Les trois contrats sociaux et les trois niveaux de travail pour organiser une société

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Extraits de " D'Eleusis à Dendérah, l'évolution interdite ", Première partie, chapitre : le poète en conférence.

Est-ce si banal de dire pour la première fois à quelqu'un : je t'aime ? Est-ce si banal de prier Dieu pour sauver un proche ? Est-ce si facile de raconter l'indicible : l'illumination la plus pure comme d'un autre côté, les horreurs les plus innommables ? Combien de temps faut-il à une victime pour raconter les atrocités qu'elle a subies et parfois même pour oser s'en souvenir, oser réclamer justice ? Combien faut-il de temps à un témoin d'une E.M.I. pour oser décrire avec ses mots les moindres détails de cet instant présent à jamais en lui ? Est-il si facile de parler, de dire nos sentiments intimes ? Cinquante ans après, les survivants des camps d'extermination nazis qui ont vu les camions déversés les corps dans les fosses où brûlaient les bûchers, qui ont vu les rangées de femmes nues, squelettiques et apathiques jetées vivantes dans les fours crématoires[1], ont-ils pu raconter dans le détail ce qu'ils avaient vécu ? Le pourront-ils un jour ? Pourront-ils ôter de leur esprit ce sentiment de culpabilité né du fait qu'ils ont survécu ? Comme eux, le poète est un survivant. Pierre fit une courte pause pour permettre au public de reprendre ses esprits et se reconcentrer.

Le poète tout comme celui qui veut dire l'indicible, le mystère, son amour est confronté à trois niveaux de difficulté, à trois niveaux de travail, à trois niveaux d'organisation de la communication, à trois contrats sociaux :

- le premier niveau de difficulté consiste à parler à quelqu'un, à un confident, à un autre qui a été sélectionné avec mûre réflexion ou qu'une coïncidence a placé sur notre chemin et de ce fait enlève à cet inconnu tout risque menaçant notre sécurité. Cette première personne qui reçoit notre message devra le plus possible nous croire sinon elle va raconter cela aux autres et nous en serons la risée. Cette première communication doit impérativement reposer sur la confiance la plus totale ou retomber dans l'oubli le plus complet. Plus qu'une parole, il s'agit d'échanger un contrat interpersonnel comportant un rapport de confiance intangible. S'il me croit et m'écoute, un rapport de confiance va s'instaurer entre nous, un dialogue va naître à travers lequel nous partagerons une thérapie de la parole qui nous fera du bien, nous fera évoluer, évacuera tout risque de violence entre nous. Pour que nous continuions ensemble à parler et à rechercher d'autres contacts, cette confiance devra tendre vers un absolu, elle devra être inviolable, vénérable. Nous devrons nous montrer tout l'attachement que nous accordons à cette relation interpersonnelle pour satisfaire infailliblement notre besoin profondément humain de sécurité. Dès lors le mot sacré retrouve sa signification première : qui doit impliquer une vénération inviolable, un respect absolu. Ce contrat interpersonnel présente donc une nature particulière : il est sacré

Pierre insista : la nature sacrée dont se parent certains éléments de l'organisation humaine, naît ici : lorsqu'un être humain raconte à un autre être humain sa relation avec Dieu, sa relation avec l'amour qu'il porte à une autre personne, lorsqu'il raconte son expérience intime de la vie et de la mort, ses raisons de vivre et de mourir, lorsqu'il parle de l'indicible qu'il a découvert en lui, dans son âme ! En cherchant ses raisons de vivre à travers l'illumination, le propre de chaque être humain est de produire du sacré, une relation interpersonnelle élevée à la dimension inviolable. Le poète fit remarquer qu'il s'agit là du fondement même d'une société qui place l'être humain au cœur de ses valeurs, de son organisation politique économique et sociale. Cette position se situe dans le droit fil d'un travail sur la communication, sur la maîtrise des attitudes pour oser être soi-même.

Au départ l'émetteur d'un message doit coordonner son idée avec ses mots, poser ses mots sur un souffle, une tonalité. Il doit synchroniser sa communication verbale et ses gestes, sa communication non verbale car c'est toujours le langage du corps, les gestes qui traduisent la pensée profonde. Ce travail réalisé, il s'agit encore d'identifier la forme de communication interpersonnelle ( visuelle, auditive, kinesthésique ) pratiquée par son interlocuteur pour se synchroniser avec lui en adoptant la même forme. A travers cette influence positive, la communication devient meilleure, il y a une plus grande influence qui s'échange et si ces influences réciproques sont acceptées, alors la communication devient plus confortable et de ce confort et de cette sécurité, naît la confiance. Celle-ci n'est pas spontanée, ce n'est pas un vœu du ciel, elle se travaille et s'améliore de jour en jour. Pierre insista pour faire admettre que tout être humain dans son processus de communication cherche à créer de la confiance. Il précisa seulement que le poète va plus loin : il relie cette confiance humaine qui mousse des relations interpersonnelles à la production de la traduction de l'indicible qui elle, exige une confiance bien plus grande et inviolable. Le sacré naît bien dans l'homme, il ne lui est pas extérieur et peut se concevoir comme le prolongement de la confiance, comme une transcendance de la confiance portée à la transmission de l'indicible présent tout au long de l'existence humaine. Défini de la sorte, le sacré ne peut pas être monopolisé par une quelconque minorité dans la défense des marques de son pouvoir. Accepter la sacralisation d'un pouvoir revient alors à nier la production personnelle du sacré. C'est ce que réclama Saint Irénée, évêque de Lyon vers l'an 300, lorsque pour soutenir la papauté romaine, il exigeait que soient interdits les rites initiatiques dont les cérémonies d'Éleusis faisaient partie.

Laurie fit signe à Pierre d'arrêter ses explications sur la communication, elle savait qu'il maîtrisait ce savoir de par son activité professionnelle. Pierre présenta une diapositive avec le texte de l'article 17 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen du 26 août 1789 pour souligner que la seule fois où l'adjectif inviolable apparaît dans ce texte fondateur de nos républiques françaises, c'est pour dire que la propriété est un droit inviolable et sacré. Cette déclaration présente bien les droits naturels, inaliénables et sacrés de l'homme et son article 2 les cite : la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression. La liberté n'est pas inviolable car elle est réglementée par la loi, le pouvoir. Si l'utilité commune le veut, les hommes peuvent ne pas être égaux en droits. De même pour les droits sacrés à la sûreté et à la résistance à l'oppression, de suite l'article 3 précise le principe de la souveraineté reconnu à la Nation qui seule permet l'exercice de l'autorité individuelle. Donc aucun de ces quatre droits sacrés n'a une réelle autonomie. Ils n'existent que si la Nation et le bien public le veulent expressément.... En raisonnant, la seule propriété sacrée et absolue est celle dévolue à la Nation et au Bien public. Le sacré n'est reconnu que par rapport à une organisation intellectuelle externe aux individus. Il est défini par un savoir sur lequel seul la minorité au pouvoir est capable d'agir pour définir comme elle l'entend cette fiction intellectuelle de Nation et de Bien public. Pris isolément et individuellement, le droit sacré de l'individu est limité, encadré par une loi extérieure. Pierre arrêta son propos pour demander au public de s'interroger sur le fossé qui existe entre ce qu'il venait de dire sur la production du sacré dans ce contrat interpersonnel et cette rédaction de la Déclaration des droits de l'homme. Après un bref silence, le conférencier présenta sa conclusion : il n'était pas décemment possible de s'imager que nous étions dans une société où l'être humain avait la place centrale... la propriété oui ! ...bien plus que l'être humain ! D'un geste de la main, le poète fit comprendre au public que s'il balayait maintenant cette déclaration des Droits de l'homme, trop incohérente et partisane pour le profit des grands propriétaires, il n'était pas prêt à se contenter que de cela, son geste allait plus loin, beaucoup plus loin...

Laurie le tança d'un regard menaçant. Il était hors de question qu'il se mette à prendre un raccourci du genre : " or la propriété c'est le vol donc ... " Non ! Pierre comprit et docilement le poète revint à son exposé. 

- Ce contrat interpersonnel va naturellement s'élargir. D'autres ont vécu la même expérience, la même initiation, se sont engagés dans une même passion. Leur rencontre va former un groupe dans lequel la confiance initiale va subsister et se transformer en normes de groupe, en règles élaborées démocratiquement par le groupe ce qui va faciliter l'adhésion à ces normes et leur application. Écoute, partage, solidarité, respect, amour des uns et des autres, fraternité vont en constituer les lignes directrices. C'est le deuxième contrat : le contrat collectif ou contrat de groupe, contrat communautaire qui répond aux besoins d'appartenance, d'estime et de réalisation de soi[2] . Ce groupe ne va plus passer inaperçu dans la société. Vivre les règles du groupe fera que ses membres vont se distinguer des autres. Si les actes rejoignent les paroles, ces démonstrations de fraternité et de solidarité, de communication réussie vont attirer de nombreux postulants qui n'auront pas réalisé un contrat interpersonnel à la suite d'une initiation mais qui voudront avant tout trouver une satisfaction à leur besoin de sécurité. Les règles de confiance ne suffisent plus pour faire face à ces deux modifications de la situation initiale : l'arrivée des postulants et la menace des tenants du pouvoir temporel qui s'oppose à cette rivalité occasionnée par le développement du groupe. Le groupe n'aura souvent pas d'autre alternative que de se dissimuler sous le secret mais alors il n'ira pas jusqu'au bout de son entreprise. La suite logique de cette entreprise réside dans la diffusion la plus large des valeurs protégées par le contrat interpersonnel et le contrat de groupe. Cette diffusion va se réaliser dans le cadre d'un contrat social déterminant les normes auxquelles va adhérer une société. C'est le troisième contrat qui précise les normes d'organisation du passage de la communauté à un ensemble plus vaste allant jusqu'à l'ensemble de l'humanité.

Pierre associa à chaque niveau de contrat un travail particulier

- le premier contrat arbore le respect des mystères et leur contemplation à travers l'illumination, leur première traduction en production artistique hermétique qui tente de dire l'indicible. C'est le travail sur le sacré, sur l'affermissement et le partage de la foi dans les raisons de vivre et de mourir. Ce travail est avant tout initiatique, intime.

- Le contrat de groupe porte sur la traduction en langage artistique conventionnel capable de s'insérer dans un langage perceptible aux membres du groupe. C'est le travail de l'art, l'élaboration des rites, des mythes, de la culture et du savoir global qui soutient et explique les normes du groupe. Tous les détails n'ont pas besoin d'être rédigés ou exprimés. Un comportement identique face à une situation suffit à souder le groupe.

- Le contrat social travaille les corps de règles sociales et leur pratique au sein d'une société. Il organise l'échange entre les communautés et le respect des conditions de vie pour l'accès au travail personnel sur le premier niveau. C'est le niveau politique, économique et social qui reste fidèle au respect du sacré produit à travers le premier contrat. Une des premières conséquences de ce respect du sacré produit par l'être humain qu'il soit homme, femme ou enfant tient dans le stricte respect des droits qu'une société doit reconnaître à chacun d'entre eux. L'organisation politique respecte l'exercice de l'autorité chez chaque personne. La femme ou l'enfant ne peuvent avoir des droits inférieurs à l'homme. Ce principe qui découle de la même capacité qu'ont les uns et les autres à produire du sacré cimente la première base de la construction sociale. 

Le poète fit un silence. Bien entendu, il n'en est pas ainsi à travers notre monde. Mais Pierre indiqua qu'il était trop tôt ici pour faire la critique des institutions notamment religieuses. Plus loin au cours de cette conférence, il reviendrait sur ce point. Le mouvement de construction d'une société dans laquelle l'être humain tient la place primordiale, part du premier niveau pour se finaliser dans le troisième. Pierre reformula sa pensée : la poésie comme d'autres approches est une source qui génère une relation de confiance, une relation sacrée entre les personnes. A la base de cette relation sacrée, il y a une foi dans le message reçu lors de l'illumination, foi d'abord individuelle puis acceptée et partagée par d'autres. Ce partage de la foi est la première étape de l'évolution, de ce chemin qui ramène l'initié parmi les autres pour bâtir une société meilleure.

Pierre réaffirma à son public que la place qu'il prenait ce soir se situait bien entre le premier et second niveau, que depuis des temps immémoriaux cette place est reconnue aux poètes. Il cita une fois de plus Freud : plus que les médecins et les prêtres, les poètes, parce qu'ils vivent constamment entre ciel et terre, sont les plus à même pour soigner nos âmes. Puis il cita Malraux : " le seul domaine où le divin soit visible est l'art, quelque nom qu'on lui donne " [3]. Et pour rester dans une démarche cathartique, il poursuivit en citant encore Malraux : " nous ne savons pas ressusciter les corps mais nous commençons à savoir ressusciter nos rêves ". Pierre précisa que son travail parmi les rêves avait pour but de fortifier l'espoir, cet espoir des hommes que Malraux avait défini comme leur raison de vivre et de mourir[4]. Et pour un poète qui se définit comme réellement d'outre-tombe, il est clair que les raisons de vivre et de mourir sont les mêmes, exactement pareils dans la même continuité et immortalité de notre âme et qu'à l'instar d'un romancier qui ne les conçoit que sous forme de rêves, le poète, parce qu'il les a trop rêvées, les a mesurées à la dimension d'une humanité exercée à trouver ses racines divines et sacrées pour leur donner une réalité humaine passionnante capable de tracer l'axe directeur d'une existence charnelle... Une réalité... pas seulement des rêves !.Le dialogue du poète n'est pas un rêve mais une réalité. Pierre cita une fois de plus le vers de Musset : " Dieu parle, il faut qu'on lui réponde " . Répondre à Dieu, dialoguer avec l'âme n'a rien d'un rêve... ni d'une sinécure d'ailleurs aussi !

Le public pouvait maintenant comprendre que ces conséquences tirées de l'illumination redevenaient très actuelles face au manque de grands projets présentés dans nos sociétés. Mais pourquoi les sociétés s'étaient-elles écartées de ces trois contrats ? Et avant même de répondre à cette question, pourquoi Rimbaud et les autres poètes n'ont-ils pas été jusqu'à cette remise en cause de leur société ? Pourquoi n'ont-ils su que critiquer, condamner, se révolter et pas proposer autre chose ? Pierre ne voulut pas refaire l'histoire mais le public pouvait comprendre qu'un poète aussi voyant soit-il, devant l'essor fulgurant et irréversible du machinisme et de l'ère industrielle matérialiste ne pouvait rien pour contrer cette évolution sociale reposant sur l'aliénation du travail au profit du capital technique puis financier. Ces trois contrats sociaux sur lesquels repose une société, ont été le plus souvent supplantés et rejetés par les dirigeants soucieux d'aménager leurs intérêts selon les variations de l'environnement économique et culturel. La cause majeure la plus récente de ce rejet de ces trois contrats tient dans l'essor de l'ère industrielle. Rimbaud comme tant de chercheurs de son époque, comme Nietzsche, Freud, Marx, s'est heurté au développement phénoménal et irréversible de la société industrielle. Le poète trouva peu d'écoute face à la diffusion de cette fable progressiste matérialiste et idyllique. Comme tant d'autres, de Baudelaire aux poètes maudits, le poète voyant sut qu'il ne pouvait renverser le cours de l'histoire et briser ce système qui condamne les hommes, femmes et enfants à n'être plus que des moyens de production, bons à jeter dans la misère dès qu'un progrès technique ou leur défaillance psychique ou physiologique surviendrait ! Comme Marx, tous voyaient les contradictions fondamentales de l'ère industrielle capitaliste, contradictions dans lesquelles les humains allaient se broyer. Alors face à cette malédiction, Rimbaud quitta le monde industriel pour la terre mystérieuse de l'ancienne Nubie où les initiés égyptiens, remontant le Nil, cachaient les trésors que cette terre généreuse en or leur donnait. Hérodote en avait parlé et le jeune lycéen épris de grec avait compris l'antique voyageur qui avait vu ces trésors. Des Verlaine et plus tard Claudel s'en remirent à Dieu. Nietzsche qui niait Dieu, se brûla la cervelle sous les rayons du soleil de Méditerranée et sur les rochers d'Èze. En tant que poètes, ils avaient transmis les paroles de la voix et ils savaient que cette voix était bel et bien céleste, irrésistible ! Puisque la voix céleste leur parlait, ils ne leur restaient plus que la force de la prière pour agir envers et contre tous... et prendre Dieu à témoin pour leur choix de vie parmi les autres humains.

Après les années surréalistes teintes de l'idéal communiste et laïque, le public doit comprendre que la poésie actuelle se remet au travail pour ne plus seulement traduire l'indicible transmis par la voix mais pour de nouveau dialoguer avec elle. Nous sommes de nouveau en face du but de la poésie rimbaldienne : créer un dialogue de l'âme pour l'âme, remettre sur pied un développement spirituel. A ce stade de la conférence, il fut facile pour l'orateur de citer cette phrase célèbre de Malraux : " le XXIème siècle sera spirituel ou ne sera pas ". La poésie actuelle s'inscrit dans cette démarche de remettre le sacré au cœur de l'organisation humaine parce que le sacré est bien la première production de l'être humain, bien avant le travail[5], bien avant la division du travail et l'élaboration d'un système de production matérielle.

 

[1] comme au camp de Stutthof.

[2] selon la classification des besoins individuels de MASLOW.

[3] Malraux " La métamorphose des dieux ".

[4]Malraux : " l'espoir des hommes, c'est leur raison de vivre et de mourir " Les conquérants.

[5] voir les travaux de Freud qui montrent le rôle de la menace de privation d'amour par la mère dans l'éducation de l'enfant. L'amour qu'attend l'enfant de sa mère est bien sacré et la violation de ce caractère sacré par la mère, violation développée dans certains rites sociaux est bien aussi à la base d'une société qui ne respecte pas l'être humain mais défend les privilèges d'un système social.