LAURIE et le tantrisme
Laurie
et Dan habitaient Pirmasens dans le Palatinat. Pour ne pas éveiller de soupçons
auprès de Françoise, Pierre prétexta d'un entraînement en vélo un peu plus
sérieux que d'habitude pour déjeuner vers 11 heures et partir de Strasbourg
vers midi. Il laissa la voiture près de Drachenbronn. Les radars que l'on peut
apercevoir de loin sont de bons repères dans le paysage. Il monta en vélo le
col puis par Lembach et Bitche, il roula vers Pirmasens. La petite route qui se
laisse guider dans un vallon par les méandres de la rivière se prête à
l'emploi de gros braquets. Pierre préféra rouler en souplesse et garda tout du
long son 52x17, avec parfois quelques portions en 52x15. La traversée de la forêt
palatine est propice à la rêverie et Pierre essaya de rêver la future
rencontre avec cette Laurie aux mystères bien pesés.
Pirmasens
se situe sur le rebord d'un plateau. La ville est tournée vers l'ouest et le
fossé naturel qui la sépare du pays de Bitche représente comme un reste d'une
époque pas si lointaine où les deux places fortes se faisaient face. La route
pour y accéder depuis Bitche monte droite, sans virages. Pierre choisit de se ménager
et mit un braquet de 42x21. Il grimpa patiemment en retenant son souffle car il
ne voulait apparaître essoufflé devant Laurie. D'ailleurs comment allait-elle
apprécier le fait qu'il soit venu en vélo ? Pierre se mit à réfléchir, le vélo
sur ce point est un merveilleux instrument pour réfléchir et rêver. Un samedi
à 14h30, l'on ne pouvait tout de même pas déjà venir en tenue de soirée !
C'est bien l'heure de la détente, du sport....Et puis Laurie ne lui avait pas
dit de venir pour faire du lèche-vitrines... les choses sérieuses se
passeraient dans une autre tenue où ayant quitté son maillot et son cuissard,
il serait dans une tenue plus présentable ! Le cœur léger, il gagna la
vieille ville et se dirigea vers l'église. Il prit la rue qui arrive au pied
des escaliers qui montent au portail. Ces escaliers sont séparés par une
cascade qui descend en leur milieu. Ils sont assez raides, juste coupés à
mi-hauteur par une petite plate-forme. Ils forment avec la cascade et les fleurs
disposées en terrasses un décor à l'antique, comme un théâtre romain.
Laurie se tenait sur les marches, au milieu de la première partie des
escaliers. Elle était en jean et portait un débardeur mauve. Elle ne reconnut
pas Pierre et c'est seulement aux signes qu'il lui fit qu'elle en déduisit que
c'était lui. C'était un samedi où les magasins ferment à 14 heures et à
14h30 les rues étaient quasiment désertes. Le risque de confusion était réduit
d'autant.
-
j'ai dit à Françoise que j'allais faire du vélo et tu pourras en témoigner,
je n'ai pas menti !
Cette
réponse ramena Laurie à de plus proches réalités.
-
Dan est en manœuvre depuis mardi, il rentrera fin de semaine prochaine, juste
à temps pour le week-end à Baden. Il s'entraîne à ravitailler une population
sinistrée qui est à 300 km d'ici. Il veut bientôt se retirer de l'armée pour
devenir pilote privé d'hélicoptère à Aspen dans le Colorado... ravitailler
les chalets de montagne, faire de la dépose de skieurs sur les névés, il ne rêve
plus que de cela... il commence à en avoir marre de jeter des paquets de
nourriture à des populations que des chefs de guerre écrasent et massacrent
comme chez nous au moyen-âge... alors que pour Dan, il serait si simple de
capturer ces bandits ! Tu vois, c'est un peu pour cela que nous avons besoin de
nous aimer avec d'autres couples... c'est une manière de compenser !
-
tu m'as fait venir pour quoi ?
-
pour l'amour et pour la poésie, j'ai cru t'entendre affirmer que ces deux là
ne peuvent jamais être séparés !
Pierre
avait réfléchi avant de se représenter devant elle, il avait pesé le pour et
le contre sur l'activité psychologique de Laurie et il lui posa cette question
:
-
peux-tu me dire ce que fit Freud peu de temps avant sa mort ?
-
que veux-tu dire ?
-
eh bien quoi !...qu'a-t-il dit au sujet de son oeuvre ? qu'a-t-il encore écrit
?
-
ah ! je crois savoir où tu veux en venir !...non ! non !...je ne suis pas celle
que tu crois !...Je sais très bien comme toi et tant d'autres, qu'à la veille
de sa mort, Freud a renié une bonne partie de son oeuvre, en particulier tout
ce qui se rattache à Thanatos et à une certaine perception du mal... la répression
du mal ne peut pas être le ciment d'une société !... et l'inconscient n'est
pas la poubelle de notre esprit ou de nos perceptions !
Ouf
! Pierre se décontracta... il s'était une fois disputé avec un jeune
psychiatre qui parlait sans cesse de Freud et ne savait pas puis, n'avait pas
voulu admettre que Freud avait renié une partie importante de son oeuvre. Même
si quelques années plus tard, Pierre avait appris que ce psychiatre émargeait
au registre des médecins chômeurs, ce souvenir lui faisait encore froid dans
le dos tant la violence verbale qui avait sévi, avait été aiguë ! C'eut été
dommage d'en arriver là avec Laurie ! Et il sourit pour récompenser la
disciple méritante. Elle se leva et tous deux prirent le chemin du domicile de
Laurie.
-
qu'est-ce que tu crois ? que je suis une idiote ?...parce que j'ai un beau cul !
... oui, je sais, un peu moins bien que celui de ta femme... parce que j'ai des
seins plus lourds qu'elle, un sexe qui a su bien t'accueillir, je serais pour le
reste une potiche et pas une shakti ? ... qu'est-ce que tu crois ?
Et
du tac au tac, apaisant, il lui répliqua:
-
je crois en toi, fille du ciel et de la terre, du monde visible et invisible
!...jamais en si peu de temps je n'ai échangé autant de choses avec quelqu'un.
Te souviens-tu de ces mots de Frantz ? ...si la réalité du rêve c'est le
partage... je dis alors que la réalité du partage c'est le bonheur !
Laurie
montra sa joie et espiègle, ne put faire que cette réponse taquine :
-
Frantz et toi, vous allez finir pédés tant vous semblez vous entendre !
-
ne sois pas jalouse ! ... si tu veux un cours magistral sur le narcissisme,
l'homosexualité ou le libre amour des artistes, je peux t'en causer une nuit
durant et au matin, c'est bien entre tes cuisses que je serai... pas entre
celles d'un autre homme !
-
comment disais-tu déjà ? L'éternel féminin de qui tout provient !
Ils
discutèrent un moment sur la façon dont chacun imaginait ce voyage vers l'éternel
féminin de qui tout provient. Laurie au fur et à mesure du temps passé
ensemble se voulait plus sérieuse, attentive à son objectif d'évaluer
pertinemment la portée des propos du poète. Pierre sentait cette volonté de
le sonder et de le juger. Il ne s'offusqua pas de la prétention de sa
partenaire. Très peu de personnes avaient accepté de l'écouter jusqu'au bout
de ses monologues et il s'était bel et bien résigné à devenir un loup
solitaire. Il ne pouvait pas perdre cette Laurie à la présence si
bienfaisante. Au bout d'une rue, il regarda autour de lui. Ils étaient seuls.
Imperceptiblement en discutant, ils avaient traversé une partie de la ville et
étaient arrivés devant le portail d'une caserne de l'armée américaine. En
face, les commerces s'appelaient "stores" ou "shop"...on était
aux States ! Pierre s'empressa d'achever son propos avant que la discussion
n'aborde d'autres sujets.
Il
était assis sur la barre horizontale de son vélo et les gestes qui au fur et
à mesure de la discussion ou plutôt de son monologue, prenaient de l'ampleur,
commençaient à le déséquilibrer surtout qu'avec les cale-chaussures, ses
pieds n'avaient pas une stabilité parfaite sur le sol. Laurie profita d'un
moment d'hésitation chez Pierre alors qu'il cherchait à retrouver le fil de
son exposé pour placer ce que depuis quelques minutes elle voulait lui dire.
-
tu vois, c'est ici que Dan travaille !
Pierre
se sentit confus de devoir ainsi revenir à la réalité du moment présent.
Alors il observa ce présent qui devait mesurer ses propos et rassurer Laurie.
Il vit le portail d'une caserne, le poteau d'un réverbère et au pied... Laurie
! Il laissa courir encore un instant la lumière dans sa tête et il se mit à
rire, heureux ! ... il avait trouvé une chanson pour sa muse. Tout doucement
mais gravement il lui chanta ces paroles de circonstances tout en lui expliquant
par gestes le rapport de ces paroles avec la situation présente :
-"
Vor der Kaserne, vor dem grossen Tor, stand eine Laterne, und steht sie noch
davor, so woll'n wir uns da wiedersehn, bei der Laterne woll'n wir stehn, wie
einst Laurie Marleen, wie einst Laurie Marleen "
Après
une pause et yeux dans les yeux, il reprit:
-
wie einst?...wie einst ?
et
stupéfaite, elle daigna chantonner:
-
Laurie Marleen !
Il
poursuivit:
-
" et dans la nuit sombre, nos corps
enlacés, ne faisaient qu'une ombre, lorsque je t'embrassais, nous échangions
ingénument, joue contre joue bien des serments, tous deux Lili Marleen, tous
deux Laurie Marleen "
Après
cette évocation au combien troublante du temps fort de leur première
rencontre, elle le prit par la taille et enlacés, ils se dirigèrent
chez Laurie. Après quelques pas, avec une petite voix de soprano toute légère
et fluette, elle chantonna :
-
" aus dem stillen Raume, aus der Erde
Grund, hebt mich wie im Traume, dein verliebter Mund, wenn sich die späten
Nebel dreh'n, werd'ich bei der Laterne steh'n, mit dir ?...mit dir ?"
et
lui, dans un même sourire, il lui répondit:
-
Laurie Marleen !
Il
posa son vélo et l'embrassa fougueusement puis en marchant il continua leur
chanson :
-
" Cette tendre histoire de nos chers
vingt ans, chante dans ma mémoire, malgré les jours les ans, il me semble
entendre ton pas, et je te serre dans mes bras, Laurie Marleen, Lili Marleen !"
Ensemble
et à tue-tête, ils chantonnèrent une bonne demi-douzaine de fois sur tous les
tons " Laurie Laurie Marleen ".
Tous
deux admettaient au fond d'eux-mêmes qu'une telle entente était
exceptionnelle... jusqu'où pouvait-elle les mener ? Pourtant il n'était pas
encore l'heure de poser ce genre de question. La première, Laurie rompit le
charme de leur chanson :
-
toi, tu es incorrigible ! ... allez viens ! on va baiser, on parlera après !
L'appartement
vaste comportait des pièces bien trop nombreuses pour le seul besoin du couple
sans enfant. Dans l'une de ces pièces, Laurie avait installé un autel où trônait
la reproduction d'un bronze de Shiva dansant auréolé d'un cercle de flammes.
Elle alla dans la pénombre allumer une lampe à huile. Pierre découvrit une
grande natte au pied de l'autel et un peu plus à côté, un vaste lit à même
le sol. Sur un mur, il y avait plusieurs étagères. Laurie s'arrêta près de
la lampe à huile pour rapidement jeter ses vêtements. Nue, elle vit le regard
interrogateur de Pierre se poser sur une étagère. Elle lui montra les pots
d'huile et d'onguents avec lesquels Dan et elle se massaient mutuellement : le
nard pour la chevelure, le keora pour les joues et le cou, la champa et le hina
pour les seins, le musc pour le ventre, le santal pour les cuisses, le khus pour
les pieds, le jasmin pour les mains. Elle lui demanda d'approcher pour sentir
les arômes. Dans un coin, plusieurs bassines en terre, en fer ou en cuivre
interrogeaient également le profane.
-
Pierre, enlève tes habits, pose les là-bas et maintenant observe-moi. Je vais
me préparer pour l'amour, ensuite je te préparerai puis à ton tour tu me
masseras.
Elle
se plaça face à l'autel et elle commença ses exercices posturaux, la colonne
vertébrale bien droite. Puis Pierre entendit les variations de son souffle.
Elle bloquait sa respiration pendant de longues périodes et son corps se
transformait, ses muscles se gonflaient, se relâchaient tantôt vers le bas
tantôt vers le haut. La shakti murmurait quelque chose d'incompréhensible et
Pierre commença à trouver le temps un peu long. Laurie s'allongea sur la natte
pour se reposer un moment puis elle prit deux bassines dans lesquelles elle
versa de l'eau et des produits différents. Elle but le liquide de la plus
petite bassine puis elle fit rouler les muscles de son ventre et le rentra
brusquement comme pour le coller à sa colonne vertébrale. Sous la violence de
l'effort, elle vomit dans l'autre bassine.
-
j'ai bu une grande quantité d'eau salée et fait un exercice pour faciliter le
vomissement de manière à vider l'estomac des restes de nourriture qui s'y
trouvent encore deux heures après le repas. La portion nutritive des aliments
à ce stade de la digestion est déjà passée dans l'organisme. Rien ne sert
alors de l'alourdir avec ces restes qui n'ont plus d'utilité. Maintenant que
mon estomac est propre, je vais aussi nettoyer une autre partie de mon intérieur.
Laurie
se leva pour prendre une grande bassine en fer semblable à une baignoire
ancienne. Elle la remplit de plusieurs brocs d'eau. Elle demanda à Pierre de
s'approcher pour mieux voir. Elle s'accroupit sur les orteils de manière à
avoir son bas-ventre dans l'eau puis elle introduisit dans le rectum un petit
tube de la grosseur du petit doigt. Elle laissa dépasser un bout de ce tuyau
puis en contractant son sphincter, elle aspira de l'eau dans son ventre. Elle
enleva le tube puis elle se mit debout, les pieds écartés, les épaules inclinées
vers l'avant, les genoux un peu fléchis, les mains posées sur les cuisses et
après avoir vidé les poumons à fond, elle tira fortement toute la région
abdominale vers la colonne vertébrale. Elle isola et fit saillir ses grands
droits puis les fit rouler dans un mouvement rapide de manière à faire
circuler l'eau à l'intérieur des intestins. Elle s'accroupit à nouveau pour
remettre le tube en place et expulser l'eau. Satisfaite, elle se sécha à
l'aide d'une serviette et alla vider tour à tour les bassines dans la salle de
bain.
-
viens, mettons nous assis sur cette grande natte …approche ! Je ne vais
pas te faire de mal…plongeons nos regards l’un dans l’autre. Place les
paumes de tes mains en coupe devant toi et pose les pouces contre ta poitrine.
Nous allons faire la salutation du cœur, une salutation inspirée du namaste,
la salutation rituelle orientale qui veut dire : « j’honore le
dieu qui est en toi. »
Pierre
préféra donner en premier la salutation.
- je
crois en toi, fille du ciel et de la terre, du monde visible et invisible. Je
salue celui qui anime ton âme et qui est identique à celui qui anime la
mienne. C’est lui qui m’a appris à m’aimer dans ce corps charnel et cet
esprit humain et qui a fait taire les regrets de ne plus être au pays de chez
nous, dans notre éternité de vivant…Qu’il t’apprenne à t’aimer dans
ton corps humain de femme pour qu’ensemble nos corps célèbrent cet amour et
le réalise dans le partage de ce moment heureux dans nos vies d’enfants du
ciel et de la terre, du monde visible et invisible. J’honore la force qu’il
te donne pour te fondre en moi, Laurie, fille de Dieu, prête à faire vibrer
toutes les émotions de ta chair pour que je te donne les mêmes émotions avec
ma chair.
Laurie
lui coupa la parole, tant il est vrai qu’un poète est bavard même dans ces
moments là. Elle se courba en avant. Elle ouvrit la bouche pour former un O
avec ses lèvres et elle émit le son Aum. Elle laissa le son arriver des
profondeurs de son ventre jusqu’à ce qu’il émerge lentement en résonant.
A la fin de son expiration, elle ferma ses lèvres pour fredonner la partie M du
son.
Elle
demanda ensuite à Pierre de s'étendre sur la natte et elle entreprit de le
masser avec des onguents. Elle le plaça entre ses cuisses, posa ses fesses sur
les siennes et tout en lui massant le dos et la nuque, elle lui raconta comment
Dan appréciait le fait qu'après un tel lavement, il puisse sans contre
indication aucune, lui faire l'amour, la prendre par derrière et revenir dans
son sexe ou sa bouche au gré de sa fantaisie à lui ou de ses désirs à elle.
Aucune gêne ne devait limiter leur désir d'union sexuelle et cette préparation
que les femmes hindoues et asiatiques faisaient depuis des millénaires n'était-elle
pas toute indiquée pour favoriser de multiples étreintes ? Elle interrogea
Pierre pour lui demander de confirmer que souvent avec sa partenaire, ils étaient
gênés par la tournure scatologique que pouvait prendre l'amour anal alors
qu'ils ne recherchaient aucunement cet aspect scatologique mais une dimension
plus large de leur union charnelle. Laurie raconta qu'elle avait bien envie
d'apprendre ces techniques aux autres femmes du groupe et elle avoua son
fantasme de se faire prendre par trois hommes à la fois qui, comme une roue,
tourneraient longuement dans chacun de ses orifices, sa propreté intérieure
garantissant le plaisir des amants. Anticipant la question de Pierre, elle admit
qu'au club d'Amadeus et Regina, elle s'était bien fait prendre par trois hommes
à la fois mais il n'y avait pas eu de roue ; une fois un premier plaisir pris
par chacun, l'étreinte avait été rompue. Amadeus n'avait pas eu l'idée de
proposer ces ustensiles de lavement. Pour en rester à la roue, elle raconta également
qu'elle avait été surprise de la proposition du jeu érotique faite par
Werner. Comme quoi la connaissance des mérites du cercle de l'ivresse et du
ravissement faisait bien partie du fond commun du savoir de tous les peuples.
Lorsque Pierre fut bien émoustillé par ces massages et ces propos, elle lui
demanda de la masser et elle continua à lui parler de ce qu'ils pourraient
faire comme expériences érotiques nouvelles dans leur club. Lorsqu'elle
s'estima suffisamment excitée à son goût par les massages de Pierre, elle
joua sensuellement avec lui puis elle le fit coucher sur le dos. Enfin elle vint
sur lui pour diriger l'union amoureuse. Elle lui faisait face lorsqu'elle le
prenait dans son sexe, elle lui tournait le dos lorsqu'elle le prenait dans son
anus, ses gestes étaient calculés pour garder la tension de son amant au stade
le plus haut sans qu'il n'éjacule puis, se couchant sur le dos, elle le laissa
faire. Le plaisir emmagasiné dans le corps de l'amant lui fut restitué dans
des élans violents et sauvages qui la menèrent à de premiers orgasmes.
Lorsqu'elle sentit que l'amant allait défaillir et ne pouvait plus se retenir,
elle recula son bassin pour sortir le pénis de son sexe. D'une main elle serra
la base du pénis et de l'autre fit un point de compression sur le périné.
Elle attendit que son amant se décontracte pour relâcher ses points de
pression et l'attirer à nouveau vers elle. Elle se plaça debout les mains
contre le mur, ses reins tendus. Elle lui fit face debout et une fois prise,
elle lui enserra la taille de ses jambes et en se balançant sur ses bras, elle
allait et venait sur le sexe de son amant. Yeux dans les yeux, sa légèreté à
elle appelait leur union amoureuse à un autre envol loin de cette réalité-ci.
Elle refit plusieurs fois des points de compression pour empêcher son amant de
se répandre en elle puis elle décida d'arrêter de faire l'amour. En souriant,
elle s'amusa de la remarque de son amant qui regrettait, malgré le plaisir
intense pris, de ne pas avoir éjaculé. Laurie mi amusée mi sérieuse lui déclara
que pour parvenir au samadhi, le yogin devait posséder l'art de l'arrêt et que
la shakti devait l'y aider. Pierre en eu le souffle coupé !
L'après-midi
était déjà bien engagé lorsqu'ils se décidèrent à se lever du lit. Pierre
prit conscience qu'il s'était immiscé dans la vie quotidienne de Laurie et Dan
et cela le gêna. Pourquoi avaient-ils décoré cette pièce comme ceci ? Cette
question lui parut inconvenante. Dans ce décor où tout avait une histoire, une
histoire qui ne concernait que Laurie et Dan, il ne se sentait pas de taille
pour introduire en si peu de temps une nouvelle histoire, celle de Laurie et
Pierre. Il proposa à Laurie de sortir et d'aller discuter dans un endroit plus
propice. Elle suggéra qu'un grand rocher de grès rouge surplombant le paysage
siérait mieux à leur échange. Elle décida d'aller sur un des rochers du château
d'Alte Dahn à une quinzaine de kilomètres de Pirmasens. Le château date du
treizième siècle et bien qu'abandonné, fut détruit par les troupes de Louis
XIV. Seuls quelques pans de murailles subsistent par-ci par-là parmi les trois
ensembles de rochers de grès.
Après
avoir longtemps longé la clôture électrifiée d'un dépôt de munitions de
l'armée américaine, la route les amena à Dahn et ils montèrent au château.
Ils s'installèrent sur le rocher le plus au nord-est. La vue plonge sur
quelques clairières où des paysans entretiennent des champs et des prairies.
Tout autour jusqu'à l'horizon, la forêt des Vosges du Nord mariée à celle du
Palatinat forme comme une mer houleuse creusée de multiples vallons sur les
bords desquels les coupes faites par les hommes apparaissent comme des tâches
plus claires semblables à l'écume. Sur ce navire de grès rouge que pousse et
chahute le vent d'ouest, vous êtes le pilote en partance pour un voyage au long
cours. Pierre la serra contre lui. Ils laissèrent se perdre leurs regards parmi
les vallons, les lignes moutonnées qui rendent moins sinistre cette immense forêt
de sombres sapins. Laurie parla la première.
-
tu es toujours boudeur ? Tout cela parce que tu n'as pas éjaculé, que je t'en
ai empêché avec une technique bien connue ! Tu aurais voulu éjaculer dans mon
sexe, mon cul, ma bouche, sur mes seins ?
-
non Laurie, je m'interroge sur des choses plus importantes. Tu as peut-être
raison de t'accrocher autant à ces rites et ces techniques tantriques. En tous
cas je te reconnais un mérite, celui d'avoir utiliser ce langage, ce
vocabulaire pour parler d'une manière aussi détaillée et précise de ces
moments d'amour charnel si intenses qu'ils permettent de considérer l'amour
sexuel comme une voie initiatique. Notre civilisation judéo-chrétienne a
largement expurgé de son langage de telles descriptions et de tels rites pour
ne plus permettre l'initiation personnelle. Je suis d'accord avec toi pour
admettre que nos corps peuvent se livrer à des moments d'union charnelle si
profonds qu'ils réveillent des énergies primaires capables de les emmener vers
l'extase, la transcendance et l'illumination. Je suis d'accord avec toi pour
dire que cette illumination est unique et toujours pareille quel que soit le
chemin que l'on a parcouru pour y arriver. Tu as raison : bien mieux que de se
lancer dans des exercices intellectuels savants pour briser les limites de
l'esprit, le corps peut nous y transporter tout autant, sachant que pour y
arriver, il faut l'énergie de deux corps contraires s'unifiant intensément
dans la même conscience d'un absolu. Ce faisant, nos corps nous procurent un
plaisir bienfaisant et renforcent un amour humain reflet exact de l'amour divin,
gains incomparables que l'esprit n'est pas capable de nous donner ! Tu as raison
Laurie mais si tu en restes là et si tu ne vas pas plus loin, à mes yeux tu as
tort !
Pour
Pierre, tout ceci avait trait à l'involution, à la marche vers le plus profond
de soi pour capter en soi la force qui nous procure l'illumination. Si Laurie
admettait qu'il avait été au bout de son chemin et qu'il avait rencontré
l'illumination, pourquoi l'inviter à refaire d'une autre manière cette
involution ? Certes il était pour lui très plaisant de faire l'amour avec
Laurie mais il jugea que ce n'était pas nécessaire car il n'avait aucun besoin
de revenir à l'illumination. Au contraire, comme Laurie l'avait dit, il devait
vaincre sa peur ou sa nonchalance pour enfin parler, raconter, instruire les
autres sur ce qu'il avait appris au cours de son illumination !
Pierre
déclara à sa compagne que depuis l'âge de dix ans jusque vers un peu plus de
vingt ans, il avait écrit des poèmes, des textes divers. La première fois
qu'il alla à Paris, ce fut pour signer un contrat d'édition dans une maison de
Saint Germain des Prés et ce geste déjà avait signifié qu'il tirait un trait
sur l'écriture poétique maintenant qu'il avait connu l'illumination. Oh
certes, mis à part cette publication, il n'avait pas beaucoup pris le devant de
la scène pour parler aux autres et il était toujours une espèce de loup des
steppes mais si Laurie voulait l'aider, elle le ferait maintenant dans une
perspective beaucoup plus publique sur le chemin de son évolution à lui puis
à elle pour montrer que les hommes et la nature, le cosmos sont les visages
différents d'une même réalité. Devait-il se mettre à rédiger de nouveaux
livres révélés ? Pierre pour le moment vivait sereinement dans son petit
cercle de facilité mais il devait dorénavant s'ouvrir au monde et y vivre tout
aussi sereinement et ceci était beaucoup plus difficile. Or c'était son chemin
et c'était le rôle qu'il voyait pour Laurie que de l'y pousser plus fermement.
Laurie lui avait montré des techniques d'involution, or il avait besoin d'une réponse
sur la question de savoir comme évoluer vers les autres pour leur communiquer
son message. Le poète n'a besoin que d'un peu de persévérance et de
clairvoyance pour remonter le fil de sa source et trouver la présence de celui
qui parle en lui. L'important consiste à apprendre à connaître et à maîtriser
cette présence capable de submerger l'esprit pour imposer une réalité divine
tellement captivante et bénéfique. Pierre s'excusa de ne pas se lancer ici
dans un cours sur la poésie, notamment sur la poésie suggestive et pourquoi
pas sur une certaine manière de reconsidérer la poésie descriptive... plus
tard il était disposé à le faire.
-
le ton de ta voix se fait triste lorsque tu parles de ta poésie
-
oui, l'écriture poétique m'a servi à créer des rencontres avec la voix qui
vit en moi puis j'ai connu quatre accidents qui chacun aurait pu tuer mon corps
charnel. Je ne les ai pas vus venir et ces circonstances relèvent aujourd'hui
d'une stupidité inqualifiable. Ces accidents ont eu lieu, l'un sans aucun témoin,
l'autre avec la trace de ma peau collée sur un poêle à mazout, un autre en présence
d'une centaine de personnes mais à chaque fois je me suis relevé sans avoir
mal même lorsque le sang couvrait mon visage. A chaque fois, j'ai repris un
comportement normal et les autres en ont déduit que ce n'était pas grave, que
ce n'était pas grand chose, un événement que l'on peut oublier aussitôt. A
chaque fois, c'est grâce à un dialogue avec ma voix que je m'en suis sorti.
C'est elle qui a ordonné que je reprenne le cours de mon existence terrestre en
m'assurant que je n'aurais pas mal, que mon corps ne garderait pas trace de
l'accident. Une fois les médecins ont parlé d'un miracle, d'un miracle que
seul la nature peut accomplir. J'ai eu de la chance comme d'autres, dans ce
cas-là, souvent n'en ont pas. C'est faux. Il n'y a pas eu miracle. J'ai traversé
le puits de lumière. J'étais de retour chez moi, chez nous mais je n'ai pas eu
le droit de rester. Ma poésie est triste, Laurie, parce que j'ai sciemment
demandé la permission de rester. J'ai demandé à pouvoir attendre le retour du
visage de ma dernière existence humaine pour pénétrer au-delà du miroir,
au-delà de cette antichambre céleste et gagner ma vraie demeure d'éternité.
Oh, je me suis fait une raison, une raison bien humaine mais je me demande
encore pourquoi cette présence divine a voulu que je poursuive mon existence
terrestre. Ma poésie s'est éteinte dans cette interrogation insoutenable... J'étais
magnifiquement bien chez moi. Jamais sur terre, même dans l'extase amoureuse,
poétique la plus forte, je ne pourrai approcher quelque peu ce moment de
bonheur absolu, incommunicable.
- Je
comprends. J'accepte le mot extase que tu emploies. Il s'agit bien d'une expérience
de la relation, une expérience du sens dévoilé et révélé. Les mystiques
orientales, les bouddhistes, considèrent l'extase non pas comme l'expérience
de la relation à un tout autre mais l'expérience de la fusion dans le tout même,
expérience non pas de la transcendance mais de l'immanence. J'ai du mal à bien
te suivre. Tu parles de ta voix comme un autre et pourtant la manière dont tu
t'exprime sur cette fusion entre elle et toi, la manière dont tu sembles encore
totalement dans cette extase, me laissent à penser que tu n'es pas très loin
d'une conception bouddhiste et que tu peux comprendre ce que je dis sur le
tantrisme. Permets-tu que je te pose quelques questions. Ces moments de
rencontre surnaturelle t'ont-ils aidé à trouver un sens à ta vie ?
-
non, absolument pas
-
bien. Le sens de la vie n'est pas une bonne question en effet. Sur cette
question, il y a deux points de vue. La vie ne peut avoir de sens puisque rien
n'est extérieur à elle. Ceci est un point de vue matérialiste qui rejette
toute transcendance. D'un autre côté, le bouddhisme dit que tout sens est dans
la vie et pour le sage, il n'y a aucun sens de la vie.
-
tu me rassures, je suis déjà au niveau d'un sage bouddhique
-
mais en tant que poète qui vit toujours entre ciel et terre, es-tu bien dans
l'immanence, dans l'ici et le maintenant ? Toute philosophie de l'immanence doit
parvenir à cette conclusion : si la vie a un sens, c'est de nous débarrasser
de l'illusion du sens ultime et absolu de l'existence.
-
en tant que poète, à vingt ans j'ai rédigé un ouvrage contre la philosophie
et je suis fidèle à mes idées de vingt ans. Mais l'écriture reste la trace
d'une profonde déchirure...
-
va pour la philosophie mais alors tu dois aussi être contre les religions.
Pourtant tu parles d'une présence divine, tu évoques le paradis, tu parles de
la migration de l'âme. Est-ce bien là que se situe ta déchirure ? Les
religions posent un sujet absolu. En suivant une religion, la vie tout entière
peut facilement trouver un sens puisqu'elle fait référence à un signe extérieure
et supérieure : Dieu. Le sens de la vie consiste alors à servir Dieu, à
travailler à sa gloire. Toute la vie devient alors le signe de cet idéal
transcendant. N'as-tu jamais interprété tes rencontres comme le point de départ
d'une vocation à remplir des responsabilités dans une religion ?
-
non, il m'est impossible d'accepter un tel cadre. Je ne peux m'intégrer dans
aucun courant religieux. Dès la première phrase que je prononcerais, il y
aurait des prêtres et des fidèles pour m'accuser de blasphème. Mais ce n'est
pas aussi simple, un poète a des choses à dire à ceux qui ont foi dans une
religion... Rimbaud dans ses illuminations dit des choses et nous pourrions un
jour en discuter.
-
Tout n'est pas très clair... Certes, je te l'accorde : aujourd'hui, les trois
grandes réponses traditionnelles ont perdu le pouvoir de susciter l'adhésion
collective. Il n'y a plus de cosmos qui fonde la sagesse. Cette sagesse qui
indique à l'homme comment trouver sa place dans l'ordre de la nature, parmi les
lois divines. Il n'y a plus de foi commune en une divinité capable de racheter
et de sauver notre existence humaine. Il n'y a plus également de grandes
utopies prônant l'égalité, la fraternité humaine, le communisme. Aujourd'hui
la philosophie chercherait plutôt à décrire une religion laïque, une éthique
universelle capable d'être le dénominateur commun des règles sociales,
politiques et économiques. Il faut bien s'arrêter à quelque part. Pierre, tu
en conviendras, soit on a trouvé un absolu soit on a compris qu'il n'y a pas de
sens absolu à trouver parce que l'absolu, c'est l'ensemble du réel, la nature.
Dans ce cas, seule l'expérience de la fusion est possible même si elle est brève.
Elle ne surgit que dans des moments de simplicité, de paix, d'harmonie qui ne
dure guère. Je te parle de fusion et non pas de déchirure. Je connais les
traces de ces déchirures humaines provoquées par les guerres, les violences de
toutes sortes. Ceux que je soigne sont déchirés et il n'y a guère de
possibilités pour recoller un semblant d'identité humaine. Ta déchirure de poète
me paraît bien particulière et légère... tu es en bonne santé, non ?
-
évidemment si tu mesures cela à l'aune des pires atrocités commises par les
hommes. Le silence des gens dont tu parles est excusable. Ils ont peur de revoir
consciemment ou non les visages de leurs bourreaux, d'entendre leurs voix. Brisés
par de premiers bourreaux, ils sont la proie naturelle pour d'autres bourreaux
qui n'auraient plus qu'à achever le travail de mort qui les a déchirés ainsi.
D'un côté, la déchirure du poète est pire : aucun visage n'est imaginable
pour cette présence qui l'a envahi. La voix : elle est en nous, Laurie, mais
comment la retrouver de notre seule volonté ? Tout est présent en nous
pourtant, c'est à chacun de nous de trouver le courage et l'art de révéler
cette présence. Le poète sait que s'il ne parle pas, il ne fait pas fructifier
cette parole sacrée et il gaspille le temps de sa survivance à
l'illumination... il n'évolue pas. Sera-t-il encore sauvé à sa mort ? Comment
accepter ce doute alors que l'illumination, la rencontre avec le surnaturel l'a
remplit de certitudes indélébiles... Laurie, les patients que tu soignes ont
droit à la commisération des humains et Dieu sait reconnaître les coupables
de ces crimes. Je n'ai pas peur pour leur salut à l'instant de leur mort. La déchirure
du poète n'a rien à voir avec une bonne santé. Elle nourrit une seule
interrogation : que faire de cette mort qui lui est laissée alors qu'il
pourrait déjà être depuis longtemps dans l'autre monde ? Comment mourir pour
que cette mort atteste d'une manière incontestable que la déchirure a fait
place à la réconciliation entre l'humain et le divin ?
- je
te parle de fusion au cours de notre existence humaine avec d'autres dimensions
de notre présence. Je ne cherche pas à savoir comment mourir.
- Ces
moments d'harmonie, de paix et de sagesse ne sont pas les conditions pour accéder
à la fusion. Ils en sont la conséquence. Je ne sais pas comment provoquer la
fusion dont je parle. A chaque fois, ce fut une dépense d'énergie impensable.
A chaque fois soit par l'écriture poétique soit par un accident, la fusion
s'est faite en dehors de mon corps charnel, en état de décorporation. Et si je
sais comment reproduire la manière d'arriver en état de décorporation, cette
technique ne me sert à rien car rien ne me dit qu'alors j'aurai l'énergie pour
traverser le puits de lumière et accéder là où je veux aller. Cela ne dépend
pas de moi mais de la bonne volonté, de l'acception d'être chers venus à ma
rencontre pour m'insuffler la force surnaturelle avec laquelle ils agissent. Je
peux leur demander ou me laisser faire par eux mais il faut un motif bien précis.
La soif d'une connaissance surnaturelle n'est pas un motif recevable. Le désir
d'aider quelqu'un que l'on aime et qui en a bien besoin peut être suffisant
tout comme le désir de sauver sa propre personnalité. Laurie, il ne s'agit pas
de considérations philosophiques mystiques ou laïques. Il s'agit de comprendre
ma condition humaine de survivant, de transmettre cette expérience à ceux que
cela intéresse. A vaincre ma déchirure et donc mon écriture. Je repense à
ces sages qui n'ont jamais écrit mais dont les paroles nous ont été
transmises : Socrate, Krishna, des prophètes hébreux mais aussi Jésus. Est-ce
parce qu'ils n'ont pas écrit qu'ils ont vaincu leur déchirure ? Qu'ils ont
renoué le lien avec leur illumination ? Pour moi, la réponse ne fait aucun
doute. C'est oui ! Tu as raison de comprendre que mon propos ne se réduit pas
ni au christianisme ni au bouddhisme. Si le christianisme fait la part belle à
l'espérance, le bouddhisme serait plutôt une sagesse qui apprend à s'en libérer.
C'est vrai, je ne parle ni d'espérance ni de sagesse. Mon expérience poétique
me dit de changer la vie, ici et maintenant, dans l'immanence et je recherche la
force capable d'assurer pour les autres une traduction humaine de cette
rencontre extraordinaire qui m'a donné un témoignage d'amour absolu. Je n'espère
rien, je veux aimer et qu'on me laisse libre d'aimer sans venir de suite me
couvrir de ridicule, de sarcasmes, d'imbécillités sordides. Je ne suis pas
l'idiot bienheureux. Je suis poète. Quand Dieu parle, il faut lui répondre.
Musset s'y est employé bien avant Rimbaud. Je n'ai pas peur de parler, qu'il
m'entende ou ne m'entende pas ! La crainte et l'espoir sont les formes premières
de la souffrance et de la peur. J'ignore la souffrance et la peur, je ne connais
que la souffrance et la peur qui vivent parmi les autres et cela me fait mal de
les voir si mal se débrouiller à vivre sans s'en débarrasser même à
l'instant de leur mort... ils n'arrivent même pas à les abandonner sur leur
lit d'agonie... et si je suis un survivant, quelqu'un m'a interdit de mourir
alors que je voulais rester près de lui. Suis-je responsable de la façon
ignoble dont les autres mènent leur vie, à coup de peur qu'ils exorcisent en
semant les crimes et la misère autour d'eux ? Suis-je responsable de ne pas
aider ceux qui comme moi ont déjà vécu dans leur existence humaine, ces
dimensions d'éternité de la vie après la vie humaine ?
-
Pierre, il n'y a pas que la crainte et l'espoir à abandonner au cours de sa
vie. Le message du bouddhisme tibétain est clair : toutes nos souffrances et
celles que nous infligeons aux autres, sont liées au fait que nous ne cessons
de nous attacher à des personnes ou à des choses or dans la vie, ce sont le
changement et l'impermanence qui sont de règle. Je peux te réciter de mémoire
le livre tibétain de la vie et de la mort : la condition idéale pour mourir
est d'avoir tout abandonné, intérieurement et extérieurement afin qu'il n'y
ait à ce moment là, le moins possible d'envie, de désir et d'attachement
auquel l'esprit puisse se raccrocher. Avant de mourir, nous devrions nous libérer
de tous nos biens, amis et famille.
- ce
n'est pas faux mais pour moi, cela reste imprécis et source de confusion.
Lorsque j'ai demandé à rester et à avoir le droit de rentrer chez moi, rien
de terrestre ne m'en a empêché. Ce fut bien une présence divine qui me refusa
cet accès. Certes, mon âme n'avait pas récupéré l'image de ma dernière
existence humaine, mais ce n'était qu'une question ponctuelle. Il y a eu un
refus et mon esprit a du se séparer de la parcelle divine, de mon âme. Il
n'est pas nécessaire de se libérer de nos amis et de nos familles, au
contraire si nous pouvions nous former les uns les autres à mourir, à réussir
la fusion de l'esprit et de l'âme lorsque notre enveloppe charnelle cesse de
vivre... qu'il n'y ait plus de doute mais une certitude, un dialogue achevé de
l'âme pour l'âme... quelle réussite, quelle joie ! Est-ce interdit par Dieu,
est-ce en dehors de nos possibilités humaines ou avons-nous tout ce qu'il faut
pour réaliser cette fusion ? Je dis que nous avons cette possibilité. Oh
Laurie, peu m'importe d'admettre avec le christianisme que chacun de nous possède
une âme personnelle et de croire en l'individualité unique et irremplaçable
de chaque personne. Je sais que le bouddhisme considère ceci comme l'illusion
par excellence. Peu m'importent ces considérations. Que fait-on de l'action ?
Il y a l'involution, la découverte de Dieu en nous. Nous sentons et expérimentons
que nous sommes éternels. Après, cette force spirituelle nous pousse à agir
pour transformer notre entourage comme elle a transformé nos cœurs.
-
tu cherches la bagarre ? tu ne serais pas un mystique belliqueux, un futur moine
soldat toujours en quête d'une croisade ?
- peut-on
seulement rester seul dans son coin... tu vas me dire de prendre exemple sur
Siddhartha et d'aller rejoindre la cabane du pêcheur au bord du grand fleuve...
que les autres s'étripent avec une haine bestiale ne t'intéresse pas. Ils ne
seront pas sauvés lors de leur mort, ils s'attacheront trop à leur victoire ou
rumineront trop leur défaite pour arriver à la fusion de leur esprit avec l'âme
et ainsi gagner leur demeure d'éternité. D'ailleurs nous n'en avons pas discuté.
Mais d'où provient l'esprit ? D'un fonctionnement particulier et efficace des
neurones de notre cerveau développé à travers force exercices intellectuels ?
Comment cette production pourrait-elle s'accaparer une dimension d'éternité ?
Par la simple fusion avec l'âme ? Le soldat ou le brigand parvenu à la cabane
du pêcheur ne peuvent-ils pas contraindre par la force l'ascète qui médite là
? Ne serait-ce que pur hasard s'il venait à être tué par le soldat ? Doit-il
être indifférent à son sort ? Doit-il au contraire défendre son message pour
qu'il puisse se transmettre aux autres ? Laurie, ma poésie est un combat, une
lutte pour trouver les moments de ma création, de mes rencontres et quand j'écris,
il y a un autre qui agit. Il y a des présences qui se manifestent, elles étaient
en moi et je les appelle souvenirs, elles se découvrent nouvelles et je les
appelle émotions, elles parlent d'un avenir et je les range parmi les songes.
Je ne peux que mesurer les choses, comme Nietzsche l'a dit : je suis bel et bien
en tant qu'homme un mesureur des choses. Alors j'ai envie de laisser se
poursuivre ces correspondances, ces métamorphoses, de les voir grandir non pas
pour devenir un surhomme mais pour utiliser les forces surnaturelles dont j'ai
pris conscience. Laurie, tu sais bien que le premier conseil que donne un maître
spirituel à un jeune disciple, c'est de prendre garde aux puissances
surnaturelles qui, si elles ne sont pas maîtriser, mènent tout droit à la
folie et à la destruction de la vie humaine. Mais c'est bien le constat que ces
forces existent et que le cheminement réussi d'une spiritualité peut aller
jusqu'à l'utilisation de ces forces non pas pour détruire mais pour sauver...
la preuve que sauver est possible consiste à transformer la mort de notre corps
en une victoire de la vie, à témoigner d'une autre vie tout d'éternité.
-
qui veux-tu sauver et de quoi ? Pierre, te rends-tu compte de ce que tu dis ?
-
oui mais tu es la première à entendre cela de vive voix. Je sais que je peux
t'en parler. Je t'ai vu purifier ton ventre avant d'accueillir mon sexe. Je sais
aussi que ton esprit est pur et qu'il ne va pas se méprendre sur mes propos. Je
ne te demande pas d'être d'accord avec moi ni aujourd'hui, ni demain mais sache
que c'est le but du chemin que je poursuis. C'est là-bas que je vais te mener.
J'ai pris conscience que je dois aller tâter du mystère de la vie éternelle
et d'une rencontre particulière de ce mystère avec notre existence terrestre
qui se nomme la résurrection. Ma foi de survivant m'a appris à relire
l'exemple de Jésus et j'y retrouve les marques du pressentiment que j'ai gardé
en revenant de la demeure de mon âme. Mais il n'y a pas que Jésus. J'ai un
visage de pharaon des temps les plus reculés et un visage de druide des mêmes
époques comme images de ce que je recherche. Je crois qu'un message a survécu
de ces temps anciens et que nous pouvons aujourd'hui, à travers les découvertes
archéologiques, commencer à mieux le pénétrer. La rencontre d'une personne
avec Dieu ou avec la voix qui vit en lui ne prend pas des heures et des années.
Par contre poursuivre son existence humaine en conformité avec le message reçu
nécessite un travail en commun, un partage et un progrès dans la
transformation de la nature où nous avons été placés. Tu ne peux pas faire
abstraction du plan collectif, tu dois y aller sinon tu n'auras pas utilisé tes
talents. Ton message sera resté lettres mortes. Nous devons utiliser l'épée
et la mettre sous la garde du sacré et ne surtout pas l'abandonner aux mains
des brigands et des seigneurs de guerre. Il y a un choix à faire. Pour ma part
je sais que le message que j'ai reçu peut vivre alors il vivra. Laurie, lis des
ouvrages sur les premiers chrétiens, la communauté de Qoumran, l'église de Jérusalem
et cherche à comprendre comment ce message à pu vaincre les mœurs barbares de
l'empire romain : l'esclavage, les jeux cruels du cirque, des religions au
service d'intérêts cupides et aux morales sectaires et impies. Certes
l'alliance de ce message avec le pouvoir impérial romain n'a rien donné qui ne
soit convaincant car l'on sait aussi que c'est ce pouvoir impérial qui au
Concile de Nicée a commencé à trafiquer les écrits et les témoignages des
premiers chrétiens. C'est une question clé : comment relier ce type de message
avec un pouvoir politique, économique et social ? Ce lien à chaque seconde
transpire l'imagination du poète, de l'illuminé. Comment le rendre visible et
acceptable pour les autres ?
-
tu es bien poète, tu rêves à voix haute mais tu es cohérent. Tu ne me
racontes pas des bondieuseries. Je comprends ce que tu cherches. Je te suivrai
mais je continuerai mes rites tantriques. Ils ne me mèneront jamais aussi loin
que ce que tu prétends réaliser mais jour après jour, ils me font progresser
vers mon bonheur avec mon corps de jeune femme, ma sexualité et mon plaisir,
mon esprit et ce plus que je respecte car il m'a permis d'avoir une relation
intime extraordinaire avec mon père qui venait de mourir. Les quelques malades
qui sont morts alors que je les veillais ne m'ont pas permis de retrouver une
telle rencontre... Je veux bien te suivre. J'ai confiance en toi et je t'aime...
mon amour comme le tien pour moi, ne peuvent pas se limiter aux liens quotidiens
d'une vie commune. Ce club que nous allons bâtir doit nous procurer les lieux
et les moments de nos futures rencontres où nous pourront laisser libre court
à notre amour...
- oui,
Laurie, à notre amour fou ! Mais c'est le seul amour que je peux maintenant
encore vivre sur cette terre. C'est un amour de survivant et je te ferai découvrir
celui qui fait vivre entre nous cet amour. Tu verras, nous repartirons
ensemble... ensemble ce sera plus facile, nous leur montrerons notre amour, oh !
pas aux gens près de nous, non, ils ne comprendront pas... nous montrerons
notre amour aux présences chères qui viennent vers nous pour nous aider à
franchir le puits de lumière et elles nous aideront bien plus que la fois là
quand, un peu perdu, elles m'ont entraîné vers ma demeure d'éternité. Je
leur montrerai que j'ai réussi à parler à quelqu'un, à lui donner cette foi
qui franchit la mort et nous ouvre l'éternité. Nous leur montrerons notre
amour et elles nous accepteront. Elles nous laisseront venir nous ressourcer
dans notre demeure d'éternité. Oh, nous n'y gagnerons pas la connaissance
absolue, la compréhension des mystères qui se posent aux êtres humains. Non.
Nous chercherons à obtenir ces pouvoirs surnaturels avec lesquels nous
forceront les autres à se remettre en cause, à prendre en considération dans
leur réflexion l'enrichissement qu'ils peuvent trouver dans un cheminement
spirituel pour définir leurs raisons de vivre et de mourir, prendre confiance
dans les ressources de leur existence humaine pour trouver l'amour, l'amour que
nous manifestent ces présences chères qui immanquablement nous aident à
traverser le puits de lumière, cet amour divin qui façonne l'amour humain dont
notre esprit et notre corps témoignent à celui et ceux que nous avons choisis
comme compagnons de route sur terre. Dans ce club, nous cheminerons avec nos
amis mais nous aurons aussi la possibilité de trouver des moments rien qu'à
nous... je t'emmènerai Laurie. Il ne peut pas nous refuser l'entrée. Ce n'est
pas possible. Au contraire, il n'attend que cela... que je vienne avec toi
maintenant que je t'ai trouvée... Je sais que tu penses à Françoise. Il ne
m'en voudra pas de ne pas me présenter avec elle. Ces paroles ne peuvent pas être
partagées avec tous et je n'ai pas le pouvoir de les imposer à ma femme contre
son gré. La mort dans les moments séparés qu'elle choisira pour nous, nous
donnera l'occasion de nous retrouver. C'est le chemin habituel de ceux qui
s'aiment et savent que cet amour continue à vivre après la mort du corps
charnel. Je ne commets aucun manquement à l'amour que j'ai pour Françoise en
t'aimant et en avançant avec toi sur un autre chemin plus direct et particulier
qui requiert un échange très intime et le partage d'une même foi.
Rassure-toi, il ne viendra pas me dire que je me trompe de femme, qu'il faut
nous en retourner pour que je te laisse et ramène Françoise. Non, je fais mon
travail de poète, de survivant tout comme j'assume mes responsabilités de
mari. Il ne peut pas me demander d'attendre le moment de trouver celle qui me
suivra sur les deux chemins en même temps. Je serai encore vieux garçon
aujourd'hui et jamais, je n'aurais eu le droit d'entrer chez Amadeus et Regina
et jamais je n'aurais pu te rencontrer.
- doucement,
tu n'as pas de compte à régler avec lui sur ce sujet là. Tous savent que je
ne vais pas briser ton couple et je ne te laisserai de même pas briser le mien.
Comme Françoise, Dan comprendra ce qui nous arrive. D'ailleurs, si je te suis
bien, notre cheminement spirituel ne va pas durer des années et des années. Tu
vas très vite en affaire et si je te pousse encore, il n'y en aura pas pour des
siècles et des siècles mais crois-tu que notre expérience pourra changer
quelque chose dans ce monde, arrêter ces tueries ?
- nous
rallumerons une flamme, une lueur pour guider les autres. Nous n'allons pas
allumer un brasier dévastateur. L'apocalypse, c'est autre chose. Nous
montrerons cette flamme mais les autres devront aussi faire un pas vers elle.
Par contre, avec cette lueur nous pourrons déjà commencer à changer
l'organisation de notre groupe, à bâtir une nouvelle société, une nouvelle
économie. Oui, ceci nous pourrons le faire.
Le
week-end prochain à Baden-Baden, il souhaita prendre davantage sa place de poète,
de guide spirituel pour que leur groupe arrive ensemble rapidement au même
stade de l'évolution. Il rappela à sa compagne ce qu'elle et Anke avaient dit
au sujet de la prière. Son rôle à lui consistait à leur apprendre à prier,
à communiquer avec l'au-delà, à communier ensemble dans l'amour et dans la découverte
de leur éternité. Pierre ne savait pas comment planifier ces exercices... en
souriant à sa belle Laurie, il lui avoua que sur ces points, il préférait
s'en remettre au hasard ! Un seul point lui sembla acquis : leur évolution, si
elle était freinée, étouffée par les autres, ne pouvait que recommencer et
cette fois, cette re-évolution serait bien pour les autres et à cause d'eux,
une révolution ! Si leur groupe acceptait d'écouter le poète, alors un
mouvement pouvait se mettre en marche et Pierre le garantissait : ils sauraient
toujours où aller et même derrière l'horizon, ils verraient le chemin....ce
chemin d'évolution déjà tout tracé dans leur cœur, ce cœur qui dès la
conception épouse le rythme de la vie sans fin. Il se proposa au départ d'être
un moniteur pour apprendre au groupe à saisir le rêve et le partager ensemble.
Laurie s'empressa de réciter la leçon apprise auprès de Frantz et de Pierre:
-"
la réalité du rêve, c'est son partage et la réalité du partage, c'est le
bonheur "... redites-moi souvent ce genre de chose et je sens que je vais
vous aimer encore davantage tous les deux !
Laurie
se dressa debout et leva les mains au ciel dans un geste incantatoire :
-
" De l'irréel conduis-moi au réel !
De l'obscurité conduis-moi à la lumière ! De la mort conduis-moi à
l'immortalité ! "
Elle
expliqua qu'il s'agit d'un passage de " l'Upanishad Brihad-Aranyaka ".
Pierre se leva et récita également. Tous deux étaient certains qu'un jour ces
paroles s'accompliront avant le dernier souffle de leurs cœurs. Ils étaient
face à face. Ils s'étaient donnés comme jamais ils ne l'avaient fait
auparavant. Les regards avaient soutenu les paroles échangées, les mains
avaient serré le corps de l'autre contre le sien, caressé et caressé jusqu'à
la certitude du plaisir de l'autre. Leur rencontre s'achevait. Ils venaient de
renouveler leurs vœux et vendredi soir à Baden-Baden ils seraient plus unis
après cette rencontre-ci pour ne pas se perdre dans le groupe. Ils s'embrassèrent
tendrement et descendirent main dans la main l'escalier hasardeux qui les ramena
dans la cour du château. C'était comme s'ils revenaient sur terre.
L'après-midi
était fini. Laurie ramena Pierre à sa voiture en passant par Wissembourg. Pour
le retour sur Pirmasens, Pierre lui conseilla de passer par la forêt palatine
et Bitche. Lui ne sut pas comment il arriva sans encombre à Strasbourg tant la
présence de Laurie saturait son esprit. Il devait admettre que peu à peu les
choses se mettaient en place. C'était l'occasion de sa vie ! Depuis qu'il avait
arrêté d'écrire malgré les encouragements de son éditeur, il s'était juré
d'écrire un jour directement dans le cœur des hommes. Jamais cependant il
n'avait imaginé qu'une jeune femme à la beauté rayonnante se livrerait ainsi
à lui, qu'une fée, une princesse, une muse telle que Laurie viendrait le
pousser à réaliser ces moments si particuliers pour transformer cet irréel en
rêve, ce rêve en partage et ce partage en bonheur...