La veillée à l'oppidum (2)

le simulacre de combats et la lutte contre les horreurs

 

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Lorsque le soleil se fut couché derrière la montagne de Bleine, des soldats se mêlèrent au public. Certains avaient revêtu le manteau blanc à la croix rouge sur l'épaule gauche et portaient l'épée et le casque. D'autres plus nombreux étaient équipés comme des commandos contemporains et ils installaient des mitrailleuses, des lances roquettes tout autour de l'oppidum. Près des tentes militaires, un grand feu de camp venait d'être allumé et les flammes dansaient dans la pénombre qui commençait à se répandre. La fébrilité des soldats transmettait une sourde inquiétude sur ce qui allait se passer. Ils invitèrent les femmes à se grouper dans le bas de la place forte et les hommes durent rejoindre les soldats sur le mur d'enceinte. Les projecteurs avaient été déplacés et ils commençaient à fouiller dans la nuit qui tombait. Pierre savait que Dan n'était pas peu fier d'avoir pu emprunter à nouveau à l'armée américaine six équipements FLIR fonctionnant par un système de balayage à infrarouges. Allait-il faire venir les hélicoptères dans la pénombre du couchant ou plus tard dans la nuit ? Il n'eut pas à attendre longtemps.

 Dans le silence du paysage, tous entendirent le bruit des appareils se rapprocher derrière le col de Bleine puis tout à coup, au même instant, les six Huey s'élevèrent au-dessus de la crête de la montagne en face d'eux. Ils avancèrent rapidement au-dessus de la combe et se rapprochèrent pour former un faisceau de tir puissant. Ils ouvrirent ensemble le feu et tous purent voir les balles traçantes d'exercice mourir au pied de la muraille. Au même moment, des soldats avaient ouvert le feu avec leurs mitrailleuses. Personne n'avait cette fois-ci de casques Bilsom antibruit et le vacarme était terrifiant. Les balles traçantes dansaient au-dessus d'eux dans le ciel. Les hélicoptères tournèrent autour de la place forte pour la mitrailler avec leurs mitrailleuses latérales. La plupart des hommes sur le mur d'enceinte virent que les Huey n'avaient plus la croix rouge sur fond blanc peinte sur leur carlingue. Alors que quatre hélicoptères faisaient face au flanc sud pour lui envoyer une salve de roquettes d'exercice qui tombèrent au pied de la porte d'entrée de la citadelle, deux autres hélicoptères vinrent se rapprocher pour déposer aussitôt après, une vingtaine de soldats au pied de la porte d'entrée. Très vite, ces derniers furent dans la place et les soldats qui la défendaient se rendirent comme convenu. Les autres hélicoptères déposèrent directement sur les murs d'enceinte et les rochers, d'autres soldats puis les appareils repartirent par delà le col. Le silence revint et chacun essaya de recouvrer ses esprits. La garnison avait été désarmée et les envahisseurs excités commençaient à organiser le pillage de l'oppidum.

 Ils rassemblèrent les hommes dans le bas de la place forte et ils leur lièrent les mains. Les soldats de la garnison avaient été enfermés dans une tente. Les envahisseurs firent monter les femmes sur la plate-forme sommitale où avait été installée la scène. Ils les rangèrent le long de la murette qui sépare cette plate-forme du reste de la place-forte de manière à ce que les hommes prisonniers puissent suivre la scène. Ils firent sortir du rang la jeune femme et son bébé. Ils déposèrent l'enfant dans la chapelle puis dénudèrent la jeune femme. Six soldats vinrent la violer et personne ne pouvait dire si les cris de la victime étaient ou non de la comédie. Puis ce fut au tour de l'ensemble des femmes d'être violées ou battues. Les fouets marchaient fort. Les soldats attachèrent plusieurs femmes écartelées au mur d'enceinte ou aux tréteaux qui soutenaient le toit du chapiteau. Ils firent monter ensuite les hommes toujours les mains liées dans le dos pour les faire asseoir sur les plates-formes destinées aux spectateurs. Sur la scène et les premières places de l'hémicycle, la plupart des soldats hormis quelques sentinelles, s'étaient mis nus et appelaient ou rejetaient les femmes qui leur étaient totalement soumises. Un moment plus tard, dans la cabine de projection, l'opérateur remis en marche son matériel et l'écran réinstallé s'illumina. Tous arrêtèrent leurs activités pour s’asseoir et regarder en silence. Ils reconnurent certaines images ramenées de leur expédition dans l'ex-Yougoslavie mais cette fois, les images présentaient un degré supplémentaire dans l'horreur. La voix de Dan expliquait qu'il avait pu remarquer qu'un responsable d'une petite troupe fasciste se faisait fort de filmer avec son caméscope les horreurs que sa troupe commettait sous ses ordres. Le metteur en scène de leur mouvement et son équipe avaient monté ces images dans une présentation cinéma avec d'autres images tirées des films d'horreurs nazies préservés par le groupe des anciens.  Sur la place d'un village en Prusse orientale lors de la débâcle de l'armée allemande, une vingtaine de jeunes filles russes étaient rassemblées par les paysans livrés à eux mêmes. Mises à nue puis attachées à des poteaux, on les voyait être fouettées. Le sang coulait et bon nombre d'entre elles s'effondraient au pied des poteaux puis on voyait l'arrivée des soldats russes qui se jetaient sur elles pour les violer alors qu'elles étaient toujours attachées. Plus tard les corps de toutes ces filles étaient jetés sur une charrette pour être portés dans une fosse commune ( n.d.r.l. : d'après un témoignage du livre "Butin de Gretchen" de K.H. Helms Liesenhoff, 1966, Inter Presse). Les images récentes montraient que toutes les victimes sans exception étaient tuées à l'arme blanche et plusieurs séquences portaient sur le supplice du pal comme au temps des guerres moyenâgeuses avec les Turcs. Sur le grand écran, une bonne partie de l'assistance voulut vomir lorsqu'ils virent comment les soldats firent subir le supplice du pal à deux belles jeunes femmes en expliquant qu'ils voulaient voir la différence entre une introduction de l'extrémité du pieu dans le sexe et pour l'autre femme dans l'anus. Lorsque les corps furent suffisamment enfoncés sur les pieux et que les femmes ne pouvaient plus en tomber, ils portèrent les deux pieux en terre pour les dresser au bord de la route, à côté de leurs maisons en flammes. L'image attendit que l'extrémité des pieux ressortent des corps pour changer de sujet. Des têtes étaient décapitées et des soldats les faisaient rouler avec leurs pieds jusqu'à un endroit où ils entassaient du bois pour faire un grand bûcher dans lequel ils allaient faire disparaître les traces des horreurs commises. Devant les corps calcinés ou réduits en cendres, plus personne ne verrait les traces des supplices infligés aux victimes. Restaient ces images. Les soldats et les femmes au premier rang, suivaient comme les autres le film et le jeu était fini entre eux. Tous comprenaient que loin de disparaître, les images des horreurs nazies étaient en train de réapparaître à grande échelle, pas très loin de chez eux dans une contrée qui était déjà devenue la pépinière de criminels fascistes qui, si l'on n'y prenait garde, pouvaient continuer leurs entreprises jusqu'à conquérir un pouvoir politique et militaire plus important, voire jusqu'à disposer d'une certaine puissance nucléaire. Le mal était là sous leurs yeux et la mort ne pouvait avoir d'aspects plus révoltants.

 Le film n'en finissait pas et bon nombre de personnes voulaient quitter les lieux. Les sentinelles d'une manière rude, les faisaient se rasseoir et le sang continuait de couler sur l'écran géant. Les scènes se succédaient de manière de plus en plus rapide; toute une séquence porta sur les résistants fusillés en France et ailleurs en Europe. Pierre reconnut le chêne du Bois de Boulogne à Paris. Le metteur en scène tentait de s'évader de ces horreurs, de s'élever au-dessus d'elle pour tenter l'impossible: leur trouver malgré tout un sens, transcender le sacrifice de ces martyrs. A travers des oeuvres d'art, le spectateur revivait le martyr des premiers chrétiens, la crucifixion de Jésus. Alors qu'une espèce d'apaisement semblait gagner le déroulement du film, les images insoutenables reprirent de plus bel. Des Waffen-SS lâchaient leurs chiens contre des groupes d'enfants quelque part en Pologne ou en Russie et lorsqu'ils revenaient près de leurs maîtres, il n'y avait plus sur la place que des tas de chairs informes et sanguinolentes. Les images maintenant ne portaient plus que sur des tueries de femmes et d'enfants, le plus souvent d'abord d'enfants sous les yeux de leurs mères. La voix du présentateur se faisait insistante: toutes les atrocités qu'ils pouvaient imaginer avaient été réalisées par la folie des hommes et pire encore avait été commis ! Aujourd'hui, la plupart de ces horreurs avaient été filmées par l'insouciance, la vanité, la prétention ou la folie des bourreaux qui voulaient profiter du progrès technique pour se repaître à loisir de ces bains de sang et nourrir plus abondamment leurs maladies mentales. Voulaient-ils voir pire ? Les images apportaient les réponses : des bébés étaient jetés vivants dans les brasiers et certaines mères se jetaient elles-mêmes dans les flammes pour rejoindre leurs enfants. Encore plus ? Des visages de fillettes aux longs cheveux, aux yeux paralysés par la peur, se déformaient sous les coups de poings, les coups de pioches et sur le sol la chair se mêlait à la boue. Ces images leur étaient parvenues souvent par des donateurs anonymes mais suffisamment doués en informatique pour transcrire ces bobines de films classées top secret et les mettre dans un fichier véhiculé par Internet. Le public encaissait les images totalement abasourdi et incapable de bouger même le moindre des doigts de la main. Pierre commençait à réfléchir; pourquoi cette quasi-apathie ? L'amour qu'ils se donnaient entre eux, les protégeait-il ou bien à cause de cet amour, étaient-ils complètement déboussolés devant une réalité qu'ils n'avaient jamais soupçonnée ? Pierre n'avait pas eu de contact avec ce metteur en scène, il commença à regretter ce choix : il aurait préféré une reconstitution de ces jeux guerriers chez les indigènes des îles Trobriands lorsque la communauté brise tous les tabous sauf celui de l'inceste entre frères et soeurs, lorsque les vainqueurs peuvent soumettre les vaincus à tous leurs désirs sexuels les plus secrets sans les tuer ou les blesser. Ces jeux libérateurs des frustrations, dans la recherche du plaisir du vainqueur, obligeaient ce vainqueur à un minimum de partage des plaisirs charnels pour optimiser les chances de vivre une extase dont il était le maître d'oeuvre, sachant que l'année précédente ou l'année prochaine il avait été ou pouvait tout aussi bien être cette fois-ci dans le camp des vaincus. Oui, il aurait fallu reproduire ces rites qui évacuent la violence et permettent une paix sans égale...Sepp, assis à côté de Pierre, lui donna un coup de coude dans les côtes. Pierre sursauta. Entrait-il lui-même dans le supplice ? ...mais non, ce n'était que Sepp qui lui disait que le film allait s'achever, qu'il n'y avait plus beaucoup d'autres images révoltantes, qu'ils devaient maintenant se lever et se révolter, chasser les envahisseurs ! C'était écrit dans le scénario de la soirée ! Sepp se leva et cria sa révolte, Werner, Frantz, Patrick, Gérard et Pierre se levèrent ainsi que certaines femmes. Les soldats de la garnison accoururent après s'être libérés et les combats reprirent dans l'oppidum. Les envahisseurs furent rejetés mais les hélicoptères revinrent au même moment et cette fois, il y eut un véritable feu d'artifices.

 Des explosifs avaient été dissimulés tout autour de la place forte et les hélicoptères en tirant à balles réelles les faisaient exploser. Le vacarme était encore plus abasourdissant que lors de la première attaque. Les grenades à plâtre jetées depuis les Huey, pleuvaient dans l'oppidum et les soldats de la garnison s'empressèrent de faire évacuer les personnes. Pierre et Laurie voulurent partir les derniers alors que l'embrasement avait commencé. Ils reconnurent le responsable du groupe qui protégeait leur évacuation; c'était le chef du groupe des néo-nazis qui s'était converti au but de leur entreprise, lors de l'opération dans laquelle Arnim avait été tué. L'homme reconnut Laurie et Pierre et respectueusement se courba devant eux pour les laisser passer. Ils se regroupèrent un peu avant la route et regardèrent l'embrasement final de l'oppidum. Le spectacle de ces flammes qui léchaient les murailles, la falaise, était envoûtant. Chacun comprenait que la scène qu'il vivait aujourd'hui, avait dû se produire à plusieurs reprises dans le passé et qui pouvait garantir qu'à l'avenir, des cités ne brûleraient plus, des tours et des gratte-ciels ne seraient plus jeter à terre ? La tête abasourdie d'horreurs, cette nuit, ils savaient que ces atrocités se produisaient au même instant quelque part dans le monde. Les hélicoptères avaient fini de vider leurs munitions sur la colline et ils s'en étaient repartis.

 Longtemps, la lueur de l'embrasement éclaira leur route en direction du col de Bleine. Les bouteilles de gaz avaient été prévues en trop grand nombre, semblait-il. En silence, ils s'imprégnaient de la conviction que bientôt ils allaient agir ouvertement pour faire cesser les massacres et la haine et dans la tête des plus éclairés, revinrent les images du film montrant le rêve de Rama qui décrivait pour ses disciples comment ils allaient pénétrer dans les forteresses de leurs ennemis et y déposer dans les sanctuaires, la lampe du feu sacré. Les guerres conventionnelles n'avaient appelé que d'autres guerres et d'autres violences; ce n'était pas la voie à suivre. Et parmi la troupe en colonne qui contournait le sommet de l'Harpille, présent à côté d'eux sur la droite avec sa masse sombre dans la nuit étoilée, les anciens néo-nazis convertis et les jeunes templiers serbes et bosniaques étaient bien les plus assurés de vaincre les forces du mal grâce aux pouvoirs nouveaux de ceux qui avaient trouvé toute la puissance de l'amour et les avaient amenés à combattre pour la cause nouvelle de leur entreprise. Ils savaient comment ils avaient aimé cette rencontre avec l'amour que leur avaient apporté Laurie, Pierre et Arnim et cela, cette nuit, leur semblait si simple, si rapide que ce même mystère pouvait également concerner demain des milliers et des milliers de personnes... autant et plus encore que le ciel ne comptait d'étoiles sur leurs têtes...

 Ils arrivèrent dans la forêt à un carrefour en haut d'un petit col. Le chemin redescend dans la large combe de l'Esteron et un sentier peu entretenu, un chemin de sanglier comme Pierre l'appelait, suit la ligne de crête qui remonte abruptement vers le sommet de la montagne de Charamel. Le groupe des quatorze et le groupe des anciens attendaient Pierre et Laurie qui fermaient la marche. La clarté de la nuit était suffisante pour se voir sans recourir aux lampes frontales. C'était le moment de la séparation. Ils se saluèrent en silence et Laurie et Pierre montèrent vers la crête. Pierre préféra grimper dans les rochers de calcaire le plus près possible de l'arête car sur le versant sud, un incendie de forêt a ravagé le maquis et l'odeur de la suie reste tenace sans compter que le calcaire glisse davantage avec la suie sous les chaussures. Par moments, ils apercevaient la lueur du feu de camp dans la clairière près de la clue. Laurie suivait les talons de son guide et son souffle était régulier. Les blocs de calcaires formaient des tâches blanches dans la nuit qui guidaient leurs pas. Ils grimpaient entre les blocs et au fur et à mesure qu'ils s'élevaient sur la crête, leur jovialité revenait. Ils avaient un peu de mal à se persuader qu'ils étaient bien seuls comme aux meilleurs moments de leur histoire mouvementée mais heureuse. Après environ une bonne heure d'ascension, ils arrivèrent sur la combe suspendue. L'herbe haute était un délice à fouler après tous ces cailloux et ces buissons ras de bruyère, de thym ou de jeunes pins. Les lumières des hommes étaient peu nombreuses dans ce paysage déserté. Pierre retrouva les sacs à dos et les sacs de couchage. Jacques et deux chevaliers armés vinrent à leur rencontre pour les saluer puis ils repartirent dans l'ombre de la nuit pour laisser le couple à ses activités. Le vent doux et léger agissait sur eux comme une caresse vivifiante. Pierre quitta son tee-shirt mouillé dans le dos par la transpiration. Laurie lui enleva le reste de ses vêtements et il l'aida à la déshabiller. Nus, le vent avait un pouvoir érotique plus puissant et ils se laissèrent tomber dans l'herbe pour se reposer et s'aimer, retrouver ce prélude chanté dans le langage de leurs corps avant d’aller vers une extase, une communion bien plus puissante et surnaturelle. Satisfaite, elle se coucha sur lui pour lui caresser le visage et doucement dans l'oreille, lui parler de ce qu'ils allaient maintenant vivre ensemble.

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