière et une
projection assistée par ordinateur leur expliqua en allemand, français et
anglais qu'ils allaient recevoir un casque audio à régler sur la fréquence
qui diffuserait la langue qu'ils choisiraient, ceci pour suivre une présentation
vidéo assistée par ordinateur sur les éléments historiques, scientifiques,
religieux qui étaient à la base de leur propre corps de savoir et auquel ils
rattacheraient plus tard les enseignements de leurs expériences spirituelles
pour élaborer un mythe nouveau, un mouvement éducatif plus humain fondé sur
les deux sources de savoir. Avec l'aide du montage de l'équipe de
Sepp, les lois divines et les mathématiques célestes pénétraient chaque
esprit et l'allégorie de la
pyramide et du sphinx éclairaient les images émouvantes des ruines du temple
de Ptah, du temple d'Amon et de l'allée des béliers à Karnak et Louxor, les
deux sites qui formaient la grande Thèbes. Pierre fut touché de
l'attention apportée vraisemblablement par Laurie pour insérer dans le film,
des images de la
salle hypostyle de Dendérah, du zodiaque de Dendérah filmé dans la
crypte de l'Osiris au Louvre, pour le lever du soleil sur la cour carrée et
profonde du lac sacré, pour le spectacle de toute beauté du coucher du soleil
depuis les toits du temple de Dendérah. Mais qui avait été tourner sur place
ces images ? Laurie ? Elle était bien capable de devancer le poète pour se
rendre là où il avait prévu de l’emmener. Elle avait du prendre l’avion
pour s’y rendre. Le poète se sourit à lui même. Il n’avait pas besoin
d’avion pour aller là-bas et Laurie n’en aurait pas besoin non plus à ses
côtés ! … Le choix musical était heureux. L'évocation des principales
religions tirées du mystère de la vie des hommes restait sommaire car la voix
de Laurie le disait, un approfondissement de ces sujets se ferait le soir
suivant. La définition des notions de base de leur pratique était claire : le
Verbe, le Christ, le Roi, celui qui vit en nous et qui infailliblement rejoint
à notre mort charnelle la présence éternelle dont il est partie
indissociable, l'état de décorporation, le double charnel, la source d'amour
absolu, la liberté de l'homme, le sens de la passion... Par contre l'évocation
des drames de l'humanité était traitée davantage en profondeur. Pierre fut
surpris comme les autres, de voir les images vidéo rapportées de leur expédition
secrète en ex-Yougoslavie. L'horreur était parfaitement insoutenable à
travers les images des corps suppliciés, à demi-calciné, à travers ces
maisons brûlées à côté desquelles gisaient les corps des hommes et des
enfants et plus loin, dans une grange les corps nus des femmes et jeunes filles
qui après avoir été collectivement violées, avaient eu le malheur d'être
achevées le plus souvent au couteau. Sans transition, le film présenta les
images d'un exercice d'épandage de produits chimiques sur la jungle de
l'Angola. Pierre se souvint de ce fameux film dont avait parlé Patrick et qui
servait à préparer les soldats portugais à la guerre en Angola puis les
soldats d'autres pays, notamment français, à la guerre chimique et à
l'utilisation des piqûres d'atropine. L'assistance émit un cri de réprobation
lorsque les soldats contaminés se roulèrent dans la boue comme des chiens
enragés et que tous virent qu'ils perdaient leurs matières dans leurs
pantalons. Ils sourirent ensuite, en se décompressant, devant la présentation
complète de leur entreprise que la plupart avaient déjà vue tout au moins en
partie.
Cette
réponse positive à l'horreur précédente requinqua leur optimisme pétri du
sens de la réalité et d'un pragmatisme réel. Certains sifflèrent en
reconnaissant une personne filmée au club ou dans une autre activité. Les
images de haute-montagne présentant leurs cordées grimpant sur les dômes
enneigés, avaient fier allure et les visages riaient parmi l'azur magnifique.
Puis le ballet des hélicoptères de Dan avait de quoi enthousiasmer le groupe.
L'émotion se fit plus pressante lorsque le visage d'Arnim apparût à plusieurs
reprises. Une longue séquence de tableaux financiers et de commentaires économiques
détailla les résultats de leur entreprise depuis sa fondation. Les courbes et
les histogrammes superposaient leurs couleurs par-dessus les images somptueuses
de leur club et des maisons communes achevées ou en cours de restauration.
Sandra, le casque du chef de chantier sur la tête et le sourire aux lèvres
avait laissé la place à Barbara derrière son grand bureau de présidente de
la mutuelle dans une tour à Bâle. Entourée de son équipe d'actuaires et de
juristes, Barbara s'était métamorphosée en une redoutable et belle femme
d'affaires. Tous se souvenaient encore de la manière dont elle avait introduit
ses nouveaux collaborateurs au club dans l'exercice des activités de la seconde
voie. Conseillée par Werner, Sandra, Anke et Pierre, elle avait même souscrit
à un article de Gérard qui faisait prévaloir par rapport à une monnaie
unique l'intérêt d'un service financier comme le leur. Frantz leur avait
toutefois rappelé que l'entreprise allait bientôt être en mesure de frapper
sa propre monnaie. Sur son initiative, elle avait suivi sur les bords du lac
Leman, dans une somptueuse propriété, un séminaire pour devenir leader et
depuis elle avait eu droit au surnom de " sept principes de la sagesse du
chef ". Le commentaire du présentateur le rappelait : Barbara était une
leader, elle savait utiliser l'échec, prendre des risques, apprivoiser le temps
et construire des projets, gérer l'ambiguïté et les contradictions, développer
l'écoute et la curiosité, entraîner et mobiliser hommes et femmes. Elle
accompagnait depuis deux mois ses collaborateurs à travers le monde pour négocier
les placements financiers de la mutuelle et elle avait parfaitement fait sienne
le dynamisme et la foi de leur entreprise. Une dernière image la montrait, tout
sourire aux lèvres, en train de déposer dans la boîte à lettre de
l’immeuble de la Banque Mondiale, près du siège de leur mutuelle à Bâle,
une copie du bilan de leur mouvement.
Enfin,
sur l'écran, deux charmantes jeunes filles nues couchées langoureusement
expliquèrent que pour le clou de ce spectacle, ils allaient voir des images inédites
et qu'ils devaient garder secrètes. L'assistance devait le promettre en déposant
par gestes et mimes, des baisers sur leurs lèvres, leurs seins qu'elles
tenaient dans leurs mains, sur leurs fesses qu'elles tendirent devant
l'objectif, enfin sur leurs sexes en montrant avec leurs doigts en bouche,
comment il fallait mettre la langue dans leurs vulves. L'assistance s'était prêtée
joyeusement au mime des baisers et attendait maintenant que la caméra descende
pour se fixer sur les cuisses et le sexe des jeunes modèles. Elles s'exécutèrent
lentement en faisant monter de plusieurs crans le niveau érotique du spectacle.
Les jeunes filles rougissaient nettement devant la caméra et avant de prendre
la pose, elles avouèrent ingénument que c'était Anke et Laurie qui avaient été
leurs professeurs pour cette séquence. L'assistance applaudit pour faire
avancer les images. Elles ouvrirent leurs cuisses dans différentes positions
avant que l'une se dresse le bassin en l'air face à l'objectif, prenant appui
sur les bras et les jambes, en dégageant une impression mêlée de légèreté
et de force envoûtante à travers la vision de ces cuisses musclées et tendues
ainsi que du sexe fermé quasi hermétiquement au milieu de l'écran. L'autre
prit une pose plus classique en levrette pour souligner sa sublime chute de
reins. Deux autres jeunes filles vinrent montrer comment l'assistance devait
mettre sa langue dans les sexes offerts. L'excitation était réelle. Puis
subitement le film passa à un autre plan. Klaus, Werner et Sepp en tenue de
Templiers et sérieux au possible, leurs épées pointées vers le sol à la
manière des mousquetaires, expliquèrent de concert les articles du règlement
intérieur concernant le secret imposé aux membres sur certaines activités de
l'entreprise. Le ton badin ne pouvait cacher le caractère sérieux et important
de ce rappel. Ils entrèrent dans une image de bande dessinée où ils s'activèrent
à mettre en marche une machine gigantesque dont les ampoules multicolores
clignotaient de partout, enfin dans l'écran de cette machine, les images
apparurent.
Ils
assistèrent à une rencontre entre Svetlana et son médium au cours de
laquelle, seule en face de la caméra, le médium avait demandé à Svetlana de
matérialiser son apparence. Svetlana accepta de suivre son médium
et elle apparût d'abord faiblement puis avec l'ensemble des caractéristiques
de son ancienne apparence corporelle. Elle était d'une beauté magnifique et
troublante. Elle s'approcha de la table et vint s'asseoir sur elle en tournant
le visage et le buste vers Laurie. Laurie, certaine de ses gestes, se leva et
pris Svetlana dans les bras pour l'embrasser et l'embrasser encore puis elle
l'entraîna dans une valse lente et langoureuse. Au bout de quelques tours,
Laurie se sentit très agitée et elle regagna difficilement sa chaise. Svetlana
visiblement déçue lui dit de se reposer, qu'elle reviendrait lorsque Laurie le
souhaiterait. Elle ne devait pas craindre de divulguer au public ces images car
elle-même avec Pierre, Romain et Claudine allaient apparaître ainsi devant
leurs proches. Puis elle disparut doucement. Laurie sans mot dire, alla vers le
caméscope pour l'arrêter. L'assistance était sous le poids de cette révélation.
Jasko se leva pour aller embrasser tendrement Laurie devant le public. C'était
la première fois que tous voyaient un esprit apparaître et se matérialiser
exactement sous ses formes humaines sans pouvoir reconnaître sa véritable
nature. Gérard s'approcha de Laurie et de Pierre pour féliciter le médium.
Pourquoi ne pas montrer ce film à des juges puis à un public plus vaste ?
Laurie lui sourit et lui dit de se taire, d'arrêter de parler tout le temps de
justice et de procès ! Gérard s'offusqua de cette réponse péremptoire. Comme
Jasko revenait également vers elle pour la défendre, Laurie se leva, prit
Jasko par le bras pour l'attirer au centre de l'assistance près du feu. Ils
s'assirent et Laurie demanda le silence. Elle s'enferma dans sa prière puis
demanda à Svetlana de se manifester. Laurie était fébrile et fatiguée et la
liaison eu du mal à s'établir. Puis Svetlana put répondre et se manifester à
son médium. Elle regrettait que le médium n'ait pas l'énergie suffisante ce
soir pour qu'elle puisse matérialiser sa présence selon la méthode usuelle.
Elle ne voulait pas demander à Pierre d’intervenir car elle savait qu’il
allait dans les heures suivantes s’épuiser à mourir pour lutter hors de son
corps charnel afin de faire triompher les chevaliers et leur mouvement. Compte
tenu de ce qu'elle avait déjà vécu avec les deux couples initiés au monde
supérieur, elle prit l'initiative et fit seule un effort pour apparaître matérialisée
aux deux couples et à Jasko, son époux, mais pas aux autres. L'assistance vit
Jasko faire des gestes pour embrasser quelqu'un, l'étreindre mais ils ne
voyaient pas Svetlana. La première réaction était de croire Jasko complètement
fou. Bon nombre avaient compris ce qui se passait et avaient entendu les paroles
prononcées par Svetlana. Ils observèrent en silence cette étrange rencontre.
Complètement vidée de ses forces, Laurie s'écroula à côté du feu. Jasko
releva sa tête pour la poser sur ses cuisses. Il caressa amoureusement la
chevelure blonde de cette femme qui avait le don de lui faire revivre la présence
de son épouse. Pierre n’avait fait aucun geste, dit aucun mot : il
attendait son heure. Seules ses joues étaient mouillées de gouttes qui avaient
suinté de ses yeux sous la pression de l’émotion.
Le
feu n'était plus qu'un tas de braises. Chacun en lui-même reconnaissait la
valeur du travail de l'équipe qui avait monté ce film et si bien décrit les
contours de la quête intime qu'ils menaient, si bien évoqué le mystère du
lien entre les hommes et leur créateur. Ils remercièrent Laurie pour l'effort
qu'elle venait de faire en contactant sans trop de préparation Svetlana. Ils étaient
passé du film à la réalité et cette réalité du contact avec les mystères
de la vie n’était qu’un début, un début improvisé non inscrit au
programme de leur rassemblement mais qui signifia que ce programme serait
accompli sans détours et sans perte de temps.
Martha
revint près du feu que des hommes réactivèrent en l'approvisionnant de bois.
Une table fut posée devant elle. Romain et Claudine en habit blanc avec la
croix rouge sur l'épaule gauche, apportèrent une grande corbeille de bouts de
pain et une grande coupe de vin. Ils restèrent de part et d'autre de Martha. Un
homme brancha le micro et dit à l'assistance qui le souhaitait de garder le
casque sur les oreilles pour les traductions d'Evelyne et d'une autre
traductrice-interprète engagée depuis par le club. Deux projecteurs furent réglés
sur Martha et elle put commencer la célébration du
mystère de la transsubstantiation du pain et du vin en corps et sang du Christ.
C'était en fait sa première et véritable célébration eucharistique qu'elle
dirigeait seule devant une assemblée aussi nombreuse de chevaliers et de
compagnons et elle s'y était préparée minutieusement. L'ensemble de
l'assistance pria le " Notre Père " selon la manière que Pierre leur
avait apprise lors de leur première rencontre à Baden-Baden et Romain et
Claudine accompagnèrent Martha dans la prononciation des phrases
sacramentelles. La communion fut profonde et intense. A la fin de la cérémonie,
par groupes, ils allèrent chercher leurs tapis de sol et sacs de couchage pour
venir s'étendre à la même place autour du feu. Le silence revint sur la
clairière et avant de s'endormir, ils purent écouter les bruits de la nature,
regarder les étoiles, s'imprégner de cette douce clarté qui baignait leur
assemblée puis la paix et le silence gagnèrent définitivement les lieux.
Le
lever général eut lieu à 5 heures du matin, l'aube présente. Ils se répartirent
dans les ateliers de gymnastique pour une demi-heure d'exercices physiques puis
vers 7 heures, ils prirent un copieux petit déjeuner avec un pain frais à
peine refroidi depuis sa sortie du four. Les Allemands et les Hollandais appréciaient.
Par ateliers, ils répétèrent les textes et les chants de la cérémonie de la
fin d'après-midi.
Vers 15 heures, Dan invita Pierre à la réunion journalière de sécurité. Chaque base de l'entreprise était en alerte et des rondes régulières étaient entreprises dans ses alentours. Les messages liés à la sécurité étaient regroupés au château de Klaus puis transmis à la clue et à la ferme des Vosges du nord. Le club près de Baden-Baden signala la présence dans les environs de voitures banalisées de la police et le spécialiste radio resté sur place avait intercepté des liaisons. Le club était menacé d'une descente de police. La ferme où la station mobile principale de télécommunications s'était repliée, fit part de problèmes de contre-mesures essuyées dans sa liaison avec le satellite mais elle formulait l'hypothèse d'une action d'une station émettrice de télévision qui testait le canal du satellite car la gêne n'avait pas duré. Les patrouilles les plus lointaines dans la région de Grasse, de Cannes et de Nice signalaient l'arrivée dans les sous-préfectures de plusieurs voitures de policiers venus certainement de la région parisienne. Le camp de Canjuers avait été le théâtre de plusieurs atterrissages d'hélicoptères de transport de troupes. Par contre, dans la proche région, aucun mouvement particulier n'était noté. Les adhérents des administrations et des entreprises qui venaient de se rallier à la suite des manœuvres de guerre électronique, étaient à leurs postes et renseignaient les équipes restées au travail à Francfort, Darmstadt, Bâle, dans les Vosges du Nord et au château de Klaus. Dan vérifia un message. Il confirmait que quelques militaires du centre de guerre électronique français à l'entrée de la vallée de la Bruche s'étaient décidés à collaborer discrètement avec le château de Klaus. Ces soldats étaient venus en couple dans le club de Patrick et Carine puis dans le club de Baden-Baden. Ils venaient d'adhérer à la mutuelle et avaient reçu leurs codes secrets pour se connecter aux extranets du mouvement. L'un de ces soldats connaissait Michel qui avait été, il y a quelques années, son instructeur sur ce genre d'équipement électronique construit par l'entreprise de Michel et de Pierre. Ce dernier ainsi que Bruce et son équipe d'anciens de la NSA se mirent aussitôt en relation directe avec ces nouveaux futurs chevaliers. Dan répéta que la police comme les services de renseignements savaient ou pouvaient savoir très précisément le déroulement du rassemblement ainsi que son programme puisqu'une information large en avait été faite sur les intranets du club. Tous les moments importants du rassemblement étaient comme prévus filmés, montés puis diffusés sur leurs intranets. Quelques Webcams étaient constamment ouvertes et diffusaient en permanence des images du rassemblement pour les adhérents et sympathisants partout dans le monde. A tout moment, les équipes de Francfort et de Darmstadt pouvaient basculer ces images sur l’Internet ouvert à tous. Le moment crucial d'après la cellule de sécurité se situait à la fin de la nuit qui venait, après l'attaque et l'embrasement de l'oppidum, lorsque fatigués par la marche de nuit et pas encore installés sur leurs lignes de défense, ils offriraient à l'adversaire la résistance la plus faible. C'était aussi le moment prévu par Pierre et Laurie pour se retirer sur l'Harpille et faire en sorte que Laurie soit initiée par Pierre aux pouvoirs du monde double. Ce couple serait alors totalement indisponible pour la sécurité du rassemblement. Ensuite, une réaction deviendrait moins probable. L'adversaire avait tout le loisir de prétexter une riposte pour mettre fin à l'utilisation des armes par les templiers mais s'il différait son intervention, le groupe allait avoir plus de facilité pour organiser sa défense et l'évacuation du campement, pour diffuser les images de la nuit et démontrer l'objet même des cérémonies faites à l'oppidum et à la grotte. La cérémonie des mystères d’ Eleusis une fois achevée et les participants initiés, la dispersion du groupe et le retour chez soi pouvaient se faire sans inconvénient. Par contre, leurs adversaires n’avaient pas intérêts à ce que ces initiés regagnent leurs domiciles pour parler de ces rencontres à d’autres personnes. Il valait nettement mieux les capturer voire les éliminer. Pierre insista auprès de Dan pour que Jasko soit placé dans un groupe différent des jeunes templiers serbes et bosniaques. Dan donna son accord.
Avant
de partir à l'oppidum, Pierre demanda une faveur à Frantz et Dan, il tenait à
emmener le groupe des quatorze fondateurs de l'entreprise sur
la crête de la montagne de Charamel. Personne ne s'avisa de connaître
les raisons profondes du poète et comme les Hueys étaient prêts au décollage,
Dan rassembla les quatorze dans le Huey qui ne participait pas à l'attaque mais
restait en réserve derrière les autres pour surveiller les opérations et le
cas échéant porter secours. Ce Huey n'était
pas armé hormis ses mitrailleuses fixes de chaque côté de la cabine de
pilotage. Il irait ensuite directement déposer les quatorze en bas de
l'oppidum. Le Huey grimpa doucement mais régulièrement le long de
l'impressionnante barre rocheuse pour les déposer juste en dessous de l'Harpille
sur la combe haut perchée et dirigée vers le nord-ouest.. La vue dégagée sur
les Alpes de Haute-Provence et sur le Mercantour est magnifique. La clue disparaît
sous vos pieds dans un abîme vertigineux. Par contre au-dessus de vous, la
combe se referme doucement comme un entonnoir pour finir sur la crête éthérée.
Près d'un massif de rhododendrons, Pierre et Laurie laissèrent leurs sacs de
couchage et leurs sacs à dos avec leurs affaires. La crête de la montagne est
longue d'une demi-douzaine de kilomètres et pour rejoindre l'endroit intéressant,
Pierre demanda au pilote s'il pouvait les y déposer. Il lui expliqua la
topographie de l'endroit et le pilote fit la moue. Il était d'accord pour les déposer
un peu en dessous de la crête pour ne pas s'exposer aux turbulences du sommet.
Les patins du Huey se prêtent mal à ce genre de manœuvre et le pilote
expliqua qu'il préférait dans ce cas bloquer la roue avant d'un hélicoptère
contre une pierre ou une cale au sommet de la crête. Il pouvait ainsi mieux
immobiliser l'appareil dans son vol stationnaire. Ils repartirent et Pierre
trouva rapidement l'endroit. Le maquis couvre tout le versant jusqu'au sommet où
une bande étroite de lande cache les strates de calcaire mises à nu uniquement
sur l'arête même de la montagne. Ils sautèrent de l'hélicoptère qui
repartit faire le tour du massif. Ils gravirent la pente jusqu'à l'arête effilée.
Pierre leur montra la disposition des strates de calcaire et il les invita à se
placer droit debout sur les trois rangées de briques perpendiculaires au sol.
Ils goûtèrent cette impression d'être debout dans le ciel comme un moment de
grande liberté. Sous le devant de leurs chaussures, le vide était profond de
plus de six cents mètres mais l'immensité du paysage côtier et l'appel envoûtant
de l'azur gomment cette sensation de vertige. Laurie en se retournant, d'un
geste de la main leur montra l'endroit dans le ciel, au-dessus de la clue où
demain il se pourrait qu'elle et Pierre se trouvent un instant avant de revenir
dans leurs corps. Ils se souvenaient de ce qu'elle leur avait dit de la
rencontre sur le Tondu en face du Mont-Blanc.
Les autres avaient du mal à croire mais ils étaient très contents de vivre ce
genre de sensation. La brise légère les enveloppait pour leur montrer que le
vide est habité. Le soleil tapait dur et c'est lui qui les poussa à quitter
l'endroit. Avant que le Huey n'arrive, il leur demanda, au vu des roches de la
crête, quel était l'âge du plissement qui avait soulevé cette montagne
jusqu'à transpercer l'anticlinal. Ils n'en avaient aucune idée. Pierre leur répondit
qu'il n'y avait pas très longtemps et qu'en fait, ils vivaient sur terre comme
un fétu de paille sur la crête d'une vague. D'après les calculs des
combinaisons mathématiques égyptiennes, Pierre leur dit que près de 164 degrés
avaient été emmagasinés dans la précession et qu'aux alentours de 180 degrés,
les risques étaient réels que d'un moment à l'autre la terre bascule sur son
axe pour retrouver un nouveau centre de gravité et annuler la force de rétrocession
accumulée tout au long de sa course en arrière. Comme l’axe bouge d’un
degré tous les 72 ans, multiplier 16 par 72 ans donne 1152 ans et Pierre invita
ses amis à inscrire cette préoccupation dans les buts de leur entreprise. Dans
moins de quarante générations, si d'ici là l'humanité ne s'est pas détruite
dans sa folie, les habitants de la terre devront une fois de plus traverser le
grand cataclysme et des montagnes comme celle-ci à nouveau se lèveront jusqu'à
placer les briques de pierre droit dans le ciel ! Laurie filma l'endroit puis le
groupe. Ensuite elle récita le premier vers du poème d'Eluard: " Nous
vivons dans l'oubli de nos métamorphoses..." En remontant dans la
carlingue du Huey, ils durent s'avouer que les poètes ont de drôle d'endroits
pour vivre mais que ce sont des endroits merveilleux où seulement la semelle de
vos chaussures atteste que vous êtes toujours sur terre et pas encore
totalement dans le ciel... Ils regardèrent la crête et Sepp osa se plaindre
auprès de Pierre pour ne pas avoir osé installer le camp tout là-haut sur la
combe suspendue… encore plus près des étoiles et bien plus haut que les télescopes
voisins du plateau de Caussols, visibles aux jumelles.